Sous le regard d'Amon-Rê

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Dans l'Egypte de la XVIII° dynastie, sous le règne du pharaon Toutankhamon, la réaction religieuse rétablit le panthéon traditionnel et la toute-puissance du clergé d'Amon ; elle abolit le culte d'Aton, le dieu solaire, et disperse ses fidèles ; elle proscrit jusqu'au souvenir du pharaon hérétique, Akhenaton, et de Néfertiti, sa divine épouse. Le scribe royal Ahmès est persécuté. Son fils, Sennefer, tente de l'arracher aux griffes du chef de la sûreté. La séduisante et courageuse Itoueh décide de venger son père et son frère. Ce drame de l'amour, du pouvoir, de la foi, oppose les fastes de deux capitales, l'une éphémère, la fervente ville d'Akhetaton, et l'autre éternelle, la ville d'Amon, "Thèbes aux cent portes".
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296232570
Nombre de pages : 164
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Sous le regard d'Amon-Rê

Du même auteur: Le Lion de la tribu de Judaou le destin de femme dans l'Éthiopie ancienne, L'Harmattan, 2008 L'Eunuque, récit de la Perse ancienne au XVllf L'Harmattan,2008 siècle,

Une esclave songhaï ou Gao, l'empire perdu, L'Harmattan, 2009

@ L'Harmattan,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.Iibrairieharrnattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09432-1 EAN:9782296094321

Tristan Chalon

Sous le regard d'Amon-Rê
Récit de l'Égypte pharaonique

L'Harmattan

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
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I Thèbes la magnifique
Chapitre 1. La Nécropole La petite troupe cheminait péniblement dans le royaume d'Osiris. La pierraille se dérobait sous le pied, roulait et dégringolait la pente. A peine tracé, le sentier se frayait un difficile passage au milieu des amoncellements de rochers. La lumière matinale colorait de rose la vallée desséchée entre les hautes et sévères parois de la falaise. Sous le ciel d'un bleu pur, pas un arbrisseau, pas une plante depuis que les voyageurs avaient quitté les bords du Nil et la palmeraie. C'était le domaine de la soif, du silence, de la mort. Dame Ibeb, femme d'Ahmès, scribe royal et inspecteur des archives du Double Pays, se rendait en grand équipage au tombeau de ses parents pour leur faire visite, les honorer, prendre de leurs nouvelles, leur offrir cadeaux, invocations et prières, accomplir les rites qui perpétueraient leur mémoire. Son fils, Sennefer, l'accompagnait. Le jeune homme lui tenait le bras et l'aidait à grimper avec dignité la pente escarpée et glissante. L'épouse d'un haut fonctionnaire au service du Seigneur Pharaon, souverain des Deux Royaumes, se devait de tenir son rang: l'escorte nombreuse qui suivait, était là pour en témoigner. Domestiques et esclaves portaient les offrandes et présents destinés aux divinités et aux défunts ainsi que les provisions et les accessoires indispensables à cette petite excursion dans le désert. Chacun bardé d'amulettes protectricesl allait en silence. La pente abrupte et rocailleuse, la montée fatigante et difficile exigeaient un effort d'attention et il fallait prendre garde aux serpents et aux scorpions qui hantaient la montagne thébaine. Mais se laissant guider par Sennefer son fils, Ibeb s'absorbait dans ses pensées qui, ce matin, étaient moroses. Elle avait une légère migraine. A grimper ainsi, le souffle lui manquait un peu, bien qu'elle s'appuya sur son fils. Les cailloux aigus du sentier 7

blessaient ses pieds malgré l'épaisse semelle des sandales dont elle s'était chaussée, sandales que, par humilité et déférence, elle ôterait quand elle pénétrerait dans l'appartement funéraire de ses parents vénérés. Heureusement, il subsistait un reste de fraîcheur matinale. Mais la chaleur promettait d'être accablante. Tout en opposant un front impavide, Ibeb se sentait anxieuse. Elle s'inquiétait de plus en plus de la position périlleuse de son époux, Ahmès, menacé de disgrâce à la Cour où il avait beaucoup d'ennemis. Elle lui vouait une admiration qui ne le cédait qu'à celle qu'elle nourrissait pour son fils. Mais l'admiration n'empêchait pas la lucidité: la disgrâce se précipitait et paraissait sans remède. Amère, elle songeait aussi à leurs embarras financiers, aux dettes qui s'étaient accumulées, aux beaux domaines qu'il avait fallu céder à des créanciers avides et impitoyables. Elle voyait la ruine prochaine de la famille qui ne vivait plus qu'à crédit, sans se résoudre à diminuer son train de grande maison orgueilleuse. De l'imposante fortune, ne subsistaient que la demeure thébaine et le domaine familial situé dans le deuxième nomé de Haute Egypte en amont, dans le lointain sud. Du produit de ce domaine, dépendait la survie de la famille. Encore fallait-il s'accommoder des voleries de Metcher l'intendant qui sur place se servait grassement. Depuis le changement de règne, Ahmès son mari était en grande défaveur: cette situation aggravait les difficultés d'argent. La disgrâce fermait les concours possibles, excluait le recours à la générosité de Pharaon. Pour colmater les brèches béantes, Ibeb avait sacrifié, en vain d'ailleurs, ses biens propres, à l'exception du domaine familial que son père lui avait légué. Elle était résolue, la mort dans l'âme, à sacrifier aussi ses parures et bijoux. La disgrâce de son mari et la ruine en marche de la famille n'étaient pas hélas ses seules préoccupations: l'avenir de son fils, Sennefer, de sa fille, Itoueh, l'inquiétait. Facile à vivre, d'humeur toujours souriante, charmeur, environné de joyeux compagnons et de jolies femmes, multipliant les conquêtes sans jamais se fixer, Sennefer se satisfaisait de ne rien faire, de subsister au jour le jour, de n'envisager aucun projet ni dessein 8

sérieux! Ibeb qui prenait un intérêt extrême aux affaires de cœur de son fils, le regardait à la fois avec l'indulgence d'une mère aimante et une lucidité sévère. Sa fille était d'une autre trempe, mais Itoueh traitait sa mère avec désinvolture, elle n'écoutait et n'admirait que son père qui cédait à ses caprices, elle avait avec son frère chéri une relation de complicité qu'Ibeb, impuissante, réprouvait et enfin elle s'était entichée de « son marin », du beau Safirou qui commandait un navire dans la marine royale, le fils du gros négociant Bata : ce n'était pas un parti convenable, mais la jeune fille ne voulait rien entendre. Ainsi se tourmentait Ibeb, tout en redoutant de se tordre la cheville sur ce sentier de pierraille. L'effort d'escalade et la chaleur montante du soleil répandaient sur elle une désagréable sensation de moiteur. «Mon visage fond, se disait-elle, heureusement que j'ai emporté mon nécessaire de toilette pour réparer les dégâts! » Ibeb, son fils et leur suite avait quitté Thèbes bien avant l'aube. Ils avaient traversé le fleuve dont l'étiage insolite en cette saison était un sujet d'inquiétude. Ils avaient abordé la rive occidentale qui accueille les âmes en partance pour le monde immortel où règne Osiris, maître de l'éternité, régent de la pérennité, le dieu qui meurt et renaît perpétuellement, frère et époux d'Isis. Laissant au loin sur la gauche le merveilleux palais de Malqata, ils étaient passé près du village clos par un mur où sont enfermés les travailleurs, artisans et artistes attachés au service de l'immense Nécropole. Puis, avec un sentiment d'effroi, ils avaient longé les hautes murailles de briques crues qui défendent les ateliers d'embaumemene contre les intrusions et les regards profanes. Vaste, muette et laborieuse, cette cité est dirigée par le Supérieur des mystères. En I'honneur du dieu des morts, ce représentant du divin Anubis porte un masque de chacal au museau allongé et aux grandes oreilles pointues. Jour et nuit, l'activité si délicate, si complexe de l'étrange manufacture de momies ne cesse jamais. Elle est indispensable à la survie de l'enveloppe corporelle dont dépend l'immortalité et ne peut donc s'arrêter. Il était encore presque nuit, mais, signe de labeur 9

ininterrompu, des milliers de points lumineux clignotaient dans les cours, dans les entrepôts et magasins, dans les différentes fabriques, « tentes de purification », « chambres de perfection », « salles d'or» où s'effectuait la métamorphose en momie. Et l'air ambiant était imprégné d'un mélange de lourds parfums, de senteurs d'aromates, d'odeurs de sel, de poix, d'huile qui recouvrait des relents plus subtils, plus insidieux de corruption des chairs. C'était là que les familles qui en avaient les moyens livraient aux prêtres le corps de leurs chers morts. Plusieurs « classes» d'embaumement, plusieurs tarifs leur étaient proposés. A quel terrifiant traitement le malheureux défunt n'était-il pas soumis, se disait Ibeb en hâtant le pas pour s'éloigner de ce lieu de supplices nécessaires. Enlèvement du cerveau avec un crochet aiguisé, éviscération à main nue, bain prolongé de natron, onctions répétées d'huiles, d'onguents, de parfums, rembourrage avec des aromates du corps ainsi vidé et purifié, emmaillotement à l'aide de bandelettes de lin, toutes ces opérations insolites et douloureuses, songeait Ibeb avec effroi, constituaient autant d'épreuves que subissait le défunt sans défense. Rien ne lui était épargné et il avait ensuite quelque mal à s'en remettre. Les embaumeurs experts étaient des prêtres qui accomplissaient les rites en conscience et avec piété. Mais leurs aides, vils subalternes, manœuvraient les corps sans ménagement ni respect, tordaient les têtes au risque de leur rompre le cou, rudoyaient ces pauvres chairs, ces pauvres membres inertes, se permettaient de macabres plaisanteries. Des fraudes se produisaient sur la qualité des ingrédients utilisés et des soins apportés à la momification. Comme l'opinion horrifiée l'avait découvert à l'occasion d'affaires célèbres, il était arrivé, se rappelait Ibeb, que pour le prix exorbitant d'un embaumement de luxe, le défunt qui n'osait se plaindre, ne recevait qu'un traitement expéditif de dernière classe: ces indélicatesses criminelles compromettaient la survie du corps et son accès à l'immortalité. A peine remis, encore sous le choc, après l'ultime rite de « l'ouverture de la bouche» qui lui restituait l'usage de ses
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sens, le défunt était traîné au Tribunal redoutable4. Il comparaissait devant Osiris. Le dieu à gueule de chacal, Anubis, pesait son cœur sur la haute balance et le jugement fatal tombait: la promesse d'éternité s'il se révélait plus léger que la plume ou le châtiment du séjour infernal. Cependant, la momie avait été déposée dans un emboîtement de cercueils qui trouvait place dans le sarcophage, ultime demeure où le mort était enfermé. Une porte peinte sur le couvercle de la cuve lui permettait toutefois de s'en échapper, un œil peint de se distraire en regardant à l'extérieur. Et le sarcophage gagnait I'hypogée funéraire creusé et caché dans la montagne. Ainsi, se disait Ibeb, le passage d'un monde à l'autre était violent et effrayant. Pourtant, dans les signaux qu'ils envoyaient à leurs chers proches par le canal des rêves, les morts, par discrétion peut-être, n'y faisaient guère allusion: épreuves cruelles et nécessaires, l'embaumement et la momification représentaient un progrès et un bienfait, conclut-elle. Mais il lui semblait que des gémissements, des plaintes s'élevaient de l'immense manufacture de momification. Une épouvante la saisit. Elle pressa la marche du petit groupe au grand étonnement de Sennefer son fils. « Vous êtes, ma mère, infatigable! » lui lança-t-il en souriant. « Il faut profiter de la fraîcheur pour avancer, n'es-tu pas d'accord?» lui réponditelle. Et, laissant sur sa droite les deux statues colossales assises devant le pylône du temple du Pharaon Aménophis III, la petite troupe, allongeant le pas, s'engagea sur la gauche dans un étroit vallon dont un gros rocher dissimulait l'accès. Ils entreprirent de remonter le cours, tari depuis des millénaires, de l'oued qui avait creusé ce val. Seul le bruit des pierres qui roulaient sous leurs pas et dévalaient la pente, rompait le silence et éveillait un écho furtif. Dans sa fuite, un lézard animait la pierraille ocre et grise d'un bref éclat vert. Rare manifestation de vie, un aigle planait dans l'azur. Au loin, en bas, dans la grande vallée, ils aperçurent une patrouille armée de lances et de gourdins: c'était un détachement de « medjayou »5, préposé à la police du désert, qui avait pour mission de dissuader les pillards et profanateurs des tombes. A la faveur des troubles récents, ces 11

crimes odieux s'étaient multipliés. Avec admiration, ils contemplèrent dans la distance, sur leur droite, adossé à la falaise le temple monumental du Pharaon et reine Hatchepsout avec sa succession de rampes et d'escaliers, de terrasses et de portiques, de cours, de parvis et d'enceintes. Ils poursuivirent leur chemin. Ibeb reconnut la plate-forme naturelle où, le jour des funérailles de son père, les porteurs ployant sous leur fardeau et étourdis par la chaleur avaient déposé le pesant sarcophage avant de reprendre l'ascension. On approchait. Plus loin, elle reconnut dressé tel un guetteur le rocher près duquel le chœur des pleureuses s'était installé. Derrière le rocher, une faille s'ouvrait dans la muraille de la montagne. Elle donnait accès à la tombe: ils étaient arrivés! Le soleil éclatant était au zénith. Durant leur trajet, aucune mauvaise rencontre ne s'était présentée, aucun incident n'était survenu, ni pillard et bandit, ni serpent ou scorpion. Chacun remercia les dieux. Ibeb et son fils présentèrent leurs offrandes de pains, de viandes, de fruits. Ils brûlèrent des aromates. Les pieuses prières, les invocations rituelles furent récitées. Les défunts écoutèrent les bonnes paroles de réconfort, d'encouragement, d'affection de leur fille et petit-fils. Et Ibeb déposa un vase en terre cuite: sur ses flancs polis, son époux, Ahmès le scribe, le gendre des défunts, avait, d'une main sûre et élégante, tracé au poinçon les hiéroglyphes d'une lettre6 que leur fille adressait à ses parents, en particulier à son père. Le scribe avait opté pour le recours aux hiéroglyphes7 et au style solennel qui en était inséparable, afin de complaire à son beau-père: ce dernier qui avait été jadis son maître et son supérieur et avait favorisé les débuts de sa carrière, saurait apprécier l'effort de rédaction de la lettre, de choix et de dessin des caractères. Cette lettre disait: « A son père vénéré, à sa mère chérie, votre fille dans sa piété filiale ne vous oublie pas. Avec respect, avec émotion, elle 12

s'incline devant vous, elle vous tend les bras. Son époux, votre gendre se joint à elle pour vous honorer. « Votre fille espère que, les années se succédant, le bouleversement provoqué par le brusque passage d'un monde à l'autre s'est apaisé. Même pour des âmes saintes et pures comme les vôtres, la confrontation devant le Tribunal d'Osiris est une rude et terrifiante épreuve: vous l'avez surmontée avec courage. Et vous voilà installés dans cette éternité à laquelle votre cœur plus léger que la plume et vos vertus vous donnaient droit. « Longtemps à l'avance, votre fille prévoyante avait pris la précaution de pourvoir à votre confort après la mort. Elle fit creuser sous la montagne et décorer votre demeure d'éternité. C'est elle qui commanda à l'artiste ces scènes qui vous rappellent votre séjour terrestre, la maison thébaine avec son patio ombragé de vignes, le domaine héréditaire du deuxième nome avec son jardin de palmiers, de mimosas et de sycomores aux figues savoureuses, avec ses vergers, avec sa piscine bleue tapissée de nénuphars. Grâce à ces peintures, vous pouvez vous promener en barque sur le Nil, chasser dans les marais les oiseaux aquatiques, inspecter le travail des mOlssonneurs, poursuivre la gazelle dans le désert. « A l'avance, votre fille avait prévu pour votre repos les nombreux cercueils en bois de cèdre et le monumental sarcophage taillé dans un bloc de porphyre extrait des carrières d'Assouan. En êtes-vous satisfait? Le peintre qui en assura la décoration, prit soin d'y représenter une porte qui vous permet de vous glisser hors de vos cocons de bois et de pierre. Ces enveloppes successives et hermétiques assurent votre protection. Mais ne craignez pas les pilleurs et profanateurs de tombes: la police du désert multiplie les rondes et veille sur votre sommeil. « Un livre des morts8 avait été placé à votre disposition. Ce guide vous a fourni d'utiles conseils pour vous diriger dans le royaume d'Osiris. Votre fille, est-il besoin de le rappeler, avait 13

prévu pour vous un embaumement de luxe inférieur seulement à celui d'un Pharaon. « Ainsi votre fille bien-aimée a rempli ses devoirs. Elle n'a pas hésité à se ruiner. Elle s'est ôtée le pain de la bouche pour vous. Elle s'est couverte de dettes. Bientôt elle sera contrainte de tendre la main. Il n'importe: elle est fière, elle est heureuse de s'être sacrifiée à votre bonheur. « Une inquiétude la trouble cependant. A quoi employez-vous le temps infini qui vous est dévolu? Tout effort vous est désormais épargné: une armée de statuettes, de figurines en terre cuite et en faïence (<< ouchebtis ») est à votre service pour les soins de la vie quotidienne: corvées d'eau et de bois, aide à la toilette, préparation des repas. Ces serviteurs funéraires vous remplacent pour le travail des champs dans les domaines d'Osiris. Mais l'ennui ne vous guette-t-il pas? Parfois ne regrettez-vous pas l'agitation, les menues contrariétés, les petits soucis, les joies aussi de la condition terrestre? Peut-être cet ennui, cette attente interminable du temps qui s'écoule, cette absence de projets, de desseins, de désirs, cette vacuité de l'âme, de l'esprit, du cœur font-ils partie des délices de l'éternité en vous procurant une sensation voluptueuse de vide? Pardonnez à votre fille ces questions indiscrètes. « Au moins vous reste-t-il les plaisirs de la table. N'attendez pas, chers parents vénérés, que votre fille vous apporte chaque jour des vivres frais. La distance, la longueur du trajet, ses occupations terrestres et mondaines le lui interdisent. Mais votre fille prend soin dans ses prières quotidiennes de vous recommander à la générosité des dieux. Une inscription gravée sur la paroi de votre hypogée les supplie de vous bien nourrir et une pancarte énumère la liste des victuailles qu'il vous suffit de réclamer à satiété, pains, cuissots de bœuf, volailles rôties, gibier, poissons du Nil, cruches de vin du Delta, pots de bière, sans parler du miel, des gâteaux et des fruits, dattes, figues, grenades... Etes-vous satisfaits? Votre appétit est-il rassasié?

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«Cette lettre s'achève en vous demandant humblement un service. Votre fille s'adresse plus particulièrement à son père bien-aimé, le seul homme excepté son cher époux qu'elle ait jamais admiré et aimé dans l'existence. Certes les affaires de ce bas monde ne vous apparaissent plus que dans un éloignement infini. Néanmoins vous avez été informés des changements survenus dans le Double Royaume. Vous avez appris la restauration du culte d'Amon roi des dieux et l'abaissement du culte solaire d'Aton. Vous avez appris le changement de souverain. Or votre gendre, Ahmès, l'époux de votre fille chérie, était un ardent sectateur d'Aton. Il est donc menacé de disgrâce, comme tous les adeptes du culte solaire tenus de se repentir et de s'humilier ou de fuir et de se cacher. Père vénéré, vous aviez été jadis un intime des actuels favoris de Pharaon, de Ay le grand scribe, de Horemheb le glorieux général, du redoutable Ity chef de la sûreté, du grand prêtre du temple d'Amon: ne pouvez-vous pas intervenir auprès d'eux en faveur de votre gendre? Par le canal des rêves, ne pouvez-vous pas plaider sa cause, leur suggérer des mesures de clémence, les menacer de représailles s'ils n'écoutent pas les messages divins, leur prédire des catastrophes, des fléaux, des défaites s'ils ne tiennent pas compte des avis des âmes promises à l'immortalité? Voilà le service que réclament humblement de vous votre gendre et votre fille. «Ils ajoutent un avertissement. Si par malheur votre gendre devait être persécuté, votre fille en mourrait et votre famille détruite disparaîtrait. Qui dès lors assurerait la perpétuation de votre souvenir? Qui remplirait le devoir de mémoire? Qui veillerait chaque jour à joindre votre nom dans les prières aux dieux? Vous seriez menacés d'une seconde, et cette fois-ci définitive, mort! Votre intérêt bien compris vous commande d'agir sans délai. Votre fille, votre gendre attendent que vous leur rendiez compte de vos démarches dans le prochain rêve. «A son père vénéré, à sa mère chérie, votre fille réitère l'expression de sa piété filiale. Elle embrasse vos genoux, elle se jette à vos pieds. Elle clame son respect et son amour. 15

Puissiez-vous vivre dix millions d'années, tel est le vœu d'Ibeb votre fille et d'Ahmès son époux! » Ibeb plaça en évidence le vase aux flancs rebondis couverts d'hiéroglyphes. Elle veilla même à ce que la lettre entrât dans le champ auquel donnait vue l'œil peint sur le couvercle des sarcophages. Puis elle rejoignit son fils et chacun se restaura, à l'ombre d'un rocher, accroupi dans la pierraille, non sans s'être assuré qu'aucun serpent ou scorpion ne rôdait. La mangouste apprivoisée qui, transportée dans une corbeille, était du voyage, avait été lâchée et patrouillait avec zèle en poussant de petits cns. Avant de donner le signal du retour, Ibeb s'éloigna à l'écart. Dans la solitude de ce paysage minéral, calciné et vide, face au soleil, disque incandescent d'où tombaient des nappes de feu, elle chanta une prière à la gloire du dieu Rê.
« Tu nais et tu rayonnes, ô principe solaire, Ton absence signifie la mort, L'univers fête ton retour, L'esprit, le cœur, le corps se réjouissent, Un et multiple, ô principe solaire, Tu es à l'origine de toute vie, A tous les peuples, tu dispenses tes bienfaits, Tu régis l'harmonie des mondes, Salut, amour et respect à toi! »

Ils revinrent lentement dans la chaleur écrasante. La marche était pénible sur la pierraille du sentier, au milieu de ce paysage minéral de hautes falaises, par cette vallée tarie depuis des temps immémoriaux. Les esclaves avançaient avec peine, porteurs des accessoires indispensables en promenade à une grande dame même ruinée: parasol, cassolette à aromates, nécessaire à toilette, chasse-mouche, éventail de plumes d'autruche, outre d'eau et gobelets, corbeille de fruits. Contre les dangers de la route, chacun s'était muni d'amulettes efficaces à la condition de réciter la formule magique. Mais le petit groupe quitta sans incident le domaine d'Osiris et la 16

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