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Souriante fleur de lumière

De
275 pages
Cette lettre à un enfant propose, entre rêve et réalités, souvenirs et projets, exégèse et vécu, physique et métaphysique, chimie et alchimie, le témoignage d'un amour qui sauve, et la joie de transmettre. On y croise les gens de tous les jours comme des personnages hors du temps, on y construit, on y navigue, on s'y retrouve et on en repart, la peur en moins.
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Jérôme Fleury

Une souriante
fleur de lumière
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00816Ȭ5
EAN : 9782343008165

Une souriante fleur de lumière
Invitation sur l’horizon à la recherche de l’aube

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Trekker (Annemarie), Un peère cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.
Fabre (Paul), Le Solitaire de Costejourdes, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Jérôme Fleury

Une souriante fleur de lumière
Invitation sur l’horizon à la recherche de l’aube



















L’Harmattan


« Faites que le rêve dévore votre vie afin que votre vie ne
dévore pas votre rêve »
Antoine de Saint Exupery

Préambule

Bien sûr, il n’y a de réel que ce qu’on voit, rationnellement,
concrètement. C’est là une certitude, et elle est bien conforȬ
table. Ce qu’elle ne peut contenir, ne peut être que « préloȬ
gique », autant dire primitif.
Seulement, voilà que sur une frange de sable, à la lisière
des mondes, un homme rêve. Il est fait de ce dont l’univers
est fait, l’univers aussi, en partie, est fait de lui, donc de son
rêve. C’est toujours bien réel, rationnel et concret. Sauf que
la certitude commence alors à craquer, comme une paire
de chaussures trop petites pour continuer.
Et si le réel ne s’arrêtait pas à l’horizon…
Ce récit est une histoire vraie, concrètement vécue, alȬ
ternant entre rêve et réalité, comme le vit monsieur tout le
monde. C’est aussi celui d’un vécu animé d’une volonté de
vivre hors du commun : « A ta mémoire, croisȬmoi, je vais
vivre et faire vivre les autres. », elle en avait fait le serment,
comme un hymne à la vie, un cri du cœur.
Je n’imaginais pas que ça irait si loin.

9


(point)

La frange ?
Qu’estȬce que c’est ? Pas une mèche, non, ce n’est pas du
tout ce dont il s’agit. Non, à moins que ce ne soit de celles
qui mettent le feu aux poudres. D’ailleurs, il y aurait tout à
en dire, et si peu à la fois. Là se jouent tellement de choses,
puis on l’oublie…
La frange, cette plage miȬchien miȬloup, à la lisière des
mondes ? Un peu comme un village, un peu comme un
quartier, mais ni l’un ni l’autre vraiment, plutôt lieu
d’échouage. Un entreȬdeux, pas réellement un lieu, un jour
ici, un jour làȬbas. On n’y dort pas pareil, moisson faite,
comme ailleurs, même si on n’y fauche pas moins. Pour
ceux qui n’en sont pas, c’est le quartier de la mauvaise
graine. Les autres savent : là éclosent des fleurs sans paȬ
reilles. Pas de modèle qui ne tienne, là où le déracinement
se fait point commun. Si l’on y désire le monde, on l’y reȬ
fuse en même temps.
La frange, lieu des frangins aussi, enfants perdus qui se
refont là une famille, compagnons d’infortune qui reconsȬ
truisent de rien. Il y a là une solidarité, aux règles qu’on ne
comprend que là. Entre le rebelle qui a perdu confiance, et

11

l’ouvrier qui garde confiance, il reste toujours cette fraterȬ
nité sans modèle, sans explication, dont un simple regard
dit tout ce qu’aucun livre ne dira.
Dans la frange, il y a encore ces apaches de faubourg,
terreurs de boulevard, rivalisant pour la même égérie,
jusqu’à leur départ enchaînés, sans retour, vers le même
bagne. Puis la belle se fait dompteuse de lions, au propre
comme au figuré, les vrais milliardaires comme les vrais
animaux, avant de s’en aller bien avant de vieillir, dans la
misère et l’anonymat. Il faut dire aussi que l’espérance de
vie n’est pas la même ici qu’ailleurs. On l’a surnommée
Casque d’or il y a cent ans. Combien d’autres y en aȬtȬil eu,
au nombre desquels nous aurions bien pu être ?
La frange, on n’y prend pas racine. Mais en avoir été
nourri, en avoir partagé le même pain de misère, les mêmes
eaux, ne permet pas de renier qu’on est de ceuxȬlà.
« Je ne suis qu’une fille du port, qu’une ombre de la
rue » chante la môme Piaf sur les paroles de son jeune ami,
Moustaki, « Et tout est possible, et tout est faisable : cȇest
un lieu imprévisible et inclassable » lui fait écho Casey le
rappeur, cinquante ans après. C’est qu’auȬdelà de tout ce
qu’on en dit, dans la frange, il y a ce retour, cette musique
particulière, inimitable. C’est qu’ici, éclosent des fleurs
sans pareilles.
La frange, c’est aujourd’hui. La frange, c’était hier. La
frange, ce sera demain. Car la frange n’a pas d’âge. C’est le
pays des sansȬterres, là où se retrouvent ceux que la terre a
laissés le ventre creux. DevraitȬon dire la planète ? Ici, dans
tous les cas, la vie est un choix.
Ici, dans la frange, on ouvre les yeux, les oreilles, et on
serre les poings. Mais parȬdessus tout, on ouvre les yeux
de l’âme, ceux qui voient auȬdelà des apparences. Couleur

12

de peau, d’origine ou de religion, de vêtement ou de verȬ
nis, rien n’a cours ici. Seule compte la couleur de l’âme.


(à l’horizon)

« C’est par mon regard que tu me vois, et que je te vois.
Tu ne saurais me percevoir à travers toiȬmême,
En revanche si tu me perçois, tu te perçois toiȬmême. »
Ce n’est plus franchir seulement cent ans, mais 850, cette
fois, que d’écouter Ibn’Arabî, le grand maître soufi, distilȬ
ler ces vers à la lisière de l’entendement, qui vibrent au
plus intime de chacun de nous… Qui peut se voir vraiȬ
ment, évidemment, sans le faire par le regard de l’autre ?
Ça aussi, la frange l’apprend.
Besoin profond d’intégrer ce qui nous dépasse, en exȬ
primant cette limpide évidence : il y a en chacun de nous,
bien plus que nous. Et du fin fond des étoiles, du plus proȬ
fond des océans, c’est bel et bien toujours, comme en résoȬ
nance, quelque chose de l’humain qui se dévoile. Sinon,
tout cela nous resterait inconnaissable. A ce point même
que force est de se demander : finalement, ne seraitȬce pas
l’univers luiȬmême, par nous, qui cherche à se connaître ?
Eh oui, ça aussi, elle te l’apprend.
Le plus éloigné de nous résonne bel et bien, au plus inȬ
time de nousȬmêmes. C’est là un point, le point peutȬêtre,
sur lequel se retrouvent autant les sciences que les reliȬ
gions, les athées, les mystiques, les analphabètes, les intelȬ
lectuels, enfin, tous ceux qui cherchent sincèrement… chaȬ
cun dans sa frange, en somme.
13

Et sans le moindre égocentrisme. La preuve, s’il en
faut ? Ce n’est jamais aussi limpide que lorsqu’on se reȬ
trouve arraché à soiȬmême. Qu’il y ait la souffrance, je le
sais, mais n’estȬce pas justement là qu’il n’est pas d’autre
choix que de chercher plus loin ?
A quoi bon ?
Pourquoi se faire du mal ? A quoi sert de se demander
si c’est moi qui regarde l’horizon, ou si c’est l’horizon qui
se regarde par moi ? D’ailleurs, comment pareille idée
peutȬelle bien germer ? Et qu’estȬce que ça peut changer de
le savoir, plutôt que l’ignorer ? Et tant de questions, tant de
protestations de ce bon vieil ego !
Mais s’étaitȬil demandé, ce bon vieil ego, en protestant
comme ça, pourquoi chercher à manger quand la faim le
dévorait ? Ou de la chaleur quand il faisait froid ? Ou un
abri dans la tempête ? Ou un alter ego, tout simplement ?
S’étaitȬil demandé pourquoi se lever, plutôt que rester à
terre ? La vie, notre vie, est ainsi faite, c’est l’un de ses plus
puissants moteurs, force est de le reconnaître. Ça fait mal,
souvent, c’est vrai, mais c’est ça, être humain.
« Celui qui est tombé au sol a besoin du sol pour se reȬ
lever ». Quatre cents années plus loin encore, on peut enȬ
tendre l’honorable Jingxi remarquer cette simple anecdote
quotidienne, aux résonances tellement profondes, une fois
de plus, dans tous les domaines, toutes les circonstances.
Alors laissons là protestations de l’ego, et autres « blingȬ
bling » : c’est à voyager léger que nous sommes conviés.
Sans aucune prétention de faire le guide pour autant !
Mais alors pourquoi, pourquoi ce récit ? Pourquoi, enȬ
core pourquoi ? D’abord parce que c’est une promesse, et
que je dois être, certainement, de ces dinosaures pour lesȬ
quels la parole ne se donne qu’une seule fois, d’un seul et
simple regard.

14

Lorsque deux personnes construisent une relation très
forte, qu’advientȬil quand l’une s’en va ? Eh bien, la relaȬ
tion demeure, c’est certain, un peu comme une porte ouȬ
verte à l’horizon. Ça donne des situations cocasses, éviȬ
demment, mais ce n’est pas pour autant que les autres
s’éloignent. Seulement, malgré toutes les promesses, toute
leur sincérité, ils s’éloignent, malgré eux. Sûrement par le
haut, d’ailleurs, à n’en juger que par leur façon de t’infanȬ
tiliser, pour se rassurer. AuraisȬtu commis quelque enfanȬ
tillage inadmissible, ou contracté la peste ?
C’est que dans l’espace ultramatérialiste que nous traȬ
versons, distinguer la relation qui demeure, est tout bonȬ
nement terrifiant, même discrètement préservée du regard
bordé de certitudes de leur quotidien.
Un peu par défi, aussi, ce modeste récit a donc vu le
jour, petit à petit, presque toujours à l’aube. Ne prête
qu’une seule oreille, pas plus, à qui le classerait en déni ou
autre catégorie étriquée : ce ne serait que pour fuir orgueilȬ
leusement, sauver les apparences, esquiver l’essentiel, et
tout ramener à l’étroitesse de l’ego. Elles ne se doutent pas
du mal qu’elles font.
Essaie plutôt, comme le sage qui discerne combien plus
que l’humain il y a dans l’humain, d’avoir la même simpliȬ
cité, toi aussi, si tu le veux, et commencer par trouver ce
qu’il peut y avoir de plus dans le récit, que le seul récit.
Puisse le sol où tu tomberas, te livrer sa nature véritable,
celle qui permet à l’univers de se reconnaître, c’estȬàȬdire
« renaître avec ». Il y a là, auȬdelà de toutes les souffrances,
une source joyeuse, intarissable. C’est si peu de le dire !
Tellement peu…

15

Et si l’expérience ne semble accessible que par le rêve,
eh bien il n’en reste pas moins que le rêve est déjà une exȬ
périence, et aux conséquences vraiment très, très concrètes,
parfois…
Pourquoi « parfois » ? Non : souvent !
Tellement souvent…


(écoute …)

Ce qu’il faut te dire, tout simplement, c’est la vie d’une souȬ
riante fleur de lumière que tu connais déjà. Elle voulut tant
que l’amour existe qu’elle parfumera tant de cœurs, pour
si longtemps !
Prétendre tout en savoir serait comme la ranger dans un
tiroir, et elle aime trop la liberté pour l’accepter. Pour s’en
approcher vraiment, il faut d’abord aimer sa liberté. Le réȬ
cit le plus détaillé en dirait si peu !
C’est une histoire si vivante et si vraie ! Ce sera pourtant
avec un cœur d’enfant, seulement avec un cœur d’enfant,
qu’on la comprendra tout à fait. Tant mieux, sans doute :
car elle en restera plus intacte et plus entière.
Tout un chacun a son cœur d’enfant, tu sais, mais beauȬ
coup l’égarent au beau milieu de tas de choses tellement
trop sérieuses. Ils se croient grands parce qu’ils sont préocȬ
cupés de pouvoir, d’argent, de réseaux, d’influences, de
production, de rentabilité, une si grande panoplie, où le
cœur a si peu de place pourtant, qu’il devient lourd et petit.
C’est ce qu’ils appellent être grand et sérieux.

16

La grandeur de cette fleur est d’avoir pu les toucher sans
s’y perdre, d’avoir su donner sa souriante lumière sans
compter, d’en être sortie plus grande encore, en gardant
toujours et encore intact son cœur d’enfant. Tellement de
gens peuvent en témoigner !
Je voulais te dire sa vie, notre amour, et je cherchais mes
mots. Je les cherchais tellement que tu me croyais triste et
voulais devenir un super héros pour la rechercher. Mais je
me trompais comme toi : il suffit d’écouter son cœur !
Écoute !
Je te l’ai écrit comme j’ai pu. Et je ne suis ni écrivain, ni
poète, ni conteur. Mais entre ces lignes, j’en suis sûr, tu reȬ
trouveras sa lumière. Le silence en dit souvent plus que les
mots. Tellement souvent…
Écoute !

17

UN
(présentation)

La lune souriait à une plage silencieuse.
La mer était si calme qu’elle frissonnait sans bruit.
Tout le monde devait dormir, les oiseaux comme les
gens. Même les poissons remuaient à peine leurs nageoires
en attendant le jour, et les bateaux les imitaient, comme le
cap de pierres noires au bout de la plage, tendu vers le loinȬ
tain, qui se laissait envahir, lui aussi, par la fraîcheur.
Une telle quiétude suspend la pensée, on y goûte le siȬ
lence, très simplement. Le temps, lui aussi, était suspendu.
Tout était suspendu, en fait, et pourtant si vivant. Des insȬ
tants comme celuiȬlà dissolvent les limites de soiȬmême et
font ressentir la grande unité de la vie. J’étais là, confondu
avec l’espace, quand un éclat de rire retentit.
C’étaient deux enfants, surgis de nulle part, qui couȬ
raient vers l’eau.
Il ne faisait ni chaud ni froid et leurs petits pieds nus
effleuraient à peine le sable. Il m’a semblé que c’étaient
deux petites âmes espiègles, tout droit sorties d’un rêve.
Je ne sais pas comment, mais leurs éclats de rire donnèȬ
rent au silence un goût de sel et à l’air un parfum iodé. Une

19

douce lumière m’envahit, me rendit si léger, que j’avais
presque envie de rire avec eux.
Je restais étonné, pourtant, de les voir jouer sur la plage
à cette heure.
Chacun son tour, l’un essayait d’attraper l’autre, en de
grands mouvements, et leur course était une véritable
danse de joie.
M’approchant d’eux pour dire : « mais que faitesȬvous
ici à cette heure, les enfants ? », je les vis aussitôt s’arrêter
de rire et danser. Je regrettais aussitôt de m’être approché,
d’avoir troublé leur insouciance. Il y eut un bref silence
pendant lequel ils me regardèrent, plus étonnés que je ne
l’étais, certainement, de les voir ici à cette heure. Mais
l’idée s’évapora très vite.
Car ils se regardèrent en disant : « Tu crois qu’il sait ? »
— Que je sais quoi ?
Ils se regardèrent à nouveau, puis se penchèrent comme
pour regarder derrière moi. Amusé, j’ajoutais : « Mais
qu’estȬce qu’il y a ? Qu’estȬce que vous cherchez ? ».
Je pensais à un jeu. Ils restaient sérieux. Je me retourȬ
nais, intrigué, ne vis rien. Ils éclatèrent de rire à nouveau.
— Mais qu’estȬce qui vous fait rire comme ça ? C’est une
blague ?
— Mais non ! Regarde !
Me retournant de nouveau, je les revis danser encore,
mais, cette foisȬci, avec une très belle lumière. Celle qui
m’avait envahi tout à l’heure ? Je ne sais pas. Une lumière
de taille humaine à peu près, une lumière puissante, illuȬ
minant leurs visages, mais qui ne projetait pas d’ombre
pourtant. Une lumière pleine de douceur et de joie.
Comment dire ma stupeur ? Je ne pense pas que les
mots existent pour le dire. SeraitȬce utile d’ailleurs ? Car je
doute que beaucoup puissent le croire, et suis sûr que ceux

20

qui le peuvent n’ont pas besoin d’explication. En fait, je
pense même que seuls les enfants peuvent le comprendre
vraiment, car ça ferait beaucoup trop peur aux grands.
Mais ne le répète pas : les grands croient toujours comȬ
prendre mieux que les enfants.
Tout ce qui me vint à l’esprit fut de dire : « MagniȬ
fique ! ». Et tous trois saluèrent, comme après avoir donné
un spectacle.
« Revenez demain, je vous montrerai quelque chose »,
fit comprendre la lumière, avant de s’évaporer à son tour
dans la nuit.
Nous nous sommes retrouvés là, tous les trois, étonnés
et radieux.
C’est alors qu’une voix lointaine appela.
Ils me regardèrent encore une fois, d’un air de dire : « A
demain ! », puis disparurent comme ils étaient venus.
Je me retrouvais de nouveau seul sur cette plage silenȬ
cieuse, me demandais si je n’avais rêvé, puis ne me le deȬ
mandais plus : c’était sûr, j’avais rêvé… Ce qui était sûr, en
tout cas, c’est que par le pouvoir d’un rêve, j’avais retrouvé
un temps cette part d’enfance perdue, tout au fond de moi,
qui sait tellement plus de vérités que tout ce qu’on peut
accumuler durant une vie entière !
Puis le temps, de nouveau, s’est suspendu, jusqu’à ce
qu’une étoile se lève. L’onde se teinta de vert, une brise léȬ
gère apporta l’air du large. Les oiseaux se mirent à chanter.
Un fil rouge a dessiné l’horizon, la lune souriait toujours,
la nuit pâlissait. Puis un rayon perça sous l’étoile, et teinta
d’or le ciel pendant que la mer s’ébrouait : un nouveau jour
commençait.

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UN
(transmission)

J’étais occupé à construire des hôtels, ce qui promettait
d’être salutaire dans une économie en plein effondrement,
comme celle que nous traversions. Des hôtels, et aussi des
maisons, des bureaux, bref tout ce qui m’était demandé.
Car il fallait vraiment s’accrocher à ces contrats pour espéȬ
rer surnager dans cette crise de l’investissement où les traȬ
ders de tous poils avaient fait de l’argent une valeur si ficȬ
tive qu’elle était devenue complètement aléatoire. Plus rien
n’était sûr, et gagner sa vie encore moins. Transmettre ce
que nous avions passé notre vie à construire était sur la selȬ
lette : je n’avais pas droit à l’erreur.
Autant dire que je devais faire mon travail le plus séȬ
rieusement du monde.
J’étais devenu architecte comme si je l’avais toujours été,
depuis que mon grandȬpère, en voyant ma façon de l’imiȬ
ter quand je l’accompagnais aux champs, avait annoncé :
« Il sera architecte ou jardinier ». Je me rappelle comme la
famille avait alors ri de bon cœur, ne comprenant pas le
rapport qu’il pouvait y avoir entre un architecte et un jarȬ
dinier. C’est simplement que tous deux travaillent la terre
pour reconstruire quelque chose, mais ça aussi, les enfants
le comprennent bien mieux que les grands.
Il m’avait parlé de son propre grandȬpère qui avait gaȬ
gné pauvrement sa vie à cuire du calcaire, pour en faire de
la chaux qui avait servi, après l’avoir mélangée avec du
sable et de l’eau, à assembler les briques et les pierres des
fermes de la région.

22

Il m’avait parlé de la lune et des étoiles qui rythment les
cycles et les saisons, la mort et la renaissance régulière du
monde.
Puis il est parti renaître…
Peu de temps après, une nuit, il est venu me porter la
chose la plus précieuse du monde. J’avais sept ans. Cette
chose, je l’ai gardée aussi précieusement que je l’ai reçue.
Elle m’a servi toute ma vie, mais il ne faut pas l’abandonner
à portée de qui a laissé durcir son cœur d’enfant.
J’en ai souvent parlé avec cette fleur qui n’a jamais eu
son pareil pour comprendre les rêves. Ce que je vais te dire,
comprends bien que c’est surtout elle qui te le dit sous mon
crayon. Ne crois pas qu’elle soit triste : elle te parle auȬ
jourd’hui pour que tu saches comme elle est heureuse de
te voir grandir, et combien elle t’aime.

UN
(lâcher prise)

Tu as remarqué ? On croit toujours que la nuit vient du ciel.
Mais ce n’est la nuit que parce que la terre regarde de
l’autre côté du soleil.
Et quand on regarde les étoiles, ce sont autant de soleils
lointains qui donnent le jour quelque part. Finalement, la
nuit n’est qu’une question de point de vue, et n’existe pas
vraiment. Quand il fait nuit à Paris, il fait jour à Hanoï, et
quand il fait jour à Bombay, il fait nuit à San Francisco,
alors que tous les hommes sont faits de la même chair sur
la même terre ! Il n’y a vraiment rien d’autre qu’une quesȬ
tion de point de vue. C’était une chose que je savais.
23

Pour autant, mon rêve de la nuit précédente avait laissé
une étonnante empreinte : les enfants avaient bien dit « A
demain ! ». Enfin, en quelque sorte… Et la lumière nous
avait invités à revenir pour nous montrer, soiȬdisant,
quelque chose ! Et nous étions le lendemain. Alors j’avais
beau me dire que tout ça n’avait été qu’un rêve, l’impresȬ
sion persistait que les enfants seraient beaucoup trop déçus
que je ne sois pas au rendezȬvous. En même temps, je ne
m’enlevais pas de l’esprit qu’ils ne m’avaient pas vraiment
demandé mon avis. N’étaientȬils pas euxȬmêmes une parȬ
tie du rêve ? Après tout, j’avais sûrement beaucoup mieux
à faire…
J’en étais là de mes ennuyeuses tergiversations, quand
un souffle décida pour moi.
Il m’emmena tout droit à la plage, sans autre forme de
procès : « EstȬce bien le moment de se poser des questions ?
Ne croisȬtu pas que rien n’est aussi important qu’accompaȬ
gner les enfants ? ».
J’aurais pu demander qui parlait, mais tout ce qui me
vint à l’esprit fut : « Les accompagner où ? ». Maintenant
que j’y repense, j’aurais quand même pu reconnaître que
jamais rien, c’est vrai, n’est aussi important qu’accompaȬ
gner les enfants. Sur le coup, je me suis contenté de quelque
chose qui faisait comprendre avec une douce autorité que
l’heure n’était pas à ces tergiversations, que ça n’était pas
le moment de faire comme tous ces gens que ça dérange de
se confronter aux limites, quand bien même ça nous arrive
à tous un jour ou l’autre, voire tous les jours. Mais pourȬ
quoi donc personne ne veut en entendre parler ?
« Ne sois donc pas de ceuxȬlà ! »
Il me restait pourtant cette question : « Sans savoir du
tout où j’allais, comment feraisȬje pour les accompagner ? »

24

La réponse se fit aussitôt connaître dans un sourire de la
lune :
« Tu sais déjà que la nuit n’est qu’une question de point
de vue ! ».
Ça ne semblait pas suffisant, bien sûr. Pour savoir ce
que j’aurais à faire, ne plus poser de question m’apparut
plus de circonstance.
La plage était toujours déserte, mais pas dans la même
quiétude que la veille. On aurait dit qu’une caravelle avait
dressé ses voiles pour prendre la mer. Sans la voir, on senȬ
tait pourtant la brise les gonfler, on aurait vraiment bien dit
qu’elle était là.
La plage était toujours déserte. Sauf…
Mes deux jeunes amis de la veille, eux, étaient bel et bien
là, déjà. Inquiets, ils ne dansaient pas, ils ne riaient pas : ils
patientaient, ou plutôt, s’impatientaient. Je regrettais ausȬ
sitôt de les avoir fait attendre, en me demandant toujours
ce que nous allions faire.
Quand ils me virent, ce fut l’inverse de la veille : ils ne
se turent pas. Bien au contraire, ils pétillèrent de concert en
une joyeuse cacophonie, qui disait à peu près : « Vite !
Vite ! On va y aller ! ». Je sentis mon vieux cœur d’enfant
se dégourdir un peu, sans pour autant savoir ni que dire ni
que faire. Je me demandais si ce n’était pas eux qui m’emȬ
mèneraient, finalement, plutôt que moi qui les accompaȬ
gnerais.
Et leurs parents ? Pourquoi c’était plus à moi qu’à eux
d’être là ? Il valait vraiment mieux ne pas se poser de quesȬ
tion, puisque, visiblement, nous n’avions pas le choix. J’auȬ
rais dû avoir leur insouciance et n’y parvenais pas. ComȬ
ment tout cela étaitȬil arrivé ? Pourquoi ? J’étais encore enȬ
chevêtré dans ce qui empêche le rêve de se produire. Ils le
sentirent certainement, et commencèrent à me trouver très

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ennuyeux. Pourquoi toutes ces résistances surtout : « Il y a
ceux qui montent dans le bateau et ceux qui resteront touȬ
jours à quai » et ceux qui fuient sont rarement ceux qu’on
croit, je le savais depuis longtemps.
Nous nous regardâmes tous les trois, inquiets, puis baisȬ
sâment la tête, déçus.
C’est alors que se produisit une chose que je ne pensais
jamais voir de cette manière : nous étions là, sur le sable,
mais beaucoup plus bas. CȇestȬàȬdire que nous étions beauȬ
coup plus hauts que nousȬmêmes, comme sur un de ces
hauts rochers qui encadrent la baie.
Nous avions pris tellement de légèreté ! C’est comme si
tout ce qui restait lourd de nousȬmêmes était resté au sol.
En fait, j’en étais plutôt rassuré : je savais que dans les
rêves, on se voit soiȬmême faire une chose ou une autre,
c’était donc bien un rêve. Voilà pourquoi je m’y suis tout à
fait abandonné.
Nous avions eu à peine le temps de baisser les yeux
pour nous retrouver plusieurs dizaines de mètres auȬdesȬ
sus de nousȬmêmes. Non, vraiment cela n’arrive que dans
les rêves. Avec cette pensée au fond de moi, je vis mes deux
jeunes amis me regarder d’un air accusateur… Comment
cela s’estȬil produit, encore une fois ? Mais en même temps,
je sus que cette pensée que j’avais pourtant cachée tout au
fond, ils me la reprochaient aussi. « Tu ne crois pas qu’on
a assez perdu de temps comme ça ? » entendisȬje sans saȬ
voir comment. Il me semblait bien, pourtant, que dans les
rêves, le temps n’existait pas, mais je décidais pour de bon
de ne plus penser jusqu’à nouvel ordre.

26