Soundiata Keïta

De
Publié par

Au XIIIe siècle, le royaume du Manden, situé au coeur de l'Afrique occidentale, connaît des troubles qui conduisent à l'exil son héritier légitime, Soundiata. Il sera pourtant rappelé par son peuple pour affronter le roi sosso Soumangourou Kanté et, au terme d'un long combat, fondera l'empire du Mali. Inspiré de l'épopée séculaire de Soundiata Keïta encore chantée par les griots maliens, ce roman donne vie et profondeur aux personnages mythiques de la légende.
Publié le : samedi 2 mai 2015
Lecture(s) : 6
EAN13 : 9782336377209
Nombre de pages : 210
Prix de location à la page : 0,0105€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Raphaël ChauvancySoundiata Keïta
Le lion du Manden
eAu XIII siècle, le royaume du Manden, situé au cœur de
l’Afrique occidentale, connaît des troubles qui conduisent
à l’exil de son héritier légitime, Soundiata. Il sera pourtant
rappelé par son peuple pour affronter le roi sosso
Soumangourou Kanté et, au terme d’un long combat,
fondera l’empire du Mali d’où l’esclavage sera banni et
dont la réputation parviendra jusque dans les cours de
l’Europe médiévale.
Inspiré de l’épopée séculaire de Soundiata Keïta encore
chantée par les griots maliens, ce roman donne vie et
profondeur aux personnages mythiques de la légende.
Dans cette fresque grandiose, les hommes s’affrontent
dans la poussière rouge et les chants sacrés animent des
forces invisibles. Les amateurs d’aventure y trouveront
tout autant leur bonheur que les amoureux de l’Afrique et
de son âme mystérieuse entrevue dans chacune des pages
de ce livre foisonnant.
Né en 1978, Raphaël Chauvancy est titulaire
d’un master 2 en intelligence économique, d’un Soundiata Keïta
master 2 en histoire des relations internationales
et d’un deug en philosophie. Bon connaisseur de Le lion du Manden
la zone sahélienne, il a notamment servi au Tchad,
à Djibouti et au Mali en tant qu’ofcier d’infanterie
de marine. Il est également l’auteur d’un essai
littéraire : Jacques Laurent, paru en 2009.
Romans historiquesISBN : 978-2-343-05920-4
e9 782343 059204 Série XIII siècle19 €
Soundiata Keïta
Raphaël Chauvancy
Le lion du Manden



Soundiata Keïta
Romans historiques


Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant toutes
les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par séries
fondées sur la chronologie.


MONTAGU-WILLIAMS (Patrice), La guerre de l’once et du serpent.
Nordeste du Brésil. Septembre 1939, 2015.
JOUHAUD (Fred), Le dernier vol du Capricornus. Un hydravion dans
la tourmente, 2015.
SALAME (Ramzi T.), Les rescapés. Liban 1914-1918, 2015
MAAS (Annie), Le fils chartreux de Barberousse, 2015.
JOUVE (Bernard), Le maréchal de Richelieu ou les confessions d’un
séducteur, 2014.
IPPOLITO (Marguerite-Marie), Mathilde de Montferrat, Comtesse de
Toscane, 2014.
WAREGNE (Jean-Marie), Francisco de Orellana. Découvreur de
l’Amazone, 2014.
SOREL (Jacqueline), L’Aigle et la Salamandre. Le roman de Jean
Ango, armateur dieppois au temps de la Renaissance, 2014.
DIJOUX (Colette et François), Les Mariés de l’an 9. Deux Destins
dans la Grande Guerre, 2014.
RAMONEDE (Célestine), Survivre sous la Terreur. Le destin d’une
aristocrate, 2013.
DIAZ (Claude), L’espoir des vaincus. Soldats perdus d’Abd el-Khader
à Sète, 2013.


Ces onze derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site
www.harmattan.fr

Raphaël Chauvancy


Soundiata Keïta
Le lion du Manden


















































































































































Du même auteur


Jacques Laurent, « Qui suis-je », éditions Pardès, 2009














































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05920-4
EAN : 9782343059204
A mon ami Amadou Kassambara
I

LES HOMMES BLEUS





Une vingtaine de cases en terre sèche s’étalaient en
désordre autour du foyer commun. Des pintades grises
caquetaient dans les coins d’ombre ou s’ébrouaient dans
la poussière. Quelques chèvres revêches mâchonnaient
des épines. Un nourrisson lové dans une bassine en bois
regardait sa mère qui pilait le mil en ahanant. La jeune
femme s’arrêtait par moment pour essuyer d’un revers de
manche la sueur qui lui dégoulinait du front puis
reprenait son labeur. Des enfants nus se couraient après
en riant. Assises à l’ombre, les jeunes filles tressaient des
paniers en osier en parlant des garçons du village, surtout
du beau Zan qui travaillait sur sa forge à réparer les
bêches et faucilles de fer.
La saison des pluies allait arriver et déjà les premières
averses avaient humecté le sol rouge. Un duvet d’herbes
vertes pointait çà et là. Dans quelques semaines, elles
seraient si hautes que les hommes pourraient s’y cacher.
Peut-être Zan chercherait-il à surprendre une des vierges
du village et à lui déclarer sa flamme avant de porter les
noix de kola traditionnelles à ses parents et de demander
sa main ? Secrètement, la jeune Nielini déposait des
offrandes au fétiche du village, le boli pétri de terre et de
sang animal, espérant être l’élue.
Des hommes chargeaient leurs papayes mûres dans les
paniers bâtés sur trois ânes aux yeux tristes. Demain, ce
9 serait jour de marché. Ils troqueraient leurs fruits contre
ces petits poissons-chats du Niger que l’on mange en
friture relevés d’une pincée de kélékélé, le piment qui
donne un goût de feu aux aliments. Dans quelques
semaines, quand les noix de karité seraient mûres, on
pourrait en extraire le beurre blanc et l’huile odorante qui
assureraient la prospérité du village. Alors pourrait-on
même acheter des tissus bleus et des étoffes fauves pour
les femmes les jours de fête.

Couché sur une natte dans la douce fraîcheur de sa
case, le vieux Bamba, chef du village, écoutait les bruits
familiers. Il avait définitivement perdu la vue depuis
plusieurs saisons et il regrettait de ne plus voir renaître la
nature sous les pluies nourricières. Les fillettes qu’il avait
connues devenaient les jeunes filles dont il entendait les
rires étouffés. Après les récoltes, certaines sans doute se
marieraient et donneraient naissance à de beaux bébés
gras. Les hommes continueraient à peiner sous le soleil
pour arracher à la terre de quoi nourrir le village. Qui
recevrait le ciwara, le cimier dentelé à tête de gazelle
hérité des ancêtres, donné au meilleur travailleur de
l’année ?
Bamba se languissait de la lumière du monde mais les
choses secrètes lui étaient en revanche devenues plus
accessibles. Ainsi méditait-il quand un mauvais
pressentiment lui assombrit le cœur. Il colla son oreille
sur le sol et frissonna. Il sortit de sa case à petits pas.
- Bonjour Bamba, le salua Zan.
Bamba répondit à peine à son salut et l’interrogea
anxieusement :
- Zan, les chiens sont-ils calmes ?
- Oh oui ! Bamba, ils dorment au soleil.
10 A ce moment, comme pour démentir ces propos, les
trois chiens jaunes tournèrent la tête vers le nord et se
dressèrent sur leurs pattes.
- Attendez…
- Qu’y a-t-il, Zan, dis-moi ?
- Ils se lèvent tous trois et regardent un nuage de
poussière au loin. Sans doute un coup de vent.
Le vieux Bamba sentit l’angoisse l’étreindre et son
pressentiment se muer en certitude.
- Bamba ? s’inquiéta Zan.
- Partez ! Partez vous cacher dans le bois sacré.
Vite ! cria le vieil homme.
- Mais que se passe-t-il, Bamba ?
Alors, il dit les mots qui faisaient trembler les paysans
de la boucle du Niger.
- Les hommes bleus, les Tamasheks arrivent.
Les chiens se mirent à aboyer et les villageois à courir
mais il était déjà trop tard. Une cinquantaine de cavaliers
touareg drapés d’étoffes indigo surgissaient au galop de
charge. Certains pointaient le hallahr, la lance de métal
ouvragé aux anneaux de cuivre. Leur chef brandissait un
sabre courbe dont la lame incrustée d’une demi-lune en
laiton reflétait les rayons du soleil. Tous avaient le teint
clair, les yeux noirs et les traits secs. Ils venaient enlever
les beaux enfants, les vierges nubiles et les hommes
robustes. Les autres, ils les tuaient comme on écrase une
mouche.
Bamba courait en trébuchant en direction du bolitu, le
bois sacré. Le vieil homme connaissait les esprits qui font
pousser le grain et tomber la pluie bienfaisante mais que
savait-il de la guerre ? Le fétiche du village les
protègerait-il ? Il tomba, une main secourable l’aida à se
relever.
11 - Venez Bamba.
Il reconnut la voix de Zan. Il avait toujours été un bon
garçon travailleur, serviable. Bamba se releva en le
remerciant et en maudissant les hommes des sables. Ce
fut sa dernière pensée. Un moulinet fit voler sa tête à trois
pas tandis que Zan se jetait à terre. En se relevant, il
aperçut un cavalier qui saisissait par le bras Nielini aux
yeux de gazelle, qui toujours portait son fardeau en
silence et qui baissait les yeux avec timidité quand leurs
regards se croisaient et qui faisait battre son cœur. C’est
en son honneur qu’il voulait gagner le ciwara cette année
avant de demander sa main. Il se précipita à mains nues
sur le cavalier qu’il parvint à désarçonner. La jeune fille
rampa pour s’éloigner tandis que les deux hommes
roulaient dans la poussière. Le Targui voulut dégainer sa
dague mais Zan fut plus prompt, il saisit une pierre
pointue et lui écrasa la tête, la martelant de toutes ses
forces. Il se releva tremblant mais fier. Ne venait-il pas de
sauver celle qu’il aimait ? Ils arriveraient à fuir tous les
deux, il la protègerait et construirait de ses mains une case
où grandiraient leurs enfants. Son regard croisa celui de
Nielini, il lui sourit et s’effondra, le cœur transpercé d’un
coup de hallahr. Les cavaliers passaient comme le vent en
une fantasia meurtrière.
Toute résistance cessa. Les hommes bleus
rassemblèrent les villageois. Les plus vieux, les maîtres du
savoir, furent mis à l’écart. Ceux-là, la lance et le sabre en
eurent vite raison. Les autres furent enchaînés et se mirent
en route en gémissant sous la conduite de leurs nouveaux
maîtres. Le troupeau humain découvrit le fouet qui
humilie et brise les résistances.
Un homme pourtant protesta. Peuple libre, sujets du
roi du Manden, ils ne pouvaient être réduits en servitude.
12 Le chef des hommes bleus, qui répondait au nom
d’Ighlas, ricana et donna un ordre dans la langue
gutturale de son peuple. On força l’homme à ouvrir la
bouche devant la masse des captifs et on lui arracha la
langue. L’esclave ne protesterait plus. D’ailleurs, il
crachait des flots de sang et tremblait convulsivement. Il
fallut l’attacher à un cheval pour le forcer à avancer, puis
pour le traîner jusqu’à ce qu’il trépasse. Quelques heures
plus tard, un homme se sentit mal, s’assit sur le bord du
chemin et refusa de marcher plus avant en réclamant de
l’eau. Un guerrier descendit tranquillement de cheval, lui
tira la tête en arrière et lui ouvrit largement la gorge. La
colonne repartit alors que le malheureux agonisait en
roulant des yeux effarés.

Ils marchaient depuis trois jours. Plusieurs hommes,
femmes et enfants étaient tombés. Tous avaient été
achevés et abandonnés aux charognards du désert. Les
guerriers tamasheks commençaient à se détendre et à
plaisanter entre eux. Bientôt, ils quitteraient les terres du
Manden.
La colonne s’engagea dans un défilé aux pentes
abruptes. Nielini marchait péniblement. Elle avait cru
toucher le fond de l’horreur avec la mort de Zan et le
massacre des anciens mais le cauchemar s’était poursuivi.
Les coups pleuvaient, ponctués de cris perçants. Les êtres
familiers qui l’entouraient étaient moins nombreux à
chaque halte. Ils avaient défense d’échanger la moindre
parole sous peine de vie. Combien de temps tiendrait-elle
avant de se coucher sur le bord de la route et d’offrir à
son tour sa gorge au couteau d’Ighlas ? Soudain, les
Tamasheks parurent très agités, dégainant leurs armes et
faisant presser le pas à leurs prisonniers. Nielini tourna la
13 tête. Derrière la colonne, un guerrier se découpait
nettement avec la haute coiffure mandingue chargée de
sortilèges, le bouclier rond, la lance et les amulettes
protectrices autour du cou. Il regardait la troupe
s’éloigner sans mot dire et sans esquisser un geste. Un
cavalier targui fit demi-tour et le chargea en hurlant. Il y
eut un sifflement et il tomba, une flèche plantée en pleine
poitrine. Le son du tam-tam retentit alors et des archers se
dévoilèrent sur les hauteurs.
- Accélérez ! ordonna Ighlas. Il faut sortir du défilé.
Les fouets claquèrent et les prisonniers se mirent à
courir. Les flèches fusaient, précises. Une dizaine
d’hommes bleus avait déjà vidé les étriers lorsqu’enfin la
troupe atteignit le découvert. Des guerriers jaillirent alors
des buissons où ils étaient embusqués en poussant leur cri
de guerre. Ighlas renversa deux hommes coup sur coup.
Un guerrier de noble allure l’avisa alors et abattit son
cheval d’un coup de sagaie. Le chef targui, roula sur
luimême. Il se releva prestement et se jeta sur son adversaire
qui s’effaça et lui porta un coup mortel au flanc. Ses
compagnons l’acclamèrent :
- Togotan a jeté bas le chef ennemi !
La vue d’Ighlas se brouilla et il cracha du sang. Il pensa
à ses Adrars sous les étoiles, aux oasis du Nord, aux
troupeaux qui faisaient sa fierté et à ceux de sa parentèle
qu’il aimait. Il poussa un râle sourd. Un second coup de
sagaie l’acheva.
Malgré la mort de leur chef, les hommes bleus se
défendirent vaillamment et firent couler le sang de
plusieurs braves avant d’être submergés et abattus. Une
poignée d’entre eux furent capturés et aussitôt branchés
sur un grand tamarinier. Ils se débattirent vainement puis
14 se balancèrent doucement au gré du vent, comme des
fruits mûrs.
Un homme altier s’approcha des villageois captifs. Il
portait le bâton de commandement d’une main et de
l’autre une sagaie encore gluante de sang frais. Il trancha
lui-même les liens de Nielini et des siens en les regardant
longuement dans les yeux. Puis il prit la parole.
- Vous êtes libres à nouveau et jamais plus vous ne
connaîtrez le poids des chaînes.
Il annonça qu’il leur faisait don d’une terre fertile plus
au sud, dans la région de Kirina où ils pourraient rebâtir
un village et vivre en paix. C’était Naré Famaghan le
beau, le Diatigui, le roi guerrier du Manden. Il avait
proclamé les Mandingues « peuple libre ». Les chasseurs
d’esclaves aventurés sur ses terres s’exposaient à subir
son courroux et à affronter ses redoutables guerriers, les
sofas.

15 II
NOCES SANGLANTES





Naré Famaghan s’était établi à Niani et y avait fait
élever une forteresse, un de ces monumentaux tatas
d’Afrique. Les murailles jaunes en terre battue jetaient
loin leur ombre. A l’intérieur, les cases étaient
nombreuses, avec leurs toits en paille de mil, et abritaient
une population affairée. Les femmes préparaient le repas
ou allaient quérir de l’eau au puits. Tout autour du tata,
s’étendaient des troupeaux de zébus gras, de moutons à
l’air idiot et de petites chèvres brunes. Les guerriers
somnolaient à l’ombre des arbres. Quelquefois, ils se
redressaient, inquiets, et saisissaient l’arc ou la lance. Un
fauve s’approchait. Mais l’homme est roi sous le soleil et
veille sur ses troupeaux. Alors la bête grondait mais
s’écartait. D’ennemi, il n’était pas question. Qui oserait
défier Naré Famaghan au cœur de son royaume ? Fort à
la guerre, sévère dans la paix, il faisait régner l’ordre sur
ses terres.
Il prit pour première épouse la belle Sassouma, dont
on disait que les yeux étaient des puits d’eau noire et que
les formes exquises évoquaient les courbes du Niger.
Puissante et riche était sa famille. La dot fut à la mesure
de l’évènement. Cent brebis blanches et dix génisses. Un
coffre d’or et un autre d’argent. Des cauris bleus et blancs
en quantité. Trente servantes la suivaient.
17 Sassouma eut les mains et les pieds peints au henné.
Puis l’eau lustrale lui fut versée sur la tête, les mains et les
pieds, purifiant la jeune vierge. Vêtue de blanc, elle fut
enfermée pendant sept jours dans une case
confortablement meublée sous la garde d’une vieille
femme chargée de l’initier aux secrets du mariage et de
préparer les aliments consacrés qui lui purifieraient le
corps et l’esprit, bouillie de millet, soupes et décoctions.
Mais, en cachette, la jeune femme suçait par gourmandise
des graines de baobab et de tamarin qu’elle avait cachées,
sans crainte de mécontenter les esprits. Seul lui importait
son plaisir et la certitude que bientôt la terre rouge lui
appartiendrait. Tous s’inclineraient devant elle ou
périraient.

Le jour du mariage, alors que la fête battait son plein,
des clameurs s’élevèrent et Togotan, chef de la garde
royale, jeta aux pieds du roi un homme accusé de vol. Son
accusateur, un vieillard malingre tendait un doigt
décharné vers lui et se griffait le visage en implorant
justice. Sous prétexte de l’aider à regagner sa case, le
jeune homme s’était introduit chez lui et avait dérobé les
amulettes qui protégeaient sa vieillesse des coups du sort.
Sassouma le trouvait grotesque et un peu répugnant. Elle
ignorait qu’il était connu pour chercher de mauvaises
querelles et qu’il passait pour ne plus avoir toute sa
raison. Poussée par une étrange pulsion, elle se leva de
son siège et s’agenouilla devant Naré Famaghan.
- Voyez, mon seigneur, un vieil homme s’en remet à
vous. Le voleur ne vous a-t-il pas défié en méprisant votre
justice ? Je veux pour mes noces les cris de cet homme et
que l’on ne dise pas que Sassouma la douce a engourdi le
bras du maître des Mandingues. Que tous tremblent
18 devant vous. Faites-le hurler et la musique en sera douce
à mes oreilles, elle sera le chant de la puissance de mon
seigneur.
Ces paroles plurent à Famaghan. Il donna quelques
ordres secs. Le jeune homme fut brutalement empoigné.
Les tam-tams s’emballèrent. Le bourreau s’approcha sous
l’œil vigilant d’un sorcier tandis que le malheureux
suppliait vainement qu’on le relâchât. On lui fracassa les
os des doigts et des mains, il ne les utiliserait plus pour de
mauvaises œuvres ni pour les porter sur le bien d’autrui.
Il fut achevé d’un coup en plein cœur et sa chair cessa de
palpiter. Le corps fut pendu à l’entrée du tata en guise
d’avertissement aux voleurs. Les chiens jappaient en
remuant la queue, espérant un festin mais ils n’eurent que
quelques filets de sang à lécher tandis que les
charognards se perchaient sur la carcasse fraîche. C’est
ainsi que par amour, Naré Famaghan le sage faillit un
jour à la justice.

Les chefs des grandes familles du royaume rivalisaient
d’élégance à l’occasion du mariage. Les boissons
fermentées accompagnaient les plats et contribuaient à
délier les langues et à libérer les esprits. Le griot du roi
chantait ses exploits. Les chasseurs de brousse se livrèrent
à des danses sacrées où le rythme et la magie se mêlaient
et entrouvraient les portes des mondes cachés. Puis,
Sassouma fut emmenée par les femmes qui la baignèrent
et la massèrent avec des huiles parfumées. Elle se coucha
nue sur le lit de son mari, ses longs cheveux tressés épars.
Les riches peaux de bêtes qui décoraient la chambre
dégageaient de légers effluves musqués qui se mêlaient à
l’odeur suave de la femme. Enfin, Naré Famaghan entra.
Sans mot dire, il regardait le corps qui s’offrait à son
19 regard à la lueur d’une torche. Il se dévêtit lentement et
s’approcha. Ses mains glissèrent sur la chair tiède de la
jeune femme. Ses lèvres s’égarèrent sur ses yeux, sa
bouche et la pointe de ses seins. Enfin, il la prit avec une
tendresse et une douceur que l’on n’aurait pas attendue
du puissant souverain qu’il était.
- Suis-je fragile ou le corps de Sassouma te fait-il
peur, grand roi ?
Alors il la posséda comme on prend la femme d’un
rival vaincu. Elle eut mal. Mais une autre sensation, douce
celle-là, la transporta. Sassouma nourrit son plaisir du
souvenir du supplicié de la journée. Elle sentit sa chair
pétiller de l’intérieur, ses propres cris faisaient échos aux
hurlements de souffrance entendus quelques heures plus
tôt. Ce n’est que tard dans la nuit que les époux
succombèrent enfin au sommeil.

Tous les soirs, quand le roi la rejoignait et entrait dans
son corps, Sassouma gémissait en songeant à celui qu’elle
avait fait mourir d’un mot. C’est ainsi qu’elle conçu un
enfant. Ce fut un fils que l’on nomma Dankaran. Sa mère
ayant donné la vie en rêvant à la mort finit par animer les
ombres autour d’elle. Secrètement, elle apprit à les
maîtriser car elle était initiée à la magie des fétiches et à la
sorcellerie noire.

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.