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Sur Feuille de Songe…
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55132-9 EAN : 9782296551329
Catherine Pinaly Sur Feuille de Songe… Roman L’Harmattan
I
Je vogue en mer, je reviens vers l’île : vieux, moulu, voilà que j’accomplis probablement le dernier voyage avant celui dont on ne revient pas. Et une jubilation, que je croyais uniquement réservée à la jeunesse, me gonfle le cœur à chaque vague qui frappe la coque du grand navire puisque je reviens vers toi, Violette, ma fille : écoute, veux-tu, la voix qui va te conter une histoire d’eau, de sel, de sangs mêlés, une histoire que ma vieille mémoire veut te dire car elle est un peu la tienne aussi. J’ai très exactement vingt-huit jours pour t’en rebroder la trame… De qui suis-je tombé amoureux en premier, de la femme ou de l’île, voudras-tu d’emblée savoir. Pour te répondre, il me suffit d’ouvrir le tiroir aux souvenirs qu’à mon âge, on sollicite souvent durant les longues nuits de veille insomniaque, au rythme du roulis, dans cette cabine trop étroite du paquebot des Messageries fendant la haute mer, où j’entreprends ce journal de bord, à rebrousse temps. De ce tiroir, sortira une réponse tant logique que chronologique, vois-tu, grâce à cet autre privilège de la vieillesse, qui octroie une mémoire souvent oublieuse quant à la mobilisation des détails les plus immédiats de la vie quotidienne, mais en revanche aiguë quant à la restitution impeccable des souvenirs plus lointains, que l’on croit — à tort — passés à la moulinette des oubliettes ! Novembre 1878. J’ai vingt-sept ans. Au terme d’un voyage d’un bon mois à bord de trois vapeurs différents de la Péninsulaire & Oriental qui m’ont fait naviguer de la Méditerranée à la mer Rouge, puis de la rade d’Aden à celle de Saint-Denis, périple maritime entrecoupé à Suez de l’intermède pittoresque d’un convoi de voitures s’aventurant sans vergogne dans le désert jusqu’au rivage de l’Indien, je
pose un pied désormais marin sur la jetée du Barachois, gluante d’embruns et néanmoins envahie par une foule de curieux. Là, à cet instant précis, alors que mes yeux sont écartelés par le kaléidoscope d’images violentes et tapageuses que l’île tropicale me jette au visage, comme si quelque peintre du dimanche s’était amusé à un barbouillage criard, mes narines sont saturées par un mélange d’effluves encore indéfinissables pour le béjaune fraîchement débarqué que je suis, mais parmi lesquels s’impose déjà l’odeur vaguement écœurante des fruits suris, hésitant entre senteurs de Cologne et relents aigres. Ma bouche reste ouverte comme celle d’une carpe intriguée par un spectacle inattendu, ma gorge brûle, essayant vainement de happer une goulée d’air plus frais, et tandis que tout mon corps est lourd, moite, frappé d’immobilisme dans le tourbillon du débarquement, je sais, je sens que je suis au bord du coup de foudre, du coup d’émerveillement.
Dans la chronologie, c’est donc bien de cette ancienne île Bourbon dont je suis tombé amoureux en premier, que l’on appelle de nouveau La Réunion depuis une trentaine d’années. Le débarquement est à la fois épique et épatant, bien au-delà de ce que je me suis complu à imaginer le long des interminables journées de mer dont le fil ne finissait pas de s’étirer dans un ennui morne, une fois que les escales à Malte et au Caire n’étaient déjà plus que de vieux souvenirs, brouillés et quasi irréels dans ce cheminement maritime ne semblant plus devoir s’achever, alors que je m’éloignais inexorablement de la vieille Europe pour des contrées exotiques et neuves. Yeux grands ouverts, j’en oublie de battre les paupières tant je veux saisir les scènes agitées se jouant simultanément et de tous côtés dans cette rade de Saint-Denis, incendiée par un soleil qui semble allumé par tous les grands maîtres du feu pour un autodafé auquel la foule mouvante et bruyante ne semble prêter aucune attention. Mes yeux larmoient mais ils restent ouverts, écarquillés, pour saisir au vol les premiers notables
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débarqués, comme moi, dans des chaloupes malmenées par une houle impitoyable, abandonnant leurs dames — poudrées comme si elles allaient au bal mais empourprées sous l’emplâtre — à de grands gaillards noirs en diable et luisants, qui s’emparent d’une poigne vigoureuse de chaises à porteurs et qui se mettent à fendre la foule, bille en tête, puissamment. Je garde sitôt l’image de l’étrange rangée de boutons qu’ils ont peinte, du front au menton. Quel que soit l’endroit où mon regard se porte dans la rade, il est happé par le grand bariolage de cette scène de débarquement, tant sur l’eau que sur la terre ferme. Pêle-mêle, s’entrechoquent frégates à l’amarrage, boutres malgaches en manœuvres hardies, pirogues de petits bazardiers croulant sous les primeurs et arrivant en masse par voie de mer, et goélettes fines dont les gabiers enverguent les voiles pour le départ tandis que glisse crânement un vapeur non inféodé aux alizés capricieux. Sur le Barachois, et au-delà du métissage étonnant des figures qui s’y bousculent, se côtoient messieurs en chapeaux au fin tissage, vestes et pantalons blancs, jeunes dames gracieuses sous l’ombrelle et bigarrure des mulâtres déclinant un teint plus ou moins mat, en bras de chemise ou en robes de calicot aux couleurs chatoyantes et aux variantes infimes, du carmin à l’écarlate. Je découvre aussi la ville aux maisons blanches qui s’étagent derrière les vilains bâtiments du bord de mer ainsi que des bouquets de végétation exubérante, d’un vert quasi phosphorescent. Et après cette grande secousse du navire au mouillage que nous avons endurée jusqu’au moment où le pied s’est posé sur le ponton du débarcadère, lancé en pleine mer avec insolence et inconscience, je reçois une autre grande secousse, largement aussi sidérante, celle que me donne cette nouvelle terre d’accueil, à moi le petit paludier de Guérande qui, jusque-là, ne m’étais pas risqué plus loin qu’à l’avant-port de Saint-Nazaire. Je reçois en vrac la franche lumière australe, si étrangère à mes brumes bretonnes, la touffeur suffocante, si surprenante à un temps de l’année où les grelottements de
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l’hiver sous la laine trop mince devraient agiter mes lèvres, les parfums inconnus, le splendide et dépaysant éventail d’une humanité au sang mêlé, au sang neuf, que je perçois d’emblée profondément vivante, palpitante : je reçois un coup d’éclat, droit au cœur, un appel ardent pour cette île qui, je le sais d’instinct, va devenir mienne.
En ce jour d’arrivée, je ne me trompe pas.
La femme… Il a fallu l’attendre, ou peut-être la mériter, je ne sais trop. En fait, c’est elle qui m’attend alors, car elle a envoyé un courrier six mois auparavant à l’un de ses lointains cousins métropolitains, petit nobliau de Bretagne désargenté comme cette fin du siècle commence à en affamer discrètement et qui en était arrivé, après avoir vendu la majeure partie de ses terres et de ses métairies, à remettre en exploitation d’anciens marais salants à Assérac sur la presqu’île, à l’abandon depuis longtemps : j’avais été l’homme de la situation, avec mon maigre savoir-faire de paludier, métier appris à contrecœur auprès de mon père, qui raclait le sel lui-même depuis son enfance. Bref, nous tirions tous les deux plus ou moins la langue, mon maître et moi, à faire du sel de façon artisanale et quasi confidentielle, alors que les grands salins du midi commençaient à gagner la partie grâce à des atouts climatiques que nous n’avions pas. Lorsque mon maître reçut le message de sa lointaine cousine créole, Louise de Lygnes, lui demandant de lui trouver un paludier capable de lancer l’exploitation d’une saline le long d’une côte particulièrement propice, selon elle, à ce type d’entreprise, il me fit part aussitôt de la proposition : il me savait sans attaches, mes parents étant morts lors de la dernière épidémie de variole, dix ans plus tôt, et je crois qu’il voyait enfin une opportunité honorable de se débarrasser de moi, de renoncer à l’exploitation besogneuse de ses marais salants qui avaient fini de le mettre sur la paille. J’acceptai d’emblée, sans l’ombre d’un délai de réflexion. L’aventure était trop belle pour générer la moindre hésitation.
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