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Sous la pierre

De
266 pages
Après plus de vingt ans passés comme restaurateur de cathédrale, Casimir Couderc devient sculpteur en titre de la cathédrale de Rodez. Là, il découvre le passionnant projet qui mobilisera sa fin de vie et qui sera une merveilleuse découverte de son talent de créateur. Il est aidé dans cette tâche par Anita, sa nièce, et Julien, élève maître, qui découvrent qu'ils s'aiment. Séverin, jeune séminariste, découvre de son côté que pour lui Satan est plus fort que Dieu. Une tranche de vie durant laquelle chacun des quatre protagonistes cherche le sens de son existence.
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Yvan Lissorgues
Sous la pierre
Après plus de vingt ans passés à Oviedo comme
restaurateur de la cathédrale, Casimir Couderc devient
sculpteur en itre de la cathédrale de Rodez. Là, il
découvre qu’un passionnant projet peut mobiliseir ns a
de vie : meubler les douze niches vides qui ento nutre la
grande porte de la basilique de saints… humanitaires, Sous la pierre
taillés dans la belle pierre de grès rouge. La réaalison de
ce projet est aussi, pour lui, la merveilleuse découverte Roman
de son talent de créateur.
Il est aidé dans cete tâche par deux jeunes, Ani st a an,ièce,
et Julien, élève maître, qui découvrent qu’ils s’aiment et
commencent à construire leur vie commune.
Séverin, jeune séminariste, aurait pu l’aider, si, au contact
d’Anita, il n’avait découvert dans la douleur que, pour lui,
Satan était plus fort que Dieu.
Une tranche de vie durant laquelle chacun des quatre
protagonistes cherche le sens de son existence.

Professeur émérite de litérature espagnoleY,v an
Lissorgues a beaucoup écrit en style universitaire. Il a
contribué à populariser en FrancLea Régente (Fayard),
echef-d’œuvre du roman réaliste du XIX siècle, écrit par
Leopoldo Alas, dit Clarín, ainsi qu’un recueil de tcoens
de ce dernier,L e coq de Socrate( José Cori). À parir de 2010, il se
consacre principalement à l’écriture de icions. Depuise c deat te, il
a publié cinq romans et un recueil de contes.
Photographie de couverture de Claude Garibal
ISBN : 978-2-343-11926-7
22 €
Yvan Lissorgues
Sous la pierre








Sous la pierre




Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Pommier (Pierre), Masques, 2017.
Bejjani Raad (Nada), Le jour où l’agave crie, 2017.
Lamy (Laurya), Marée montante, 2017.
Payet (Sylvie), Camélia rouge, 2017.
Maeght (Brigitte), Puisque c’est écrit, 2017.
Serrie (Gérard), Au bord du Gouf, 2017.
Noël (Sébastien), Conquête du pouvoir, 2017.
Steinling (Geneviève), Histoires d’amour, de folie et de mort,
2017.
Augé (François), Début de roman, 2017.
Mandon (Bernard), Belleville tropical, 2017.
Lemna (Camille), Alors, on fait comment pour les clés ?,
2017.
Denis (Guy), Le souffle d’Allah, 2017.
Mounier (Pascal), L’homme qui ne voulait pas mourir, 2017.
D’Aloise (Umberto), Manhattan 1907, 2017.
Pialot (Robert), La courtisane rouge, 2017.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Yvan Lissorgues












Sous la pierre


Roman
























































































Du même auteur
(livres en français)


La pensée philosophique et religieuse de Leopoldo Alas (Clarín) –
18751901, Éditions du CNRS, Paris, 1983 (existe en version en
espagnol).
La rénovation du roman espagnol depuis 1975, Yvan Lissorgues
(coordonnateur), Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 1991.

Traductions
Leopoldo Alas dit Clarin, La Régente, Fayard, Paris, 1987
(Groupe de traducteurs. Introduction de Yvan Lissorgues).
Leopoldo Alas dit Clarin, Le coq de Socrate et autres contes (édition
bilingue), traduction de Yvan Lissorgues et Jean-François Botrel,
introduction de Yvan Lissorgues, Éditions José Corti, Paris, 1992.

Fictions
Le « Cahier noir » de Firmin Coste, dit « Le Poète », Éditions
Publibook, Paris, 2013.
Banc public, roman, Éditions Atramenta, 2014.
Ce temps des cerises, roman, Éditions de L’Harmattan, Paris, 2015.
Crématorium, roman, Éditions Édilivre, Paris, 2015
Lucie et autres contes illustrés, Éditions Édilivre, Paris, 2016
Manuelita, roman, Éditions de L’Harmattan, Paris, 2016






























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11926-7
EAN : 9782343119267








Pour Alba,
quand viendra l’heure.




I



La calme progression du jour à travers les rues et les
ruelles semblait irriter ce vent d’autan qui, après avoir
jailli de l’horizon lumineux comme une douce caresse,
devenait de plus en plus violent. On eût dit qu’il s’agaçait
de devoir partager sa présence dans la ville avec cette
lumière implacable et peu à peu une sorte de rage gonflait
les échines moites de ses vagues successives qui venaient
s’abattre sur les façades et enveloppaient brutalement les
passants dans ses remous tièdes d’onde captieuse.
En milieu de matinée, alors que le soleil imperturbable
avait fixé ses quartiers lumineux sur la vieille capitale des
Ruthènes, ce chaud disciple d’Éole déchaînait sa fureur en
violentes rafales qui soulevaient jusqu’à la hauteur des
toits des tourbillons de feuilles d’automne, de papiers,
d’immondices, de poussières diverses levées dans les
caniveaux. Les bouts de journaux arrachés des poubelles
avaient le vol saccadé des papillons, montant et
descendant au gré de la tourmente. Sur la place de la Cité,
où s’était installé avant le lever du jour le marché du
samedi, les bâches protectrices des étals avaient été
prestement roulées et couchées sous les longues tables
avant d’être transformées en objets volants, comme l’était
parfois le billet de banque arraché des mains du vendeur
ou du client aussitôt précipité dans une sinueuse course de
récupération, émaillée de jurons plus ou moins tonitruants.
Sur les façades, les volets non crochetés chargeaient de
leurs claquements violents les sifflements du vent qui
s’engouffrait avec fureur dans les ruelles du centre-ville. La majestueuse cathédrale de grès rouge, tenue pour une
des plus belles de France par le cardinal de Richelieu,
recevait de plein fouet sur sa façade Sud les impétueuses
rafales qui arrachaient de petits grains de ce beau grès
rouge qui allaient frapper les visages des passants
aveuglés, poussés par saccades sur le tour de ville, la place
d’Armes ou vers la place de la Cité. La fatigue et la
nervosité se lisaient sur les visages portés par ces corps
inclinés par le souffle qui chancelaient parfois comme
enivrés. Cet autan déchaîné, arrivait du Sud et suscitait au
passage la colère des fous de l’asile de Cayssiols, dont il
se chargeait des hurlements qui arrivaient par vagues
sinistres sur la ville et ajoutaient une note lugubre à ce
concert de sifflements, de claquements et de bruits
insolites qui assourdissaient les oreilles. Les lettrés de la
ville se demandaient, en ce jour d’automne de 1955, si le
grand écrivain Antonin Artaud, hospitalisé à l’asile de
1941 à 1943, hurlait lui aussi en son temps les jours où
soufflait la tempête de l’autan !

Casimir Couderc, le sculpteur attitré de la cathédrale,
s’était réveillé, comme d’habitude, aux premières lueurs
de l’aube. La lumière entrait dans sa demeure, sa
« cahute », comme il disait parfois, par l’unique fenêtre
ouverte sur l’arrondi de la tour. C’était, de l’extérieur, une
belle fenêtre de style Renaissance avec cette sorte
d’accolade renversée parfaitement taillée dans une pierre
blanche, du calcaire probablement. Depuis le bout de la
coursive qui courait, sur une quarantaine de mètres sous
les six arcs-boutants, jusqu’à la balustrade de pierre de la
façade Sud, du haut de laquelle il aimait voir gigoter en
bas les Ruthénois rapetissés par la distance, sa fenêtre était
un carré blanc sur fond rouge patiné. Alors, oui, elle avait
de la gueule sa fenêtre. Par contre, ce qui détonnait dans
toute cette belle architecture, c’était ce long poêle noir
8 remisé en été dans le coin formé par le rond de la tour et le
mur de la basilique, avec, en plus, à ses côtés, le petit tas
de bois recouvert d’une vieille bâche verdâtre. Sa fenêtre,
de l’intérieur, comme il la voyait maintenant de son lit,
elle n’était qu’un carré de lumière, encore bien pâle, tâché
sur un coin par le noir de la plaque de tôle, par l’ouverture
de laquelle passait le tuyau du poêle, installé en hiver, au
milieu de la pièce.
Il aurait dû se lever, c’était son heure, mais il avait
perçu que le carreau légèrement descellé, qu’il s’était
promis de mastiquer avant l’hiver, tintait légèrement et il
s’était dit que ce serait encore une journée d’autan, une
pénible journée ventée qui affaisserait l’énergie. Il savait
que dans ces cas-là il en coûtait de mobiliser ses forces et
qu’il valait mieux attendre que ça passe. Alors, autant ne
pas se presser et rester couché dans son lit étroit, poussé
contre le mur, face au carré lumineux. Diantre, il n’était
pas si mal ! Il pouvait même en tendant le bras attraper
une de ses deux pipes, posées sur la table, près de la
cafetière et des deux assiettes sales qu’il avait oubliées
hier soir de mettre dans le lavabo. Sa table à tout faire était
aussi sa table de nuit. Sur le coin le plus proche, il déposait
chaque soir, à portée de la main, son peigne, son
mouchoir, sa blague à tabac et le gros réveil, dont il aimait
le tic-tac rassurant qui lui faisait dire quand il se réveillait
la nuit : « Eh, je t’entends, je suis pas mort ! » À gauche,
se dressait la grande armoire, divisée en deux, d’un côté la
penderie avec son gros manteau, ses pantalons, ses
chemises, ses chaussettes, oui d’accord, il faudrait ranger
tout ça un de ces jours, à droite, sur quatre étagères
s’empilaient sans ordre apparent les paquets de pâtes, de
riz, le sac de pommes de terre, le sucre, le café, les pots de
confitures apportés récemment par Anita, la fille de sa
sœur, en fait sa demi-sœur de vingt ans plus jeune, mariée
à Prosper, employé à la minoterie de La Mouline, en bas
9 de la ville… et d’autres produits, le sel bien sûr, le vin
aussi et le pain. Le pain ? Il en aurait assez pour
aujourd’hui. D’ailleurs, si le vent se mettait à souffler,
comme il le prévoyait, il valait mieux ne pas descendre ces
deux cent trois marches du colimaçon qu’il faudrait
ensuite remonter sur des jambes ramollies par le vent, des
jambes pas jeunes du tout qui avaient beaucoup servi, à la
guerre et surtout le long du chemin de Saint-Jacques,
même s’il s’était arrêté bien avant Compostelle, à Oviedo.
Il descendait deux ou trois fois par semaine, pour le pain et
aussi parfois pour les fruits, le fromage et autres produits
périssables, mais le gaz du réchaud, non il ne pouvait pas
le monter. Quand le type qui livrait la bonbonne, tous les
trois ou quatre mois, arrivait au bout de l’étroit escalier, il
soufflait comme un bœuf et il restait un bon quart d’heure
assis sur la chaise, à siroter le verre de vin qu’il s’était
empressé de lui offrir. « On a pas idée de crécher là »,
qu’il disait.
Ben oui, il était bien heureux de crécher là. À droite,
face à l’armoire, ce large espace, c’était son atelier, avec la
grande table de travail et sur l’étagère fixée dans le mur,
ses marteaux, ses masses, ses burins et ses multiples
ciseaux à pierre. Maintenant, oui, enfin, il avait tout
l’attirail du vrai sculpteur, trois gradines, plus ou moins
larges, deux chasses, deux gouges, une broche, deux râpes
plates. Il était loin le temps où il était parti sur le chemin
de Saint-Jacques avec seulement trois burins.
Sur la table, il voyait son Saint Jacques, qu’il avait fini
de dégager du bloc de grès rouge, transporté jusqu’ici
depuis le Vallon de Marcillac. Il était satisfait de son
œuvre, mais ce Saint Jacques-ci lui donnait du tracas. Il
n’avait pas encore réussi à lui donner l’expression que,
selon lui, il devait avoir en tant que saint.
Quoi qu’il en pensât le type du gaz, il avait de la chance
de vivre dans le ventre de la cathédrale, à trente ou
10 quarante mètres au-dessus des rues. C’était la dernière
étape de sa vie qui se terminerait ici, dans la pierre, dans
cette belle pierre rouge qui était devenue sa matière, et il
l’aimait cette pierre !
Quand, il y avait sept ans, il avait pu s’échapper
d’Oviedo, écœuré, par tous ces carnages provoqués par le
soulèvement des ouvriers en 1934 et deux ans après par
l’épouvantable guerre civile de ce Franco de malheur, il
était venu tout droit ici à la cathédrale de Rodez, sans
même passer par Naucelle, son village natal où d’ailleurs
plus personne ne l’attendait.
En 18, miraculé de la grande tuerie de Verdun, son
pauvre père n’avait pas eu cette chance, il était devenu
tailleur de pierre. Un beau jour, il savait, hélas, pourquoi,
il avait décidé de prendre le chemin de Saint-Jacques avec,
dans son sac de cuir, ce sac accroché là près de la porte,
deux marteaux et trois pauvres burins. Après deux ans
passés à buriner dans la basilique de Conques, il avait
continué et sans se presser, restaurant à la demande, là une
église, ici une chapelle, il était arrivé en 1924, au pied de
la cathédrale d’Oviedo, belle dans sa pierre blanche
patinée. Juste quand il regardait le haut du clocher, un gros
morceau du dernier balcon était tombé à ses pieds. Avec
cette sorte de mot de passe dans la main, il avait rencontré
le chanoine en charge de l’entretien de la basilique,
Fermin de Pas, un prêtre costaud, énergique et ambitieux
qui l’avait tout de suite engagé pour refaire le balcon. Et il
était resté là des années, logé dans une dépendance de
l’évêché, car il y avait toujours quelque chose à restaurer.
Il avait eu la grande chance de rencontrer le grand
sculpteur d’Oviedo, Víctor Hevia, spécialisé dans la
sculpture sacrée, homme aimable et de grand talent.
Quand en 1934, les mineurs des Asturies en furie contre la
garde républicaine qui occupait le clocher avaient
dynamité la Cámara Santa, la Chambre sainte, la partie la
11 plus remarquable de la cathédrale de San Salvador au
point de vue architectural et de haute valeur symbolique
eavec la Croix de la Victoire (la victoire au VIII siècle de
Pelayo sur les Arabes à Covadonga) et d’autres sculptures
sacrées, don Víctor l’avait associé à la restauration de tous
ces chefs d’œuvres du glorieux passé de la région. C’était
un honneur et surtout un fructueux apprentissage. À côté
du maître, il avait appris les subtilités du délicat
maniement des petits ciseaux, de la broche, de la râpe à
polir. Un jour, l’idée lui était venue de faire une œuvre à
lui. Inspiré par l’histoire ou la légende de cette victoire
acquise grâce à l’intervention de Saint Jacques, il s’était
amusé à tailler dans une grosse pierre blanche un Saint
Jacques qui lui avait valu les félicitations de don Víctor.
Pour la première fois, il s’était senti fier. Il avait aussi été
félicité par le chanoine de Pas et d’autres membres du
chapitre, même l’évêque, Monseigneur Camoirán, un saint
homme qui toujours prêchait la paix, ce qui n’était pas le
cas de tous ces gens d’Église, lui avaient manifesté son
admiration. Lorsque Franco, qui s’était fait la main en
1934 en réprimant dans le sang la révolte des mineurs,
était revenu en force en 1936 contre la République, la
prise d’Oviedo par ses troupes avait donné lieu à un
massacre. Tous les gens soupçonnés de sympathie pour la
République étaient fusillés, souvent, il faut le dire, avec la
bénédiction des chanoines et autres curés. Même le
Recteur de l’Université, Leopoldo Alas, un homme
pacifique, estimé pour son savoir et sa sagesse, avait été
fusillé en 1937, avec le directeur de l’École des
BeauxArts et d’autres personnes éminentes, ce qui avait fait
trembler la ville d’horreur et de terreur contenues. Don
Víctor Hevia, son maître, n’avait échappé à la mort que
parce qu’il avait été le restaurateur de la Chambre sainte.
Alors lui, il n’en pouvait plus de toutes ces horreurs et il
ne pensait qu’à une chose, foutre le camp. Mais il n’avait
12 pu prendre le chemin du retour que lorsque les événements
s’étaient un peu apaisés, en 1945.
Et il était ici, aujourd’hui, encore dans son lit au milieu
de la matinée, alors que l’autan sifflait, miaulait comme un
chat enragé, en s’engouffrant sous les arcs-boutants de la
coursive et il venait secouer la porte avec la violence d’un
désespéré poursuivi par des tueurs. La petite vitre mal
fixée vibrait avec une irritante frénésie à laquelle il fallait
sans tarder mettre un terme en glissant un bout de bois
dans la rainure, en attendant la définitive fixation au
mastic.
Oui, il avait eu de la chance, encore ici, de se voir
confier dès son arrivée, en 1946, la restauration de deux
gargouilles qui, minées par le temps et les intempéries,
s’étaient effondrées, heureusement sans dégâts pour les
passants. Le chanoine Marty, qui, comme de Pas là-bas,
avait en charge l’entretien de la cathédrale, l’avait félicité
pour ce beau travail et lui avait proposé de devenir le
sculpteur en titre. C’était lui, le bon chanoine, qui avait
fait aménager cet atelier dans la tour Est au fond de la
coursive qui était son boulevard de promenade. Comme la
pièce était grande, il demanda à s’y installer à demeure. Le
chanoine Marty, d’abord réticent eu égard au manque de
confort, finit devant son insistance par donner son accord
et il se chargea de meubler, non pas l’appartement, le mot
ne fut jamais prononcé, mais l’atelier. Il vivait dans
l’atelier et il y était bien, dans la hauteur de la pierre. Il
avait même aménagé un indispensable petit coin dans
l’encoignure formée à la base du premier arc-boutant,
recoin indispensable, mais peu confortable surtout en
hiver. Le seul inconvénient était l’étroit, long et obscur
escalier, le colimaçon, comme il l’appelait. D’ailleurs,
l’armoire, les tables, le lit et le poêle avaient dû être
montés par des cordes depuis la balustrade de la coursive.
13 Il avait toujours plus ou moins vécu en solitaire, mais la
solitude ne lui pesait pas. Il avait sa tête pour penser ou
pour rêver, alors il ne s’ennuyait jamais. Et puis, ici,
comme là-bas, il avait les cloches qui secouaient
régulièrement de tintements clairs et joyeux l’air qu’il
respirait. Les cloches des cathédrales, celles d’Oviedo
comme celles d’ici, l’enchantaient. Quand elles sonnaient
à la volée, pour annoncer la messe du matin ou, en début
d’après-midi, les vêpres de none, il y avait quelque chose
en lui qui se sentait soulevé au-dessus des toits sur ces
notes cristallines. Il ne savait pas comment le dire, c’était
comme un très léger tressaillement agréable qui s’insinuait
en lui pour l’associer à cette vibration musicale qui
s’élevait du clocher pour retomber sur la ville. Les
cloches, c’était le rythme de la journée, depuis les
tintements des laudes et de l’angélus du matin jusqu’à
ceux des vigiles et de l’angélus du soir. C’était aussi une
ponctuation de la vie, entre le joyeux carillon du baptême
et le lourd glas de la mort. Cela faisait plus de trente ans
qu’il vivait à côté des cloches, logées dans la souveraine
domination de ces deux clochers gothiques discrètement
flamboyants. Ici, selon le chanoine Marty, en plus du
bourdon, il en avait neuf, chacune avait son nom, des
noms de saints et de saintes qu’il n’avait pas retenus.
Quand toutes sonnaient ensemble, c’était un carillon de
fête qui venait le saisir dans sa cahute et chaque fois,
cessant toute activité, ne pensant même plus, il se laissait
pénétrer par cette musique de métal. Il vivait avec les
cloches, elles marquaient le moment du lever ou du réveil
et sonnaient l’heure du coucher. Elles étaient si familières
que parfois elles sonnaient hors de son attention.

Il devait être onze heures, au plus fort de la tempête,
quand il sortit du lit et, sans se presser, il se mit à préparer
le café.
14 Il lui revint à l’esprit qu’aujourd’hui samedi, Julien, un
jeune de Naucelle, dont il avait bien connu la famille et
qui était depuis deux ans élève maître à l’École Normale,
devait passer le voir dans l’après-midi. Il aimait avec lui
parler du pays dont il avait sans trop se l’avouer une
certaine nostalgie. Il n’avait plus personne là-bas, son père
avait disparu lors de la terrible bataille de la Marne en
1916, sa mère remariée était morte et sa demi-sœur
Eugénie qu’il ne connaissait que depuis son retour
d’Espagne, vivait en bas, dans une charmante petite
maison sur la rive de l’Aveyron, où il était invité parfois le
dimanche. Si le beau-frère, Prosper, qui n’avait pas
inventé la poudre, était plutôt balourd, leur fille, Anita, sa
nièce, était une jolie brunette, vive et décidée qui
réussissait bien au Lycée et devait bientôt passer le bac.
Elle montait parfois le voir et, souvent, elle s’amenait avec
un biscuit ou une tarte. « Bonjour, tonton. Tiens, de la part
de maman ».
Un soir, qu’à la sortie du Lycée, elle était montée pour
« lui faire une bise », Julien s’était lui aussi amené et le
pauvre garçon, lui si bavard, était resté muet un bon
moment, mangeant Anita du regard. Sûr qu’il était
impressionné, perturbé, remué par cette belle fille et il est
probable qu’il ne l’avait pas oubliée et que son image
devait le travailler.
Il aimait bien Julien, un charmant garçon qui le pressait
de raconter ce qu’il avait vécu en Espagne. Il était
intéressé parce qu’il étudiait l’espagnol et le parlait assez
bien. Et lui qui avait appris cette langue, forcé et sur le tas,
il prenait plaisir à discuter avec son jeune ami dans la
langue de Cervantès, comme disait celui-ci. Allait-il
venir ? Pas sûr avec ce vent. Sauf, pensa-t-il en souriant,
s’il s’était mis dans la tête que, le hasard faisant bien les
choses, il retrouverait Anita ici.

15 Sa tasse de café à la main, il s’approcha de son Saint
Jacques, sans intention, en ce jour d’autan, de se saisir
d’un ciseau.
Il contemplait avec plaisir la forme souple et à la fois
décidée qu’il avait su donner à son personnage, incliné sur
l’esquif qui voguait sur les ondulations de pierre dans
l’énorme coquille Saint-Jacques figurant la mer. Il avait
vraiment l’air d’accourir depuis la Palestine pour aider à
couper la route à l’infidèle envahisseur. L’étendard qu’il
brandissait portait déjà, gravé dans la pierre, la Croix de la
Victoire. C’était un combattant, un saint soldat. Ce saint
de grès rouge était l’exacte réplique de celui taillé à
Oviedo dans la pierre blanche et qui avait plu à don Víctor
Hevia, son maître, son seul maître et avait aussi enflammé
le patriotisme du clergé, le patriotisme guerrier des
hommes d’Église de là-bas, parce qu’il avait su alors
imprimer sur son visage l’implacable détermination du
combattant. Le chanoine de Pas lui avait dit, en aparté, que
l’histoire de Saint Jacques était compliquée et que la
représentation qu’il en donnait était peut-être discutable,
mais que, en fin de compte, l’important était que cette
attitude martiale qu’il lui avait imprimée, associée à la
Croix de la Victoire brandie par le saint, faisaient de son
œuvre un puissant symbole de la lutte pour la foi
chrétienne. Eh bien ! lui, maintenant, il ne voulait pas en
rester là. Ce Saint Jacques dont il caressait l’épaule de
pierre était un saint, il fallait à tout prix que son visage ait
aussi un reflet de bonté, il fallait, autour du trait de la
bouche, tracer quelque chose qui renvoie à un sourire. Il
n’y parvenait pas. En l’état, il ne pouvait se résoudre à
considérer que son œuvre était terminée. Non, il
n’accepterait pas qu’elle soit placée dans l’une de ces
niches béantes qui encadraient l’entrée principale et qui
avaient été vidées lors de la Révolution, en 1792 ou 1793,
disait le chanoine Marty et il ajoutait que les statues des
16 évangélistes avaient été martelées et qu’on avait voulu les
remplacer par les effigies de Marat, Bayle, Lepèletier,
Chalier, vous vous rendez-compte…
Il avait vu, lui, tellement de guerres, tellement de
sang ! 14-18, quatre années au milieu du carnage, en
Espagne, 34, et après, 36-39. D’accord, il avait échappé à
cette horrible deuxième guerre mondiale, mais les
cinquante ou soixante millions de morts étaient une réalité
que l’on ne devait pas oublier. Il ne voulait donc à aucun
prix que ce Saint Jacques soit encore ici un saint guerrier.
C’était comme un message, peut-être dérisoire, qu’il
voulait laisser à tous ces gens qui, pendant les siècles à
venir, passeraient la porte de la cathédrale. À son saint, il
fallait qu’il lui imprime un signe de bonté. Il avait essayé.
Avec la broche, le ciseau le plus fin en quelque sorte, il
était parvenu à lui graver un sourire, mais qui lui donnait
un air niais. Il ne voulait pas non plus d’un bêta ! Soit dit
en passant, il ne supportait pas l’air sottement figé de tous
ces saints, ces saintes et ces Vierges qui peuplaient les
chapelles des campagnes, les églises des villages et même
les cathédrales. Bref, avec son Saint Jacques il en était là
et il ne savait que faire. Il ne pouvait pas multiplier les
expériences, car la pierre s’amenuisait et il risquait de
détruire ce qu’il avait mis des mois à tailler. Il fallait
calculer, simuler, être sûr de son coup.
Le visage de Séverin lui vint à l’esprit… C’était un
visage qui suggérait fermeté et douceur. C’était ça qu’il lui
fallait, fermeté et douceur. Séverin était un jeune
séminariste de son village lui aussi, comme Julien et il
avait à peu près le même âge. Il ne l’avait vu qu’une fois,
mais il avait promis de revenir. Quand il avait appris que
le sculpteur de la cathédrale était originaire de Naucelle, il
était monté un soir, par courtoisie, pour saluer un
compatriote et ils avaient longuement parlé du pays, de sa
formation actuelle au Grand Séminaire après ses études au
17 Petit Séminaire d’ici. Il lui demanda ce que signifiait cette
belle statue posée sur la table. « C’est Saint Jacques ».
Intrigué, Séverin s’était approché : « Mais oui, Saint
Jacques traverse la mer pour lutter contre les Arabes. Il est
enterré dans la basilique de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Elle est très réussie votre sculpture. Je vous félicite ».
Ainsi, ce garçon, il connaissait l’histoire de Saint Jacques !
En fait, il n’avait pas vraiment connu la famille du jeune
séminariste. Le seul souvenir qui lui restait était qu’elle
possédait une grande ferme, hors du village, au lieu-dit La
Croix. En tout cas, cet apprenti curé, grand et fort, qui,
serré dans sa soutane, respirait la santé, outre qu’il
connaissait bien probablement la vie des saints, avait
l’expression de l’emploi : détermination et bonté se
lisaient sur son visage. Quand il reviendrait, mine de rien,
il regarderait ses traits avec attention. Il pourrait être son
modèle. Il faudrait bien en venir à bout de ce Saint
Jacques ! Il avait hâte de voir la réaction des fidèles et
aussi des autres lorsqu’ils verraient avec surprise, en
passant la porte, qu’une niche avait un locataire et il
voulait que celui-ci soit plus qu’un guerrier, un vrai saint
quoi.
Après, il avait déjà dans l’idée de dégager d’un autre
bloc de pierre rouge un Saint Bernard, le saint qui allait,
avec son chien, dans la montagne enneigée à la recherche
des égarés. Il en avait parlé à Monseigneur Marty et
celuici l’avait encouragé à continuer à faire des saints aussi
beaux que ce Saint Jacques qu’il voyait là, sur la table de
travail, pratiquement fini. Il y avait douze niches vides
autour de la grande porte. Combien en comblerait-il ? Il ne
disait pas : « Dieu seul le sait ! » Il ne se disait rien. Mais
il savait que tant qu’il aurait des forces, il continuerait
cette œuvre. C’était un beau programme pour finir sa
vie…
18 Il n’était pas poussé par l’idée que son nom lui
survivrait. Elle l’avait effleuré pourtant quand, sur les
conseils du chanoine Marty, il avait visité le Musée
consacré ici à Denis Puech, un enfant du pays devenu un
célèbre sculpteur, admiré dans le monde entier. Ils étaient
impeccables tous ces portraits d’hommes importants, elles
étaient belles ces statues de pierre. Il admirait tout ça,
comme on admire toujours la perfection, mais, à part
certaines compositions, comme la Naïade de Vors,
exposée à la vue de tous sur la place de Foch, ça ne lui
parlait pas, ça ne lui allait pas au cœur. Il était célèbre
Denis Puech. Il était normal que son nom, gravé dans son
œuvre immense, lui survive. Lui, il n’était qu’un sculpteur
traîne-savate. Il avait été avant tout un restaurateur de
sculptures, sérieux, méticuleux, désireux avant tout de
restituer leur intégrité à des originaux. Il y avait trouvé la
joie du travail bien fait et ça lui suffisait. Sa seule œuvre
vraiment personnelle était ce premier Saint Jacques que,
sous l’impulsion du maître Víctor Hevia, il avait taillé,
làbas, dans la pierre blanche. Mais ce n’était que maintenant
qu’il sentait le besoin de faire passer dans la pierre
quelque chose de lui. Son Saint Jacques, son deuxième
Saint Jacques, celui d’ici, l’avait révélé, réveillé,
pourraiton dire. C’est pourquoi, à soixante et un ans, pas loin de la
sortie, il avait trouvé un bonheur, celui de s’impliquer
dans la matière, d’y mettre, comment dire ? d’y mettre son
souffle, sa vérité à lui. Humaniser les saints et aussi,
pourquoi pas, les saintes, c’était pas un beau programme
ça ? Il se foutait pas mal de la … postérité, oui, c’était le
mot que le chanoine Marty avait dit à propos de Denis
Puech.
Il était tout heureux, presque joyeux d’avoir pensé tout
ça devant son Saint Jacques, à qui il ferait dire bientôt, il
en était sûr, ce qu’il voulait qu’il dise. Il en avait oublié de
boire son café, froid maintenant. Il avait même oublié ce
19 vent chaud qui sifflait dehors et secouait toujours la porte.
Eh, c’était peut-être aussi cet autan de tous les diables qui
lui chauffait l’esprit !


20


II



Julien n’avait aucune peine à monter la rue Sarrus, les
violentes bouffées de l’autan le poussaient par saccades
vers le haut de la ville. Il venait de mettre au propre son
devoir de physique et il se sentait libre et léger pour rendre
visite à son vieil ami Casimir. Libre et léger à la surface de
son esprit, car au fond de lui-même il n’était pas dans son
assiette, comme disait sa mère. Depuis qu’il avait
rencontré cette fille, il était tout retourné. Elle l’avait
regardé intensément, d’une drôle de façon et ce regard il
était toujours en lui, en cours, au réfectoire, le jour, la nuit,
toujours. Ces yeux, ils devaient être beaux et elle, elle était
belle, pas grande, mais bien faite avec ses petits seins qui
pointaient sous la chemise, ses hanches fines et bien
arrondies. Elle s’appelait Anita, elle allait au Lycée, avait
dit Casimir. Son image était en lui, mouvante et chaude.
La nuit dans son lit, il l’embrassait sur la bouche, lui
caressait la poitrine, sentait sa main qui remontait le long
de ses cuisses et elle, elle lui rendait ses baisers, frottait sa
peau contre la sienne. Il finissait par se mouiller dans une
sorte de grand plaisir de honte. Il avait fréquenté des filles
dans son village, mais jamais il n’avait été asservi à ce
point. Il était amoureux, vraiment amoureux. Sous les
gestes de tous les jours, il n’y avait en lui qu’un désir,
constant, tenace, la revoir ! Voir dans son regard si elle
aussi était troublée.
Sur la place de la cité, le vent fou venant de face
freinait maintenant sa progression, mais le désir d’arriver
vite chez Casimir lui donnait l’impression d’être plus fort que le vent. Il jeta un coup d’œil distrait sur le café
Brenguer, le café des normaliens et des normaliennes où
tous se réunissaient pendant les heures de sortie pour boire
du vin de Marcillac, bavarder, batifoler, amorcer des
rapprochements en vue d’un futur poste double dans la
campagne aveyronnaise. Il était bien loin de tout ça.
— Bonjour, Julien. T’es quand même venu, malgré ce
foutu vent.
— Oh, vous savez, c’est pas terrible et puis j’avais
promis de passer vous voir. C’est un plaisir de parler avec
vous.
— Mon cher Julien, ton vous me pèse. On est du même
pays, ça fait un peu famille, non ? Et puis tu sais, en
Espagne tout le monde se tutoie et ça me gêne qu’on me
dise vous. Alors toi, qui pourrais être mon fils, je t’en prie,
dis-moi tu.
— D’accord, Casimir, je vais essayer. Je me sens
proche de vous… de toi, alors ça ne devrait pas trop me
coûter.
— Tiens, prends la chaise. Je vais faire du café et puis
si tu veux bien on va partager un bout de pain et de
fromage. Je n’ai rien mangé de la journée, ce sacré vent
m’a fait rêver pendant des heures. Non ? T’as pas faim ?
Tiens, il me reste un morceau de biscuit que m’a apporté
ma nièce, ça tu cracheras pas dessus, avec le café, c’est
bon.
— Comment s’appelle votre… ta nièce ?
— Anita, je crois te l’avoir dit. Au Lycée, c’est une
bonne élève. Sa mère dit qu’elle aura le bac cette année.
Comme toi, non ? C’est une belle fille, pas vrai ? Je sais
que tu ne me diras pas le contraire. J’ai bien vu l’autre jour
qu’elle t’avait tapé dans l’œil.
— …
— Tu vois, tu dis rien. C’est bien ça ! Mais ne te mets
pas dans l’embarras. Qu’un beau garçon comme toi soit
22 impressionné par une belle fille comme ma nièce, quoi de
plus normal, quoi de plus naturel ! Je te dirais même que
ça ne me déplairait pas que vous tombiez d’accord. Enfin,
tu vois ce que je veux dire. Sur ce sujet, je ne vais te
raconter ma vie, je te dirai seulement que c’est pas réussi,
vaut mieux n’en pas parler, d’ailleurs, c’est passé tout ça
et ça ne reviendra pas. Anita, elle passe me voir parfois le
mercredi soir, après le Lycée. Elle vient aussi à d’autres
moments, à l’improviste, le samedi ou le dimanche,
m’apporter une pâtisserie faite par sa mère, comme ce
biscuit que tu grignotes en ce moment. Je peux pas t’en
dire plus.
— Merci, Casimir, je vous…, je suis touché que tu me
parles aussi franchement. C’est vrai que je pense à ta
nièce… je ne suis pas très rassuré… Je ne sais pas…
— Bon, on verra. Fais ce qu’il faut… Écoute, je
voudrais que tu me parles de Séverin.
— Séverin ?
— C’est un garçon de Naucelle, d’à peu près ton âge
qui est maintenant ici, au Séminaire, déjà en soutane. Il est
passé me voir, il y a quelques semaines et je voudrais en
savoir plus sur lui et sa famille.
— Ah, oui, ce doit être Séverin Galtier de La Croix,
une grosse propriété d’au moins cinquante vaches, située
assez loin du village. Tu sais, je ne le connais pas. On se
saluait parfois quand on se croisait dans la rue, lui se
dirigeant vers l’École Saint-Louis, moi vers celle de la
République. Nos familles ne se parlaient pas, eux c’étaient
les « Blancs », nous, les « rouges » et c’est toujours pareil.
Je ne suis pas étonné qu’il ait voulu devenir prêtre, car je
crois qu’il n’est pas l’aîné et dans ces familles catho le
cadet doit partir, soit dans l’armée, soit dans les ordres.
Chez nous c’est un peu pareil quant à l’héritage, mais
comme notre ferme est petite, cinq vaches, c’est moins
conséquent. En tout cas, que je sois instituteur arrange tout
23 et ma sœur qui est l’aînée gardera l’intégralité de la ferme.
À propos des Galtier, la distance qui sépare les deux
propriétés est suffisamment grande pour que les familles
s’ignorent, si ce n’était pas le cas, il est probable qu’il y
aurait des frictions. Mon grand-père, que tu as
certainement connu, était férocement anticlérical et mon
père, sans être au Parti communiste, est abonné à La
Terre, le journal du Parti destiné aux paysans et il est un
des rares dans la commune à ne pas aller à la messe. Alors
que les autres, je veux dire la famille de Séverin, sont tous
des culs-bénits, comme dit mon père et depuis toujours. Ils
ont baptisé leur ferme La Croix, c’est tout dire.
— J’ai bien connu ton grand-père, les premières pierres
que j’ai taillées, quand je travaillais à la carrière, avant la
guerre de 14, étaient pour lui, pour le four qu’il
construisait derrière la maison. S’il existe encore le four, il
ne doit plus servir à grand-chose. Ton grand-père, c’était
un sacré bonhomme qui parlait haut et fort et s’en prenait
sans retenue aux curés, aux bigots et surtout aux bigotes et
aussi aux politicards de droite qui, pour lui, étaient tous
des cagoulards, des vendus.
Ton père, je voudrais bien le revoir. Tu sais, je suis un
peu plus vieux que lui, mais on a fait une partie de la
communale ensemble. C’est loin, mais ça s’oublie pas. Je
me souviens que pour lui, la guerre s’est finie en 16, cet
éclat d’obus dans la cuisse lui a peut-être sauvé la vie en
l’éloignant définitivement du front. Je me demande encore
comment j’ai pu lui échapper moi à la mort, à la mort qui
t’arrivait dans le sifflement d’une balle, ou dans le fracas
d’un obus qui te transformait en bouillie… Lui, il n’était
pas encore rétabli quand je suis parti pour Conques.
Comment il va maintenant ?
— Mon père, il ne s’est jamais remis de sa blessure qui
l’a rendu boiteux et avec l’âge il appuie de plus en plus
fort sur la canne. Dans le village, les « blancs » qui sont
24 les plus nombreux l’appellent Clopin le Rouge, et ça ne lui
plaît pas du tout. Mais ce qui le met en rage c’est de voir
que d’année en année il devient de plus en plus infirme et
qu’il ne peut pas faire dans les champs ce qu’il voudrait
faire. Une seule chose semble lui redonner fierté, c’est de
penser que son fils sera instituteur. Une sorte de revanche
pour lui.
Casimir était heureux d’entendre parler des gens de sa
terre, heureux de voir défiler ces images qui remontaient
de son lointain passé. Mais lui revenait aussi en tristesse
une sensation de gâchis. À son retour de la guerre, il avait
déclaré qu’il ne voulait pas être paysan et il était allé vivre
à la carrière et quand son père avait été déclaré
officiellement mort, il n’était pas revenu à la ferme. Moins
d’un an après, sa mère s’était remariée. Il ne l’avait pas
supporté. Alors il était parti. Sur les chemins de France et
d’Espagne, il avait traîné longtemps sa colère et son
chagrin. Son séjour à Conques lui avait appris qu’il
pouvait gagner sa vie en restaurant des églises, en plus, il
y trouvait plaisir et il s’était engagé délibérément sur le
chemin de Saint-Jacques. Il lui avait fallu du temps, des
années et des années, pour arriver à comprendre que cette
pauvre femme, épuisée après quatre ans d’un exténuant
labeur solitaire, avait voulu échapper à l’angoisse de se
voir incapable, seule et avec sa vieille mère impotente, de
continuer à mener cette vie. Alors, il en était venu à se
sentir coupable. Poussé par son ardent désir de
s’émanciper de la misère de la terre, il n’avait pas compris
la détresse de sa mère. Le temps et les impératifs de la vie
de tous les jours avaient atténué ce profond sentiment de
tristesse et de culpabilité qui remontait parfois en présence
de sa demi-sœur qui, heureuse d’avoir retrouvé son grand
frère, lui manifestait son affection et, aujourd’hui, il
refaisait surface ce sentiment, au fond de lui-même
comme une bulle amère et gâchait un peu son plaisir de se
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