Sur la route des sentiments

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Cette histoire, aux couleurs autobiographiques, relate la vie mouvementée de Sophie, personnage principal d'une vaste saga familiale. Les circonstances de la vie et l'amour la propulsent dans diverses parties du monde, et au sein de milieux sociaux et culturels parfois très différents. Au travers de ses profonds remous sentimentaux, une constante, la recherche d'un père à peine connu, puis devenu introuvable ou innaccessible, jusqu'à ce qu'une quête inlassable trouve enfin, brièvement, sa récompense.
Publié le : mardi 1 mai 2012
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EAN13 : 9782296490963
Nombre de pages : 244
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Sur la route des sentiments











































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96981-0
EAN : 9782296969810
Jacqueline PAYSSAN







Sur la route
des sentiments



Roman















Prologue I
« Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns,
qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont
rien que de petites lumières… »
Antoine de Saint-Exupéry
Ce matin-là, Paris s’éveillait sous un ciel blafard. Une bise
perçante soufflait dans les arbres qui paraissaient frissonner.
Peut-être sanglotaient-ils encore après les terribles émeutes
consécutives à l’Affaire Stavisky, qui n’était vieille que de quelques
jours. Nous étions en février 1934.
Levée tôt, Isabelle, une pétillante jeune femme aux airs de
Ginger Rogers, avait passé un temps infini à choisir sa toilette.
Finalement, elle avait opté pour une robe, en jersey beige, qui la
moulait comme une seconde peau. Prête à sortir, elle enfila une
redingote en drap de laine rouge érable, puis, devant son miroir,
ajusta une toque assortie, dont la bordure de loutre marron
sublimait la douceur de son charmant visage. Dehors, un froid
implacable ajouta deux grosses gouttes dans l’océan de ses yeux
bleus.
Dans la rue La Bruyère, pratiquement déserte, on ne remarquait
que son élégante silhouette, pressant ses pas légers jusqu’au métro
de la Place Clichy. Elle arriva très en avance devant la grille
7principale de l’hôpital Lariboisière. Elle connaissait bien ces
grands bâtiments, vieux d’une centaine d’années, où elle avait subi
deux opérations qui avaient particulièrement retenu l’attention
du personnel médical. C’est lors de la première intervention
qu’elle avait rencontré Eduardo, jeune étudiant en médecine,
alors stagiaire en chirurgie. Tout au long de sa convalescence,
il l’avait beaucoup aidée. Et l’intérêt qu’ils avaient éprouvé l’un
pour l’autre s’était peu à peu mué en un sentiment plus profond,
puis en une relation suivie.
En attendant Eduardo, des pensées vinrent l’assaillir.
Jusqu’à présent, manifestement, il ne tenait pas à la mettre
en présence de sa famille, au sujet de laquelle il lui avait donné
quelques détails. Sa mère, fille d’un consul italien, et son père,
fils d’un homme d’affaires grec, s’étaient rencontrés dans
Athènes. Quelques années plus tard, après avoir fondé un
foyer, ils quittèrent la Grèce pour l’Amérique du Sud, afin d’y
rejoindre une partie de leur famille. Arrivé à Bogota, dès l’âge
de cinq ans, Eduardo y fréquenta une école française, tenue par
des religieux. Puis, ses parents décidèrent de revenir en Europe,
à Paris, non seulement pour raisons professionnelles mais aussi
pour l’éducation de leurs enfants. Eduardo poursuivit alors ses
études jusqu’au baccalauréat. Son père souffrait d’une affection
qui le rongeait à petit feu, ce qui l’avait incité, ensuite, à devenir
médecin, dans l’espoir de ne plus rester spectateur impuissant
devant la détresse de la maladie. Voilà tout ce qu’elle savait de lui.
Présentement, il habitait toujours chez ses parents. Et le monde
d’Eduardo, sans lui être vraiment connu, lui semblait bien loin du
sien, lui donnant parfois l’impression d’un espace infranchissable.
Ceci lui rappela sa propre famille. Son père, Sébastien, avait
été gazé dans l’enfer des tranchées de la guerre 1914-1918, et avait
disparu quelques années plus tard. Sa mère, Edwige, une belle
et plantureuse Alsacienne, dotée d’un caractère bien trempé et
d’un courage à toute épreuve, après avoir été « Première » dans la
Haute Couture parisienne, s’était mise à son compte. Sa petite
entreprise tournait bien, grâce à une fidèle clientèle de femmes
aisées et de quelques artistes. Du lundi au samedi, elle se levait
8aux aurores, afin de préparer les tâches respectives des quelques
ouvrières qu’elle employait. L’ancienne nounou d’Isabelle,
affectueusement appelée Mémène, en réalité Germaine, devenue
bonne à tout faire, leur cuisinait les repas de midi, toujours
simples mais goûteux et copieux. Edwige y tenait, prétendant que
pour bien travailler il fallait avoir le ventre bien plein ! Elle avait
refait sa vie avec Bernard, un robuste Auvergnat qui séduisait son
entourage par son charme nourri de sourires ravageurs, qu’une
fine moustache soigneusement entretenue rehaussait. Depuis son
mariage avec lui, Edwige avait décidé de louer un studio pour sa
fille, à quelques pas de chez eux. C’est donc là, en même temps
très près et très loin de sa mère, qu’Isabelle habitait, seule.
Le peu d’heures libres que lui laissaient ses études, Eduardo
les lui consacrait. A chacun de leurs rendez-vous, il lui réaffirmait
la sincérité de ses sentiments. Malgré cela, il n’avait, jusque-là,
pas voulu prononcer de paroles qui eussent pu ressembler à un
engagement définitif.
L’arrivée d’Eduardo la détourna de ses pensées.
Comme à son habitude, elle se jeta dans ses bras et posa un
instant la tête sur son épaule, tout en fermant les yeux. Puis, ils se
dirigèrent vers la station de métro toute proche et, ayant échangé un
long baiser en haut de l’escalier, ils en dégringolèrent joyeusement
les marches, tous deux grisés de leur bonheur partagé. Elle aimait
cette odeur chaude et si singulière qui se dégageait des bouches
du métro parisien. Lui, la détestait, ce qu’elle trouvait surprenant.
Parvenus jusqu’au Boulevard Saint-Germain, ils rendirent
visite à des amis, puis ils firent une promenade sur les quais
embrumés de la Seine. Et le soir venu, ils allèrent dîner dans leur
restaurant favori, près du Square d’Anvers, où l’aimable patronne,
aussi plantureuse que ses bons plats, avait fini par les surnommer
affectueusement « mes p’tits trésors ».
Au cours du repas, Eduardo annonça la nouvelle qui
allait précipiter un nouveau tournant dans leur relation. Ses
parents, avait-il dit, conscients des problèmes économiques graves
et de l’épidémie d’intolérance qui s’abattait sur l’Europe, avaient
9pris la décision de vendre leur résidence parisienne pour s’installer,
cette fois-ci définitivement, en Amérique du Sud. Eduardo
demeurerait, jusqu’à la fin de ses études, chez Louise, une tante
de nationalité française, qui habitait le même immeuble.
Définitivement − ce mot seul allait tout bouleverser. Isabelle
eut un sombre pressentiment : celui de voir Eduardo disparaître
dans cette lointaine Colombie, et pour toujours, dès qu’il aurait
décroché son diplôme. Ayant hérité le tempérament déterminé
de sa mère, qui disait ce qu’elle pensait et faisait ce qu’elle disait,
elle planta ses yeux dans ceux d’Eduardo, pour lui déclarer sans
détour :
− Chéri, quoi qu’il arrive, je veux un enfant de toi !
Un désir, une demande, d’une irresponsabilité folle, vu les
circonstances.
Eduardo, profondément ému par le ton sur lequel elle avait
prononcé cette phrase, et alors que « l’enfant » n’était encore
qu’une lumière dans les yeux de sa bien-aimée, en accepta l’idée :
− Tu l’auras, répondit-il, sans la moindre hésitation.
En prononçant ces deux petits mots, qu’avait-il vraiment dans
la tête ? Avait-il l’intention, avant d’aller rejoindre ses parents,
d’offrir un enfant comme on offre un cadeau à la femme que l’on
aime, comme on laisserait un souvenir de vacances, fût-il d’or ou
de chair ? Et elle, n’avait-elle pas pris cette décision, par crainte
d’un déclin de leur soleil ?
Ce n’est que bien plus tard, lorsqu’Eduardo entama
sa dernière année à la Faculté de médecine, qu’Isabelle se
trouva enceinte. Edwige, qui n’avait cessé d’entretenir sa
fille, fut choquée et furieuse de cette grossesse. Qui plus est,
elle n’avait jamais vraiment accepté cet étudiant étranger,
elle qui s’était accrochée à ses racines françaises plutôt
qu’allemandes. Son mari afficha une totale indifférence. En
Colombie, les parents d’Eduardo n’en furent point informés.
Louise fut la seule mise dans la confidence.
10Au fil des mois, Isabelle irradiait le bonheur. Eduardo semblait
heureux, dans son calme habituel. Et lorsque l’enfant parut, ce
fut une fille qu’ils appelèrent Sophie.
Jamais le mot mariage ne fut prononcé, ni par l’un, ni par
l’autre. Néanmoins, le jeune père décida d’aller à la mairie,
afin de reconnaître officiellement sa fille et de lui donner son
nom, tout en continuant à cacher les faits à sa famille. De
toute évidence, il redoutait toujours leurs réactions, se sentait
tenu d’agir selon leurs vœux, et nourrissait envers eux un fort
sentiment de dépendance. Fier, il désirait devenir autonome, le
plus vite possible, afin de pouvoir s’occuper de ses deux bouts de
femmes, sans devoir demander un sou à ses parents. Cependant,
pour ce faire, avait-il expliqué à Isabelle, il lui faudrait d’abord
s’installer un temps auprès d’eux en Colombie. Et pourtant, ayant
obtenu son diplôme, il utilisait tous les prétextes pour retarder
son indispensable départ.
Quoi qu’il en fût, Sophie n’était âgée que de huit semaines,
lorsqu’il reçut un télégramme sec de sa mère : « Ton père te réclame.
Nous t’envoyons un billet pour le prochain bateau. »
Une décision sans appel !
11Prologue II
Il ne voulut pas qu’elles aillent le voir partir.
Convaincu qu’il faisait son devoir vis-à-vis de ses parents et
qu’il n’avait pas d’autre option, il quitta Paris, la mort dans l’âme,
sachant qu’il y laissait la plus belle part de lui-même, la jeune
femme qu’il n’avait jamais cessé d’aimer, et son enfant qu’il avait
eu le temps d’apprendre à aimer très fort.
Ce triangle fragile venait de se défaire. Isabelle, d’habitude si
joyeuse, porta ce déchirement sur son visage comme, en d’autres
temps, on portait une voilette.
Embarqué pour l’Amérique du Sud sur le « SS Cuba », Eduardo
connaissait bien son lieu de destination. Elle, ne pouvait que
l’imaginer. Dès qu’il put, il lui envoya cette première lettre :
Petite fille chérie,
J’ai appris que l’on toucherait Southampton ce soir vers dix-neuf
heures. J’en profite pour t’écrire ces quelques lignes qui te diront que
je suis toujours avec vous, malgré la distance.
Le temps est gris. La traversée s’annonce bien triste et, d’ailleurs,
je n’ai pas le cœur à m’amuser. Mais je ne devrais pas te dire toutes
ces choses. Tu m’as promis d’être vaillante, et j’espère que tu tiendras
parole, pour toi, pour la petite fille, et aussi pour me faire plaisir.
Bien entendu, si tu étais là, les choses se passeraient tout autrement.
Je prendrais mon enfant dans mes bras toute la journée, car je n’ai
13pas ici toutes les occupations de Paris. Le temps va me sembler bien
long sans vous…
Embrasse très fort la petite pour moi.
Ton Eduardo
Post-scriptum : Il est interdit de pleurer.
Isabelle, tantôt chagrinée, tantôt nimbée de sa gaieté naturelle,
dans l’attente de jours meilleurs, partageait son temps entre les
promenades dans Paris avec Sophie et des visites de plus en plus
fréquentes chez Philibert, son parrain. Mais elle ne cessait de
penser à Eduardo.
Une seconde lettre l’encouragea dans la foi qu’elle avait mise
en lui, en se jetant éperdument dans cet amour :
Tendre chérie,
Je t’ écris à la veille d’accoster à la Guadeloupe, mais je ne posterai
cette lettre qu’après-demain, de la Martinique.
En sortant du Havre, nous avons bénéficié d’une mer calme
jusqu’au quatrième jour, à notre arrivée aux Açores. Après, elle était
houleuse. J’ai eu la chance de ne pas être incommodé un seul instant,
et je pense que si tu voyages l’ été prochain, courant septembre, comme
je l’espère, tu n’auras rien à craindre.
En attendant l’année prochaine, qui arrivera vite, tout ce que
je te demande, c’est d’être, pour quelque temps encore, la petite fille
courageuse que j’aime tant. Par la suite, j’espère que la vie que nous
mènerons ensemble à Bogota te fera oublier tes sacrifices.
Au gentil petit lapin, je souhaite de ne jamais connaître les
difficultés de l’existence et de trouver, plus tard, un homme qui
l’aime autant que son papa aime sa maman (c’est-à-dire, un peu
plus que sa maman aime son papa)…
… Aujourd’ hui, en escale à Pointe-à-Pitre, mon voisin de cabine
et moi-même avons visité l’île, en compagnie de son frère qui habite
14là-bas depuis longtemps. Durant cette promenade de plus de cent
kilomètres, à voir les cannes à sucre, les bananiers et toute cette verte
et luxuriante végétation, à sentir la chaleur accablante, j’ai pensé au
froid que vous devez ressentir à Paris en ce moment. Mais je voudrais
savoir quand et où je ne pense pas à vous !
Soigne-toi bien, soigne la toute petite fille, mais surtout, ne doute
pas un seul instant de moi.
Baisers infinis à mes deux trésors,
Ton Eduardo.
Arrivé à sa destination finale, Eduardo s’installa chez ses
parents. Et pendant qu’Isabelle s’accrochait aux rêves qu’il lui
présentait, au travers de ses lettres qui se succédaient à cadence
régulière, semaine après semaine, lui, passait son temps à en
échafauder la construction.
Il lui décrivait sa ville devenue magnifique. Il en aimait
le contraste entre les vieux quartiers espagnols et ceux, très
modernes, de style « américain ». Et déjà, il songeait au jour où il
pourrait chercher une maison pour eux trois, pour en faire aussi
son cabinet médical. Il lui disait qu’il en trouverait une « comme-
on-en-voit-dans-les-films ».
Il lui racontait ses soucis. Il se demandait pourquoi son
appareil de rayons X n’était pas encore arrivé de France. Mais,
plus inquiétant encore, il soupçonnait sa mère d’avoir appris la
naissance de leur enfant, car elle se montrait un peu froide avec
lui.
Parmi ces missives, il y en eut une adressée directement à sa
fille :
Mademoiselle-tout-petit-lapin,
J’ai bien envie de vous avoir près de moi, mais je n’ai encore
que de tout petits sous ; et il faut beaucoup de gros sous pour que
vous soyez toujours très heureuse, et que vous ne connaissiez pas les
15mauvais moments de votre petite maman. En attendant, continuez
à être sage.
Je vous embrasse très fort.
Votre papa qui vous adore.
Sophie était-elle consciente que son papa l’adorait ? Avait-elle
le moindre souvenir de lui ?
Il ne s’était passé que peu de temps depuis qu’Eduardo avait
quitté Paris, mais, déjà, Isabelle commençait à trouver la séparation
insupportable, une épreuve fatidique, doublée d’incertitudes
concernant sa future belle-famille.
Elle avait décidé de rendre visite à Louise. Ce jour-là, celle-ci
lui avait donné de mauvaises nouvelles concernant la Colombie :
les autorités faisaient des difficultés à l’entrée des femmes seules
et, de plus, leur réclamaient une assez grosse somme d’argent.
Assiégée par ces révélations, Isabelle envoya aussitôt une lettre à
Eduardo.
Celui-ci, offusqué, eut tôt fait de lui répondre que cette politique
de rigueur ne s’appliquait qu’aux ressortissants de certains pays,
à qui l’on voulait fermer les frontières, parce qu’ils risquaient de
perturber l’économie du pays, et ne concernait pas les Français.
Mais, précisait-il, pour lui éviter de se présenter seule, il saurait
lui trouver une personne de confiance pour l’accompagner, s’il le
fallait absolument. Pour la faire sourire un peu, il ajoutait que,
tout récemment, un jeune commerçant colombien avait cherché
quelqu’un pour escorter une demoiselle européenne qu’il désirait
épouser. L’un de ses amis s’était offert comme chaperon. Mais, en
chemin, la Belle ayant trouvé le jeune homme à son goût, c’est lui
qu’elle épousa !
Comme il ne recevait pas toutes les lettres d’Isabelle, se doutant
que certaines pouvaient être interceptées par son entourage, il lui
avait demandé de les numéroter. Mais, en ces temps-là, il n’y avait
guère d’autres possibilités de communication.
16Les débuts de son installation comme médecin furent difficiles.
Il n’avait pas assez de patients ; souvent, il se décourageait. Sans
compter que, chaque mois, il subissait, comme il le soulignait,
l’humiliation de demander de l’argent à son père pour couvrir
une partie de ses frais.
Puis, un matin, les parents d’un enfant de deux ans, tombé
dans de l’eau bouillante, et souffrant de brûlures graves et très
étendues, vinrent frapper à la porte de son cabinet de consultation.
Alors que ce petit garçon avait été condamné par toutes les
autorités de la ville, Eduardo tenta de le soigner avec tout son
dévouement. Pendant la semaine où l’enfant resta dans le coma, il
le suivit nuit et jour, et entreprit de changer ses pansements toutes
les deux heures, jusqu’à l’amélioration des lésions.
Après de longues journées de grande inquiétude, le garçonnet
put faire ses premiers pas. Eduardo avait beau déclarer qu’il s’en
était sorti par miracle et grâce à sa solide constitution, le bruit
de cette guérison s’était répandu dans la ville. Le jeune médecin
gagna beaucoup en considération et eut de nouveaux patients ; ce
qui lui permit de penser à la venue d’Isabelle avec plus d’efficacité
que dans ses rêves et ses désirs.
Le mois de septembre arriva. Au moment du premier
anniversaire de Sophie, il lui dédia cette lettre :
Toute petite fille chérie,
C’est aujourd’hui votre anniversaire, le premier de tous, et votre
papa n’est pas près de vous pour vous prendre dans ses bras. Vous,
vous êtes trop petite pour comprendre la peine que j’ai, mais cela est
mieux ainsi.
Maman vous aura certainement offert un jouet de ma part. Vous
en aurez beaucoup d’autres si vous êtes sage. Un beau joujou que je
rêve de vous donner est un grand bateau avec trois cheminées qui
font beaucoup de fumée, et des hélices qui le font marcher très vite,
pour que vous veniez, avec votre maman, m’embrasser très fort.
(Il y ajouta en guise de signature le dessin d’un paquebot).
17Isabelle et sa fille fêtèrent cet événement dans la villa de
Philibert, devenu leur commun parrain. Sa secrétaire, Irène, une
blonde pulpeuse aux yeux de chat abyssin, et marraine de Sophie,
se trouvait là pour l’occasion.
Ayant rencontré le jeune Eduardo à plusieurs reprises, Philibert
le trouvait fort sympathique mais, en homme pragmatique, il se
posait beaucoup de questions. Il avait donc décidé d’écrire au
jeune père et reçut cette réponse qu’il fit lire à sa filleule :
Cher Monsieur,
Vous avez eu peu l’occasion de me connaître, au cours des rares fois
où j’ai eu le plaisir de vous rencontrer. Cependant, par ce qu’Isabelle
vous aura dit de moi, vous n’ignorez pas le profond attachement que
j’ai pour elle.
Ne parlons pas de ma fille, elle vient après Isabelle ; elle n’existe
que parce que j’aime Isabelle. Le jour où nous avons, délibérément,
pris la décision de la faire naître, nous avions aussi pris conscience
de la lourde responsabilité que nous prenions pour l’avenir. Nous
payons, en ces mois difficiles, les années de bonheur que nous avons
vécues, et d’autres années heureuses et nombreuses qui viendront.
Vous avez cru nécessaire de me rappeler mes devoirs. Croyez que
je ne les ai oubliés à aucun moment. Je travaille pour les remplir,
et non pour tenir un engagement, mais parce que je sais que là est
mon bonheur. Évidemment, cela ne peut se faire en un jour, ni en
un mois, mais ce n’est qu’une question de temps. Et le temps passe…
D’ailleurs, je suis convaincu que la meilleure façon d’y parvenir, et
peut-être la plus rapide, c’est de me créer honnêtement une situation,
sans rien emprunter et sans provoquer un scandale familial.
Le danger de guerre semblant moins évident, les mois qui viennent
seront moins pénibles pour Isabelle, puisque vous êtes à ses côtés ; et
moins durs pour moi aussi, puisque je vous sais auprès d’elle.
Par contre, ce que je ne sais pas, c’est la manière d’exprimer
les sentiments complexes que j’éprouve envers vous : sentiments de
18gratitude pour l’aide que vous m’apportez au moment le plus critique
de ma vie ; sentiments de honte aussi de ne pouvoir encore vous
montrer que tout ce que vous faites pour Isabelle, je le mérite.
L’une des satisfactions que j’aurai lorsqu’Isabelle sera près de moi,
et non la moins belle, sera que j’aurai gagné, je l’espère, toute votre
estime,
Votre très dévoué,
Eduardo.
Outre qu’elle eut un effet rassurant sur son destinataire, cette
lettre conforta sa filleule.
Comme tout le monde, Eduardo suivait les événements en
Europe en lisant les journaux. Dans son lointain pays, on estimait
peu probable, semblait-il, que l’Allemagne se dressât contre la
France, l’Angleterre, la Russie, la Tchécoslovaquie et, peut-être,
les Etats-Unis. De fait, Eduardo s’efforçait de se tranquilliser,
et s’intéressait à la politique uniquement parce que son cœur l’y
obligeait.
Isabelle ayant appris, par hasard, que Pétros, le père d’Eduardo,
allait passer quelques jours à Paris, chez Louise, c’est avec un
mélange de crainte et de confiance, qu’elle pria celle-ci de les
présenter l’un à l’autre.
Et Louise en parla à Pétros qui accepta.
Avec son allant naturel et son charme indéniable, Isabelle
l’informa du mobile de sa visite en lui exposant sa situation.
L’homme, sans trop l’exprimer, en fut troublé et, dès qu’il put,
se rendit chez elle pour faire la connaissance de l’enfant. Il arriva
porteur d’une fine gourmette en or, qu’il accrocha de suite au
poignet de sa petite-fille, avant de la prendre dans ses bras. Puis,
il bavarda longuement avec la jeune mère.
Le lendemain, à la fois étonnée et heureuse de la tournure
prise par cette première rencontre, Isabelle écrivit à Eduardo.
19Cette bonne nouvelle, après l’avoir stupéfait, l’envahit d’un
merveilleux sentiment de quiétude. Il connaissait bien la bonté
de son père, mais ce qui lui parut invraisemblable, c’était son
attitude, au tout premier contact.
Par bonheur, le coup de poker d’Isabelle avait réussi !
Cela redonna un grand rayon de soleil dans leur ciel amoureux.
Peu après, l’arrivée des billets vint mettre un point final à ces
longs mois de vertige et d’inquiétude.
Au Havre, sur le quai du port, étaient réunis autour des deux
voyageuses : Edwige et son fringant Bernard, Philibert et son
épouse Claudia, leur fils Armand, et Irène, plus quelques autres.
Les adieux furent empreints d’un curieux mélange de gaieté
et de tristesse, de sourires et de larmes. Isabelle, pour sa part,
sanglotait, ne sachant même plus si c’était de peine ou de joie.
Puis, tenant sa fille dans ses bras, elle monta sur la passerelle.
Lorsque les manœuvres de départ commencèrent et que le
paquebot se détacha lentement et prudemment du quai, elle
avait eu le temps d’atteindre un pont supérieur pour faire signe à
ceux qu’elle venait de quitter. Pour toujours, peut-être. Lorsqu’ils
l’aperçurent, ils brandirent énergiquement leurs mouchoirs,
comme autant de petits drapeaux. Elle les fixa longuement du
regard, jusqu’à ne plus voir d’eux que des points minuscules.
Puis, alors que la sirène du bateau retentissait, Isabelle
s’appropria ce signal, comme s’il avait été donné pour elle seule.
Comme pour fêter le départ vers sa nouvelle vie.
Ayant gagné leur cabine, tout en sortant leurs vêtements des
valises, elle rêva au parcours qu’elles allaient faire, aux escales qui lui
étaient déjà un peu familières, grâce aux descriptions d’Eduardo.
Finalement installée, elle ressentit un formidable sentiment de
plénitude, qu’elle n’avait plus connu depuis longtemps.
Dans ce monde, hors du monde, tout l’enchantait, les cris
joyeux de sa fille à la vue des dauphins qui suivaient le bateau
en jouant, ce bâtiment tout blanc qui glissait vers son amour, ces
grosses cheminées qui crachaient leur fumée grise, lui rappelant
20le dessin d’Eduardo crayonné sur la lettre à Sophie, les repas
succulents qui lui firent penser à ceux que sa mère leur cuisinait
les dimanches.
Justement, sa mère, que faisait-elle en ce moment ? Était-elle
penchée sur quelque magnifique pièce en grain de poudre ou
quelque robe du soir garnie de sequins ou de perles ? Ou bien,
était-elle en train de vérifier le travail d’une de ses ouvrières,
en précisant : « Attention aux points ! Pas de points de Jésus ! »
(C’était son expression à elle pour dire qu’elle ne voulait que de
petits points de croix).
Tout à coup, Isabelle devint un peu mélancolique. Quand la
reverrait-elle cette mère qui, dans sa présence, avait été si absente ?
Le voyage touchait à sa fin. Eduardo avait demandé à son
oncle, un apothicaire installé à Barranquilla, le port d’arrivée,
d’accueillir la mère et l’enfant.
Comme souvent, dans cette partie du monde, le ciel était
moutonneux et une atmosphère douce régnait dans l’air marin.
L’oncle se tenait sur le bord du quai. Il était grand, mince, bronzé,
portait un léger costume clair et un panama crème. Son regard bleu
scrutait la passerelle, d’où les voyageurs descendaient. Lorsqu’elles
arrivèrent à sa hauteur, il s’avança. Ils s’étaient reconnus, sans
s’être jamais vus. Après s’être embrassés chaleureusement, ils
quittèrent le port, dans une longue voiture blanche décapotable.
Il était prévu que les deux voyageuses resteraient chez lui une
journée, en attente d’un avion qui les transporterait jusqu’à la
capitale, où Eduardo, brûlant d’impatience, les attendait. De
son côté, Isabelle se préparait fébrilement à ces retrouvailles, ce
moment tant attendu.
Enfin le grand jour était là ! Dans le hall de l’aéroport de
Bogota, immédiatement, elle l’aperçut. Ses parents, ses sœurs et
ses frères l’entouraient. Les uns semblaient chaleur et lumière, les
autres, froideur et obscurité. Lui, n’avait pas quitté sa sobriété, ni
sa distinction, mais elle ne vit que son large sourire et ses yeux
bleus, dans lesquels elle s’était si souvent noyée. Elle était plus
ravissante que jamais. Sa chevelure blonde faisait ressortir son hâle
21et sa bonne mine. Vêtue d’une robe en mousseline de soie verte,
imprimée de fleurs printanières, et chaussée de fines sandales
blanches à talons hauts, elle avançait vers eux d’un pas vif et léger.
Une hôtesse de l’air, tenant Sophie dans ses bras, l’accompagnait.
Eduardo serra très fort et très longuement sa bien-aimée sur
son cœur, avant de lui donner un baiser. A cet instant précis, on
eût dit qu’il embrassait, d’une manière infiniment touchante, un
énorme bouquet. Puis, il prit la petite dans ses bras et ne la quitta
plus, jusqu’à leur arrivée dans la maison familiale, où ils allèrent
vivre tous trois, pendant quelque temps, par nécessité.
Cette maison à deux étages rappelait ces résidences typiques
des bords de la Méditerranée. Elle était toute blanche, ornée de
ferronneries sur les bords des perrons, des terrasses et des fenêtres.
Un grand parc, planté d’arbres très hauts et dévorants, en faisait
le tour. Ils s’installèrent au second étage, juste au-dessus des
appartements des parents d’Eduardo.
Isabelle aima d’emblée cette ville verte, nichée dans la
Cordillère des Andes, et sa population métissée d’Espagnols et
d’Indiens. Eduardo, dès qu’il le pouvait, lui en faisait découvrir
les moindres recoins.
Leur enfant, qui commençait à devenir espiègle, les amusait,
tout en les comblant de joie. Et le jeune médecin, voyant arriver
des patients de plus en plus nombreux, envisageait d’acheter leur
propre maison, d’ici deux ou trois ans, disait-il.
Leur vie, dans ces premiers temps, fut aussi légère et gaie qu’un
tableau de Chagall.
Mais, bien vite, leur histoire d’amour prit une tout autre
tournure. Alors qu’ils vivaient toujours dans la demeure familiale,
ils firent des pas de géant vers de très sévères mésententes. Etaient-
elles causées par une incompatibilité absolue avec leur entourage ?
Certains ogres impitoyables en furent-ils les provocateurs, les
acteurs ? Peut-être. Alors qu’ils avaient, à un moment, cru pouvoir
diriger leur vie comme un cheval dompté, ils n’y parvinrent pas ;
et prirent la décision radicale de se séparer.
22Voilà l’histoire de mes parents, telle que j’ai pu la reconstituer,
grâce à quelques sources diverses. Décidément, l’allegro molto de
leur sonate colombienne fut de bien courte durée.
De fait, je n’ai pas d’explication sur les motifs de leur rupture.
Isabelle n’a jamais terni la mémoire d’Eduardo. Elle ne montra
jamais la moindre amertume. Elle a eu cette élégance. J’ai eu cette
chance-là !
Quant à moi, trop occupée à réclamer, à tout bout de champ,
des caramelos et des bizcochitos à ma nounou, à faire des sottises
ou à poursuivre les papillons du jardin, je n’avais sans doute pas
entendu le tambour de cette guerre-là.
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