SOUS L'OMBRE IMMENSE DE L'ÉTHIOPIEN

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Traduit pour la première fois en français, ce roman de G.W. Cable, écrivain louisianais et ami de Mark Twain, inaugure la révision du mythe sudiste et prépare la voie qu'emprunteront, chacun à leur façon, les Faulkner, Penn Warren et autres Cadwell. Roman historique et politique mais aussi histoire d'amour et de passion où les larmes se mêlent au rire, Sous l'ombre immense de l'Éthiopien fait le pont entre la romance et le roman réaliste qui va lui succéder.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296241992
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, Sous l'ombre immense de l'Ethiopien

Une histoire créole

Titre original de l' œuvre The Grandissime Éditeur original Charles Scribner's Sons (Ç)1880

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y lK9

(Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-1046-8

George Washington Cable

SODSl'ombre immense de l'Éthiopien
Une histoire créole

Présentation d'Étienne

et traduction de Cussac

de Planchard

L'Harmattan

Je veux exprimer ici toute ma gratitude à Maurice Gonnaud qui a dirigé ma thèse sur G.W. Cable, à Paul Veyriras qui m'a suggéré de traduire Sous l'ombre immense de l'Éthiopien, à Maguy Albet qui a cru à la valeur de ce roman et à Michèle Sonrier dont le talent orne la couverture. Mais I a réalisation de cet ouvrage n'aurait pas été possible sans l'aide de ce génie de l'informatique qu'est Jérôme Lemoyne de Vernon, ni sans la patience de ma femme.

PRESENTATION

Septembre 1803 : la bonne société créole de la N ouvelleOrléans, c'est-à-dire les descendants blancs des colons francoespagnols, donne un bal masqué. C'est une réponse, que l'auteur de Sous l'ombre immense de l'Éthiopien qualifie de typiquement française (gallic), à la profonde inquiétude dans laquelle est plongée la colonie. Elle qui se prenait pour 1e centre du monde, comme le suggère le titre anglais du roman, The Grandissimes, superlatif on ne peut plus éloquent v 0 il à qu'on se la passe de mains en mains, telle de la menue monnaie. Donnée à l'Espagne en 1763 par le traité de Paris, - mais ce
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pays n'en prendra possession qu'en 1768

-/

rétrocédée à 1a

France en 1800/ (traité de San Ildefonso), elle vient d'être vendue aux États-Unis par Bonaparte. Non seulement on ne 1a consulte past - cela ne se fait pas encore, même de la part d e l'auteur de la Déclaration d'Indépendance, devenu le troisième président des États-Unis, - mais on ne la tient même pas informée de son sort. Elle a appris pratiquement en même temps son retour dans le giron français et sa cession aux Américains. Bref, la Louisiane est une poudrière, d'autant plus que, à l'inverse de leurs prédécesseurs espagnols, les nouveaux propriétaires meurent d'impatience d'entrer en possession d e leur nouvelle acquisition. Seul le verni ténu de la civilisation créole assure encore la cohésion de l'ex-colonie. Ce verni est fragile, produit d e compromis, d'expédients et d'arrangements particuliers qui ont sécrété un ordre social complexe et inégalitaire reléguant tout au bas de la hiérarchie l'esclave, dont la relative sécurité

repose

sur la plus totale soumission. Et c'est alors que débarque,

tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, Joseph Frowenfeld, jeune immigrant féru d'idéal et ennemi de toute concession, dont le pesant patronyme germanique laisse deviner la rigueur, sinon la rigidité morale. Cet Américain d e fraîche date a pris la Déclaration d'Indépendance au pied de la lettre et se fait le champion des valeurs démocratiques du Nouveau Monde dans ce bastion de l'Ancien. Le brandon est dans la poudrière, et Sous l'ombre immense de l'Éthiopien relate l'année que va consacrer l'immigrant à percer à jour ce labyrinthe qu'est le monde créole, et ses efforts pour le rendre plus juste, sans toutefois déclencher d'explosion. Nous sommes donc en face d'un roman historique qui évoque avec brio et finesse un monde en voie de disparition. Mais en arrière-plant apparaît une intention politique dont l'auteur, George Washington Cable (1844-1925)/ natif de 1a Nouvelle-Orléans, ne fait pas mystère, car il ne peut échapper au violent débat qui agite le Sud depuis sa défaite. S'il a fa i t la Guerre de Sécession dans le camp confédéré où il s'est engagé à dix-huit ans, il n'a pas pour autant épousé la cause sudiste après la reddition du général Lee. Devenu comptable chez Wl courtier en coton, il se délasse de son travail en écrivant une chronique dans le New Orleans Picayune où il donne son a vis sur l'actualité ou bien évoque le passé pittoresque de la Louisiane. Puis il exploite ce passé en écrivant des récits de la vie créole qui lui ouvriront les pages des grandes revues nationales. Mais entre-temps cet observateur de la société qui l'entoure réfléchit. Il désapprouve de plus en plus la violence et l'incohérence du Sud, vaincu mais non convaincu, pendant les périodes dites de la Reconstruction et de la Rédemption. La lecture des textes brandis pour justifier la sécession e t l'esclavage l'a vite persuadé que la cause confédérée n'était pas défendable; non seulement elle était injuste, mais ell e était antiaméricaine parce qu' antidémocratique. Pour se mettre en règle avec sa conscience il utilise alors sa jeune renommée littéraire et entreprend une campagne en faveur d e l'égalité civile entre Noirs et Blancs, dont émergent deux pamphlets que publient encore les anthologies: The Freedman's Case in Equity et The Silent South. Cette campagne indisposera tellement ses compatriotes sudistes qu'il sera rapidement contraint à l'exil en Nouvelle/

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Angleterre. En revanche, elle le tirera d'un certain oubli au moment du Civil Rights Movement, un siècle plus tard. La Louisiane créole lui offre W1 bon alibi pour dire son fait au Vieux Sud. Elle en reproduit toutes les caractéristiques sociales et politiques, mais elle a de surcroît un double avantage: sa civilisation latine lui confère une touche exotique qui pique la curiosité des lecteurs du Nord; de plus, comme elle est étrangère au Sud anglo-saxon, Cable peut se risquer à en faire le procès sans écorcher la sensibilité à vif d e la défunte Confédération. Sous l'ombre immense de l'Éthiopien, de même que l'œuvre romanesque de Cable, illustre les ambiguïtés et les limites de ce que les Américains appellent la couleur locale (local color). C'est un genre hybride qui, bien que ne se limitant pas au Sud, va permettre aux écrivains locaux de reconquérir un marché national dont ils ont été chassés par la sécession. Le mot marché est utilisé de façon intentionnelle car cette 1i t t érature est liée au développement des grandes revues nationales, qui cherchent à répondre à l'attente d'un lectorat féminin, avide d'émotions et de dépaysement. Le Sud, maintenant réintégré dans la communauté nationale, ne peut plus chanter les vertus du système esclavagiste, mais il offre, en contrepartie, un riche filon à exploiter, celui d'un passé pittoresque ayant engendré la seule véritable civilisation qu'ait réussi jusqu'alors à sécréter l'Amérique, celle de 1a classe des plan-teurs. Cable montre la voie. Le Scribner's Magazine, qui deviendra le Century, publie ses premières nouvelles qui croquent des scènes hautes en couleur de la vie de la colonie franco-espagnole; celles-ci seront par la suite rassemblées en un recueil, Old Creole Days (1879). Le succès est immédiat: à New York, les rédacteurs du Scribner's ne se parlent plus qu'en dialecte créole, et, plus tard, lorsqu'il lira Sous l'ombre immense de l'Éthiopien paru en 1880, Williams Dean Howells s'extasiera sur les scènes les plus sentimentales mettant en scène Aurore et Clotilde Nancanou. Il faut dire, à la décharge du pape des lettres américaines de l'époque, que ces dames tranchent singulièrement, surtout Aurore, femme de chair et de sang ne reculant pas devant le mensonge et la mauvaise foi, sur la fadeur genteel de la jeune héroïne américaine, que l'on ne

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tolère en fiction que parfaite et figée dans sa rougissante pureté. Les recettes de la couleur locale se retrouvent dans ce roman. Un cadre exotique et dépaysant, celui de la Louisiane pré-américaine, des histoires d' amour, de haine, de vengeance qui font explorer, par procuration, aux lectrices du Nord, le monde romantique de la passion; l'exploitation des dialectes locaux qui transforment certains passages en d'amusants rébus qui défient la sagacité de la famille réunie, tout autant qu'ils plongent le traducteur dans la perplexité; l'humour du SudOuest, peu raffiné certes, mais fleurant bon la frontière, a mateur de pataquès, de fantaisie orthographique. La morale n'y est pas bafouée car les bons sentiments sont récompensés par I e mariage en fin de roman des vertueux jeunes premiers, tandis que les méchants sont punis. Bien sûr, le lecteur attentif rema rquera que le dénouement n'est pas heureux pour tout le monde; les « Éthiopiens» / c'est-à-dire les Noirs et les gens de couleur en sont exclus, et ce doit être pour lui le premier indice que I e roman ne saurait se réduire au champ étroit de la couleur locale. Celle-ci porte en elle-même le germe de sa propre transgression. En effet, en se concentrant sur le pittoresque et l' exotisme/ elle sous-entend l'existence d'une norme sociale. Les gesticulations des Créoles, leur esprit de clan qui leur fa i t préférer la famille à la justice, leur peu de respect pour I e travail, le commerce et les valeurs démocratiques sont implicitement comparés à l'éthique américaine que représente Frowenfeld. Il arrive même que Cable s'adresse directement au lecteur pour s'assurer qu'il ne se laisse pas aveugler par l' exotisme/ mais l'auteur a su éviter l'écueil du didactisme en déléguant à ses personnages le soin de parler pour eux-mêmes. Cet effort se retrouve dans la structure éclatée du roman, (soixanteet-un chapitres, la plupart très courts, fragments d'une réalité entr'aperçue) qui correspond au lent et incertain cheminement d'une âme simplet naïve même, mais armée de sa foi démocratique/ explorant les ténèbres de l'ordre/désordre colonial. Ce souci de ne pas prêcher apparaît également dans la complexité même de la très grande majorité des personnages, gage de leur vraisemblance. Même Frowenfeld, l'archange de I a démocratie, finit pas s 'humaniser, comme en témoigne son trouble devant Palmyre. 8

Ce qui fait la valeur de ce roman, c'est tout d'abord I a connaissance intime de la Louisiane franco-espagnole qu'il décrit. Cable, spectateur passionné de la vie néo-orléanaise, s'est également, nous l'avons vu, penché sur le passé de la Louisiane; il écrira d'ailleurs une histoire des Créoles. Sa «couleur locale» est authentique. Certes, I 'historien, comme beaucoup de ses confrères contemporains, est partial: ce natif de I a Nouvelle-Orléans n'est pas créole, mais descend, comme Frowenfeld, d'immigrants allemands, et partage avec lui la bonne foi parfois irritante de l'idéaliste américain, proche de l' impérialisme. Ainsi montre-t-il peu de compréhension pour les Créoles, s'étonnant que ceux-ci ressentent l'arrivée des Yankees, appuyés par une force armée, comme une « invasion» ; I a volte-face idéologique de Jefferson, l'inventeur du nationalisme, achetant un pays ne soulève chez lui aucune indignation, tout juste une légère ironie; il en est de même en ce qui con-cerne les manœuvres du Congrès qui, pour priver juridiquement les Créoles du pouvoir de se gouverner, apanage de la démocratie, découpe dans le territoire fraîchement acquis un fragment, l'île d'Orléans, insuffisamment peuplé pour accéder au statut d'État au sein de la Fédération. Mais, en revanche, Cable a parfaitement compris ce qui est au cœur d e la spécificité de l'esprit aristocratique, et il en fait une critique très juste des excès dans le personnage d'Agricola Fusilier; ce grand prêtre de l'ordre ancien, grand théoricien d e l'inégalité sociale et raciale, qui défend le système des castes au prix de sa vie, choisit comme disciple Frowenfeld, héraut de l'ordre nouveau, tout simplement parce que, en dépit d e l'abîme idéo-logique qui les sépare, il s'est pris d'admiration et d'amitié pour lui, et que la relation personnelle prime sur toute autre considération. Et sa mort, presque aussi émouvante que celle de Bras-Coupé, n'est pas celle d'un monstre, mais d'un être antédiluvien qui n'a plus sa place dans le monde moderne. C'est cet ordre aristocratique, fierté du Vieux Sud, que Cable va tailler en pièces sous le couvert de sa peinture de I a vie créole. La primauté accordée à la pureté du sang, par des gens qui ne se font pas scrupule de mélanger le leur à celui d'Indiens ou d'Africains, nous vaut la biographie intensément ironique de Lufki-Humma et la tragédie des quarterons, qui s'exprime à travers les rapports très ambigus, où co ha bit en t malaisément amour et haine, de couples interraciaux 9

annonçant ceux de Faulkner. Il y a celui que forment Palmyre Philosophe, vierge vengeresse vaudou, et Aurore Nancanou, sa superstitieuse maîtresse-servante, toutes les deux amoureuses du même homme, et celui des deux Honoré Grandissime, l'un, souvent désigné par les initiales qui en font un paria, h. c .1. (homme de couleur libre), obscur revers de la médaille emblématique des Créoles dont l'avers solaire, le seul que l'on voit, est son frère et homonyme. La noirceur de l'esclavage, viol physique et culturel, s'incarne dans l'inoubliable figure d e Bras-Coupé, l'irréductible prince oualof, qui plane sur tout I e roman, et justifie le titre de la traduction française, mais aussi dans le personnage de la vieille Clémence, dont les propos sont un exemple de l'humour par lequel les opprimés se défendent de leurs oppresseurs. Les méfaits du code de l'honneur, supplantant la bonne vieille morale chrétienne qui, pour Cable, est l'un des piliers de la démocratie, engendrent la rivalité suicidaire entre les familles Grandissime et de Grapion à I a source des souffrances accablant les dames Nancanou. L'âpreté de cette dénonciation est adoucie par l' évocation de la splendeur de la terre louisianaise, et surtout par I a double histoire d'amour que Cable se délecte à narrer à ses lectrices, tout en l'intégrant à son propos politique et moral. Ces passages sentimentaux font ressortir le non-dit, ou le diten-passant, de la sexualité sudiste. Le non-dit, c'est la position précaire de la femme blanche, certes objet d'un culte ostentatoire, mais aussi d'une suspicion vigilante qui attente à sa liberté. Elle ne peut aller seule dans la rue, se trouver seule dans une boutique avec un homme, et sous aucun prétexte I e regarder dans les yeux. Le dit-en-passant, ou l'allusion que seul saisira l'adulte, c'est l'attirance obsessionnelle du m â le blanc pour la femme noire, proie désignée à sa concupiscence, que le code de I'honneur ne réprouve pas, si elle sait rester discrète. L'un des morceaux de bravoure du roman est la scène hautement comique, où Agricola absout Frowenfeld pour une escapade sexuelle dont l'Américain est innocent, et qui illustre de magistrale façon deux conceptions de la morale. Bien loin d'être une simple œuvre de couleur locale, Sous l'ombre immense de l'Éthiopien est en fait l'ancêtre du roman sudiste moderne, ouvrant la route qui mène au comté de Y0knapatawpha, comme l'a si bien montré Louis D. Rubin, et à sa suite d'autres critiques dont le traducteur, en conclusion de I a 10

thèse d'État qu'il a consacrée à son auteur. Avant Faulkner, Cable a malmené le mythe sudiste idéalisant le vaincu de l a Guerre de Sécession, et montré les turpitudes que cachait la séduisante civilisation de son aristocratie. Avant Faulkner, il a bousculé la stratégie narrative traditionnelle pour évoquer le chaos de la société créole au risque de désorienter son lecteur. Mais l'après-guerre civile et la tutelle d'éditeurs complices ou prisonniers de la genteel tradition lui ont imposé des contraintes qui ont fortement bridé son talent de conteur et d e sociologue. On lui a demandé plus de « couleur locale », alors qu'il se rapprochait du réalisme pour guérir de son autisme l a société raciste et antidémocratique du Sud, en lui renvoyant un reflet fidèle de sa réalité. L'échec, en 1895, de son « grand roman sudiste », John March, Southerner, qui annonce à la fois Faulkner pour la remise en cause du gentleman sudiste, incapable de maîtriser sa sexualité, Erskine Caldwell pour l a truculence de certains personnages, et surtout Robert Penn Warren pour son intelligence politique, le contraindra à revenir à la couleur locale et la romance historique. Cette reddition au mauvais goût du public lui assurera de meilleurs tirages sur le moment, mais hélas, par la suite, cette forme d'oubli, honorable mais terrible, qu'est la relégation dans un genre mineur passé de mode, classement que, faute de temps, ou parfois de curiosité, histoires littéraires et anthologies ne remettent que rarement en question.
Étienne de Planchard de Cussac

Il

Note du traducteur
Pour contribuer à la« couleur locale» de Sous l'ombre immense de l'Éthiopien, Cable a tout d'abord truffé son texte de mots, d'expressions et de phrases français et créoles qui apparaissent en italiques et que le traducteur a reproduits tels quels sans en corriger les éventuelles fantaisies orthographiques. Le romancier s'est également efforcé de reproduire les bizarreries phonétiques et syntaxiques de l'anglais parlé par ces Américains de fraîche date, pour la plus grande joie des lecteurs de l'époque. C'est pour ne pas trahir cette démarche tellement appréciée en son temps que grammaire et orthographe françaises ont été torturées à longueur de dialogue.

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Batteries masquées
Cela se passait en septembre 1803, au théâtre St Philippe, (on avait, pour l'occasion, recouvert les sièges de l'orchestre d'un parquet), dans la ville que nous autres, les Américains, appelons New Orleans. Sous le scintillement d'innombrables chandelles, dans tIDe atmosphère embaumée vibrant de la plainte extatique des violons, la fine fleur de I a petite capitale créole faisait à la divine Terpsichore l'offrande de la première nuit fraîche d'un été qui ne mettait nulle hâte à s'en aller. Car l'été ici, sachez-Ie, est tn1bavard qui s'attarde, et ne parle de départ que lorsque septembre se lève pour prendre congé. C'était, à vrai dire, le flanquer à I a porte que de donner si tôt dans l'année un bal masqué pour les gens huppés; la date était si précoce que c'en était risible; mais il convenait que l'on fît quelque chose pour les pauvres et les malades, et pourquoi pas cela? Tout le monde sait que le Seigneur aime celui qui donne de bon cœur. Cela se passait donc, au théâtre St Philippe (l'ancien, le premier), et, on l'aura sans doute remarqué, l'année où le Premier Consul donna la Louisiane. D'autres auraient dit «vendit ». Le vieil Agricola Fusilier, de sa voix tonitruante qu'il ne songeait plus à déguiser - cela faisait bien tIDe heure qu'il avait oublié qu'il portait masque et domino - utilisait le mot « donner ». Non qu'il crût à la réalité de la transaction: voyons! cela ne tenait pas debout. Le soi-disant traité ne contenait, par exemple, aucune disposition relative à l'illustre famille de Finefleur Hautecaste Fusilier de Grandissime. I I n'était donc pas valable, de toute évidence.

Comme on le bousculait à nouveau, il s'écarta d'un pas ru deux tout en continuant à dénoncer la détestable rumeur, lorsque, venant d'un groupe de quatre personnages masqués qui, I a contredanse finie, s'éloignaient dans la file des promeneurs, l'interpellation de l'un d'entre eux lui fit faire volte-face:
-

Comment to yé citoyen Agricola! Tout doux, mignonne! grommela le vieil homme, riant à

demi, tel un vieux beau qu'on taquine, tout en se penchant pour identifier la reine indienne au déguisement parfait qui s'était retournée. Ce n'était pas seulement le tutoiement qui lui paraissait impertinent, mais la familiarité plus poussée que dénotait l'utilisation du patois parlé par les esclaves. Son français à lui n'avait rien de provincial. - Vous ne manquez pas d'aplomb, ajouta-t-il en riant dans ill semblant d'aparté; remettez les vêtements qui correspondent à votre sexe, monsieur, et je devinerai qui vous êtes. Mais la reine, sans changer de voix, rétorqua: - Ah! mo piti fils, to pas conné to zancestres? Tu ne connais pas tes ancêtres! - Les dieux nous préservent! dit Agricola, avec un rire fat qu'étouffa son masque, c'est avec fierté que je revendique I a reine des Tchoupiloutas, et aussi mon arrière-grand-père, Epaminondas Fusilier, lieutenant des dragons sous Bienville; mais, posant la main sur le cœur et faisant un profond salut aux deux autres personnages dont la petite taille trahissait leur appartenance au beau sexe, pardonnez-moi, mesdames, ni moines ni filles à la cassette ne figurent sur notre arbre généalogique. Les quatre masques braquèrent immédiatement leur regard sur le vieil homme en domino; mais, s'ils avaient l'intention de répliquer, ils y renoncèrent au moment où les violons éclatèrent d'un rire angoissé. Le parquet se couvrit immédiatement de valseurs et le groupe disparut. - Je me demande, se dit Agricola à voix basse, si ce dragon ne serait pas Honoré. Partout où ils passaient, les quatre suscitaient des exclamations de joie. Ho, ho, ho! regarde! un groupe des fondateurs de la colonie! Un dragon d'Iberville! tu ne te souviens pas du portrait de l'arrière-grand-père Fusilier, ce casque doré, ces plumes de héron? et l'autre qui est derrière avec des jambières en peau de faon et une chemise en plumes 14

d'oiseau, c'est tIDe reine indienne. Ça saute aux yeux, il s'agit d'Epaminondas Fusilier et de sa femme Lufki-Humma! Tout cela était dit bien sûr en français de Louisiane. - Mais alors, pourquoi ne marche-t-il pas à ses côtés? - Mais, Simplicie, parce que ce sont tous les deux des hommes, tandis que le petit moine qui lui donne les bras est tIDe dame, comme tu le vois, et il en va de même pour le personnage masqué qui tient le bras de la reine indienne; regarde ses petites mains. Dans une autre partie de la salle, des rires accueillirent le groupe. Ah! ah! ah! très bien, superbe! Regarde donc cette huguenote au bras de la reine indienne! N'est-ce-pas splendide? Ha! ha! elle porte une petite malle. C'est une fille à I a cassette. Deux partenaires dans un cotillon s'entretenaient à mivoix à l'abri d'un éventail: - Et tu crois savoir qui c'est? demanda l'un. - Si je le sais? répliqua l'autre. Demande-moi plutôt si je suis sûr d'avoir la tête sur les épaules! Si ce dragon n'est pas notre cousin Honoré... - Honoré déguisé? Il est trop sérieux pour faire ça. - Je te dis que c'est lui. Hier, j'ai entendu Charlie Keene, le médecin, insister pour qu'il aille au bal en lui disant qu'il y avait deux dames, des inconnues nouvellement arrivées en ville qui y assisteraient et qu'il voulait lui présenter. Croismoi, le dragon est Honoré, Lufki-Humma, Charlie Keene, et le moine et la huguenote sont ces deux dames. Mais nous sommes trop loin; rapprochons-nous pour voir ce que le hasard peut nous révéler sur ceux qui se cachent derrière les quatre masques. Une heure s'est écoulée. Le bal se poursuit; les cœurs battent la chamade, les traits d'esprit fusent, des regards brillants se croisent et entament tIDejoute, la liesse, la gaieté et certaines joyeuses découvertes ravissent l'âme, les voix renoncent à feindre, et l'oreille timide de la beauté se penche avec tIDe aventureuse docilité; Cupidon est ici confondu, 1à abusé, plus loin conquérant, et là vaincu. On dirait que l'atmosphère elle-même respire, soupire et rit, tandis que les musiciens échevelés, la sueur dégoulinant de leur front, à coups d'archet furieux, tirent, extorquent et éparpillent de leur violon angoissé ID flot interminable et tumultueux d'har15

monies aiguës. Mais ni le moine, ni la huguenote ne se trouvent sur la piste. Elles sont assises là où les ont laissées leurs compagnons, dans une des loges du théâtre, surplombant l'inlassable tourbillon éclatant de tissu vaporeux, de lumière et de couleur. - Oh, chérie, chérie! murmura, dans le doux parler de I a vieille Louisiane, la petite dame déguisée en moine à son compagnon moins exubérant, tu as maintenant une idée de ce qu'est le paradis. La fille à la cassette réagit en tournant brusquement son visage masqué et elle eut un murmure de surprise et de protestation contre cette remarque impie. Un rire discret et joyeux sortit de la coule du moine, et la huguenote se laissa aller en arrière sur son siège avec un léger soupir. - Déjà fatiguée, n'as-tu pas honte? dit l'autre dans un rire étouffé; puis soudain, le regard braqué de l'autre côté de I a salle, elle saisit la main de sa compagne et la serra très fort:
«

Tu vois, murmura-t-elle d'un ton passionné, juste à côté de I a

porte, le casque avec les plumes de héron. Ah Clotilde, je ne peux pas croire que ce soit l'un de ces Grandissime! - En fait, répliqua la huguenote, le docteur Keene affirme le contraire. C'est en effet ce qu'avait dit le docteur de dessous son masque de reine indienne; mais l'ange qui tient compte de tous nos actes, et qui, si je ne m'abuse, est assez strict en matière de mensonge, avait sur le champ porté la déclaration au passif du docteur Keene. - Si j'avais pensé que c'était lui, poursuivit le moine, j'aurais fait demi-tour et je l'aurais planté en pleine contredanse. Derrière elles était assis un couple de personnes âgées qui avaient ôté leur masque, bredouille, comme on disait alors de ceux qui font tapisserie, avec cet air de repos béat qui caractérise le Créole marié et arrivé. La dame déguisée en moine se tourna sur son siège et se rejeta en arrière pour rire avec eux. Les masques qui passaient regardèrent dans sa direction, devinant les trésors de beauté qui se cachaient sous les deux déguisements. Ce faisant, ils virent la fille à la cassette se joindre à cette conversation à dos tournés. Un moment plus tard, le vieux monsieur qui faisait office de chaperon et la fille à I a cassette se levèrent pour aller danser. Et lorsque ceux qui passaient à une certaine distance se retournèrent une dernière fois, 16

le même lieutenant des dragons était de retour, et le petit moine et lui étaient à nouveau sur la piste, attendant que 1a musique commençât. - Mais la personne qui vous accompagnait..., dit la voix sous 1a coule. - Ma reine indienne? s'enquit l'Epaminondas créole. - Dites plutôt votre homme-médecine, répliqua malicieusement le moine. - A notre époque, répondit le cavalier, un homme-médecine ne peut danser longtemps sans être interrompu pour des motifs professionnels, même s'il danse pour une cause charitable. Il a été appelé au chevet de deux patients qui ont rechuté. L'orchestre attaqua, et celui qui parlait se mit en position, mais la dame ne réagit pas.
-

Arrive-t-il aux dragons de faire la morale? demanda-t-elle.

- Ils font parfois plus, répliqua son partenaire; quand le plaisir que le bal procure au beau sexe touche à son crépuscule, ils se saisissent de cet instant de douce mélancolie et vont à confesse; le bon père veut-il prendre place au confessionnal? Le couple fit lentement demi-tour et se dirigea vers 1a loge d'où il était venu, la dame restant silencieuse; mais à l'instant où ils y pénétraient, elle fit mine de quitter son bras, et lui faisant face, l'œil pétillant derrière le masque impassible du moine, elle déclara: - Pourquoi la conscience d'un pauvre petit moine devrait-elle seule porter toute la frivolité du bal? J'ai le droit de danser si je le désire. Je vous donne ma parole, monsieur le dragon, que je le fait pour le seul bénéfice des pauvres et des malades. C'est vous, les hommes, dragons ou autres, qui ne consentez à les secourir qu'en retour de quelque babiole de cette sorte. Pourquoi vous donnerions-nous l'absolution alors que vous devriez rôtir en enfer? - Alors, menez-nous à l'autel, dit le dragon. - Excusez-moi, répliqua-t-elle, ses paroles se perdant dans 1a mélodie d'un joyeux éclat de rire, je ne vais pas dans cette direction. Son regard parcourut la salle. Comme vous le dites, le bal touche à son crépuscule; je cherche mon étoile du berger, c'est-à-dire ma petite huguenote. - Alors vous retrouverez votre partenaire. - Comment cela? - Car vous êtes Aurore. 17

La dame tressaillit de déplaisir. - Monsieur! - Pardonnez-moi, dit le cavalier, si je suis par accident tombé sur votre vrai nom. Elle éclata à nouveau d'un rire aussi parfaitement joyeux qu'aristocratique.
-

Ha! ha! mon nom. Certainement pas! (Encore du travail pour

l'ange au registre.) Elle se tourna vers sa duègne: - Madame, je sais que VollS pensez qu'il est grand temps pour nous de rentrer. La vieille répliqua d'un ton aimable, mais les yeux noyés de sommeil, et le moine commença à se lever et à déplier un châle. Comme le cavalier s'en emparait, et que, le laissant faire, le moine et lui se trouvaient assis côte à côte, il dit à voix basse: - Rions une dernière fois avant de nous séparer. - Un moine ne peut pas rire gratuitement.
-

Je payerai.

- Mais rire sans objet? Cette idée saugrenue lui arracha immédiatement un rire léger. - NollS allons en trouver un, dit le cavalier. Retirons chacun notre masque, et lorsque nous découvrirons que nous sommes cousins germains, le rire viendra de lui-même. - Ah! nous démasquer? Non, je n'ai pas de cousin. Je suis certaine que nous ne nous connaissons pas. - Dans ce cas, nous rirons de penser que j'ai payé pour rien. Ce puéril badinage se poursuivit longuement, et ils parvinrent peu à peu à se mettre d'accord. Un autre petit rire s'échappa de dessous la capuche. - VOlls voulez payer? Voyons, combien donnerez-vous pour les pauvres et les malades? - Pour voir avec qui je ris, je donnerai ce que vous demanderez. - Deux cent cinquante dollars sonnants et trébuchants déposés entre les mains de la direction de l'hôpital. - Topez-là. Le moine rit et la duègne ouvrit les yeux et sourit, l'air gêné. Le cavalier rit également et dit: - Très bien, maintenant que vous avons ri, levons les masques. - Et VOllS garantissez que VOllSverserez l'argent pas plus me tard que demain soir. 18

- Sans faute. - Eh bien, attendez que je mette mon châle pour pouvoir ensuite m'esquiver. Ces délicieuses futilités furent interrompues par la fi Il e à la cassette et son chevalier servant, tout fringant en dépit de son âge, revenant de la piste de danse. Madame rouvrit les yeux et tous les quatre se préparèrent à partir. Le dragon aida le moine à se prémunir contre le grand air. Elle fut prête avant les autres. Il y eut me pause, tn1 rire étouffé, puis elle murmura: « Maintenant. » Ses yeux découvrirent tn1 visage plein de noblesse; elle souleva son mas que, tn1 peu, tn1 peu plus encore; puis elle le rabaissa prestement sur tn1visage dont 1a beauté surpassait de loin les promesses qu'avait suscitées Honoré Grandissime en l'appelant Aurore; mais ce visage lui était inconnu. - Chut! dit-elle, les ennemis de la religion nous observent; I a huguenote m'a vue. Adieu. Puis elles disparurent. M. Honoré Grandissime tourna les talons et quitta bien vite le bal. - Maintenant, monsieur, se dit-il, revenons sur terre. On ne m'y reprendra plus.

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Le destin de l'immigrant
C'est tout juste quinze jours après le bal qu'un certain Joseph Frowenfeld vit la Louisiane pour la première fois. Il était Américain de naissance, d'éducation et de sentiment, bien que son ascendance allemande fût assez perceptible; c'était le seul garçon d'une famille qui, outre ce fils, se composait d'un père, d'une mère, et de deux sœurs, fleurs de 1a féminité à peine écloses. C'est à l'aube d'une journée d'octobre que, depuis longtemps lasse de l'océan, et rêvant de verdure, de senteurs et de splendeur tropicale, cette famille au cœur simple découvrit à son réveil que le trois-mâts, qui les amenait de leur lointaine demeure septentrionale, commençait à remonter le Mississippi. Il nous est facile d'imaginer ce groupe austère, montant de la cale l'un après l'autre, ce matin là, pour connaître leur première déception; ils sont là, debout sur le pont (avec une nuée de moustiques en liesse tournoyant autour de leur tête), parcourant des yeux le paysage désolé pour voir le ciel et le marais se rencontrer à l'est, au nord et au sud; patients et silencieux, ils ne mettent pas en doute l'opinion paternelle suggérant que, selon toute probabilité, les collines ne vont pas tarder à apparaître. - Mes enfants, à nous de tirer une leçon de cette déception; si les bonnes gens du pays pouvaient nous parler maintenant, i 1 est probable qu'ils nous demanderaient de ne pas les juger, eux ou leur pays, après tn1 coup d'œil ou deux, ou après une brève expérience de quelques jours ou quelques semaines. Mais nulle colline ne monta à l'horizon. Ils furent, certes, réconfortés par l'apparition au loin d'une forêt, et, au 20

cours de l'après-midi, le paysage changea. Mais alors, quel paysage! Une terre tendue de deuil, assombrie par d'immenses cyprès, submergée; une terre de reptiles, de silence, d'ombre, de pourriture. - Le commandant du navire a dit à Papa, quand nous sommes allés retenir notre passage, que la Nouvelle-Orléans se trouvait sur une hauteur, dit la plus jeune des filles, la voix tremblante, et sans tenir compte du geste de reproche de sa sœur . - Située sur une hauteur? dit le commandant, cessant de regarder le pilote; c'est bien ça: elle est au-dessus du marais, mais pas du fleuve, et il réprima un large sourire. Mais la famille Frowenfeld n'était pas du genre à se plaindre. Il était dans leur nature d'accorder une égale importance à la gaieté et au sérieux, et de se rappeler mutuellement qu'être de bonne humeur est un devoir. Un sourire, parti des lèvres de la paisible sœur aînée, fit le tour du groupe; i I était suscité par la mine pensive et quelque Peu lugubre de Joseph; ce dernier fit alors meilleur visage et déclara qu'il n'était guère possible de condamner ce que le Créateur avait jugé bon. Le vieux père fit preuve d'encore plus d'optimisme. - Il en est qui prétendent, mes enfants, que ces moustiques purifient l'air, dit-il.
-

Il est tout de même plus prudent d'être chez soi après le cou-

cher du soleil, intervint le commandant Le jour et la nuit se passèrent, et le paysage devint moins hostile. S'étant graduellement persuadés qu'ils ne découvriraient pas la Nouvelle-Orléans juchée sur des pilotis en plein marécage, ils laissèrent leurs yeux se faire une meilleure opinion de l'austère paysage, d'autant plus que cette austérité n'était pas constante. Il y avait de temps en temps, sur 1a droite et sur la gauche, de longues échappées d'une savane d'un vert émeraude, avec, dans le lointain, l'azur éclatant du golfe dont les vagues, telles des milliers de mains blanches, faisaient au-revoir lorsque des marais funèbres refermaient lentement l'horizon. Oh! la douceur des brises légères qui venaient des prairies humides! Comme ils étaient étranges et proches, les couchers de soleil pourpres, verts, noirs et jaunes! Quelle féerie que cette terre et ce grand fleuve qui chuchotait! La profonde tranquillité et l'immensité régnantes évoquaient pour le vieil Allemand, à ce qu'il dit, ces temps anciens où les soirs 21

et les matins étaient les premiers d'un monde à demi inachevé. L'aboiement d'un chien à Fort Plaquemines semblait venir avant son tour dans le panorama de la création, avant que la terre ne fût prête pour le maître du chien. Mais on lui assura que vivre dans ces marais n'était pas totalement impossible à l'homme - « si l'on peut considérer fi nègre comme un homme ». Les esclaves marrons y étaient plus nombreux que ne l'aurait souhaité quelque chasseur égaré. Son informateur était un nouveau passager, embarqué au fort et qui parlait anglais. - Oui, monsieur! Est-ce qu'une fois j'ai pas dû couwi' pou' échapper à Bwas-Coupé à la lisiè'e du mawais dewwiè'e l'habitation de mon cousin Honowé Gwandissime. Demandez à qui vous voulez. (Un Créole prévoit toujours qu'on ne le croira pas.) A ce point là, il fit une digression. Vous connaissez mon cousin Honowé Gwandissime, çui-Ià qu'a donné deux cent cinquante dolla's à l'hôpital, le mois dewnier. Et juste pawce qu'il a fait ça, y' a quelqu'un qui donne la même chose. Pou'quoi que çui-Ià y dit pas son nom? La raison (qu'ignorait cette personne) en était que le second donateur était le même que le premier, résolu à ce que le petit moine ne sût pas l'identité de celui dont elle avait déjoué la perspicacité. - Qui est Bras-Coupé? demanda le bon Allemand en français. L'inconnu s'assit sur le cabestan, et, à l'ombre de la forêt de cyprès où était amarré le bateau en attente d'une saute de vent, raconta en un patois obscur, bien que malgré tout compréhensible, l'histoire d'un homme qui avait préféré être pourchassé comme une bête sauvage parmi ces labyrinthes affreux, plutôt qu'être enchaîné et battu comme un animal domestique. Joseph, s'approchant alors que l'histoire tirait à sa fin, surprit cet avis en anglais: - L'ami, si vous n'aimez pas les discussions passionnées, évitez de raconter cela à mon fils. Les nuits étaient d'une étrange beauté. Les immigrants les passaient presque entièrement sur le pont, la mère et les filles, présences silencieuses et ravies, tandis que père et fils, face au sud, se réjouissaient que leur science leur permît de reconnaître des étoiles et des constellations qu'ils n'avaient connues jusque-là que sur des globes et des cartes.

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- Eh oui, mon cher fils, dit le père dans un moment d'admiration extatique, où que l'homme aille sur le pourtour de ce monde, peu importe si ce qui l'entoure est dépourvu d'attrait: il y aura toujours le ciel au-dessus de lui, et je suis heureux de voir que les étoiles sont ton sujet d'étude favori. Ainsi passait le temps tandis que le vaisseau au fil des heures, tantôt lentement poussé par le vent en remontant le courant boueux, tantôt halé le long d'orangeraies odoriférantes, de bosquets de magnolias ou de champs de canne à sucre, ou amarré la nuit à l'ombre épaisse d'un fourré touffu de saules, continuait patiemment son interminable périple vers 1a fin de leur pèlerinage; et en un laps de temps qui permettrait aujourd'hui d'effectuer la totalité du trajet entre leur ancienne résidence nordiste et leur destination sudiste, ils parcoururent quelque cent cinquante kilomètres pour se trouver en face de 1a petite cité hybride de la Nouvelle-Orléans. Il y avait 1a cathédrale, et à ses côtés, comme Sancho auprès de Don Quichote, la silhouette trapue du Cabildo avec le calabozo en arrière-plan. Il y avait les forts, la boulangerie militaire, les hôpitaux, la plaza, les boutiques qu'avaient fait construire Alamonaster, et la rue Toulouse, fort animée; quant au reste de la ville, c'était un agréable fouillis de cimes d'arbres vertes, de toits rouges et gris, de murs blancs et jaunes entr'aperçus, s'étendant sur quelques centaines de mètres en arrière de 1a cathédrale et se réduisant finalement à une seule rangée de villas avec jardin et belvédère parsemant les deux pointes du croissant que dessinait le fleuve d'un type d'habitation qui, plus que toute autre au monde, évoquait la douceur du foyer. - Et maintenant, dit le commandant en prenant congé des immigrants, ne vous exposez pas au soleil et ne sortez pas après la tombée de la nuit; vous n'êtes pas « acclimatés» comme m dit ici, et la fièvre est partout dans la ville. Tels étaient les Frowenfeld, ce moule qui façonna le jeune Américain. Tel était aussi l'endroit où il débarqua, lui dont m verra que même Agricola Fusilier finit par penser qu'il constituait un cas particulier qui méritait son estime. La famille loua une maison en brique à deux étages, rue Bienville, au 17 à ce qu'il paraît. Trois jours plus tard, à 1a pointe du jour, Joseph fit venir son père à son chevet pour l'informer qu'il avait pris froid et souffrait tellement de 1a tête et du dos qu'il souhaitait rester au lit jusqu'à ce que cela se 23

passât. Le brave père répliqua que c'était sans doute ce qu'il y avait de mieux à faire et parvint à conserver l'air serein. Il regarda les yeux de son fils; leurs pupilles n'étaient plus que des points imperceptibles. Il lui prit le pouls et lui toucha le front; plus de doute possible, c'était ce fléau redouté: la fièvre jaune. Nous disons parfois que le cœur est pris dans un étau, mais l'expression ne saurait traduire la douleur qu'il ressentit. Le second jour, tandis que la fièvre insatiable parcourait veines et artères, à la manière de la soldatesque se répandant à travers les rues d'une ville qu'elle met à feu et à sang, et qu'au fin fond des cavernes du corps le poison exerçait ses ravages, le pauvre immigrant s'endormit tn1moment. Et alors? L'ennemi venait, à cet instant, d'atteindre le cerveau. Et il s'ensuivit pour Joseph une expérience peu fréquente dans ce type de maladie, mais qui n'est pas totalement inconnue: il tomba dans un délire où se mélangeaient plaisir et malheur. Il lui sembla s'éveiller quelque part entre ciel et terre, couché dans une chaloupe somptueuse, tendue de rideaux où s'entremêlaient l'argent et la soie, capitonnée de riches matériaux, et parfumée jusqu'à la nausée de thé à l'orange. L'équipage se résumait à une vieille négresse, la tête enturbannée dans U1 fichu de madras bleu, qui se tenait à la proue et, au moyen d'un geste circulaire étrange, faisait progresser l'embarcation avec tIDe cuiller. Il n'arrivait pas à dérober sa tête à l'ardeur du soleil, et la chaloupe ne cessait de tourner en rond en U1 mouvement lourd, régulier, au rhytme duquel deux elfes face à face, dont l'un avait l'aspect d'une belle jeune fille et l'autre d'un petit rouqum, se renvoyaient les mêmes répliques: «Empêchez-le de se découvrir et gardez la chambre hermétiquement close. Empêchez-le de se découvrir et gardez 1a chambre hermétiquement close. Et ne lui donnez pas d'eau; et

ne lui donnez pas d'eau. »
Combien de temps cela dura-t-il, des moments ou des jours, Joseph n'en avait pas conscience; mais tout ceci finit par disparaître, et il eut la ferme conviction qu'il était alité, et que, si on ne faisait rien pour lui, il serait mort dans tIDeheure. Alors une cuiller toucha ses lèvres et il fut traversé par le goût du brandy coupé d'eau qu'il ingurgitait; et quand, se réveillant de la douce somnolence où il était tombé, il retrouva I a petite cuiller près de ses lèvres, il dut, tant elles étaient jaunes et décharnées, soulever un peu les deux mains posées devant lui 24

sur le couvre-lit pour se rendre compte que c'étaient les siennes. Il tourna les yeux, et, à travers la gaze de la moustiquaire, entrevit le beau visage d'une jeune inconnue; mais ses paupières se fermèrent, et lorsqu'il les rouvrit, l'infirmière noire au turban bleu était en train de border le couvre-lit à ses pieds. - C'est toi, petite sœur? Pas de réponse - Où est ma mère? La négresse hocha la tête. Il était trop faible pour parler à nouveau, mais son regard implorait de façon si persistante qu'elle finit par lui donner tIDe réponse. Il fit un effort pour la comprendre, mais sans succès car elle était formulée ainsi: - Li pa' oulé vini' ci - Ii pas capabe. Trois fois par jour pendant les trois jours qui suivirent, vint un petit homme avec tIDe grosse tête couronnée de courtes boucles rousses, une peau fine semée de taches de rousseur et l'air autoritaire, qui s'asseyait à côté du lit, un mot d'encouragement à la bouche. A la fin, ils eurent ce qui pouvait passer pour une longue conversation. - Alors, vous avez décidé de ne pas mourir, hein! Oui, je suis le médecin, le docteur Keene. Une jeune fille? Quelle jeune fille? Non, monsieur, il n'y a pas eu de jeune fille. Vous vous trompez; c'est un effet du délire. Il n'y a eu personne d'autre que cette négresse et moi. Non, non, cher ami, vous ne pouvez pas voir votre père et votre mère; vous ne voulez pas qu'ils attrapent la fièvre, n'est-ce pas? Au revoir. Faites ce que vous dit votre infirmière, et la semaine prochaine, vous pourrez commencer à vous asseoir un peu dans votre lit; mais si vous ne l'écoutez pas, vous allez rechuter, et le diable lui-même ne serait pas sûr de vous sauver. Il y avait quelques jours que le patient commençait à s'asseoir pendant de brefs moments, lorsque le médecin revint

faire une ultime visite, « pour la forme» ; mais après quelques
plaisanteries il approcha sa chaise, l'air grave, le ton affectueux ... faut-il que nous poursuivions? Il était venu dire à Joseph que son père, sa mère et ses sœurs étaient partis pour ill autre voyage, plus long celui-là, vers des rivages où ils ne connaîtraient plus jamais ni déceptions, ni fièvres. - Et, Frowenfeld, dit-il à la fin de ce long et douloureux entretien, si c'est une faute de ne pas vous avoir laissé partir avec 25

eux, je crois que je peux revendiquer ma part de responsabilité; mais si jamais vous recherchez un ami, quelqu'un de courtois avec les étrangers, mais un ours mal léché seulement avec ceux qu'il aime, demandez Charlie Keene. En tout cas, je passerai vous voir de temps en temps, jusqu'à ce que vous alliez mieux. J'ai eu énormément de mal à vous garder en vie, et si vous rechutiez et nous laissiez tomber, ce serait un gaspillage de bonne médecine; par conséquent, ne sortez pas de la maison. Les voisins polis qui soulevaient leur chapeau à corne pour saluer Joseph devant sa porte ouverte au cours de sa longue convalescence n'étaient pas obligés de connaître 1a nature et l'intensité de son malheur. Il n'y avait ni Howards, ni YMCA à cette époque; ni d'asile Peabody. Même si les voisins avaient voulu se pencher sur ces deuils, ceux-ci étaient à ce point communs qu'ils ne désignaient pas Joseph à l'a ttention de tous; et ce dernier, la tristesse au cœur, commençait

à éprouver cette « grande solitude»
déceler la présence au beau milieu événements prirent un tour décisif.

dont le philosophe
de la ville,

a su

lorsque les

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Et qui est mon voisin?
Ces événements prirent un nouveau tournant, ou, plus exactement, l'intérêt que portait Frowenfeld au monde extérieur fut ravivé. La responsabilité en incombait au docteur Keene qui s'était rendu particulièrement distrayant en narrant l'histoire de ces vieilles familles pour empêcher son malade de sortir jusqu'à ce que le grand air ne présentât plus de danger. Il s'était pris d'affection pour Frowenfeld, et souvent, l'aprèsmidi, passait chez lui le défier aux échecs, jeu dont l'un et l'autre se souciaient comme d'une guigne. L'immigrant en avait appris les mouvements pour faire plaisir à son père; quant au docteur, la vérité est qu'il ne les avait jamais vraiment sus; mais il était de ces hommes qui ne peuvent aisément se résoudre à avouer qu'ils éprouvent de l'affection pour quelqu'un, surtout s'il appartient à leur propre sexe. On peut donc penser, sans risque de se tromper, que la disposition des pièces sur l'échiquier aurait plongé Morphy lui-même dans le plus grand ah urissemen t. - A propos, Frowenfeld, dit-il un soir, après avoir joué le coup par lequel il entamait invariablement toutes ses parties, vous n'avez pas fait la connaissance de vos jolies voisines d'à côté. Frowenfeld ne connaissait pas de voisines, ni à droite, ni à gauche de sa maison, qui fussent spécialement jolies; il ne s'était pas même aperçu qu'il y avait des dames. - Eh bien, je vous amènerai les voir un jour. Le docteur eut ill petit rire en se passant une main sur le menton et à travers ses fines boucles rousses. Le convalescent se demanda ce qu'il pouvait y avoir de drôle. - Qui sont-elles? s'enquit-il.

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-

Elles s'appellent de Grapion, oh, qu'est-ce que je raconte là,

de Grapion, en fait c'est plutôt Nancanou. Ce sont, de toutes les femmes que je connais à la Nouvelle-Orléans, les plus belles, les plus vives, les meilleures et les plus courageuses. Le docteur ramassa un cigare posé à côté de l'échiquier, s'aperçut qu'il était éteint, et entreprit de le rallumer. Elles appartiennent à la meilleure famille de la province, et leur sang est aussi bleu que celui des Grandissime. Le sang est une grande affaire ici, qui engendre des comportements bizarres, continua-t-il, parfois même très curieux. Il se pencha vers le plancher sur lequel était tombé son habit, et sortit son mouchoir d'une poche intérieure. A un grand bal masqué, il y a à peu près deux mois de cela, où j'ai passé une soirée incroyablement délicieuse avec ces dames, celui qui se pavanait le plus outrageusement était un vieil individu dont le sang indien se voyait jusque dans son comportement; et pourtant, ha! ha! ha! j'ai vu ce même homme, à un bal de quarteronnes il y a quelques années, aborder l'homme le plus beau et le mieux habillé de la salle, un homme à la peau plus blanche que la sienne, avec l'apparence et les manières d'un monsieur, et, sans un mot, le souffleter. - Ca vous fait rire, demanda Frowenfeld. - Pourquoi pas? Ce type n'avait rien à faire en cet endroit. Ces bals ne sont pas donnés pour les quarterons. Il a eu de la chance de s'en tirer vivant, et c'est à peu près tout ce qu'il a pu faire. - Ils ont raison! poursuivit le docteur devant l'expression perplexe de Frowenfeld. Les gens ici doivent être pointilleux. Cependant, ce n'est pas ce dont nous parlions. Il ne faut jamais mentionner les bals des quarteronnes. Ces dames... Il s'adressa à son cigare qu'il essayait de ressusciter. Il y a de drôles de gens dans ce pays, reprit-il, mais son cigare faisait le mort. Le docteur était un piètre conteur. Pour Frowenfeld, comme pour tout autre, mis à part un Créole ou un Américain fortement créolisé, son récit, une fois terminé, n'était guère plus qu'lU1 épais brouillard de noms, de lieux et d'événements inconnus; cependant y brillait une lueur de romanesque qui l'emplissait de couleur et le peuplait de fantômes. Frowenfeld commença à s'y intéresser et se laissa aspirer dans ce brouillard qui l'embrouilla. En tant que médecin, le docteur Keene atteignit son but qui était de distraire son ancien patient; en effet, au cœur de cette brume épaisse, Frowenfeld fut confronté à m 28

problème humain propre à la vie créole; et c'est sur toutes les mconnues de ce problème que nous allons bientôt le voir se pencher avec sérieux et sympathie, à la façon dont le poète d'aujourd'hui médite sur la fleur qui niche au creux de la lézarde dans le mur. Les mconnues de ce problème résidaient dans les racines ancestrales, du côté maternel, de ces deux familles rivales et ennemies dont nous venons de voir les descendants, certains doués de courage, d'autres de beauté, rassemblés à leur insu pour le bal, et dont nous allons avoir bientôt l'honneur de faire la connaissance démasquée.

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Arbres généalogiques
En 1673, dans la hutte royale d'un village tchoupiloutas non loin de cette pâture à bisons, plus connue aujourd'hui sous le nom de la Nouvelle-Orléans, naquit Lufki-Humma, c'est-àdire Glaise-Rouge. Sa mère était princesse, tant par sa naissance que par son mariage. En effet, son père, avec ce dévouement aux intérêts de son peuple qui, je le suppose, caractérise les souverains, s'était, dix lunes auparavant, aventuré vers le nord jusque dans le territoire de la fière et aristocratique nation des Natchez; il avait tellement impressionné leur «Grand Soleil» en le surpassant dans l'art de pétuner, qu'il se retrouva, lorsqu'il fit tomber les cendres de son calumet victorieux, nanti d'une femme dont le lignage incluait une longue ascendance de mères royales, (les pères sont quantité négligeable dans la généalogie natchez); ce lignage remontait à une époque antérieure à la naissance de la nation natchez au sein du Mexique, et ne le cédait en éclat qu'à son illustre ancêtre, l'astre du jour lui-même. Quant à l'ascendance paternelle de Glaise-Rouge, contentons-nous de savoir que le père n'était pas seulement le diplomate que nous avons déjà découvert, mais aussi un très grand chef, c'est-à-dire que sa taille excédait le double mètre. Est-il besoin de dire que lorsque Lufki-Humma fut née, sa mère se leva sur le champ de sa couche en peaux de bêtes, porta elle-même le bébé au bayou le plus proche et le lava; i l ne faut pas y voir un désir de se singulariser, de prouver son indépendance, ou encore de parader, mais celui de se conformer à une de ces traditions à vous glacer le cœur qui était le lot habituel de la mère indienne, la plus pitoyable des créatures sacrées.

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Sur le pas de sa porte trônait son maître, ou mari, qui ne bougea pas quand elle sortit. On peut résumer l'intérêt qu'il portait aux futilités de l'heure en disant qu'il était prêt, à l'instar de certains hommes en des temps et des lieux civilisés, à tenir sa reine pour responsable du sexe de son rejeton. Que les Natchez aient des filles si telle était leur préférence, soit; mais le chef des Tchoupiloutas voulait un fils. La reine revint du bayou, s'approcha, tomba à genoux, déposa le bébé à ses pieds, et voilà que c'était une fille. Alors, elle tomba lourdement face contre terre. Était-ce l'épuisement, ou l'air que déplaça le tomahawk avec lequel son seigneur et maître courroucé effleura son crâne? Faire une enquête maintenant serait trop ironique; mais le fait demeure

que quelque chose souffla sa « vile chandelle».
Parmi les squaws qui vinrent prodiguer les hurlements funéraires d'usage et prélever des souvenirs parmi les maigres possessions de la défunte, il s'en trouva me qui avait dans sa hutte en palmette un berceau encore tiède, et dont le sein, sinon le cœur, avait un impérieux besoin de l'infortunée LufkiHumma. C'est ainsi que cette petite épave, donnée initiale incongrue de chair, de sang, de nerfs et de cerveau, fut lancée entre les mains de la nature sauvage avec carte blanche en ce qui concernait son mode d'emploi. Et maintenant, puisqu'il s'agit de l'ancêtre dont Agricola se montrait le plus fier, puisqu'il apparaît que le sombre visage de la reine ne faisait pas d'ombre au vieux Créole, et n'infirmait nullement son droit à souffleter le descendant le plus lointain et le plus clair de peau d'un Africain; et puisque ce rang social élevé et ce privilège ne pouvaient émaner des circonstance sordides de I a naissance de Lufki-Humma, arrêtons-nous un instant pour examiner ces matières à l'état brut. Pour ce qui est de la chair, la sienne n'était qu'un peu de cette «chair unique» dont nous sommes tous faits; quant au sang, affinons notre analyse: son sang, différent en cela du lai t de sa mère nourricière, une Alibamon, était celui de la caste royale de l'illustre race-mère toltec qui, avant de céder ses splendeurs mexicaines à l'Aztèque conquérant, assit sur le trône au sud l'Inca couvert d'or et de bijoux, et envoya dans le nord le feu sacré de ses temples par l'intermédiaire du Natchez. Nous dirons, pour résumer la vérité à propos de la texture charnelle de Glaise-Rouge, qu'elle avait le sang de sa mère et les nerfs 31

de son père, celui du véritable Indien d'Amérique du Nord, nerfs qu'elle possédait sous leur forme la plus achevée. Quant à ses os enfantins, ils avaient la qualité requise pour que ses membres soient droits, son corps compact, ses mains et ses pieds petits, et que l'ensemble soit extrêmement beau et symétrique. Peut-être y avait-il entre les deux parties de son occiput cette tendance à l'inégalité, qui est la marque des Incas; mais si son petit crâne malléable avait la bonne fortune d'échapper aux courroies du berceau, il acquerrait bientôt le galbe parfait qui est cher à la nature. Et c'est ce qui se produisit. La haine paternelle à l'égard d'un bébé qui n'avait pas tenu compte de ses désirs pour déterminer son sexe fut à l'origine d'un décret verbal qui, outre d'autres interdits, défendait que son crâne subît les distorsions que les mères indiennes ambitieuses et au fait de la mode aimaient à infliger à leurs rejetons. Que dire de son cerveau? Le réceptacle dans lequel I a Nature scella ce cerveau, et dans lequel finit par le ranger cette illustre demi-sœur de la Nature qu'est la Mort, n'est jamais tombé entre les mains ravies de ceux que leur extrême curiosité scientifique pousse à faire des fouilles pour trouver des crania americana; la remarquable finesse de sa texture n'allumera donc pas me lueur dans leurs yeux triomphants; jamais non plus, leurs savantes recherches ne produiront un de ces pâles mémentos de notre commme mortalité avec des parois au contour plus gracieux ou d'une texture plus fine, au volume intérieur plus admirable que cette belle salle de conseil sous le dôme de laquelle l'esprit de Lufki-Humma avait, il y environ deux siècles, l'habitude de siéger en de fréquents conclaves avec de hautes pensées. - Je tiens ces faits, avait coutume de dire Agricola Fusilier, de la tradition familiale; mais vous savez, monsieur, la tradition est plus authentique que l'histoire. Grue-Qui-Ecoute, l'homme-médecine de la tribu, fit ill jour une entrée feutrée dans la hutte du gigantesque chef; il s'assit en face de lui sur un paillasson de roseaux tressés, accepta un calumet allumé, et après l'heure de silence requise par l'étiquette, à laquelle mit fin le guerrier en déclarant que
«

l'oreille de Bison-Furieux écoutait la voix de son frère », dit

en fait que si cette oreille voulait se tourner en direction du terrain de jeu du village, elle saisirait un munnure que l'on 32

pourrait prendre pour le doux bruit des abeilles butinant parmi les fleurs du catalpa, sauf que le catalpa perdait maintenant ses feuilles, car c'était la lune des dindons. Non, c'était le rire étouffé des squaws vautrées sur le sol avec leurs petits à côté du totem du village, en train de s'interroger sur l'enfant natcheztchoupiloutas, dont l'œil était celui de la panthère, et les propos, ceux d'un vieux chef au conseil. Son intervention ne s'arrêta pas là, mais nous ne rapportons que ce qu'il faut pour comprendre l'intention de Grue-QuiEcoute. Celui-ci suscita me vision dans le cerveau de BisonFurieux, celle de la fille des Natchez, assise en majesté, vêtue de robes multicolores en plumes luisantes sur lesquelles s'entrecroisaient des ceintures en peaux de serpent et en wampum, les pieds chaussés de mocassins peints, en plume d'oie, la tête recouverte d'un panache d'aigrettes, le tapis en peaux de bison entourant son trône jonché de trophées de conquête, et l'atmosphère de sa hutte obscurcie par la fumée bleue des calumets des ambassadeurs; et le chef capricieux résolut sur le champ que ce rêve extravagant deviendrait réalité. «Qu'on la mène au temple du village, dit-il à son premier ministre, et que les

guer-riers la nourrissent de chair de loup. » Grue-Qui-Ecoute était patient; c'était « l'homme qui
sait attendre» dont parle le vieux proverbe français; tout lui venait à point. Il avait attendu me occasion pour changer l'état d'esprit de son frère et elle était arrivée. Il attendit alors la mort de ce dernier, et comme pour Mathusalem et les autres, celle-ci survint. Il avait entendu parler d'une race plus puissante que les Natchez, me race blanche; il les attendit;

et quand l'année 1682 vit me « humble robe noire» patauger
dans la boue en traînant son canoë à travers les marais de Louisiane en compagnie de la Salle et de Tonti, son crucifix brandi sous la protection des carabines françaises et des tomahawks mohicans, on découvrit, parmi les sujets d'étonnement que recelait cette contrée sauvage, me enfant de neuf ans sur le trône qui gouvernait avec l'aide discrète de son homme-médecine, reine de sa tribu et grande prêtresse du temple. Fortifiée par la perspicacité et l'ambition contenue de Grue-Qui-Ecoute, confirmée dans son titre royal par le Manitou de l'homme blanc par l'intermédiaire de la «robe noire », ayant de surcroît hérité du terrible froncement de sourcil de son père, cette amazone régna avec majesté et sagesse, dispensant tantôt une 33

justice sanglante, tantôt de sages avis aux guerriers; mais jusqu'à ce qu'elle atteignît le plein épanouissement de sa féminité à l'âge de vingt-six ans, cette reine resta vierge. Le onze mars 1699, deux jeunes Français intrépides qui faisaient partie de la petite troupe d'explorateurs commandés par M. d'Iberville mirent leur fusil sur l'épaule et, laissant leur canoë sur la rive du Mississippi, partirent à la découverte. C'étaient deux hommes qu'un explorateur aurait été plus avisé de conserver à ses côtés précieusement, plutôt que de les laisser partir dans des circonstances aussi hasardeuses; deux hommes nobles et forts, sur qui on pouvait compter. Ils chassèrent en vain, puis virent s'abattre sur eux tour à tour, la pluie, la nuit, la faim, l'inquiétude, le désespoir. Et alors qu'ils s'étaient couchés pour mourir et n'avaient réussi qu'à s'endormir, la Diane des Tchoupiloutas qui parcourait les bosquets de magnolias, l'arc à la main et le carquois à l'épaule, tomba sur eux, et, émue par la poésie émanant de leur beauté et de leur force qu'avait désertées l'espoir, eut fi coup de foudre. Nous ne dirons pas si ce fut pour Zéphyr Grandissime ou pour Epaminondas Fusilier; c'était son secret pour le moment. Les deux captifs devinrent des invités. Grue-Qui-Ecoute se réjouit de reconnaître en eux les représentants de la grande race porteuse de présents; il s'abandonna à une rêverie peuplée de calumets que l'on fume, de discours, de traités, de cadeaux et d'alliances culminant dans le mariage de sa reine au Roi de France, et menant tout droit à la croissance rapide de la bonne fortune de Grue-Qui-Ecoute. Ils s'assirent devant fi banquet de viande d'ours, de sagamité et de haricots. La reine se joignit à eux, revêtue de son entière garde-robe: gilet en peau de cygne, avec des revers violets et verts en plumes provenant du cou de canards sauvages; jupon de cheveux tressés avec des broderies en tuyaux de plume; leggings en peau de faon; jarretières de wampum; mocassins noirs et verts en peau de serpent qui reposaient sur des peaux de chat-tigre et de bison; bracelets en écaille d'orphie, colliers de griffes d'ours et de dents d'alligator, cheveux tressés, plumes de corbeau et de flamand, aile de courlis, et senteurs de laurier et de sassafras. De jeunes hommes dansèrent devant eux, soufflant dans des roseaux, hululant, hurlant, faisant résoImer des haricots dans des calebasses et se touchant les pieds et les mains. 34

Les jours se ressemblaient et les nuits étaient illuminées de danses et de processions aux flambeaux. Quelques jours plus tard, la flotte de canoës de M. d'Iberville, redescendant le fleuve, découvrit les deux hommes qu'elle avait crus morts, les embarqua, et avec eux, à sa demande, la reine qui venait d'abdiquer et laissait derrière elle une foule de squaws et de guerriers qui pleuraient et hurlaient. Trois canoës qui démarrèrent dans leur sillage firent demi-tour sur son ordre; mais un vieillard sauta dans l'eau, nagea un peu derrière eux et puis, à la surprise de tous, coula. Ce échassier prudent qui nageait si mal, c'était Grue-Qui-Ecoute. Quand l'expédition atteignit Biloxi, il y avait deux prétendants à la main de l'ancêtre d'Agricola. Zéphyr Grandissime n'en faisait pas partie. (Ah! ces Grandissime, quelles têtes de bois.) On la joua aux dés. Démosthène de Grapion, lui qui, d'après la tradition, hissa le premier drapeau français sur le petit fort, semblait penser qu'on devait le laisser tenter sa chance; ce droit lui fut accordé, et il ramena un nombre de points exceptionnellement élevé, mais Epaminondas le surpassa d'un point (ce que Démosthène ne put jamais vraiment s'expliquer) et gagna une épouse qui l'avait aimé dès qu'elle avait posé les yeux sur lui. Ainsi, tandis que les Pères Pèlerins du delta du Mississippi prenaient, avec une insouciance toute française, femmes et concubines parmi les spécimens douteux des trois races, naquit, avec la bénédiction de l'Église, la maison royale des Fusilier de Louisiane. Mais la vraie souche des Grandissime, sur laquelle les Fusilier aimèrent très tôt se greffer, et ce goût ne s'est pas démenti, est restée blanche comme le lys depuis aussi longtemps que la France aime les lys - du moins en ce qui concerne les mariages, parce que dans le domaine des liaisons éphémères, eh bien, c'est une autre histoire. Peu après cette déception, Démosthène convola à son tour, muni de la bénédiction en bonne et due forme de l'Église, avec une femme tout à fait remarquable qui faisait partie du premier convoi de pensionnaires de la Maison de Correction. Sa biographie est aussi courte que celle de Mathusalem, ru même plus courte: elle mourut. Zéphyr Grandissime épousa ill peu plus tard une dame de qualité, une veuve sans enfant, envoyée de Paris à Biloxi par une lettre de cachet. Démosthène 35

de Grapion, lui-même fils unique, n'eut qu'un fils, qui lui aussi n'en eut qu'un. Ils avaient pourtant tendance à se marier jeunes. Tel fut aussi le cas des Grandissime, ou comme l'indique leur signature sur tous les vieux papiers notariaux, des Finefleur Hautecaste de Grandissime. C'est une des raisons qui préserva de tout embrouillamini les nombreux fils qui formaient la trame de leur famille. Une fois que Zéphyr, après avoir pris son temps, eût donné le signal du départ, les générations se suivirent à une vitesse qui ne cessait d'exaspérer leurs rivaux de Grapion, et de jeter les Grandissime accédant à la paternité dans les bras affectueux et au cou des grands-parents pleins d'orgueil qui se répandaient en félicitations. On avait vraiment l'impression que leur arbre familial était un figuier: vous ne pouviez pas chercher une fleur sans trouver à la place le fruit déjà mûr. Et, en dépit de leur rapidité à se reproduire, ils étaient pour la plupart de belle stature, bien musclés et beaux de visage. La vieille noblesse de leur souche, y compris en particulier le sang anonyme de la dame à la lettre de cachet, se révélait dans le port gracieux qui vous permettait de reconnaître un Grandissime partout où vous le rencontriez, et dans le teint limpide et la beauté classique du visage de leurs filles qui faisaient d'elles des partis hautement désirables en un pays et en un temps qui condamnait tout célibat qui n'eut point son fondement dans la piété. Dans une troupe de Grandissime, on pouvait toujours voir
tIDOU

deux Fusilier; oiseaux au regard féroce, au bec puissant,

sombres, aux serres lourdes, qui, s'ils ne savaient pas chanter, avaient un riche plumage, et savaient parler et mordre et frapper et brandir tIDe crête hérissée et tIDe mauvaise humeur qui s'excitait d'elle-même. De bonne heure, ils apprirent un cri favori avec lequel ils accueillaient tous ceux qui leur étaient étrangers, criant d'autant plus fort qu'on essayait de les

apaiser: «Envahisseurs!

Envahisseurs! »

Il était vraiment pathétique, ce contraste entre cette lignée familiale et celle engendrée par Démosthène de Grapion qui poussa aussi chétive qu'une tige d'avoine sauvage. Un fils unique succédant à un fils unique, lui-même succédant à ill fils unique, quel spectacle désolant, à l'aube de la colonie, que ces trois générations de bon sang français marchant d'un pas léger et joyeux en tIDe courte file indienne. Le pathétique n'était pas atténué par le fait que c'étaient des individus 36

brillants, courageux, très aimés, qui gagnaient vite leurs épaulettes, ne laissaient pas passer vingt-et-un ans sans avoir convolé en justes noces, ni vingt-deux sans avoir un héritier. Mais ils avaient une triste propension à mourir jeunes. On peut supposer qu'ils se seraient multipliés dans le pays; mais c'étaient des duellistes tellement invétérés, des chasseurs d'Indiens tellement courageux, des coureurs de marais tellement aventureux et des viveurs tellement gais que, quel que soit le nombre de leurs bâtards dispersés çà et là de façon clandestine, le nom de Grapion, utilisé en toute légitimité, était devenu de moins en moins fréquent sur les registres où les principaux citoyens apposaient leur signature; il ne figurait d'ailleurs pas sur 1a liste des organisateurs du récent bal masqué. Il n'est pas certain qu'un sang aussi bouillonnant n'aurait pas disparu totalement avant la soirée du bal masqué, s'il ne s'était pas produit un événement qui mena à l'union de ce sang avec un liquide tout aussi clair et vermeil, mais d'un cru plus tempéré. Cet événement eut lieu quelque cinquante ans après ce lancer de dés qui fit de Lufki-Humma la mère de tous les Fusilier et d'aucun de Grapion. Clotilde, la fille à la cassette, la petite vierge qui ne voulait pas se marier, était de nature héroïque et valait bien, d'après les Grapion, tout ce que les marais pouvaient contenir de reines indiennes. Et pourtant, le portrait de ce grand ancêtre féminin, qui servit de modèle à celle qui, au bal, avait incarné cette héroïne décédée depuis longtemps, est à jamais perdu dans un galetas. Ces Créoles ont tme façon vraiment choquante de classer les reliques et les documents concernant leur famille dans des trous à rats. Il ne reste plus qu'tm seul fait à mentionner: les de Grapion, quels que furent leurs efforts pour s'en défaire, ne purent jamais se départir d'un sentiment de rancune au souvenir des deux jeunes gens qui, perdus dans l'horreur des marais de Louisiane, avaient été tenus pour morts: ce sont eux, et en particulier celui qui prit son temps pour se marier, qui, de Zéphyr à Grandissime, engendrèrent une descendance aussi innombrable que les plages sablonneuses du Mississippi.

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