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Sous le signe des Arvales

De
499 pages
Une antique fibule romaine semble être la pierre d'angle d'un terrible complot dirigé contre l'Eglise catholique. Un couple d'archéologues sera entraîné, bien malgré lui, dans cette sombre histoire où des ecclésiastiques sont assassinés et qui échappe complètement au contrôle des autorités... L'auteur, grande amoureuse de Rome et spécialiste autodidacte de son histoire, nous fait plonger à corps perdu dans sa passion pour cette ville par le biais d'une énigme fouillée et documentée qu'elle mène d'une main de maître.
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SOUS LE SIGNE DES ARVALESSOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 2SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 3
Denise Van Bignoot
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
ODIN éditions
www.odin-editions.comSOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 4
Dans la même collection :
Bad Dog, Elisa Vix
La Baba-Yaga, Élisa Vix
Requiem Blues, Emmanuelle Erny-Newton
Le Fond tu toucheras,Alain Bron
Bâb, Hélène Calvez
Polycarpe, le pigeon noir, Claudine Chollet
Polycarpe, le vieux logis, Claudine
Mille et Deux,Alain Bron
Meurtre avec accusés de réception, Marie-Solène Dewit
La Mort du démon,Anne Holt
Bienheureux ceux qui ont soif,Anne Holt
La Déesse aveugle,Anne Holt
Ne te retourne pas !, Karin Fossum
L’Œil d’Ève, Karin Fossum
Boston-en-Périgor d, MadaniAlioua
Derrière les paupières closes, Hélène Lodie
Quand la nuit tombe, François Debout
ISBN : 978-2-913167-59-9
© ODIN éditions, juin 2007
Graphisme et illustrations : Mette Morskogen, www.perle.no
Distribution : Harmattan
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit,
sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 5
« Qui stultis videri eruditi volunt, stulti
eruditis iudicantur. »
« Ceux qui se vantent de leur savoir
auprès des sots, sont considérés comme
des sots par les sages. »
Proverbe latinSOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 6SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 7
ÀPAP ASOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 8SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 9
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
PROLOGUE
Ante Diem Quartum Kalendas Junias, soit le 29 mai, l’an 11
èmede notre ère, ou la 763 année de la fondation de Rome, sous
le consulat de Marcus Aemilius Lepidus et de Titus Statilius
Taurus.
Le soleil ne s’était pas encore levé et des éclairs aveuglants
zébraient le ciel de plomb au-dessus de Rome, alors que des
coups de tonnerre fracassants déchiraient le firmament.
Drapé
danssagloirediscrèteetdanssafatigue,levieilhommeéprouvait une terreur maladive à l’égard de ces manifestations
violentes de la nature, issues de la colère des dieux. Aussi, pour
s’en préserver, emportait-il toujours, et dans tous ses
déplacements, une peau de veau marin. La moindre menace d’orage le
faisait se terrer, seul, dans une pièce obscure. Pourtant, il avait
toujours fait preuve d’une rare sensibilité religieuse qui s'était
traduite par un cumul assez singulier de sacerdoces. Caïus
Octavianusn’avaitqueseizeanslorsquesononcleetfuturpère
adoptif Iulius le nomma Pontife. Cinq années plus tard, il était
Augure, fonction pour laquelle il avait une prédilection. Il
apparaissait sur monnaies, intailles et camées, notamment la
Gemma Augustea de Vienne, tête voilée et tenant de la main
droite un lituus, bâton augural recourbé sans nœud. Après, il
devint Quindecimvir chargé des cérémonies sacrées, puis
Fécial et, comme tel, déclara la guerre à Cléopâtre. Auguste
avait reçu par décret le droit de nommer tous les prêtres. En
l’an22,devenupremierempereurdeRomedepuiscinqannées,
il était frère Arvale et sodale Titien dont il avait réorganisé les
deuxcollègesàcettemêmeépoque.Puis,encorevers17,ilétait
9SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 10
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
devenu Septemvir épulon et enfin en l’an 12, il devint Grand
Pontife. En quoi avait-il offensé les dieux…?
Une fin d’été, deux années avant qu’il ne devienne empereur,
la foudre s’était déchaînée et était tombée sur sa maison du
Palatin. S’il avait été présent à l'époque, il aurait dès ce
moment conçu la terreur qu'elle lui inspira plus tard.Absent de
Rome,ilavaitinterprétécetépisodecommeunsignedesdieux,
augurant son avenir. Il avait aussitôt fait consacrer un temple,
dans le marbre le plus précieux, à Apollon, sur l’emplacement
que la foudre avait sacralisé, que ce dieu, d’après la réponse
des haruspices, aurait réclamé. Le temple était au centre d’une
place, entouré d'un portique aux cinquante statues des
Danaïdes.Ilaffectaitalorsuneattiranceparticulièrepourcette
divinité qui reçut ainsi un hommage digne de Jupiter lui-même.
Quelques années plus tard, il avait consacré un temple à
Jupiter Tonnant, parce que la foudre l’avait épargné, durant
une marche de nuit, lors de sa campagne contre les Cantabres
enEspagne.Aucoursd’unetempêteidentiqueàcellequifaisait
rage aujourd’hui, la foudre avait effleuré sa litière et tué sur le
coup l’esclave qui la précédait avec un flambeau. Il ne devait
plus jamais se délivrer de cette peur. L’initiation aux mystères
du pythagorisme que ses maîtres lui avaient dispensée dans sa
jeunesse,nel’avaitpasaidéàvaincresoneffroi.Il restaitainsi,
recroquevillé derrière sa table de travail, dans la petite pièce
qui lui servait de bureau et dont les murs peints en rouge
affichaient des masques grimaçants de théâtre, à revivre cette nuit
fatidique.
Sespenséesfurentinterrompuesbrusquementetilsursautaen
voyant apparaître dans l’embrasure de la porte, à côté d’un
candélabre de bronze ouvragé, un centurion en grand apparat.
De toute évidence, à l’occasion des Arvalia, l’officier avait dû
passer une bonne partie de la nuit à s’occuper de brosser le
cimier,coiffeenplumesd’autruchedesoncasque,etdebriquer
son pectoral. Il avait aussi huilé les lanières en cuir de sa
cein10SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 11
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
ture,cloutéesdesoleilsdorés,quibrillaientdemillefeuxsurle
rouge flamboyant de sa tunique. Il était tout simplement
étincelant, et faisait honneur à son rang. Il plia le bras droit et tapa,
poing fermé, sur sa cuirasse rutilante, à l’endroit du cœur, en
guise de salut à l'empereur.
– César, ta litière t’attend !
– Je viens dans peu de temps, Sextius. Les autres couches
sont-elles prêtes pour l’impératrice et la Cour ?
– Oui, César !
– Bien. Tu peux te retirer.
Le centurion salua et prit congé aussi silencieux qu’il était
apparu. Dehors, l’orage avait redoublé d’intensité et on
entendaitlecrépitementdelapluiesurlesterrassesdelasomptueuse
demeure.
Auguste se leva avec un grand soupir et s’appuya des deux
mains sur sa table, où des missives, sous forme de rouleaux,
provenant de tous les coins de l’empire, étaient entassées dans
l’attented’êtretraitées,avantd’êtrerangéesdansdescylindres
decuir,etremiséesdanslemeubleenboisprécieuxdecèdrequi
occupait un mur entier, et dont les alvéoles débordaient déjà de
rouleaux identiques. Dehors, l’orage ne faiblissait pas.
Pourquoi, justement aujourd’hui, devait-il remplir sa tâche de
Grand Pontife et assister aux sacrifices avec les arvales ? Il
avait soixante-treize ans, il était fatigué par quarante-trois
années de gouvernement et las de ses charges d'empereur,
comme de celles de Pontifex. Son œuvre très grande de
reconstruction et de réorganisation, travaux intéressant toutes les
branches du vaste empire, avaient abouti à la nouvelle Pax
Romana. Et s’il pouvait se féliciter à bon droit d'avoir laissé de
marbre une ville qu’il avait trouvée de pierre, il lui revinrent à
l'esprit certains vers que Virgile avait écrits pour lui dans
l’Enéide :
« D’autres peut-être sauront mieux animer le bronze et tirer
dumarbredesfiguresvivantes:ilsserontmeilleursavocats,ils
11SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 12
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
décriront mieux les mouvements du ciel et le lever des astres.
VousRomains,n’oubliezpasquevotremissionestdegouverner
le monde ! »
Il réprima un frisson. Les mondanités qui succédaient
invariablement à ces grandes fêtes publiques, spectacles de
gladiateurs, épreuves sportives, danses et banquets, se poursuivant
durant parfois une semaine entière, l’épuisaient. Il souffrait en
outre d’angoisses grandissantes, dans la mesure où il aspirait
tant à la tranquillité, mais, n’ayant pas de fils, il n’avait
toujours pas désigné de successeur. Qui mettre en avant alors
comme héritier…? Livia Drusilla, son épouse tant aimée, était
bien en train de manœuvrer en coulisse afin de porter au
pouvoir Tiberius Claudius Nero, le fils qu’elle avait eu d'un
premier mariage, mais Tibère, bien qu’il fût un chef de
guerre
autrementplusperformantqu’Auguste,n’étaitpasparticulièrement le parti qu’il aurait choisi à la place de son gendre et ami
de toujours, le regretté Marcus Agrippa, empoisonné
probablement par les soins de Livia elle-même. Tibère pourrait encore
moins se substituer à ses deux petits-fils Gaius et Lucius, mort
jeunes tous les deux, pourtant issus du mariage de sa fille Julie
avec Agrippa. Livia, jouant l’épouse soumise et effacée en
public, agissait cependant dans l’ombre et entretenait une
arméed'espionsagissantpoursoncomptejusqu’auxconfinsde
l’empire. Souriante et d’apparence sereine, elle était pourtant
comparable à une araignée, attirant dans sa toile ses futures
victimes,qu'elleendormaitparunflotdepromessesetdebelles
paroles, afin de mieux pouvoir les croquer par la suite.
Et comme si toutes ces tracasseries ne suffisaient
pas
encore,Augusteétaitaussitourmentéphysiquement.Ilnesupportait ni le froid, ni la chaleur. Extrêmement frileux, il
s’enveloppait de bandes et de plusieurs tuniques superposées en
hiver.Enété,en
revanche,ildormaitenpleinair,souslepéri-
style,éventéparunesclave.Descoliqueschroniques,desballonnements d’estomac et des rhumes de cerveau, lui
empoi12SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 13
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
sonnaient la vie et ses nuits étaient rarement paisibles car
elles étaient agitées par des cauchemars où il parlait à voix
haute de sang et de mort. Suétone pourrait toujours écrire :
« Auguste était très beau et avait l’aspect tranquille, même
lorsqu’il devint vieux. Il affichait toujours une expression
sereine,tantlorsqu’ilparlaitquedurantson repos.Ilavaitles
yeux clairs et alertes… », il n’en était rien. Qui plus est,
depuis quelques mois, il était devenu aveugle de l’œil gauche,
ilneluirestaitpresqueplusdedents,sesbellesbouclesdorées
de jadis tiraient maintenant sur le blanc jaunâtre, et sa peau
parcheminée était blafarde.
Résolu,ilquittasoncabinetdetravailet,précédédesagarde
personnelle,longeadiverscouloirsdontlesmursetlesplafonds
étaient peints de scènes bucoliques, de chasse ou de natures
mortes. Il traversa plusieurs pièces somptueusement ornées de
fresques à petits amours, aux animaux marins ou à caractère
mythique, comme celle de Ios gardée par Argos, après que
Jupiter l’eut transformée en génisse pour échapper à la
jalousiedeJunon.Unviolentéclairs’abattitetilluminaitàgiornole
jardinfantastiqueentrompel’œiloù,parunmélangecalculéde
perspectives, le peintre avait représenté des griffons, des
oiseaux, des fleurs, des arbres fruitiers et des colonnes derrière
lesquelles semblaient suspendues des guirlandes. On pouvait
presque percevoir l’arôme d’une après-midi suave de
printemps, parfumée par les orangers et les citronniers en fleurs. Il
fallait se retenir de tendre la main pour cueillir une fleur ou un
fruit, tant les artistes les avaient soigneusement reproduits. Par
le dédale des escaliers, l’empereur passait de terrasse en
terrasse, glissant de cabinet en antichambre dont les gardes
écartaient de lourdes tentures devant lui, pour aboutir enfin dans
l’immense vestibule dont les murs étaient peints d'un rouge
grenat aux figures géométriques, surmontés de festons
végétaux. La fin de nuit embaumait le térébinthe, provenant de la
pinède en contrebas et lorsqu’il traversa le péristyle, entourant
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
l’atrium, au milieu duquel bruissait une fontaine, des effluves
tendres de romarin, de laurier, de jasmin et de roses
l’enveloppèrent. Arrivé à la sortie de sa demeure, un centurion
aboya un ordre et une jeune recrue sonna le buccin, tandis
qu'un groupe de soldats au garde-à-vous formait une haie
conduisant à sa litière. Juste derrière celle-ci, il aperçut Livia
qui, de son bras, richement orné de bracelets d’or, lui fit un
petit signe de la main par les rideaux légèrement écartés.
Malgré ses soixante sept ans, elle était restée très belle avec
son corps ferme et élancé. Aidé par un esclave à la tunique
irréprochable, Auguste monta péniblement dans sa couche,
s’installa tant bien que mal sur les coussins brodés de fils de
soie, ferma le rideau et, malgré les températures douces,
s'emmitoufladanslescouvertures,placéeslàsoigneusement à
son intention. De nouveaux ordres claquèrent et le long
cortège se mit en marche.
Aujourd’hui, c’était le premier des trois jours de la fête des
Arvalia. La fête durait trois jours, mais le premier et le
deuxième, non consécutifs, se déroulaient au milieu d'une
complication incroyable de cérémonies archaïques. Des
sacrifices
auraientlieudevantlesanctuairedeDeaDia,unedéesselumineuse, protectrice des champs. Le culte était confié au Collège
des douze frères Arvales, généralement des patriciens nommés
à vie, et dont il était le Pontifex Maximus. Ils prieraient la
divinité pour que les champs cultivés produisent de la nourriture
pour tous. S’il se désistait aujourd'hui, le peuple ne le lui
pardonnerait pas ! Pourtant, eu égard à son âge avancé, le Sénat
avait décidé que la cérémonie se déroulerait dans le
Circus
Maximus,devantl’auteldeConsus.Desritesagraires,particuliers, mais toujours les mêmes, étaient accomplis, soit à Rome
même, soit au lucus de la Dea Dia, le bois sacré de la déesse,
bois de lauriers et de chênes, à sept kilomètres du Forum, en
direction d’Ostie.
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Le cortège impérial aboutit au pied du mont Palatin, où un
groupe de sénateurs en toge blanche, bordée d’une bande
pourpre, se joignit à l’escorte. Ceux qui avaient exercé une
magistrature curule, portaient des calcei patricii, bottines
rouges, ornées d’un croissant. Certains traînèrent quelque peu
despieds,contrariésetrésignésàlafois.Contrariésd’avoirdû
quitterleurcoucheconfortableetchaudeàdesheuresaussipeu
propices à leur rang, résignés de ne pouvoir se débiner à leurs
obligations envers l’empereur au nom du Sénat et le peuple de
Rome. Le jour commençait tout juste à poindre au-delà de la
colline du Quirinal. Ce ne fut qu’un trait sur les monts, une
ligne étroite et incandescente, qui transformait très vite
l'horizon en une vaste lagune de lumière.
– Longue vie à notre Princeps…!
– Gloire à Auguste…!
– Que Jupiter te protège…!
En dépit du mauvais temps, le peuple s’était levé aux aurores
etdetoutesparts,desacclamationsjaillissaientdelafoule.Des
pétalesdefleursmulticoloresétaientjetésparpoignéesentières
et virevoltaient dans l’air, avant d'être emportées par les
tourbillons de vent qui caressaient les gros pavés de pierre
volcanique. Comme il l’avait prévu, le peuple de Rome était bien au
rendez-vous. Les vigiles n’arrivaient pas toujours à contenir la
foule et, plus d’une fois, la garde impériale dut intervenir pour
repousser quelques audacieux, ayant réussi à tromper
l’attention des gardes et s’étant frayé un chemin jusqu’à la litière
impériale,danslebutdesoumettrequelquequémandeinsipide.
– Arrière, femme !
Un centurion voulait écarter rudement la grand-mère bossue,
enveloppée dans un châle sombre, et avançant, main tendue,
versl’empereur.Lavieillesemitaussitôtàcroasseretréussit à
se faire entendre par-dessus le tumulte déchaîné de la foule.
Auguste, ayant observé la scène par une fente du rideau de sa
couche,ordonnad’arrêterlecortègeetdelaisserlapetitemère
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
s’approcher. Il avait reconnu ce petit bout de femme. C’était la
vieille Locusta, qu’il avait déjà consultée maintes fois en secret
ces dernières années, et qui, en outre de lui prédire l’avenir, lui
procurait diverses potions pour sa santé. Il entendit à peine les
mots que la vieille prononça
:
–Prendsgardeàl’hommequicachesonvisagesousuncapuchon !
Locusta ne parlait jamais en énigmes et ses messages ne
laissaient place à aucune équivoque. En outre, elle ne se trompait
jamais. Il la remercia, fourragea entre les plis de sa toge et en
sortit une pièce d’or qu’il glissa dans la main aux doigts de
serredeLocusta.Ellegrimaçaunsouriredesaboucheédentée
et rebroussa chemin. Quelques instants plus tard, elle avait
disparu dans la marée humaine bordant, des deux côtés, la via
Sacra.Lecenturionaboyaunnouvelordre,lecortègerepritson
chemin, et la suite du trajet se déroula sans incidents jusqu’au
Circus Maximus.
Dans le Grand Cirque, tous étaient silencieux pendant que le
maîtrearvalerépandaitlamolasalsasurlatêteduporcelet,du
veau et de l’agneau qui avaient été promenés autour du Champ
de Mars, la tête ornée de guirlandes, et qui allaient être
sacrifiés à la fin des prières. Cette mixture sacrée, élaborée par les
trois vestales les plus anciennes, était composée de grains de
céréales torréfiés et broyés, mêlés de sel, pour être répandue
sur la tête des animaux de sacrifice. Les animaux, arrachés au
sein de leur mère et sentant probablement le sort funeste qui
leurétaitréservésemanifestaienttristementpardespetitscris,
tandis que l’arvale invoquait les dieux en psalmodiant :
– Viens, Ô Dia, ceins les temples de tes épis dorés, et toi, Ô
Bacchus, que tes cornes d’abondance débordent de grappes
tendres …
Auguste se tenant debout, tant bien que mal, derrière le
prêtre, anticipait déjà en pensées la cérémonie : après le
sacri16SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 17
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
fice, quatre jeunes garçons, qui assistaient les frères dans les
sacrifices, apporteraient au Magister des fruits, du vin et de
l’encensqu’ilmanipuleraitet remettraitdanslesrécipients.On
examinerait ensuite les entrailles des animaux immolés, pour
savoir si la déesse avait apprécié le sacrifice. Si ce n’était pas
le cas, il faudrait tout recommencer ! Cette idée effraya le vieil
empereur et le fit frissonner. Les prêtres béniraient ensuite un
pain entouré de laurier et d'épis de la récolte ancienne et de la
nouvelle,puisonprocèderaitàlalecturedel'antiqueprièredes
arvales, pendant que les vingt-quatre saliens les
accompagneraient d'une danse à trois pas, au rythme très cadencé.
Toutefois, alors que l’arvale levait son couteau pour immoler
l’agneau sur l’autel, un gigantesque éclair suivi d’un coup de
tonnerre fracassant déchira le firmament. Ce fut le moment
qu’un homme, sorti de nulle part, avait choisi pour fondre sur
l’arvale.
– Tu n’es qu’un lâche et un être vil ! Tes mains sont tâchées
du sang de deux innocents. Tu n’es plus digne de représenter le
peuple de Rome pour les sacrifices !
Un poignard brillant s’abattit et le Magister s’écroula, blessé
mortellement, sa poitrine bourgeonnant d’une tache rouge qui
s’agrandit rapidement. Le meurtrier arracha un objet de la
tuniquedumaîtrearvaleet,profitantdumouvementdepanique,
s’échappa en bondissant dans les gradins, comme s’il
avait
Vulcainenpersonnesurlestalons,déjouantainsitouteslestentatives des vigiles pour le capturer. Personne n’avait pu
l’identifier, car il était enveloppé dans un large manteau dont il avait
relevélacapuche.Personnenonplusn’avaitcomprisàquoices
accusations faisaient allusion. Le Magister, seul à connaître la
vérité, emporta le secret dans sa tombe.
Auguste était pétrifié et livide, car les paroles de Locusta lui
revinrent en mémoire
:
«Prendsgardeàl’hommequicachesonvisagesousuncapuchon ! »
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Cette année-là, les Ambarvalia avaient été souillées par le
sang sacré du maître des arvales et furent annulées. Quelques
mois plus tard, disette et épidémies s’abattirent sur Rome,
causant des milliers de morts parmi ses habitants.
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
PEUR BLEUE
2000 ans plus tard.
Je suis, ce que la vox populi appelle, avec un certain dédain,
«unevieillefille»presquequadragénaire,ayantconsacrésavie
et le plus clair de son temps à son métier, sa passion :
l’archéologie. Ce n’était pas exactement la vie de femme que je m’étais
imaginée, mais parfois le destin se souciait peu des rêves de
petites filles. Comme la plupart du temps, le métier
d’archéologuenenourritpassonhomme–ou,dansmoncas,safemme –
j’avais accepté parallèlement le poste de bibliothécaire en chef
à l’Université de Gand. Cet emploi m’offre le double avantage
de payer régulièrement le loyer de mon vieux trois pièces
cuisine,toutenmepermettantdemeneràbontermemonprojet
de livre sur la Rome antique. Quelle aubaine de pouvoir
effectueràsaguisedesrecherchesparmilesdeuxmillionsetplusde
volumes qui constituent notre bibliothèque, dont une partie des
œuvres aussi rares qu’anciennes, traite de mon sujet.
Mon bureau se situe à l'un des angles supérieurs de la
construction en croix grecque, dans la partie appelée
le
Belvédère,auvingtièmeétagedecettetourpompeusementqualifiée de « quatrième tour de Gand ». Comment ose-t-on ?
Postée sur le point culminant de la ville, cette horreur d’Art
Nouveauenglobelabibliothèquedel’universitéelle-mêmeainsi
que l’Institut Supérieur d’Histoire de l’Art et d’Archéologie.
Conçue par un vieux fou en 1940, avec ses vingt-six étages et
ses soixante-quatre mètres de béton armé couleur caramel au
beurre salé, la tour apparaît comme un sacrilège dans le digne
cadre médiéval de Gand et constitue une véritable insulte à ses
19SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 20
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
trois demi-sœurs : l’église Saint-Nicolas, le Beffroi et la
cathédrale Saint-Bavon, abritant le célèbre polyptique des frères Van
Eyck, L’Adoration de l’Agneau Mystique, dans lequel triomphe
le génie de la peinture flamande. Les trois tours offrent à elles
seules une vision unique au monde, remplissant de fierté et de
joie chaque cœur de Gantois qui se respecte.
Mais,nenousplaignonspastrop…enpublic,carcevieuxfou
d’Henry Van De Velde, architecte de renommée internationale,
peintre et décorateur Flamand, fut un jour, de surcroît,
profes-
seuràcettemêmeuniversitéoùj’occupaisunpostequimepermettait à présent de poursuivre mes recherches et de vivre pas
trop mal, fût-ce modestement. Mon bureau était assez spacieux
et bien éclairé avec deux côtés vitrés, l’un derrière moi, l’autre
surmagaucheetentrelesdeux,dansl’angle,unsplendideareca
en pot. Une antique bibliothèque murale en acajou sombre,
archi-combleetàportevitrée,couraitlelongdumurdroit.Dans
la cloison, face à mon bureau, à côté d’un miroir en forme de
soleil, s’ouvrait la porte donnant sur un couloir interne du
bâtiment. Le mur était décoré en grande partie par un poster géant
de la Rome antique reconstituée dans toute sa plendeur, caché
partiellement par un porte-manteau posé dans l’angle entre le
mur et la fenêtre.
La journée qui s’achevait avait passé en un clin d’œil et tout
enmedemandantquelleheureilpouvaitbienêtre,jeposaimes
lunettes de lecture sur le bureau, me laissai aller en arrière
contre le dossier de mon fauteuil qui émit un grincement, et me
massailecou,lesyeuxfermés.Manuqueetmesépaulesétaient
endolories et se plaignaient d'avoir été malmenées par des
heuresdepositioncourbée.J’avaisànouveauététropabsorbée
par mes travaux de recherche pour me rendre compte à quel
supplice j’exposais mes membres crispés. La nature reprenait
donc ses droits, et mon corps protestait vivement après d’aussi
mauvaistraitements.JemisdecôtélevolumesurlesÉtrusques
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
qui m’avait fasciné durant une bonne partie de l’après midi et
c’estàcemoment-làquemonregardtombasurlamontagnede
courrier et de notes de service que mes collaborateurs avaient
posés sur mon bureau avant de prendre congé, dans le désordre
etleremue-ménagehabituel,pressésderentrerchezeuxavecle
désir bien légitime de rejoindre leur famille au plus vite ! Il y
avait d’ailleurs un moment que bureaux, salles et couloirs
étaient désertés et que le calme tant apprécié était revenu. Ce
n’estqu’àpartirdecemoment-làquejepeuxtravaillervraiment
sans être dérangée par le téléphone ou toutes autres incursions
intempestives.Chezmoi,personnenem’attendaitplusdepuisla
mort de papa en février. Par conséquent, il m’arrivait
fréquemmentdem’attarderoutremesuredanscetempledel’Histoireet
de la Science, au milieu d'un capharnaüm de livres, le nez
plongé dans de vieux volumes poussiéreux. Je n’avais encore
une fois pas vu passer le temps. La vieille pendule au coin de
mon bureau m’apprit qu’il était presque dix-neuf heures.Ainsi
le temps s’était à nouveau joué de moi… Sans grand entrain, je
pris la pile de courrier et commençai à le parcourir. Rien d’une
importance capitale : plusieurs bons de commande pour
diverses fournitures de bureau, quelques réponses aux
demandes d’emploi, une demande d’accord pour un congé
exceptionnel, un arrêt de travail pour maladie d’une femme de
service, le planning des stagiaires pour le mois en cours, une
note pour information sur le remplacement imminent du
distributeur de café et un projet d’aménagement d’une salle
multimédia avec vue sur l’étang artificiel dans le jardin intérieur du
rez-de-chaussée.
Je repoussai ma chaise et me levai de derrière ma table de
travailenréprimantuncridedouleur:mesvertèbreslombaires,
ellesaussi,semblaientavoirattenducemomentbienprécispour
me rappeler durement à l’ordre. Je me postai devant la fenêtre
en faisant quelques mouvements d’étirement, pour essayer de
chasser la fatigue de mes membres ankylosés et laissai errer
21SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 22
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
monregardau-delàdestoits,baignésparlalumièredoucedece
beau mois de mai. Si je détestais la tour elle-même, il fallait lui
reconnaître un atout majeur, celui d’offrir une vue imprenable
sur la ville. À l’est, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau, le
décor grandiose et impressionnant des trois tours historiques,
devenus l’emblème de la ville de Gand, puis la place
SaintPierre et le réfectoire de l’université où je déjeunais tous les
jours. Devant moi, au loin, le complexe de la Faculté de
médecine avec l’hôpital Académique Universitaire. Àdroite, en
direction de l’ouest, mon regard s’arrêta sur le parc municipal
de la citadelle et son ancien palais des Fêtes. Qu’elle est belle,
ma ville ! pensai-je. D’un passé glorieux, elle avait su faire son
avenir.
Le centre-ville historique, appelé « La Cuve », était une île
d’un romantisme charmant bordé de deux rivières, la Lys et
l’Escaut. Au fond de cette cuve, plusieurs monuments
témoignaient d’un passé houleux. Le vrai Gantois est un rebelle de
nature,tousleshistoriensvousleconfirmeront.Caravantd’être
Belge, avant même d’être Flamand, il est avant tout Gantois !
Habitué, par une histoire mouvementée, à ne jamais courber
l’échine,ilaimes’opposer.Levéritable«GantoisdeGand»,de
vieille souche, race en voie de disparition, à laquelle le World
Wildlife Fund, service de protection des espèces menacées,
devrait s’intéresser d’ici peu, possède un véritable sens inné du
satirique et jongle avec une ironie qui lui a permis de se sortir
indemnes de tribulations historiques qui auraient anéanti tout
autre,etcedepuisl’Empireromain.Labonhomievenimeusede
sesrépliquesauvocabulairetypique,sacritiqueimpitoyablesur
des personnages haut placés, font partie de son apanage et il ne
s’est jamais privé d’en faire la démonstration au cours des
siècles. Voilà donc, en quelques traits de pinceau, le profil du
vrai Gantois.
Je décidai d’abandonner mes livres jusqu’au lendemain, et de
m’offrir le luxe de rester moins longtemps au travail que
d’ha22SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 23
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
bitudepourm’accorderunepetitepromenadedansleparcavant
de rentrer chez moi ! Le courrier attendrait bien demain. Un
petit crochet par le parc semi-désert ne pouvait que me faire du
bienetdissiperaitsansaucundoutelesrestesdustressaccumulé
durant la journée.
Retournant vers mon bureau, je mis un semblant d'ordre dans
mes papiers, entassai les livres sur un coin de ma table de
travail, et rangeai dans mon cartable râpé, les fruits de mes
recherches du jour, griffonnés sur une multitude de feuilles
détachées. Pas question cependant de troquer celui-ci contre un
flambant neuf ! Ce cartable était mon fidèle compagnon depuis
l’époque où j’étais moi-même étudiante en archéologie et était
devenu presque une mascotte. J’extirpai mon sac à main d'un
des tiroirs de bureau, enfilai mon manteau demi-saison sur
lequel j’avais accroché, en guise de bijou-fermoir, une antique
fibule romaine. Un dernier regard examinateur dans le miroir
me confirma que, pour être restée « vieille fille » je n’étais pas
tropmalconservéeàpresquetrentehuitans.Detaillemoyenne,
yeux clairs et cheveux blonds coupés courts, je possédais, en
outre, quelques rondeurs qui me valaient parfois des regards
intéressés de la part de la gent masculine. Mes rares aventures
sentimentales avaient cependant toujours tourné court, dans la
mesure où les candidats me reprochaient régulièrement de ne
parlerquede«viellespierres».Jenecomprenaispaspourquoi
mes soupirants montraient si peu d’intérêt à ce qui comptait le
pluspourmoi.J’aimalgrétoutvoulumontrermabonnevolonté
enneplusparlantdemontravail.Trèsvitejemesuisaperçuque
je n’avais plus rien à leur dire. S’en suivit inévitablement une
rupture.
Je fermai soigneusement la porte à clef. L’ascenseur me
déposa en quelques secondes dans le hall d'entrée où le
concierge dans sa loge, monsieur De Coninck, leva les yeux de
son journal pour me lancer son habituel « Bonne soirée,
mademoiselle, à demain ! » en actionnant, depuis son cagibi, le
23SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 24
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
bouton d'ouverture de la porte. L’air frais vivifiant me fit
du
bienetjedescendislarueenpenteaboutissantsurleboulevard
duParcquiformaitcommeunefrontièreentredeuxmondesdifférents. D’un côté s’affairait la ruche bourdonnante de la ville,
avec ses bus bondés, sa poussière virevoltante derrière les
camions, ses Klaxons assourdissants des voitures et sa vie de
plus en plus frénétique. De l’autre côté s’étirait un mur de
verdure avec sa symphonie de feuillages où la beauté de la
nature s’épanouissait pleinement en ce joli mois de mai, créant
une oasis de calme avec comme seul fond sonore le chant des
oiseaux et des fontaines. Je me hâtai de traverser cette artère
presque suicidaire pour les piétons, car c’était le tribut à payer
pour atteindre mon but.
Àcette heure indécise, entre chien et loup, quelle joie de
flâner entre les collines, de parcourir vallons et allées bordant
des parterres de fleurs bien alignés et entretenus
impeccablement. Le soleil, fragmenté par les branchages, dessinait des
figures toujours changeantes sur le sol de terre battue. Le
printemps était décidément ma saison préférée, avec sa lumière
douce, ses températures agréables et l’air embaumant les fleurs
fraîchement écloses. Je m’assis sur un banc au bord de l’étang.
Majestueux et sereins comme des galères blanches, un couple
de cygnes évoluait sur les eaux silencieuses. De temps à autre,
ils plongeaient la tête dans le plan d’eau limpide, puis la
relevaient fièrement, laissant glisser les perles d’eau scintillantes le
long de leur cou d'un blanc immaculé. Les arbres sur la rive,
dont les cimes resplendissaient sous les derniers rayons de
soleil, tendaient de loin leurs branches noueuses par-dessus
l’étang. Ils formaient une coupole dorée de feuillage au-dessus
desoiseauxgéantsetprojetaientuneombrededentellenoiresur
les eaux calmes. Sous cet aspect, l’étang ressemblait à une
entrée fantomatique sur un monde féerique. Mon regard se
perditsurlesbranchesdusaulepleureureffleurantlasurfacede
l’eau et je me mis à rêvasser. Quel calme ! Quelle délicieuse
24SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 25
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
solitude!Monespriterraitainsidoucementquand,toutàcoup,
mon attention fut attirée par une ombre furtive qui semblait se
cacher derrière un tronc d’arbre penché, à une quinzaine de
mètres d’où j’étais assise. La nuit commençait à tomber et je
croyais d’abord m’être trompée, car plus rien ne bougeait. Il
devenait d’ailleurs de plus en plus difficile de distinguer les
chosesavecnettetédanslapénombre.Puis,àpeineperceptible,
unpetitcraquementcommesiquelqu’uncassaitunebrancheen
marchant dessus. Les allées étaient entretenues soigneusement
et il n’y avait pas de branches sur les sentiers. Le bruit ne
provenait donc pas d'une allée, mais d’en dehors des sentiers en
terrebattue.Yavait-ilencoredesenfantsjouantàcache-cache ?
Cela me semblait peu probable, dans la mesure où, à cette
heure-ci, même les rares joggeurs nocturnes avaient déserté les
belles allées spacieuses bordées de marronniers. Mon esprit,
aiguisé par la curiosité, se focalisait sur l’endroit où j’avais
aperçu et entendu… qui ou quoi au juste ? Était-ce l’effet de la
contrariété d’être dérangée dans ma solitude, était-ce de
l’inquiétude ou était-ce parce que la nuit commençait à se faire
sentiravecsonfroidetsonhumidité,jen’auraissuledire,mais
je sentis inopinément un frisson me parcourir le dos. Un
nouveau craquement, plus près, cette fois-ci. Je regardai autour
de moi, mais ne vis que les buissons sombres qui, soudain,
m’apparurent menaçants, dans la mesure où ils pouvaient
dissimulern’importequi,n’importequoi.Lanuit,tousleschatssont
gris ! Il n’y avait rien à détecter et pourtant, je sentais une
présence. Je me levai et me dirigeai vers la sortie du parc, d’abord
lentement, puis en accélérant les pas de plus en plus pour finir
enfuiteenavant,àl’affûtdetoutetderienenparticulier.Notre
sociétémodernecomporteunbonquotademaladesmentauxet
d’obsédés divers, friands de s’attaquer aux personnes seules
pour les raisons les plus variées. Les faits divers dans les
journaux en regorgeaient. S’agissait-il d’un pareil individu, tapi
dansl’obscurité?Jemerendiscomptequejen’auraisjamaisdû
25SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 26
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
m’attarder aussi longtemps et mieux valait de ce fait quitter les
lieuxauplusvite.Mespasadoptèrentunecadencetoujoursplus
croissante, jusqu’au pas de course.
En m’approchant de la lisière du parc, je vis que les lumières
delavilleétaientdéjàallumées.Lorsquejeregardaispar-dessus
mon épaule, le contraste des lampadaires éblouissants contre
l’obscurité du parc m’empêchait de distinguer autre chose que
le trou noir béant, formé par les crinières des arbres bordant les
allées.Etmêmesijenesentaisplusderrièremoicetteprésence
quim’avaitinquiétéequelquesinstantsauparavant,j’auraisjuré
avoir entendu un ricanement triomphant et rauque, provenant
des ténèbres. Je décidai donc de suivre les grandes artères bien
éclairées pour rentrer chez moi.
26SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 27
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
LE MESSAGE ÉNIGMATIQUE
Monappartementsesituaitaucentre-ville,autroisièmeétage
sans ascenseur, directement sous le toit d’une vieille maison de
la Volderstraat, la rue des Foulons. Si parfois j’avais des
difficultés en hiver pour le chauffer convenablement, j’adorais la
vue depuis ma fenêtre qui donne sur l’aula néoclassique de
l’université, se dressant juste en face, avec son interprétation
décorativedeformesclassiques,inspiréesparl’architecturedes
temples romains. Une volée de marches menait à une façade
monumentale au portique avec fronton triangulaire, un pronaos
et un péristyle selon le modèle des thermes antiques. À
l’intérieur, le hall en marbre noir et la rotonde surplombée d’une
coupole avec voûte à caissons, reposant sur dix-huit colonnes
corinthiennes, était d’une beauté saisissante et laissaient
entrevoir ce que fut un jour la splendeur de Rome. Quel contraste
avec la tour abominable où je travaillais ! Il arrivait
fréquemmentquelesprofesseurs,exerçantdansl’amphithéâtreaménagé
dans ce sanctuaire de l’éducation, me demandent de
documenterleurscoursauxétudiantsdedernièreannée,parmestravaux
actuels ou les conclusions de fouilles archéologiques passées.
Les étudiants m’avaient donné le sobriquet explicite de « Mrs
Jones»,faisantnaturellementallusionàIndianaJones,àlasuite
d’aventures tantôt cocasses, tantôt périlleuses que j’avais
vécues. Ces équipées dataient de bien avant ma nomination à
l’université, mais, comme il s’agissait de ma vie privée, tout le
monde était évidemment au courant... ! C’étaient précisément
ces péripéties qui m’avaient valu ce surnom pittoresque. Mes
27SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 28
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
interventions à l’amphithéâtre jouissaient en général d'un
certain succès et se terminaient presque toujours, à quelques
exceptions près, en joyeux cortège étudiants-professeurs pour
aller boire, en toute convivialité, un demi bien mousseux sur
le
quaiauxHerbes,dansl’undescaféstantchérisparlesétudiants
nonloindelà,enpleincœurmédiévaldelacité,sousl’aileprotectriceduchâteaudesComtes.Unesimplepromenadeaufilde
ses ruelles y prenait vite des allures de voyage à travers le
temps, lorsqu’on s’extasiait devant les maisons à pignons qui
bordaient les quais.
Certains étudiants me chauffaient sans cesse les oreilles pour
organiser, sous ma direction et dans le cadre des épreuves
finales de leur doctorat, une fouille sur un site archéologique
dans les environs de Stabies, près de Pompéi. Personnellement,
je trouvais l’idée intéressante, car ces jeunes gens étaient tous
très motivés et ensemble, j’en étais certaine, nous aurions pu
accomplir du beau travail. Seulement, le projet ne pouvait
être
envisageablequ’aprèsaccordenhaut-lieu,aprèsautorisationdu
ministèredesBiensCulturelsd’Italieetsurtout,détaild’importance, après le déblocage des fonds nécessaires par notre
université pour le transport et l’hébergement sur place ainsi que
pour l’achat ou la location du matériel indispensable ; et après
il faudrait encore franchir bien d'autres obstacles secondaires.
En outre, dans une entreprise de pareille envergure, la faculté
d’Histoire et d’Archéologie n’était pas la seule impliquée, il
fallait aussi persuader la faculté de la Botanique et de
Palynologie, celle de l’Architecture, sans oublier celle de
l’Anthropologie, de prendre part au projet. Puis, plus délicat, il
fallait faire un choix parmi les élèves les plus méritants, ce qui
risquait de donner matière à quelques frictions internes. Le
projet était certes passionnant mais irréalisable en une
seule
année,carbienquelesmécènesprivésquenousavionscontactés fussent prêts à nous subventionner, il restait à affronter les
méandres administratifs des différentes instances. L'alternative
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
était d'entreprendre cette campagne de fouilles après les
diplômes universitaires, ne fût-ce que pour pouvoir faire fi des
autorisations de l'université et des supérieurs directs, mais il
faudrait alors trouver encore plus de sponsors prêts à financer
notreprojetetceseraitlàlecœurduproblème.Bref,lespierres
d'achoppement ne manquaient point et au cours de nos sorties
en commun, invariablement, le sujet finissait par être abordé.
En rentrant chez moi, ce soir-là, j’avais presque oublié
l’épisode du parc. Ce n’est qu’en me déshabillant que je me rendis
compte d’un autre désastre : ma fibule ! Où était ma fibule ? Je
l’avaisperdue!J’étaisatterréenonseulementparlaperted'une
pièce antique plutôt rare et originale comme bijou, mais plus
encoreparcequec’étaitpapaquimel’avaitofferte.Oùavais-je
pu la perdre ? À la bibliothèque ? Dans la rue ?Au parc ? Il ne
manquaitplusqueça!Jemesouvenaistrèsbiendel’avoirmise
en quittant le bureau. Je me remémorai le moment où mon père
m’enavaitfaitcadeau,lejourdemestrente-huitans.Ledernier
anniversaire que nous avions fêté ensemble. En dépit de son
impotence et son grand âge, il avait préparé un petit repas pour
nous deux, mis le couvert pour le dîner et déposé le petit écrin
dansmonassiette,cachéparmaserviette.Jeregardailefauteuil
de papa, devant la fenêtre, là où il aimait se reposer, les jambes
sous la couverture à carreaux que je n’avais pu me résoudre à
enlever après sa disparition. Je m’y assis, atterrée, la gorge
serrée, la couverture serrée dans mes bras et ressentis des
picotements aux yeux. Soudain, la maison, sans mon père, me
semblaitbiensinistreetjem’ysentaisterriblementseule.Pasmême
un chat de gouttière pour me tenir compagnie.
– Oh, Pa, pourquoi m’as-tu quittée ?!
Existait-il une chance pour que je retrouve cette fibule si
précieuse ? C’était en effet une pièce vieille de plus de deux mille
ans, en bronze, superbement ornée d’une sorte d’épi. Même
l’ardillon était encore d’origine. Je n’avais plus faim, mais
29SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 30
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
décidai malgré tout de perpétuer la tradition instaurée avec
papa, et de manger une soupe bien chaude avec du pain beurré,
suivie d’un fruit, en guise de repas du soir. J’étais fatiguée et la
perte de ma fibule m’avait porté le coup de grâce.
Au moment où je me dirigeais vers la salle de bains, le
craquement d’une latte du plancher en bois sur le palier extérieur
réveilla le souvenir du parc. Mon estomac se contracta. Qui
rodait ainsi ? J’étais la seule occupante de l’étage. Aucune
lumière ne filtrait sous la porte d’entrée, révélant que la cage
d’escaliern’étaitpaséclairée.Cen’étaitpasunvoisinnonplus,
car il aurait sonné et ne se serait pas aventuré dans l’escalier
rigide,sansavoirappuyésurlaminuterie.Jen’avaispasencore
allumémonvestibule,maislaclarté,émanantduséjour,dessina
un rectangle lumineux sans éclat, suffisant pourtant pour que
mon regard tombe sur une enveloppe, glissée sous la porte.
J’avaisbeauregarderparlejudas,lecouloirsetrouvaittoujours
dans le noir le plus complet. Je me baissai pour ramasser le pli
sur lequel figurait mon nom. Je le retournai, mais il était vierge
de toute autre indication pouvant me renseigner sur
l’expéditeur. J’actionnai l’interrupteur du plafonnier du vestibule et
glissaimondoigtsouslerabatdel’enveloppepourl’ouvrir.Elle
contenait une feuille avec en haut à gauche un sigle ou un
emblème en forme de couronne d’épis. Je connaissais cet
emblème, mais, sur le moment, ma mémoire me fit défaut et je
n’arrivais pas à me rappeler où je l’avais déjà vu. Le texte se
résumaitàunseulmot,tracéavecélégance:« MERCI».J’ouvris
la porte d’entrée et appuyai sur la minuterie, mais la cage
d'escalier était déserte. Déçue, je refermai. Merci ? Merci de qui ?
Merci pour quoi ? De qui émanait cette missive au caractère si
surprenant et insolite ? Quelques étudiants qui voulaient faire
unefarce?Uncollèguetimidequianticipaitetprenaitsesdésirs
pour des réalités ? Non, je ne connaissais personne d’aussi
toqué ou d’aussi fourbe. Je jetai l’enveloppe avec son contenu
sur la commode du vestibule et entrai dans la salle de bains
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
voisine pour une douche relaxante. Quelle drôle d’époque tout
de même ! On ne riait plus pour les mêmes raisons
qu’auparavant.Lesfarcesévoluaient,etpastoujoursdanslebonsens.Le
rirefrancetdirectavaitétéremplacé,peuàpeu,pardessourires
en coin, voire jaune ; les blagues saines avaient cédé le pas aux
fourberies et aux plaisanteries scabreuses, perverses, voire
obscènes. Le ver sournois de la décadence était dans la société et
nous en subissions les effets.
Je ne saurais dire combien de temps j’étais restée sous le jet
d'eau presque brûlant. Assez longtemps en tout cas pour sentir
l’eau chaude refroidir peu à peu au fur et à mesure que le
cumulus se vidait. Je mis mon peignoir de bain, revins dans le
vestibule et restai pétrifiée : la lettre que j’avais posée sur la
commode,toutàl’heure,avaitdisparu!J’étaispourtantcertaine
de l’y avoir jetée. Désarçonnée, je regardai par terre et derrière
la commode, au cas où... Rien. Quelqu’un l’avait prise ! Qui ?
Jen’ensavaisrien.Quand?Pendantquej’étaissousladouche.
Pourquoi ? Va savoir. Mais la question qui me déclencha des
frissons était comment ? La personne avait dû entrer chez moi,
prendre la lettre et s’en aller comme elle était venue. Papa
m’avait dit mille fois de laisser la clef dans la serrure à
l’intérieurdelaporte,lesoir.Unefoisdeplus,ilavaiteuraison.Que
sepassait-ilici?Àquoijouait-on?Quis’amusaitàcepetitjeu
d’un goût discutable ? D’abord l’aventure au parc, puis cette
lettre énigmatique et sa disparition pour le moins mystérieuse.
Ces deux épisodes, étaient-ils liés ? Si on voulait
m’impressionner, c’était réussi. Bravo ! D’accord, sortez maintenant, la
blague est finie ! Je comprends la plaisanterie, mais d’ici à
pénétrerchezquelqu’unencatimini…Il yadeslimitesàtout !
Jesuivis,enfin,lesrecommandationsdepapa,mismaclefdans
laserrureetydonnaiuntourenprime.Aumoins,pluspersonne
ne rentrerait chez moi, car le lendemain, je passerais chez le
quincaillier et changerais ma serrure. S’étaient-ils procuré un
double de ma clef ou avaient-ils crocheté la serrure avec un
31SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 32
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
matériel approprié ? S’ils avaient réussi à mettre la main sur
mes clefs, comment savaient-ils laquelle ouvrait mon
appartement ? Même moi j’avais parfois des difficultés à dénicher la
bonne dans mon trousseau qui en comportait une vingtaine,
entre mes clefs personnelles et celles de la bibliothèque.
Mystère, mystère, mystère... Le mieux serait de faire semblant
de rien, le lendemain, et d’attendre que le ou les coupables se
trahissent d’eux-mêmes. En général, de pareils petits exploits
d’étudiants, finissent par être découverts rapidement. J’allai me
coucher en haussant les épaules et m’efforçai de ne plus y
penser. La nuit porte conseil. Demain serait un autre jour.
Le lendemain matin, avant de monter dans mon nid d’aigle à
la bibliothèque, j’allai voir monsieur De Coninck, notre
concierge. En arrivant dans le hall de la tour, il était facile de
deviner quel jour nous étions, car l’ambiance était à
l’euphorie,
propreàlaveilleduweek-end.Mêmenotrebonconcierge,affichant d'habitude une tête d'endive cuite, me sembla moins
morose que d’habitude.
– Bonjour, monsieur De Coninck.
Il touchait le rebord de sa casquette à sa manière bien à lui
pour me saluer.
– Bonjour, Mademoiselle.
– Pourriez-vous me dire si l’équipe de nettoyage est encore
dans les murs ?
–Eh…oui,eh…,jecroisbienqu’oui,Mademoiselle.Quelque
chose ne va pas ?
– Figurez-vous qu’hier j’ai perdu une broche en forme de
fibule, et je voulais savoir si quelqu’un l'avait trouvée au cours
du nettoyage. Je suis très ennuyée par cette perte.
– Non, Mademoiselle, reconnut-il. Personne n’est venu
m'ap-
porterquoiquecesoitjusqu’ici,maissivousvoulez,jemerenseigne auprès d’eux et je vous tiens au courant.
– Oui, s’il vous plaît, monsieur De Coninck, j’apprécierais
beaucoup.
32SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 33
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Un peu déçue, je me dirigeai vers les ascenseurs. J’étais à
peinearrivéedevantmonbureau,queletéléphonesonnaitdéjà.
Bon sang ! Pas de répit : finie la tranquillité ! À l’autre bout, le
concierge m’informa que personne n’avait trouvé de fibule
ni
quoiquecesoitd’autred’ailleurs.Jeleremerciaietraccrochai.
J’avaisdûlaperdredanslarueoudansleparc.Quelgâchis!Il
yadespertesdontonneseremetjamais,etjesentaisquecelleci en ferait partie. Le soir je passai à la quincaillerie, pris une
serrure de sécurité bien solide et achetai un bloque-porte en
prime. Au moins, s’il existait des passes pour les serrures
normales, il n’en existait certainement pas pour ces fameuses
serrures de sécurité.
Jepassaimasoiréeàpercer,àforeretàvisseraveclesvieux
outils de papa, pour mettre serrure et bloque-porte en place.
Toutfonctionnaitàmerveilleetjemesentislégèreetrassurée.
Voilà ! Qu’ils s'amusent maintenant à essayer d’entrer chez
moi !
Les jours suivants s’égrainèrent, monotones, tous égaux à
eux-mêmes,oupresque,ettoujoursaucunéchodesévénements
mystérieuxdontj’avaisétévictime.Pasderegardsencoinnide
ricanements étouffés, aucune allusion de près ni de loin. De
toute évidence, la mauvaise blague venait à coup sûr de
l’extérieur, vraisemblablement concoctée par une bande de joyeux
drilles. Un jour, proche ou lointain, la vérité éclaterait et, si la
perte de mon bijou antique ne m’avait pas affectée autant,
j’auraisvraisemblablementdéjàoubliécesévénements.Cependant,
un soir en rentrant chez moi, un autre mystère m’attendait.
Pendant que je chauffais ma soupe au micro-ondes, j’allumai
mon ordinateur pour consulter mon courrier électronique. Je
viraiimmédiatementlesspamsquiempoisonnentla viedetous
lesinternautesetcliquaisur« Vousavez1message(s)nonlu(s)».
C’était un message de Luciano, mon ami romain et compère
depuis de nombreuses années. Mon cœur bondit de joie.
33SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 34
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Luciano était mon aîné de trois ans et frôlait la quarantaine.
Nous nous étions rencontrés au Caire, sur un site de fouilles de
l’Égypte romaine, où moi j’étudiais des objets revenus à la
lumièreenterrecuiteduculteisiaque,etluilesvestigesmêmes
des constructions présentes sur le site. Entre nous le courant
était passé immédiatement et une sorte de synergie s’était créée
qui nous donnait régulièrement l’avantage sur les autres
équipes. Depuis, nous avions coordonné nos fouilles chaque
fois que l’occasion se présentait. Que d’aventures avions-nous
partagées!Quedevoyages,quedejoieetd’excitationaucours
de nos travaux communs dans le passé ! Nous avions toujours
gardé le contact et nous nous rencontrions au moins deux fois
par an au cours des vacances pour parler de nos études
respectives, pour échanger nos expériences et les fruits de nos
recherches. Luciano, archéologue réputé, était directeur du site
archéologique du Forum Romain et conservateur de
l’Antiquarium Forensis, aménagé dans une partie des ruines du
temple de Vénus et de Rome. Il y disposait d’un burea u
donnant sur l’une des deux antiques absides avec le Colisée à
l’arrière plan. Qu’il fût aussi un homme très séduisant n’était
quesecondaire,n’est-cepas…? L’intérieurdecebâtimentdela
Surintendancepossédaitunatriumoùétaitexposéeunequantité
incroyable de pièces issues des fouilles du Forum et de sa
vallée, tandis que le rez-de-chaussée abritait un petit musée. Le
rêve, comparée à ma tour infernale ! J’aimais passer du temps
avecluietm’attarderdanssonbureauàchacunedemesvisites.
Autre avantage : il était son propre supérieur et avait, en
conséquence, les mains beaucoup plus libres pour prendre des
décisions sans passer d’abord par trente six instances. Il n’y avait
que le ministère des Biens Culturels auquel il devait rendre des
comptes. Ah, Luciano et le Ministère…! Mais ça, c’était une
autre histoire. Luciano possédait le physique et la prestance
typiques aux Romains : un corps d’athlète, des cheveux bruns,
ondulés, un nez légèrement aquilin, un teint hâlé et une
garde34SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 35
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
robe d’un raffinement inégalé. S’il avait été plus grand d'une
vingtaine de centimètres, on aurait pu le confondre avec
Nicholas Cage. Seulement, comme la plupart des
Méditerranéens, disons qu’il était plutôt « court sur pattes », ce
qui n’enlevait cependant rien à son charme naturel. Mais la
raison pour laquelle je l’appréciais particulièrement, c’était son
sérieux et son amour pour le travail bien fait, son sang froid, sa
persévérance devant l’adversité ou la malchance et son goût
d'approfondirlesmoindresdétails.Sonstatutetlerespectqu’on
lui témoignait étaient donc pleinement mérités. Et dire que si
j’avais accepté sa proposition, une dizaine d'années plus tôt,
j'aurais pu travailler à ses côtés à l'heure présente ! Seulement
voilà, je ne pouvais me résoudre à abandonner papa à une
maison de retraite comme du linge que l'on dépose à la
blanchisserie, tandis que le poste de bibliothécaire en chef me
permettait de m’occuper de lui. Maintenant qu’il n'était plus, les
chances de me faire embaucher à la Surintendance
Archéologique de Rome s’étaient, pour ainsi dire, anéanties
avec les années, malgré ma parfaite connaissance de l’italien.
Mais on ne retourne pas en arrière.
Lefouràmicro-ondesm'avertitparun«ting!»quemasoupe
était chaude. J’allai chercher mon bol et une cuillère, et me mis
devant l’ordinateur pour lire la lettre. Le mail que Luciano
m’avait adressé me laissa pantoise.
« Salve cara,
Pardonne-moi si j’ai tardé pour te donner de mes nouvelles.
J’espère que tu te remets peu à peu du décès de ton père. Sache
que je suis de tout cœur avec toi et que j’ai regretté, plus d’une
fois, la distance qui nous sépare.
Je dois te parler absolument d’une découverte plutôt obscure
et inquiétante, mais je ne peux t’en dire davantage, ni par
téléphone, ni par mail, je ne peux prendre le risque... Ne m’appelle
donc pas et ne fais aucune allusion à ce mail dans ta réponse.
35SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 36
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Puis-je cependant compter sur ta venue ? Le plus tôt sera le
mieux, car j’avoue ne plus savoir à quel saint ou à quelle
divinité me vouer (et Dieu sait si elles sont nombreuses à Rome
!).
Jefaisappelàtoi,cartesrecherchessurRomeàl’époquerépublicaine et pré-républicaine m’aideront peut-être à voir les
choses sous un nouveau jour. Je compte sur ta discrétion avant
tout et attends avec impatience la confirmation de ta venue.
Communique-moilejouretl’heuredetonvolafinquejepuisse
venir te chercher à l’aéroport, comme d’habitude.
Je t’embrasse
Ciao
Luciano »
Quedevais-jecomprendreàtraverscemailmystérieux?Cela
ne ressemblait pas du tout à Luciano. Lui, toujours si calme et
si réfléchi, lui qui savait toujours quelle attitude adopter dans
dessituationsdélicates.Lui,d’habitudeinébranlablecommeun
roc,mesemblaitêtreenproieàuneexcitationquejeneluiavais
jamais connue. Une affaire obscure, sans explication, cette
interdictiondel’appeleroudeluiécrireausujetdel’affairequi
le préoccupait, l’urgence de ma venue, l’allusion faite à mes
recherches en cours… Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?
Néanmoins, je le connaissais assez pour savoir que s’il
m'appelait, c’est que l'affaire devait être sérieuse. Je cliquai sur
«répondre»etréfléchisàcequej’allaisbienpouvoirluiécrire
pour respecter ses recommandations expresses de discrétion et
de prudence. Finalement, je me mis à pianoter sur le clavier :
« Car oLuciano,
Je vais voir ce que je peux faire pour avancer mes dates de
vacances et je te tiens au courant. Dès que j’ai fixé les dates, je
t’écris. Si tout va bien, je te contacte à nouveau dans deux ou
trois jours. Prends bien soin de toi entre-temps.
Je t’embrasse »
36SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 37
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Je signai la missive et l'envoyai avant de me déconnecter
d'Internet. La soirée était déjà bien entamée et le mieux qui me
restait à faire avant d’aller me coucher, c’était de copier mes
notes, prises au cours de la journée, dans mon dossier
électronique destiné à mon projet de livre. Mais j’eus beau essayer de
me concentrer, mon esprit vagabondait. Pendant que je
recopiais, les mots de Luciano se superposaient au texte dans ma
tête :
«Sil’onpeutconsidérerlesrois,ayantgouvernéRomeavant
l’instauration de la République, comme étant mythiques… une
découverte obscure et inquiétante…, il est en revanche certain
que Rome fut fondée par les Étrusques, composés de douze
peuples …tes recherches sur Rome à l’époque républicaine et
pré-républicaine… Romulus, premier roi de Rome, reçut le
nom de Quirinus et rejoignit ainsi la longue liste des premiers
dieux de Rome… je ne sais plus à quel dieu me vouer…
Lorsque, selon la légende, Enée débarqua au Latium, après
avoir quitté Troyes en flammes, …ne fais aucune allusion sur
ce mail dans ta réponse… il fonda une ville appelée Albe la
Longue, en dépit des autres peuplades occupant déjà le
territoire… Je compte sur ta discrétion avant tout… »
Inutiled’insister,jeneproduiraisriendeboncesoir-là.Dans
ces conditions, il était vain de s’entêter. Comment pourrais-je
me concentrer sur mon travail après un tel amas de mystères ?
Que se passait-il avec Luciano ? Tout à coup, je lui en voulus
presque de venir semer le trouble dans mon esprit avec son
mail sibyllin. Enfin, la nuit porterait peut-être conseil !
J’éteignis l’ordinateur et pris la direction de la salle de bains
pour une bonne douche afin de me décontracter avant de me
coucher.Jemeretournaiunebonnevingtainedefoisdansmon
lit sans cependant parvenir à m’endormir. Cet énigmatique
mail m’intriguait et contrecarrait mes projets de voyage en
37SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 38
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Égyptepourl’été.D’unautrecôté,siLucianomedemandaitde
venir, il devait avoir une raison valable. Je passai ainsi une nuit
agitée, peuplée de rêves confus où s’entremêlèrent le mail de
Luciano, ma fibule, Rome, l’Égypte et l’ombre inquiétante
aperçue au parc.
38SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 39
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
MÉNACES
Le lendemain matin, je me levai bien évidemment éreintée.
Avant de quitter la maison, je me fis une tasse de chicorée
instantanée,carjevoulaisarriverunpeuplustôtautravail.J’avais
l’intention de consulter, en toute tranquillité, le planning des
congés déjà attribués, pour voir durant quelle période je
pourrais m’absenter et passer les rênes à une personne compétente,
capable de me remplacer pour les causes les plus urgentes. Je
traversai l’atrium du rez-de-chaussée de la bibliothèque
universitaire pour me rendre au Bureau du Personnel. Un joyeux
« Bonjour Mademoiselle ! » et un arôme de café fraîchement
préparém’accueillirent.Ilestvraiquejenemettaispassouvent
les pieds dans ce service. D’habitude c’était les filles qui
montaient me voir pour me donner à signer des plannings en tout
genre. C’est pourquoi Julia Daelens, chef de bureau et l'une de
mes plus anciennes collaboratrices, vint à ma rencontre et me
tendit la main avec un mélange d’amusement et de curiosité.
Elle frôlait allègrement la soixantaine, portait les cheveux en
chignon souple et des lunettes en demi-lune fixées à une
cordelette noire, sur le bout du nez.
– Bonjour, Mademoiselle. Que puis-je faire pour vous ?
– Bonjour, madame Daelens, j’aimerais consulter les
plannings des congés payés pour les trois mois à venir, s'il vous
plaît.
– Mais certainement ! Je vous les fais porter dans votre
bureau.Auriez-vous envie d’une tasse de café, en attendant ? Il
vient d’être fait.
39SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 40
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Je pris conscience que je n’irais pas loin avant de m’écrouler
avec ma tasse de chicorée lyophilisée à la va-vite, et acceptai
avec gratitude cette proposition alléchante.
– Ma foi, oui, pourquoi pas ? Merci, madame Daelens, et ne
vous dérangez pas : j’emporterai les plannings avec moi en cas
de nécessité.
– Bien, je vous apporte ça tout de suite. Oh…, si je me
souviensbien,vousprenezvotrecaféavecdeuxmorceauxdesucre
et beaucoup de lait, pas vrai ?
– Oui, merci.
Mentalement, je calculais depuis combien de temps je n’étais
plus venue voir Julia Daelens. Son côté maternel me fit chaud
au cœur et je me promis de revenir dire un petit bonjour plus
souvent à l’avenir.
Elle se dirigea vers un petit local attenant et revint bientôt
avecunetassefumantedecettedélicieusemixture,qu’elleposa
devant moi sur un bureau non occupé. Puis elle ouvrit une
armoire, scruta pendant quelques instants, la tête inclinée, les
dossiers suspendus multicolores et en extirpa trois chemises :
uneverte,uneblancheetunerouge.
Vert,blanc,rouge:lescouleursdudrapeauitalien!Coïncidenceouprémonition?Elleme
les apporta en souriant et les posa devant moi sur le bureau.
– Les voici !
Puis, elle s’éloigna à nouveau. Je m’assis sur le bord du
bureau et bus mon café à petites gorgées. Le nectar chaud et
odorant me requinqua et j’ouvris la chemise verte sur laquelle
était imprimé : PLANNING CONGÉS JUIN.Au premier coup d’œil,
je constatai que par un hasard extraordinaire, tout le mois de
juinétaitlibre!Jen’auraisdecefaitaucunmalàdésignermon
remplaçantsijevoulaispartirenjuin.Iln’enétaitpasdemême
pour les deux chemises suivantes : juillet et août étaient déjà
bien noircis par des petites croix correspondant aux jours de
congé de chaque membre du personnel. Apparemment, tout le
monde préférait la période des vacances scolaires. Il ne me
40SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 41
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
restait par conséquent plus qu’à opter pour juin. Mais juin,
c’était dans une semaine ! Il faudrait faire vite. J’attrapai un
stylo sur le bureau et barrai d’un long trait ferme toute la
première ligne du planning à côté de mon nom. Voici une bonne
chose de faite ! Je finis mon café et me levai pour rapporter ma
tasse et rendre les chemises à ma fidèle collaboratrice.
– Merci beaucoup, madame Daelens, les plannings sont très
clairs. Je serai absente à partir de la semaine prochaine et pour
un mois. Monsieur Peters me remplacera et prendra les
décisions en mon absence. Je rédigerai une note de service en ce
sens.
Pendantquejeparlais,ellemeregardapar-dessusleslunettes
et hochai la tête.
– Bien, Mademoiselle, si vous avez besoin d'autre chose,
n’hésitez pas. Voulez-vous que je m’occupe de la note de
service ?
– Non, merci, cela ira. J’en profiterai pour laisser quelques
consignes parallèles.
Je la remerciai pour le café et lui dis au revoir. Cette chère
Julia, toujours aussi attentionnée et serviable ! Je traversai
l’atrium, en sens inverse cette fois, pour prendre l’ascenseur
afin de me rendre dans mon bureau en nid d’aigle. Le temps
pressait et il fallait faire vite. Je pris alors une feuille de papier
etcommençaiàgriffonnerlanotedeserviceaveclesdirectives
pour mon absence ; note de service qui, une fois imprimée
par
lesecrétariat,seraitdistribuéedanslesdiversessectionsconcernées. Puis, je me mis à signer distraitement le courrier de la
veille avant d’appeler Doris, ma secrétaire attitrée, efficace et
court-vêtue.
Lorsqu’elle entrait dans mon bureau, dans son tourbillon
d’eau de toilette à la pomme verte, c’était toute la jeunesse qui
entrait avec elle. Ce matin n’était pas différent des autres et, en
quelques mots, je lui transmis mes ordres, comme à
l’accoutu-
mée.Ellemepromitdes’ymettresur-le-champ,etdem’appor41SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 42
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
ter la note de service pour signature, sitôt terminée. En me
gra-
tifiantdesonplusbeausourire,ellerepartitdansunmêmetourbillon. Je la vis s’évaporer et ne pus que sourire devant tant
d’entrain. Je saisis le téléphone pour appeler Johan Peters qui
devraitmeremplaceretluidemandaidebienvouloirpasserme
voir. En l’attendant, je composai le numéro de téléphone de ma
petite agence de voyages habituelle pour trouver une place sur
unvolBruxelles-Romepourl’allerdanscinqjours,puispourle
retour quatre semaines plus tard. J’avais de la chance, car à
l’aller j'aurais un vol le matin et au retour un vol l’après-midi.
En moins de dix minutes, mes billets étaient réservés et je
pouvais les retirer le soir même en rentrant chez moi.
J’appellerais mon hôtel en arrivant à la maison. Fidèle cliente
depuisplusieursannées,ilyavaittoujoursdelaplacepourmoi.
C’était rassurant et agréable de se sentir à ce point chez soi…
ailleurs.Jefustiréedemespenséespartroiscoupsbrefsfrappés
àmaporte,etvisunetêtechauvedépasserdel’entrebâillement.
– Entre, Johan !
Johan Peters, plus près de la cinquantaine que de la
quarantaine, très grand et aussi musclé qu’une anguille, fit une entrée
énergique.
– Salut, ma grande, tu voulais me voir
?
Jel’invitaiàprendreplaceenfacedemoi.Nousnousconnaissions depuis longue date. Nous avions fréquenté le même
campus, et c’était grâce à lui que j’avais obtenu mon poste. La
gestion, disait-il, ce n’était pas son truc !
– Oui, Johan, assieds-toi s’il te plaît.
Il s’assit, me faisant l’effet d’un échafaudage qui se pliait,
plaça son pied droit sur son genou gauche, et fut directement
attentif.
– Il va falloir que tu me remplaces à partir de mercredi
prochain, durant tout le mois de juin, car j’ai dû avancer mes
vacances à l’improviste.
–Ah!DenouvellesfouillessurleprogrammedeMrsJones ?
42SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 43
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
Ça y est, il y avait longtemps, trop longtemps apparemment,
que je n’avais plus entendu mon sobriquet, je savais bien que
c’était trop beau pour durer !
– Non, rien d’aussi excitant ; juste dépanner un vieil ami à
Rome.
Jen’allaisquandmêmepasluidirelavéritableraisondemon
départ intempestif ! Il ne comprendrait pas. D’ailleurs, pour lui
dire quoi exactement ? Il serait bien temps de lui donner des
explications lorsque je serais revenue et connaîtrais moi-même
le fin mot de l’histoire. Néanmoins, je vis dans son regard qu’il
ne me croyait qu'à moitié, lorsqu’il me railla :
– À Rome ? Tu ne connaîtrais pas une Romaine qui aurait
besoin d’un petit coup de main, là-bas ? J’aimerais bien laisser
ma bourgeoise et mes deux marmots à la maison pour
m’éclipser à Rome pendant un mois complet, même pour …dépanner,
comme tu dis !
À ce moment, Doris toqua à la porte et, voyant Johan Peters,
voulut faire machine arrière avec un « Oh, excusez-moi ! ». Je
l’en empêchai et lui dis qu’elle pouvait entrer. Elle m’apportait
la note de service fraîchement imprimée. Je la lus, la signai en
luidemandantd’endiffuserimmédiatementunexemplairedans
chaquesection.Letourbillondepommesvertesressortitetnous
voilàseulsànouveau.Jelemisaucourantdesdossierslesplus
urgentsetlesplusimportants,quejedéposeraisàsonbureaula
veille de mon départ. L’échafaudage se déplia à nouveau.
– D’accord, no problemo ! Je veillerai à ce que tout soit en
règle en ton absence. Ne te fais pas de soucis, profite bien de
tes vacances et… ne succombe pas aux charmes de ton bel
Italien !
Je pris le premier livre qui me tomba sous la main et fis
semblant de le lui lancer à la tête.
– Casse-toi, espèce de pitre ! Je t’en ficherai, moi, du « bel
Italien »…!
Il s’échappa en riant et je ne pus que secouer la tête,
miamusée, mi-découragée par tant de frivolité. Pourtant, je savais
43SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 44
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
que je pouvais lui faire confiance, les yeux fermés, et qu’en
dépit de son apparence, Johan Peters était un homme avec un
sens des responsabilités très développé. Je pouvais donc
vraiment partir tranquille.
Ce soir-là, et pour la première fois de ma carrière, je partis
avant l’heure, car il me fallait retirer mes billets d’avion avant
la fermeture de l’agence de voyage, réserver ma chambre
d’hôtel et envoyer un mail à Luciano pour lui communiquer la
date et l’heure de mon arrivée à Rome.
Les billets m’attendaient en effet, rangés dans une
pochette
d’unrougepompéien.Jeréglaiavecmacartedecréditetremerciaivivementl’employéedes’êtreoccupéedemoiaussivite,et
surtout aussi efficacement. Les billets soigneusement mis à
l’abri dans mon sac et le cœur léger, je rentrai chez moi. Mais
j’avais à peine fermé la porte, un tour de clef donné de
l’intérieur et ma veste pendue dans le placard du vestibule, qu’une
planche craqua à nouveau sur le pallier, et qu’une nouvelle
enveloppe, libellée à mon nom, apparut sous la porte. Le temps
de la ramasser, de déverrouiller les serrures et d’ouvrir, je vis
uneombredisparaîtreenbasdanslarue.Décidément,pourêtre
aussiagileetdévalertroisétagesavecunetellerapidité,ilfallait
être jeune. Mes soupçons se reportèrent à nouveau sur les
étudiants. Mais pourquoi moi ? Ils m’aimaient beaucoup et ils
n’avaient aucune raison de s’en prendre à moi. Il y avait assez
de profs antipathiques, aux yeux de ces jeunes loups,
qui
auraientpuêtreleparfaitdindondelafarce.Etpuis,pourcomprendre la pantalonnade, encore fallait-il avoir résolu la
première phase du calembour avec la lettre de remerciements,
disparue aussitôt après. Or le mystère restait entier. Je refermai la
porte, la verrouillai à nouveau, mis le bloque-porte et emportai
l’enveloppe avec moi dans le séjour. Le soleil disparut derrière
le temple gréco-romain en face, le baignant en contre-jour dans
une auréole de lumière irréelle et intemporelle. J’ouvris
l’enve44SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 45
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
loppeetenextirpailafeuilleaveclamêmeentête,unecouronne
d'épis.Cettefois,letexteneserésumaitpasàunseulmot,mais
à cette petite phrase qui sonnait comme un avertissement :
« NEVOUS MÊLEZ PASDECEQUI NE VOUS REGARDE PAS ! »
Ça, c’était trop fort ! Et de quoi étais-je censée ne pas me
mêler ? S’il existait une personne qui se bornait à ne s’occuper
que de ses propres affaires, c’était bien moi ! Je déchirai lettre
et enveloppe et jetai les morceaux dans le vide-ordures de la
cuisine. Rageusement, j’allumai l'ordinateur pour envoyer le
mail à Luciano qui devait l’attendre avec impatience. En
attendant le chargement des configurations, je mis à chauffer une
assiettedesoupeaumicro-ondesetallumailatélévision.Auvu
du correspondant de presse permanent à Rome, faisant son
rapportendirectsurfonddepanoramadelaplaceSaint-Pierre,
je compris qu’il parlait depuis la ville éternelle ! Je montai
le
sonpourmieuxentendrecequ’ilracontait.Troisecclésiastiques
auraientététrouvésmortenl’espacededeuxmoisdansdescirconstances pour le moins étranges. La police n’avait aucune
piste précise, mais émettait l’hypothèse que les meurtres
pouvaient avoir un lien entre eux. Comme j’avais raté le début du
récit du correspondant de presse, je n’en savais pas plus. En
écoutant le journaliste, je me souvins que je devais encore
envoyer un mail à Luciano pour lui faire connaître le jour et
l’heure de mon arrivée à Rome. Je me connectai au serveur
d'Internet, mais quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître
en guise de page d'accueil, le fameux sigle en couronne d'épis
entransparencesurfondnoir,surlequels’affichaitlemessage:
« NEFAITES PASDES CHOSES IRRÉFLÉCHIES!»
Pendant que je me demandais, stupéfaite et incrédule,
comment un piratage pareil était possible, les lumières,
l’ordi45SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 46
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
nateuretlatélévisions’éteignirent.Jemeretrouvaidanslenoir
absolu, car la lumière diffusée par les lampadaires de la rue ne
montait pas jusque dans ma demeure. Il régnait un silence de
mort autour de moi. S’agissait-il d’une coupure d'électricité,
d’une panne de secteur, cela venait-il uniquement de mon
appartement ou cela concernait-il toute la maison ? Je voulus
m’enrendrecompteenallantvoirdanslespartiescommunesde
l’immeuble lorsque, soudain, la sonnerie stridente du téléphone
déchira le silence. À tâtons, étouffant un semblant de juron en
me cognant douloureusement le petit orteil à un fauteuil, je me
dirigeai vers la table basse où se trouvait le téléphone. À peine
avais-je décroché qu'une voix étouffée murmura :
– Ne prenez pas ces conseils à la légère, vous pourriez le
regretter amèrement !
Aucundouten’étaitpossible:cetappelfaisaitsuiteàlalettre
que j’avais déchirée un peu plus tôt et au message apparu sur
l’ordinateur. Je voulus pourtant prolonger la conversation pour
essayer de reconnaître un timbre de voix qui pouvait me
sembler familier.
–Allô ! De quoi parlez-vous…? Qui êtes-vous…? Répondez,
voyons…!
Le « clic » spécifique, mettant fin à la communication,
retentit pour toute réponse. Je regardai le récepteur, hébétée, sans
comprendre, et aussi soudain que la lumière avait disparu, elle
revint. La télévision se remit en route ainsi que l’ordinateur, et
si je n’avais pas encore eu le récepteur du téléphone en main,
j’aurais pu croire qu’il ne s'était rien produit. Une chose me
parutcependantévidente:on–quiquecefût–étaitaucourant
de mes faits et gestes. On me surveillait de près. Mais qui et
pourquoi?Enquoipouvais-jegênerquelqu’un?Celadépassait
le stade d’une banale blague d’étudiants. Cette histoire était
beaucoup plus sérieuse qu’il n’y parût ! Parviendrais-je un jour
àenconnaîtrele finmot? J’avais beaumecreuser latête,jene
vis aucune raison pour laquelle on pourrait m’en vouloir. Plus
46SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 47
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
j’ypensais,plusj’étaispersuadéequ’ildevraityavoirerreursur
la personne. Oui, on me prenait certainement pour quelqu’un
d’autre. Ce devait être cela ! Dorénavant, je redoublerais
d’attention et j’essaierais d’épingler celui qui me délivrait tous ces
messages. J’arriverais bien à lui faire entendre raison et à lui
faireadmettresonerreur,toutdemême.Unechosemerassurait :
ilnepouvaitplusentrerchezmoidepuisquej’avaischangéma
serrure. Réconfortée par cette pensée, j’allai me coucher.
Les jours suivants, plus de messages, ni par porteur, ni par le
biais d’Internet, ni même par téléphone. Je crus que mon
mystérieux harceleur avait fini par se rendre compte par lui-même
de son erreur et que l’histoire s’arrêterait là.
La veille de mon départ, on frappa pour la millième fois à la
porte de mon bureau. C’était comme si tout le monde s’était
donné le mot pour sortir les affaires urgentes au dernier
moment. Cette fois, c’était monsieur De Coninck avec le
courrier.Unrapidecoupd’œilsurmapendulettem’appritqu’ilétait
déjàonzeheurestrente!Maisoùpassaitdoncletemps?Ilposa
le courrier devant moi et mit une enveloppe par-dessus. Elle
était écrite à la main et libellée à mon nom.
– On vient de déposer cette lettre pour vous, Mademoiselle.
Je reçus un choc, mais n’en laissai rien paraître. Je remerciai
le concierge et il repartit avec un petit effleurement à sa
casquette. Rien n’était donc fini ? Comme hypnotisée, je regardai
l’enveloppe. Tout me revint en mémoire jusqu’au moindre
détail. Presque tremblante, je l’ouvris et en extirpai le message
établi sur le papier à l’en-tête qui m’était devenu familier. Le
message disait :
« ILEST PRESQUE TROP TARD,
RENONCEZ PENDANT QU’IL EN EST ENCORE TEMPS ! »
Mais renoncer à quoi, bon Dieu ? Qui pouvait bien s’adonner
àdesplaisanteriesd’aussimauvaisgoût?C’étaitunehistoirede
47SOUS LE SIGNE DES ARVALS 14/06/07 14:01 Page 48
SOUS LE SIGNE DES ARVALES
fous ! Je froissai la lettre rageusement, la jetai dans la corbeille
à mes pieds et sortis de mon bureau pour rattraper le concierge.
Il attendait devant l’ascenseur et me regarda de façon étonnée
lorsque je l’interpellai de loin.
– Oui, Mademoiselle ?
– Qui vous a remis la lettre que vous venez de m’apporter,
monsieur De Coninck ?
– C’était une sorte de moine, Mademoiselle. En revanche, ne
me demandez pas à quel ordre il appartient, je ne saurais vous
le dire. Il était habillé en robe noire, et une capuche dissimulait
sonvisage.Ilnedevaitpasêtretrèsvieux,carsesmainsétaient
celles d’un homme jeune.
– Un moine ?A-t-il dit quelque chose de particulier ?
– Non, Mademoiselle, il m’a juste demandé d’ajouter cette
enveloppeàvotrecourrieretlorsquejeluiaidemandésic’était
un pli urgent, il m’a fait signe que non, et il est parti
précipitamment. J’ai supposé qu’il s’agissait peut-être de
renseignementsquevousauriezsollicitésdanslecadredevosrecherches,
ou d’une demande d’aide dans une démarche caritative
quelconque. Vous savez, si les émissaires de l’Église se donnent la
peine de se déplacer en personne, c’est rarement pour venir
vous parler de la pluie et du beau temps !
Il partit d’un rire hennissant. Les portes de l’ascenseur
s’ouvrirent devant lui, il mit sa main devant l’œil électronique et
reprit son sérieux.
– Puis-je encore vous être utile, Mademoiselle ?
– Non, merci, monsieur De Coninck.
Les portes se refermèrent sur lui et la cabine amorça sa
descente.Unmoine?Qu’est-cequ’unmoinevenaitfairedanscette
histoire ? Ou était-ce un faux moine ? Mais quel intérêt de se
déguiserenmoineprécisément?Celan’avaitaucunsens!Sile
messager voulait passer inaperçu, il aurait probablement choisi
unautredéguisement.Pardéduction,cedevaitêtreunvéritable
religieux. À quelques heures de mes vacances, le mystère
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SOUS LE SIGNE DES ARVALES
s’étoffadeplusenplusetjemeretrouvaiaupointdedépart.Je
rassemblailesdossierspourJohan,fisunclassementsommaire,
décrochai le téléphone pour lui dire que je partais plus tôt que
prévu, et que je lui apportais les dossiers tout de suite. Les bras
chargés de classeurs, je fermai ma porte en la tirant avec mon
pied, puis, je me dirigeai vers les ascenseurs. Au moment où
j’appuyai sur le bouton d’appel, Doris quitta son bureau
pour
allerdéjeuneretmerejoignit.Elletombaitàpic!Jeluidemandais s’il n’y avait plus rien d’urgent
– Non, Mademoiselle, tout est réglé. Laissez-moi vous aider,
voulez-vous ?
Dans la cabine, je lui remis la moitié de la pile de dossiers et
appuyai sur le bouton du dix-septième étage où se trouvait le
bureau de Johan.
– Merci, Doris. Comme vous le voyez, je porte les dossiers à
monsieur Peters, je rassemble mes affaires et j’y vais. Je serai
de ce fait déjà partie lorsque vous reviendrez de votre pause
déjeuner.
L’élévateur s’arrêta en s’ébranlant et Doris me fit un clin
d’œil.
–Bien.Jevoussouhaitedebonnesvacances.Profitez-enbien
et pensez à votre pauvre petite esclave lorsque vous serez sur
une terrasse de la piazza Navona !
– Merci, Doris, je n’y manquerai pas ! On se revoit dans un
mois, je vous raconterai.
Johanm’attendaitdevantl’ascenseuretpritlarelèvedeDoris
pour les dossiers.
–Alors, comme ça, on déserte plus tôt que prévu ?
Inutile de lui faire voir mes préoccupations. Je me forçai à
sourire et à répondre avec désinvolture :
–Ehoui,c’estleprivilègedeschefs!
Veux-tuquenousregardions une dernière fois certains dossiers ensemble ?
–Non,magrande,jemesouviensparfaitementdetoutceque
tu m’as dit. Cours vite vers ta Dolce Vita, oh pardon… vers ton
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