SUR FEUILLE DE SONGE ROMAN

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"Promeneur, si tu t'égares un jour sur le sentier littoral et que tu découvres les larges bassins de la Pointe au sel, tu verras mon nom, Axel Brieuc, gravé dans la pierre : sache que c'est bien moi, petit paludrier breton de mon état qui ai greffé à la rocaille anthracite le gemme blanc de la mer indienne."
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 101
EAN13 : 9782296462854
Nombre de pages : 288
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Sur Feuille de Songe…









































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55132-9
EAN : 9782296551329



Catherine Pinaly





Sur Feuille de Songe…


Roman

















L’Harmattan





I

Je vogue en mer, je reviens vers l’île : vieux, moulu, voilà
que j’accomplis probablement le dernier voyage avant celui
dont on ne revient pas. Et une jubilation, que je croyais
uniquement réservée à la jeunesse, me gonfle le cœur à
chaque vague qui frappe la coque du grand navire puisque je
reviens vers toi, Violette, ma fille : écoute, veux-tu, la voix
qui va te conter une histoire d’eau, de sel, de sangs mêlés,
une histoire que ma vieille mémoire veut te dire car elle est
un peu la tienne aussi. J’ai très exactement vingt-huit jours
pour t’en rebroder la trame…
De qui suis-je tombé amoureux en premier, de la femme
ou de l’île, voudras-tu d’emblée savoir. Pour te répondre, il
me suffit d’ouvrir le tiroir aux souvenirs qu’à mon âge, on
sollicite souvent durant les longues nuits de veille
insomniaque, au rythme du roulis, dans cette cabine trop
étroite du paquebot des Messageries fendant la haute mer,
où j’entreprends ce journal de bord, à rebrousse temps. De
ce tiroir, sortira une réponse tant logique que chronologique,
vois-tu, grâce à cet autre privilège de la vieillesse, qui octroie
une mémoire souvent oublieuse quant à la mobilisation des
détails les plus immédiats de la vie quotidienne, mais en
revanche aiguë quant à la restitution impeccable des
souvenirs plus lointains, que l’on croit — à tort — passés à
la moulinette des oubliettes !
Novembre 1878. J’ai vingt-sept ans. Au terme d’un
voyage d’un bon mois à bord de trois vapeurs différents de
la Péninsulaire & Oriental qui m’ont fait naviguer de la
Méditerranée à la mer Rouge, puis de la rade d’Aden à celle
de Saint-Denis, périple maritime entrecoupé à Suez de
l’intermède pittoresque d’un convoi de voitures s’aventurant
sans vergogne dans le désert jusqu’au rivage de l’Indien, je

pose un pied désormais marin sur la jetée du Barachois,
gluante d’embruns et néanmoins envahie par une foule de
curieux. Là, à cet instant précis, alors que mes yeux sont
écartelés par le kaléidoscope d’images violentes et tapageuses
que l’île tropicale me jette au visage, comme si quelque
peintre du dimanche s’était amusé à un barbouillage criard,
mes narines sont saturées par un mélange d’effluves encore
indéfinissables pour le béjaune fraîchement débarqué que je
suis, mais parmi lesquels s’impose déjà l’odeur vaguement
écœurante des fruits suris, hésitant entre senteurs de
Cologne et relents aigres. Ma bouche reste ouverte comme
celle d’une carpe intriguée par un spectacle inattendu, ma
gorge brûle, essayant vainement de happer une goulée d’air
plus frais, et tandis que tout mon corps est lourd, moite,
frappé d’immobilisme dans le tourbillon du débarquement,
je sais, je sens que je suis au bord du coup de foudre, du
coup d’émerveillement.
Dans la chronologie, c’est donc bien de cette ancienne île
Bourbon dont je suis tombé amoureux en premier, que l’on
appelle de nouveau La Réunion depuis une trentaine
d’années. Le débarquement est à la fois épique et épatant,
bien au-delà de ce que je me suis complu à imaginer le long
des interminables journées de mer dont le fil ne finissait pas
de s’étirer dans un ennui morne, une fois que les escales à
Malte et au Caire n’étaient déjà plus que de vieux souvenirs,
brouillés et quasi irréels dans ce cheminement maritime ne
semblant plus devoir s’achever, alors que je m’éloignais
inexorablement de la vieille Europe pour des contrées
exotiques et neuves. Yeux grands ouverts, j’en oublie de
battre les paupières tant je veux saisir les scènes agitées se
jouant simultanément et de tous côtés dans cette rade de
Saint-Denis, incendiée par un soleil qui semble allumé par
tous les grands maîtres du feu pour un autodafé auquel la
foule mouvante et bruyante ne semble prêter aucune
attention. Mes yeux larmoient mais ils restent ouverts,
écarquillés, pour saisir au vol les premiers notables
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débarqués, comme moi, dans des chaloupes malmenées par
une houle impitoyable, abandonnant leurs dames —
poudrées comme si elles allaient au bal mais empourprées
sous l’emplâtre — à de grands gaillards noirs en diable et
luisants, qui s’emparent d’une poigne vigoureuse de chaises à
porteurs et qui se mettent à fendre la foule, bille en tête,
puissamment. Je garde sitôt l’image de l’étrange rangée de
boutons qu’ils ont peinte, du front au menton. Quel que soit
l’endroit où mon regard se porte dans la rade, il est happé
par le grand bariolage de cette scène de débarquement, tant
sur l’eau que sur la terre ferme. Pêle-mêle, s’entrechoquent
frégates à l’amarrage, boutres malgaches en manœuvres
hardies, pirogues de petits bazardiers croulant sous les
primeurs et arrivant en masse par voie de mer, et goélettes
fines dont les gabiers enverguent les voiles pour le départ
tandis que glisse crânement un vapeur non inféodé aux alizés
capricieux. Sur le Barachois, et au-delà du métissage
étonnant des figures qui s’y bousculent, se côtoient
messieurs en chapeaux au fin tissage, vestes et pantalons
blancs, jeunes dames gracieuses sous l’ombrelle et bigarrure
des mulâtres déclinant un teint plus ou moins mat, en bras
de chemise ou en robes de calicot aux couleurs chatoyantes
et aux variantes infimes, du carmin à l’écarlate. Je découvre
aussi la ville aux maisons blanches qui s’étagent derrière les
vilains bâtiments du bord de mer ainsi que des bouquets de
végétation exubérante, d’un vert quasi phosphorescent. Et
après cette grande secousse du navire au mouillage que nous
avons endurée jusqu’au moment où le pied s’est posé sur le
ponton du débarcadère, lancé en pleine mer avec insolence
et inconscience, je reçois une autre grande secousse,
largement aussi sidérante, celle que me donne cette nouvelle
terre d’accueil, à moi le petit paludier de Guérande qui,
jusque-là, ne m’étais pas risqué plus loin qu’à l’avant-port de
Saint-Nazaire. Je reçois en vrac la franche lumière australe, si
étrangère à mes brumes bretonnes, la touffeur suffocante, si
surprenante à un temps de l’année où les grelottements de
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l’hiver sous la laine trop mince devraient agiter mes lèvres,
les parfums inconnus, le splendide et dépaysant éventail
d’une humanité au sang mêlé, au sang neuf, que je perçois
d’emblée profondément vivante, palpitante : je reçois un
coup d’éclat, droit au cœur, un appel ardent pour cette île
qui, je le sais d’instinct, va devenir mienne.
En ce jour d’arrivée, je ne me trompe pas.
La femme… Il a fallu l’attendre, ou peut-être la mériter,
je ne sais trop. En fait, c’est elle qui m’attend alors, car elle a
envoyé un courrier six mois auparavant à l’un de ses
lointains cousins métropolitains, petit nobliau de Bretagne
désargenté comme cette fin du siècle commence à en
affamer discrètement et qui en était arrivé, après avoir vendu
la majeure partie de ses terres et de ses métairies, à remettre
en exploitation d’anciens marais salants à Assérac sur la
presqu’île, à l’abandon depuis longtemps : j’avais été
l’homme de la situation, avec mon maigre savoir-faire de
paludier, métier appris à contrecœur auprès de mon père, qui
raclait le sel lui-même depuis son enfance. Bref, nous tirions
tous les deux plus ou moins la langue, mon maître et moi, à
faire du sel de façon artisanale et quasi confidentielle, alors
que les grands salins du midi commençaient à gagner la
partie grâce à des atouts climatiques que nous n’avions pas.
Lorsque mon maître reçut le message de sa lointaine cousine
créole, Louise de Lygnes, lui demandant de lui trouver un
paludier capable de lancer l’exploitation d’une saline le long
d’une côte particulièrement propice, selon elle, à ce type
d’entreprise, il me fit part aussitôt de la proposition : il me
savait sans attaches, mes parents étant morts lors de la
dernière épidémie de variole, dix ans plus tôt, et je crois qu’il
voyait enfin une opportunité honorable de se débarrasser de
moi, de renoncer à l’exploitation besogneuse de ses marais
salants qui avaient fini de le mettre sur la paille. J’acceptai
d’emblée, sans l’ombre d’un délai de réflexion. L’aventure
était trop belle pour générer la moindre hésitation.
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Et je me crois naïvement arrivé, lorsque je m’avance
d’une démarche ridiculement chaloupée le long de la marine
encombrée. Je vais apprendre à mes dépens que l’île ne se
donne pas ainsi : elle se gagne.
Je porte sur l’épaule, pour unique bagage, un grand
havresac où sont fourrés quelques rechanges, une petite
sanguine de mes parents, esquissée juste avant leur mort par
mes soins, comme si ma main avait été guidée par quelque
obscur pressentiment, un fagot de fusains car mon
passetemps favori est de crayonner, et une boîte de sel de
Guérande, que je n’ai pu m’empêcher de glisser à la hâte au
creux de ces misérables effets, tel un gri-gri censé me
préserver de tous les mauvais sorts…Je suis en manches de
chemise, n’ayant pu me résoudre à renfiler la veste sombre,
vestige désormais inutile d’un hiver rigoureux, que j’ai quitté
sans état d’âme. J’aime la chaleur, notamment pour la liberté
vestimentaire qu’elle apporte : je vais être servi dans cet été
austral que je n’aurais jamais imaginé aussi tonitruant de
canicule moite et de lumière aveuglante.
C’est Babet, le vieil esclave affranchi, qui m’attend sur la
berge. Je ne le vois pas, bien sûr : je ne le connais pas
encore ; mais lui, je le sais maintenant, a dû me repérer dès
ma descente de la chaloupe, de son œil fauve sous la
paupière singulièrement étirée. Il lève un bras lorsque je
m’approche et lance d’une voix claire, surprenante chez ce
personnage que je juge — bien trop vite — décrépit :
— Missié Assel Brieuc ? Moin, c’est Babet, de l’habitation
ma’ame Louise. Mi amène à ou la case.
J’ai compris l’essentiel, en gros, un mot sur deux ; un bras
nerveux s’est déjà emparé du havresac que j’ai jeté à terre, et
je n’ai plus qu’à suivre le vieil homme sec, au cuir tanné,
caramélisé par le soleil ou le métissage, je ne sais trop. Nous
sortons de la ville quasiment au pas de course et sans qu’une
parole ne soit échangée avec celui que j’appelle d’ores et déjà
en moi-même le léopard et qui m’entraîne sur une sente en
lacets, s’élançant à l’assaut d’une falaise sombre, abrupte, me
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dérobant du regard la côte ouest de l’île. Je suis vite à bout
de souffle, suant et suffoquant, alors que mon guide
continue son chemin, d’un pas enlevé et assuré.
— Flamboyants, répond laconiquement Babet, à la
question que je halète sur l’espèce végétale d’arbres
époustouflants, agrippés à la roche.
J’ai à peine le temps de jeter un œil sur les parasols
écarlates de ces arbres à la floraison incendiaire qui ombrent
le parcours, je n’en saurai pas davantage. Le souffle court, je
me concentre uniquement sur le rythme de la marche.
Cependant, alors que nous sommes parvenus au faîte de la
falaise, il s’arrête et me tend une gourde remplie d’un
breuvage fruité. Ce n’est qu’après avoir bu sans respirer de
longues rasades que je jette un œil alentour : le panorama est
miraculeux ; nous nous sommes arrêtés sous un arbuste
malingre dispensant une ombre rachitique qui ne parvient
pas vraiment à amortir les morsures de l’astre à son zénith
mais j’oublie l’air brûlant, la lumière qui vrille mes paupières
en feu et mon visage rôti. Instantanément, je me fonds dans
la limpidité du ciel et de la mer, étendue liquide et mouvante
à des centaines de mètres plus bas, en aplomb vertigineux,
tandis que je suis du regard un oiseau étrange aux longues
plumes rectrices, flèche blanche qui traverse l’azur
impeccable pour venir se nicher dans quelque anfractuosité
secrète de la roche volcanique.
— Paille-en-queue, précise Babet à sa manière toujours
aussi concise et à laquelle je me suis déjà presque habitué.
Oui, vraiment, c’est bien de l’île dont je suis tombé
amoureux en premier. Babet, qui doit pourtant connaître les
lieux comme sa poche, promène sur le spectaculaire paysage
maritime un regard qui me semble aussi ébahi que le mien :
nous nous dissolvons ensemble, muets, je crois, dans ce bleu
originel, où ciel et mer se mêlent dans une intime étreinte à
ne plus pouvoir distinguer l’un de l’autre.
— Allons descend’, intime mon guide bourru, alors
même qu’il commence à dévaler avec une agilité
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incontestable la pente qui me paraît maintenant terriblement
escarpée.
Je n’ai pas le choix, et j’essaie de ne pas trop me laisser
devancer, à quelques rochers de distance, vaille que vaille.
Deux mules nous attendent devant l’unique boutique,
miépicerie mi-débit de boissons, du minuscule village niché au
pied de la falaise : elles ont été attachées à la rambarde par
un licou et un individu au torse nu, tétant au goulot une
flasque de rhum, se sert de l’une d’elles pour se tenir à peu
près debout. Babet ne s’encombre guère de formules de
politesse pour bousculer l’importun qui finit par s’affaler à
l’ombre de l’unique touffe de palmiers, singuliers résistants
dans l’aridité du lieu.
Nous avons cheminé longtemps sur la croupe de ces
animaux que je n’avais pas l’habitude de chevaucher, ce qui
finit par me plonger dans une sorte de somnolence, autant
due au ballottement régulier de notre mode de transport
qu’au soleil accablant qui nous a accompagnés jusqu’au
crépuscule. Babet m’avait donné un drôle de chapeau, de
paille grossière tressée, que sous d’autres latitudes je n’aurais
accepté de coiffer pour rien au monde. Mais l’heure n’était
pas à la coquetterie. Néanmoins, dans cet engourdissement
qui n’a pas manqué de me cueillir, je garde le souvenir de
cette côte basaltique, parfois déchiquetée et si semblable à
ma Bretagne natale, parfois s’évasant en plages au sable
d’encre ou au sable métis, comme les créoles que j’avais
aperçus sur la marine… Côte qui alors me semble si
étrangère et exotique ! Ce qui me frappe le plus, dans cette
découverte progressive de l’île, est l’étroitesse de sa bande
littorale : le relief, vertigineux, s’enfle brutalement, comme
arraché fraîchement de la plaine côtière par quelque Vulcain
ardent, s’amusant à accrocher les nuages par des pitons
verdoyants et inaccessibles et creusant des camps d’ombre à
intervalles irréguliers. Je ne retrouve dans ce paysage digne
des origines du monde aucun de mes repères de
Guérandais habitué aux grands carreaux unis des marais
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salants, ciel à l’envers que les bocages prolongent dans une
platitude sans aventure. Nous avons dormi à la belle étoile,
sans même avoir à nous rouler dans une couverture, tant la
nuit dans cette île sait être douce, puis, dès le point du jour,
nous avons repris notre pérégrination et traversé de petits
villages de pêcheurs le long du littoral, que je ne pus
nommer que bien plus tard, lorsqu’il m’arriva de faire le
trajet inverse vers Saint-Denis.
— Saint-Leu, m’indique enfin mon compagnon de route,
alors que le soleil sombre pour la deuxième fois dans une
mer devenue brusquement étale et qui semble vouloir
dévorer l’astre à grandes goulées.
Je sais que c’est la fin de notre course et que la demeure
de Louise de Lygnes n’est plus loin. Mais quelle n’est pas ma
surprise de découvrir un village fantôme, aux cases
branlantes comme inhabitées, et dont quelques volets
battent lugubrement en ce crépuscule du soir qui noie tout
d’ombre en un seul trait de pinceau. J’ai juste le temps
d’entrapercevoir deux fillettes qui fuient, en robes
d’indienne, nu-pieds dans la poussière.
— Madame de Lygnes avait écrit qu’elle menait un grand
domaine : des plantations de café, et de girofliers, risqué-je à
mon taciturne compagnon.
Un haussement d’épaules est la seule réponse qu’il daigne
me donner. Au sortir du village, nous avons pris un joli
chemin au gravier blanc, que l’embrasement du couchant
teinte d’orangé. De hauts palmiers le bordent et lui donnent
une majesté, presque une solennité, que je n’attendais plus.
Et tout au bout du chemin, devant une maison basse à la
haute toiture, dont je distingue un corps central composé
d’une sorte de terrasse couverte, flanquée de deux pavillons,
j’aperçois une silhouette pâle, immobile, nimbée elle aussi de
la même couleur chaude, signature de ce soleil tropical sur le
point de basculer dans l’océan en contrebas.
— Lambrequins, grogne le léopard, en réponse à la
question que je lui ai posée à la vue des délicats festons de
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bois jouant le rôle de gouttières tout autour de la toiture de
zinc.
Les mules ont pressé le pas, comme si elles sentaient
proches l’écurie et la pitance. Je suis furieux d’arriver en si
pitoyable équipage : si jeune encore que j’en oublie
l’essentiel, ailleurs que dans l’apparence…
Je la vois. Elle est là maintenant à quelques pas de moi, et
le coup d’éclat qui m’a ébloui quelques heures plutôt, lorsque
j’ai posé le pied sur l’île, devient un coup de grâce. Elle est
toujours immobile mais le vent du soir trouble le voile de sa
robe, et c’est comme si son corps dansait. Grande, d’une
minceur juvénile qui frise la maigreur, elle ressemble si peu à
ces filles rustiques, courtes, grasses et bien plantées qui
m’ont laissé trousser leur jupon les nuits où mon sang
devenait trop chaud. Descendu de ma mule maladroitement,
je suis suffisamment près alors pour distinguer son visage
qu’une chevelure très sombre, bouclée et simplement
retenue par un lien de ficelle grossière, encadre. Ses yeux
clairs, que je découvrirai gris à la lumière, me fixent, et si je
ne vois plus qu’eux, c’est peut-être à cause du contraste qu’ils
forment avec ses cheveux d’un noir bleuté et sa peau mate.
Elle ne sourit pas, elle me regarde avec une gravité qui me
trouble, d’emblée ; je suis incapable de lui donner un âge, la
pénombre brouille très vite ses traits, mais je suis accroché à
ses yeux, à tout ce que je présume déjà d’elle de terriblement
séduisant, comme un jeune fou, alors que son maintien,
quasi hiératique, marque plus clairement la distance que ne le
ferait le plus impersonnel et le plus froid des discours
d’accueil.
— Je suis très heureuse de votre venue, Axel Brieuc,
prononce-t-elle contre toute attente, d’un ton chaleureux. Je
craignais tant qu’un tel exil ne vous rebute et ne vous fasse
renoncer, au dernier moment, au voyage !
Elle m’a pris les deux mains, dans un geste d’amitié que je
n’aurais jamais osé imaginer, et qui finit de me rendre muet.
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— Mais j’oublie l’essentiel, me présenter : Louise de
Lygnes, et vous venez de découvrir l’habitation : « La
Chamade ». Ah, poursuit-elle en se détournant, je vois que
Babet vient d’allumer les flambeaux. Suivez-moi. Avez-vous
fait bon voyage ? Le périple est épuisant, n’est-ce pas ! Mais
ici, vous récupérerez vite de toute fatigue…Faites attention :
quelques carreaux sont disjoints sur la varangue et quelques
planches du parquet à l’intérieur sont attaquées par les
termites… Je suis désolée de vous offrir un gîte un peu
décrépit. Les belles années se sont enfuies…
Le tourbillon de ses paroles m’arrange et je ne
l’interromps pas. Je suis sidéré d’être ainsi accueilli par une
aristocrate : dès lors, je me sens dans un monde aux
antipodes de la société si compassée et si figée de mon pays
natal…J’ai besoin d’assimiler ces nouveaux repères auxquels
je ne m’attendais nullement. Sa conversation légère m’offre
le bref délai nécessaire pour me reprendre, pour vaincre cette
sorte d’étourdissement qui vient de s’emparer de moi.
Elle énumère les pièces de la demeure, tandis que nous
les traversons à vive allure et que je hume ce que je crois être
naïvement dans un premier temps son parfum :
— La varangue… Le terme est nouveau pour vous, bien
sûr : c’est cette galerie en œuvre, sous le toit du bâtiment
principal, qui est un lieu de repos mais aussi d’accueil des
visiteurs ; je m’y tiens tous les soirs, dans la senteur du
jasmin de nuit, dont vous devez découvrir les effluves en ce
moment même. La salle à manger, le grand salon…
Je la suis de pièce en pièce, toutes en enfilade, dans un
dédale où j’ai du mal à m’orienter.
— Nous voici dans le petit pavillon est, où se trouve
votre chambre : elle est de dimensions modestes et donne à
l’arrière, sur la cuisine et les communs mais elle est
lumineuse et aérée ; j’espère que vous vous y sentirez vite
chez vous : l’une des portes ouvre directement sur la
bibliothèque, où vous pourrez puiser toutes les lectures qui
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vous conviendront… Vous savez lire, n’est-ce pas ? me
demande-t-elle abruptement.
Je rougis jusqu’à la racine des cheveux en bafouillant un
« oui » à peine audible. Je suis sidéré de sa simplicité, de cette
façon carrée et directe avec laquelle elle s’adresse à moi,
comme si j’étais sur un pied d’égalité avec elle, comme si
toutes les barrières sociales dans son drôle de monde, étaient
abolies. J’ai la singulière impression d’être un ami de la
famille, en visite.
— Ne vous étonnez pas de ne pas être reçu par mon
époux, il réside rarement à La Chamade. Théophile de
Lygnes est un aventurier. Après avoir été abreuvé de lectures
voltairiennes et puis surtout après la séries d’avalasses — les
dernières pluies torrentielle — qui ont raviné et mis à mal les
plantations caféières exploitées sur la concession, il s’est
déclaré… négociant, poursuit-elle avec un léger sourire, et il
passe la majeure partie de son temps à Tamatave, à
Madagascar, à marchander avec quelques réunionnais,
compagnons d’exode, « l’or noir », comme il l’appelle, la
vanille. Croyez-vous vraiment que la fortune reviendra
ainsi ?
Je hausse les sourcils, incapable de répondre à une
question qui n’en est peut-être d’ailleurs pas vraiment une,
décontenancé par sa sincérité presque brutale, par son
absence de retenue qui créent un étrange lien de proximité.
Elle s’affaire dans la chambre, ouvrant les volets sur la nuit
maintenant installée, disposant la moustiquaire autour du lit.
— La fraîcheur du soir va entrer… Oh, je sais, cette
fraîcheur, vous ne la percevez pas mais lorsque vous aurez
passé ici quelques semaines, vous y deviendrez sensible. Je
vais vous laisser : Lili — ma… femme de chambre — a pris
soin de remplir d’eau la cuvette pour votre toilette et elle
vous a également préparé un repas froid. Elle est aussi
cuisinière, en fait, et elle s’occupe du ménage. Je n’ai plus à
mon service depuis quelques années que Babet et elle, et
quelques engagés pour ce qui reste de cultures. Je joue franc
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jeu, avec vous, et vous devez vous rendre compte que nous
traversons des années bien sombres, mais je crois en cette
idée des marais salants : elle me semble être une idée
providentielle, ne croyez-vous pas ?
Est-ce de nouveau une vraie question ? J’en doute. Je suis
de toute façon incapable d’y répondre, comme
précédemment, exténué jusqu’à ressentir une singulière
impression d’ivresse. Je pense vaguement qu’elle s’est bien
gardée de détailler cette situation difficile dans laquelle se
trouve le domaine dans le courrier qu’elle a adressé à son
cousin. Mais c’est de bonne guerre et je n’arrive pas à lui en
vouloir de ce silence qui frise pourtant la malhonnêteté.
Qu’ai-je à perdre, ici ou ailleurs ? L’insouciance de la
jeunesse est un bouclier imparable contre l’adversité et me
donne cette confiance que j’ai perdue depuis, avec l’âge. Et
elle manifeste tant d’allant, tant d’enthousiasme qu’elle n’a
guère de mal à me communiquer sa foi.
— Je vous laisse prendre du repos, Axel Brieuc, me
ditelle sur un ton léger. Demain matin, vous me trouverez sur
la varangue dès six heures, pour une visite du domaine :
nous ferons ainsi un premier point des mesures qu’il
convient d’adopter pour mettre en place notre projet.
Le ton n’a rien de péremptoire mais il n’autorise pas la
moindre contestation. Je suis habitué aux levers matinaux,
cependant je ne peux m’empêcher de craindre de laisser
passer l’heure, à cause de l’état d’épuisement dans lequel je
me sens. Le notre projet m’a tout de même interloqué :
estce simple stratégie de sa part en vue de m’inciter à m’investir
sans retenue dans ce qui semble être une entreprise vitale
pour le domaine, ou est-ce l’expression sincère de la
confiance spontanée qu’elle semble m’accorder, avec un
naturel qui d’ailleurs me confond ? J’opte pour me laisser
emporter par le sommeil, dans cette chambre qui paraît le
comble du raffinement pour le misérable paludier que je suis
et qui n’a dormi jusqu’à présent que dans un cagibi exigu
dans le manoir de son ancien maître ou dans la soupente de
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la petite maison familiale. Sur la table de chevet en
palissandre, tout près du lit, j’ai posé ma boîte à sel, sel de la
dernière récolte accomplie pour mon maître.


J’ai dû faire connaissance avec Lili le lendemain matin, je
ne me souviens plus exactement, mais je suppose que c’est
elle qui m’apporte un café pays, des fruits frais, exotiques et
inconnus, ainsi que des galettes de manioc parfumées à la
vanille, comme elle le fera ensuite tous les matins qui
suivront. Peut-être est-ce elle d’ailleurs qui me réveille car j’ai
dormi d’un sommeil de plomb… Je ne sais pas quel souvenir
tu gardes de Lili, Violette : tu étais encore enfant lorsqu’elle a
quitté ce monde. C’est avant tout son parfum, lourd,
entêtant, que je ne parviens pas à définir immédiatement et
qu’elle me dira plus tard être celui de l’ylang-ylang, qui me
surprend en premier et dont il me semble encore sentir le
sillage capiteux. Et puis s’impose l’image de la mulâtresse
sans âge, dont j’ai du mal au début à suivre la conversation à
cause de ce créole que je vais mettre du temps à
comprendre, mais qui est ronde à croquer, accorte, toujours
en paroles et en mouvements : elle m’adopte d’entrée, et en
retour, je suis vite conquis par sa présence rieuse et le fait
qu’elle me gave de douceurs sucrées, comme une maman
inespérée dans ce monde nouveau.
L’heure est en effet très matinale lorsque je m’avance sur
la varangue. Ce qui s’offre alors à ma vue s’imprime en
revanche dans ma mémoire : la demeure s’ouvre sur la mer,
en contrebas, qui bat des rochers noirs à grandes gerbes
d’écume tandis que j’aperçois sur la droite une petite crique
de sable anthracite, scintillant sous un soleil qui me fait
croire faussement que l’heure est plus avancée que je ne
pense. L’allée de palmiers élancés, que j’ai remontée la veille
aux dernières lueurs du crépuscule, établit un contraste
étonnant d’ombre et de lumière, et guide le regard jusqu’à
son ouverture sur une sorte de savane, blanche et desséchée,
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qui longe la côte. À mes pieds, et en total contraste avec
cette étendue assoiffée, s’étalent les parterres de fleurs,
fouillis où se mêlent dans un désordre peut-être plus
organisé qu’il n’y paraît au premier coup d’œil, plantes
venues de tous les endroits du monde, en une extraordinaire
palette impressionniste. Lili qui m’a suivi avec curiosité,
égrène de sa voix chantante les noms charmants des plantes
que je ne connais pas :
— Jupons de ma cousine, boules de bleu, gouttes de
sang, étoiles ézyptiennes, couronnes du Christ,
bougainvillées…, dit-elle en s’appliquant à bien articuler.
— Et autour du bassin ?
— Songes papangue, pour porter chance…
— Songes… Quel joli nom ! ne puis-je m’empêcher de
penser à voix haute.
Elle m’entraîne sitôt vers ce bassin rond où clapote une
eau vive surgissant d’une source inattendue et providentielle
qui permet aussi l’approvisionnement de l’habitation et qui a
dû inciter jadis sa construction en ce lieu. Elle prend de l’eau
en ses mains et asperge copieusement les larges feuilles
vertes et veloutées des songes : les gouttelettes irisées
glissent alors sur les plantes hydrophobes et forment autant
de perles chatoyantes hésitant à trouver leur chemin avant de
retomber en pluie sur le sol moussu.
— Comme l’eau glisse sur feuille de songe ! me jette-t-elle
dans un éclat de rire devant mon air médusé.
Mais je n’ai pas le temps de lui demander plus
d’explication.
— Lili, dessers le café ! intime ma nouvelle maîtresse
depuis la varangue où elle se tient en retrait, debout près
d’une table en rotin, alors qu’elle vient visiblement de
déguster à peu près les mêmes mets que moi quelques
instants plus tôt. Bonjour Axel Brieuc, reprend-elle d’une
voix plus basse.
— Bonjour, madame, je suis à votre disposition, dis-je sur
un ton dont j’exagère inconsciemment la politesse.
20

Lili s’est enfuie prestement et je me retrouve face à cette
jeune femme que je ne connais pas encore vraiment, qui a
l’air habituée à donner des ordres et à les voir promptement
exécuter. La lumière du matin, crue et blanche, révèle sur
son visage de discrets sillons, que la nuit précédente avait
escamotés. Je ne peux m’empêcher à nouveau de me
demander : quel âge a-t-elle ? Trente ans ? Un peu plus ? Il
m’est difficile de trancher, certainement à cause de la
silhouette juvénile, d’une grâce joueuse allumant son regard
et qui charme dans le léger sourire à peine posé sur ses
lèvres.
— Nous allons descendre vers la mer à pied, reprend-elle
sans ambages, le long du chemin du maître : vous verrez
ainsi vous-même si le site vous paraît aisément exploitable.
La concession qu’a obtenue mon père à son arrivée dans l’île
va du battant des lames au sommet des montagnes, comme
on dit communément ici, mais nous sommes le long de la
côte sous le vent et une large bande de terre est totalement
impropre à la culture, à cause de la sécheresse, bien que deux
sources soient captées dans les hauts.
Je la suis sur la sente qui serpente dans les herbages
décolorés de la savane ; l’herbe est parfois si haute, si drue
malgré la sécheresse qu’elle nous dérobe la mer, dont on
entend pourtant le ressac incessant. Nous devons former un
couple singulier dans ce lieu désertique, inondé de lumière et
déjà — malgré l’heure matinale — grillé par un soleil
surprenant d’intensité : elle, le pied sûr malgré la rocaille du
sentier, moi, légèrement distancié, vu le caractère accidenté
du parcours. Sa robe blanche, cotonnade simple et légère,
gonfle sous la brise de mer et danse autour d’elle au rythme
de la marche ; elle a coiffé un large chapeau en paille d’Italie
mais nulle ombrelle ne l’encombre et je pense à la matité de
son teint, si surprenant pour moi qui ai côtoyé des belles
transparentes et diaphanes, lorsque mon ancien maître, dans
les derniers temps de l’aisance, donnait un bal où
l’aristocratie locale se bousculait. Celle-là me paraît d’emblée
21
d’une autre race, inclassable ; je n’ose penser « d’une autre
planète », mais c’est l’idée qui s’impose à moi durant cette
singulière descente au milieu d’une terre désolée et
abandonnée aux embruns depuis toujours.
— Le café n’est plus cultivable, me crie-t-elle, et je ne
crois pas à la canne sur ces versants trop peu arrosés ! Mon
époux ne s’occupe ni de la maison dévorée de termites, ni de
nos billets de banque qui ne valent guère mieux. La Réunion
l’ennuie, il s’y dit à l’étroit et il a besoin des vastes terres
malgaches… L’air est brûlant ce matin, nous boirons à notre
arrivée de la citronnade préparée par Lili, rajoute-t-elle en
agitant la gourde qu’elle a liée à sa ceinture.
Je saisis un mot sur deux, que le vent emporte, mais ce
soliloque semble lui être bénéfique : elle a enfin ralenti
l’allure.
— Je suis seule, comprenez-vous, Axel Brieuc ?
reprendelle un ton plus bas, en se retournant vers moi qui suis arrivé
maintenant tout près d’elle. Mais je suis seule depuis le
départ, je crois, dans cette habitation que ni mon père, ni
mon époux n’ont voulu sauver de la ruine… par
nonchalance ou par manque d’intérêt, je ne sais. Il ne sera
pas dit qu’aucun de la famille ne se battra pour lui épargner
le désastre… Et je suis prête pour cela à ne pas vivre
noblement, contrairement à certains de mes congénères qui
jugent que travailler, se donner de la peine, équivalent à
déroger, dans un respect désuet de coutumes anciennes,
sclérosées, vestiges d’un autre temps !
Malgré la matité de son teint, ses joues se sont
empourprées et je ne sais plus si c’est la rapidité de notre
progression, l’ardeur du soleil ou la vigueur de son discours
qui la rendent alors aussi belle. Ce que je sais, c’est qu’à cet
instant-là et contre toute raison, le désir d’elle m’embrase et
que je dois rougir autant qu’elle, au bout de ce sentier de la
soif.
— Je suis là pour vous aider, risqué-je enfin timidement.
22

— Allons ! intime-t-elle de ce ton chantant qui est la
marque de l’accent créole. Nous voici arrivés tout près des
rochers qui sont légèrement en surplomb de la mer.
Après quelques pas, en effet, nous sommes arrêtés par la
bordure littorale, rocailleuse comme le sentier. Je suis sans
voix.
— N’est-ce pas un endroit idéal ? murmure-t-elle dans un
large mouvement de bras, comme si elle voulait embrasser le
large horizon liquide d’un bleu cobalt, aux reflets
métalliques, inimitable même pour le meilleur des peintres.
Je possède ici plus de deux hectares de terres, rajoute-t-elle
en se retournant vers l’étendue basaltique calcinée que nous
venons de franchir. Qu’en pensez-vous ?
— Vous comptez implanter les bassins ici ? dis-je gorge
nouée, de façon quasi inaudible.
— Le site est totalement sauvage, pas une case à plusieurs
lieues à la ronde : je n’aurais à exproprier aucun engagé,
aucun ancien affranchi, ce qui m’aurait profondément déplu.
Je suis atterré. Cependant je tente de lui faire percevoir la
folie de son projet.
— L’eau doit pouvoir parcourir les bassins de décantation
pour que peu à peu, il y ait saturation en sel : or, elle est en
contrebas des terres et ces dernières ne semblent être
recouvertes par la marée à aucun moment ! Je ne vois nulle
part une anse que nous aurions pu envisager de barrer pour
former une vasière littorale : mais même si ces travaux
avaient été envisageables, ils auraient demandé un long et
énorme labeur, de l’argent et de la main-d’œuvre !
— La marée ? reprend-elle sidérée. Mais quelle marée ?
Elle est quasi imperceptible sur l’île, à moins d’un gros coup
de vent, qui amène de la houle !
— La marée est une commodité : elle permet à l’eau de
circuler sans frais, par gravité, de bassins en bassins, et la
vidange se fait naturellement lors de la marée basse.
— Et lorsqu’il y a absence de marées conséquentes,
comment procède-t-on ? demande-t-elle d’un air buté.
23
J’hésite à lui répondre. J’hésite surtout à lui dire mon
inexpérience dans une telle situation. À Guérande, les digues
protectrices permettent de créer cet étang naturel où a lieu le
processus de décantation et la marée est notre alliée.
— Il faut amener l’eau par pompage, dis-je sobrement.
— Ne restons pas ici en plein soleil ! s’exclame-t-elle
brutalement, comme si elle avait besoin d’un coin plus
propice à la réflexion que cette côte rocheuse, asphyxiée et
bombardée par les rayons drus de l’astre loin encore
pourtant de son zénith.
Elle me guide vers un bosquet de filaos dépenaillés, seule
tache d’ombre proche sur ce littoral désertique. Sans
cérémonie, elle s’assoit à même le sol, sur une couche
épineuse mais odorante et me tend la gourde de citronnade.
— Buvez donc, Axel Brieuc, je boirai après vous ; vous
n’avez pas la peste, à ce qu’il me semble, mais en revanche,
vous êtes rouge comme un homard. Si vous voulez échapper
au coup de sang sous nos latitudes, je vous conseille de
porter un chapeau, dès la première heure du jour !
Ma confusion doit alors rajouter une touche écarlate à
mon visage, s’il est encore possible qu’il rougisse davantage,
mais le gosier en feu, j’obtempère. Alors que la boisson
acidulée me rafraîchit un peu, une pensée fugace me traverse
l’esprit : j’aime qu’elle prononce mon nom, à tout bout de
phrases ; ce patronyme, auquel jusqu’à présent je n’ai prêté
aucune attention particulière, prend, grâce à cet accent
chantant avec lequel elle le scande, une tout autre dimension.
J’ai envie de lui murmurer : « Encore. Dites encore mon
nom… ».
— Une pompe, répète-t-elle sur le même ton têtu que
précédemment…Un pompage par machine à vapeur,
peutêtre, comme celles qui sont utilisées dans l’usine sucrière de
Stella Matutina que j’ai visitée avec Théo lors de son dernier
séjour ici. Voilà qui risque d’être bien coûteux… Ou alors
une pompe à alcool, ce qui serait davantage dans nos
moyens…
24

Elle semble se parler à elle-même et je perçois dans ce
soliloque l’habitude qu’elle doit avoir depuis longtemps de
régler les problèmes sans aide extérieure. J’ai alors des
étourdissements, probablement à cause de notre marche
sous ce soleil de plomb, mais ma cervelle tourne à plein
rendement et brusquement, l’image de la mule qui m’a
amené jusqu’à Saint-Leu, avec une vaillance égale, s’impose à
mon esprit.
— Nous pourrions utiliser une noria, dis-je sourdement.
— Une noria ? Mais asseyez-vous donc, Axel Brieuc,
vous êtes maintenant livide ! Qu’est-ce qu’une noria ?
Je ne peux lui répondre qu’après m’être accroupi à
quelques mètres d’elle, sur le tapis odorant, et avoir avalé
une autre rasade de citronnade. Les points lumineux qui
dansent devant mes yeux disparaissent progressivement ; son
visage interrogateur et vaguement agacé par mon malaise
qu’elle soupçonne certainement, réapparaît avec netteté,
alors qu’elle ôte son chapeau.
— Une noria est une roue à godets, mue par la force
animale. Je sais que les saliniers du Midi entretenaient
naguère un troupeau de mules gigantesque pour actionner
les pompes… Vous avez des mules, du fourrage en quantité
et de l’eau douce pour elles, n’est-ce pas ?
— Croyez-vous vraiment que nous pourrions ainsi élever
l’eau régulièrement pour alimenter les bassins ? me
demande-t-elle immédiatement enthousiaste.
Je ne suis sûr de rien.
Mais je me dis que si les saliniers du sud ont durant
longtemps employé ce moyen de traction, il n’y a aucune
raison pour que nous ne réussissions pas à en faire autant. Je
réponds d’une voix ferme :
— Oui. J’en suis certain.
Elle boit à son tour une longue rasade au goulot, comme
une fille de ferme n’aurait peut-être pas osé le faire devant
moi. Je n’en reviens pas. Pourtant son naturel me plaît
férocement. Elle passe la paume de sa main sur son front où
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perlent des gouttes de sueur qui font frisotter des petites
mèches de cheveux.
— Vous êtes un envoyé du Ciel, Axel Brieuc. Mon cousin
ne pouvait pas mieux m’aider qu’en vous recommandant à
moi, comme il a eu la bonne idée de le faire, rajoute-t-elle
dans un éclat de rire qui fait fuir un criquet avec lequel elle
joue depuis quelques instants, une brindille à la main.
Je ris à mon tour, avec cette spontanéité, cette confiance
de la jeunesse, que l’âge venu émousse tant. Je sais déjà
qu’elle pourra tout me demander. S’il faut creuser cette terre
de rocaille avec mes ongles pour élaborer canaux et bassins,
je le ferai. Et s’il faut racler le sel avec le las jusqu’à ce que ce
dernier se rompe, je le ferai. Ma peau se tannera, mes yeux se
calcineront, mais nulle brûlure ne sera plus douloureuse et
délicieuse que celle allumée par le feu de son regard d’eau
posé sur moi. Je sais aussi que ce projet des salines est plus
qu’audacieux, qu’elle n’a pas conscience de sa démesure ni
de sa témérité. Je regarde le sol, dubitatif, essayant de
mesurer son imperméabilité.
Pourtant, lorsque nous rebroussons chemin en direction
de la demeure, je me tais, et je la laisse, telle Perette et son
pot au lait, jauger le rapport de sa première récolte de sel,
construire son grenier pour le stockage, acheter une nouvelle
barque, puis mieux encore : un petit bâtiment rustique mais
au bon tirant d’eau pour l’acheminent de la production vers
Saint-Denis et dans toute l’île, et peut-être même par voie de
haute mer vers les Mascareignes. Et rénover la case, refaire
un pan de bardeaux, repeindre en rechampi, planter un
jardin à la française, re…
Sa voix se perd dans l’alizé qui s’est levé. Ses cheveux, à
demi défaits de leur tresse, figurent d’étranges serpents noirs,
que la marche agite, sur sa robe claire. Dès lors, je te l’assure,
ma Violette, je suis amoureux.



26

II

Babet, le léopard, me ramène sur le site juste après le
déjeuner. Il est venu frapper à la porte de ma chambre au
moment officiellement consacré à la sieste dans l’habitation :
j’avais vu alors quelques engagés, qui travaillaient mollement
dans la plantation de café en perdition, redescendre des
hauts et s’éparpiller sous l’ombre large des flamboyants aux
pleurs écarlates et s’allonger en grappes pour un repos tout
d’abord animé par rires et chants, puis vite ensommeillé. Ma
maîtresse avait disparu, un livre à la main, dans ses quartiers,
c’est-à-dire dans cette aile droite de la demeure, de laquelle
spontanément je m’étais interdit l’accès, bien qu’aucune
limite précise n’ait été explicitement posée. J’avais pris mon
repas de midi en compagnie de Lili, dans la remise à
l’extérieur de la maison qui faisait office de cuisine et qui
était emboucanée par un foyer perpétuel, faisant atrocement
monter la température. Cela ne semblait pas gêner la
mulâtresse qui m’avait servi une ration conséquente de
patates douces au lard avant de copieusement remplir sa
propre assiette et de l’engloutir en avalant du café brûlant. Je
devais par la suite souvent déjeuner avec elle, et recevoir
alors confidences, anecdotes pittoresques ou doléances au
gré de ses humeurs. Louise de Lygnes avait pris son repas
seule, dans une petite salle à manger lambrissée d’un beau
bois exotique, mais à peine plus fraîche, en cet été austral,
que notre cuisine aux vapeurs infernales.
— Missié Assel, i dort ?
— Non, maugréé-je, le nez toutefois penché sur le livre
emprunté quelques minutes plus tôt à la bibliothèque. Que
veux-tu ?

J’ai instinctivement tutoyé Babet, mais c’est davantage
une intention de fraternité qui m’a guidé que toute volonté
trouble d’irrespect.
— Mi amène à ou voir la fabrik do sel ? me dit-il dans un
clin d’œil.
Je le regarde interloqué, mais déjà prêt à toutes les
découvertes malgré la fournaise qu’entretient le soleil, à la
verticale maintenant de l’habitation. Il me montre du doigt le
chapeau tressé, qu’il m’avait donné la veille, lors de notre
pérégrination jusqu’à Saint-Leu et que j’avais imprudemment
oublié le matin même.
— Vous nana çeveux la paille, dit-il en montrant ma
chevelure héritée de quelque blond viking.
Je le visse sur ma tête, peu désireux de cuire davantage,
alors que j’ai surpris dans le miroir de la table de toilette mes
joues et mon front tels des lumignons de la Saint-Jean. Nous
avons alors repris ensemble le chemin du maître comme
l’avait appelé Louise de Lygnes le matin même et j’ai
compris que cette chaleur matinale qui m’avait paru à la
limite du supportable n’était qu’un pâle avant-goût de
l’ardeur que mettait maintenant l’astre à tout rôtir de ses
rayons. Mais j’ai déjà le pied plus sûr le long de ce sentier
parsemé de scories et de galets roulant sous la savate, qui
descend vers la mer. Je peux cette fois le parcourir en levant
la tête et je découvre, non sans étonnement, un troupeau de
drôles de bovins, à l’allure étique et à la bosse singulière sur
l’échine, qui broutent une herbe sèche et râpeuse à souhait.
Notre avancée ne perturbe d’ailleurs pas leur repas paisible
et encore moins la sieste d’un gamin aux pieds nus, censé les
garder et endormi sous son chapeau à l’ombre étroite d’un
muret à moitié démoli.
— Zébus, a précisé Babet, avec son habituelle verve, sans
prendre le temps de se retourner sur l’étrange cheptel.
J’en déduis silencieusement que c’est le plat de côtes de
l’un de ces curieux animaux que Lili nous a servi
copieusement épicé la veille, tel un mets de fête.
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