Sur les hauteurs de Montmartre

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Des quais de Valmy aux hauteurs de Montmartre, Ali gravit les escaliers de la Butte comme autant de degrés qui le libèrent de ses turpitudes. Dans une société où le mensonge est un credo qui ruine le coeur de l'homme, le personnage refuse l'oubli, maladie des temps nouveaux. Obstiné à vivre malgré tout, il rencontre l'esprit de Montmartre et le goût du beau. Pas n'importe lequel, celui qui échappe aux cotations, aux coteries, obscur travail sur soi, à la rencontre des autres, à la recherche de son humanité...
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358826
Nombre de pages : 192
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Jean-Luc Yacine
Sur les hauteurs de Montmartre
Des quais de Valmy aux hauteurs de Montmartre, Ali gravit les
escaliers de la Butte comme autant de degrés qui le libèrent de
ses turpitudes. Dans une société où le mensonge est un credo qui
ruine le cœur de l’homme en l’éloignant de sa réalité, le personnage
refuse l’oubli, maladie des temps nouveaux. Obstiné à vivre malgré
tout, il rencontre l’esprit de Montmartre et le goût du beau. Pas
n’importe lequel, celui qui échappe aux cotations, aux coteries,
obscur travail sur soi, à la rencontre des autres, à la recherche de
son humanité… Roman de vie. Roman sur la vie.

Jean-Luc YACINE, poète, romancier, essayiste,
est né à Arras, le 20 novembre 1950.
Sur
les hauteurs
de Montmartre
ISBN : 978-2-343-02477-6
18 €
Photo de couverture © francisco.j.gonzalez
Jean-Luc Yacine
Sur les hauteurs de Montmartre







Sur les hauteurs de Montmartre Jean-Luc Yacine






Sur les hauteurs de Montmartre























Du même auteur
Romans
L'Escargot, éditions de L'Harmattan, Paris, 1986.
La Mauvaise Foi, éditions de L'Harmattan, Paris, 1993.
Amghrar, La Vérité Voilée, éditions de L'Harmattan,
Paris, 1995.
Derrière Les Murs, L'Oubli, éditions de L'Harmattan.
Free Rider, L’Harmattan, Paris, 2011

Poésie
Mélancolie, éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1976.
Les Chemins de Ma Mémoire, éditions Saint-Germain-
Des-Prés, Paris, 1977.

Essais
La Question Sociale Chez Saint-Simon, éditions de
L'Harmattan, Paris 2001.
La Folie à L’Age Démocratique, ou l’Après Foucault,
éditons Théétète, Nîmes, 2004.

Nouvelle
La Béotie, éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1977.









© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

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harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02477-6
EAN : 9782343024776









« Le vent se lève, il faut tenter de vivre. »
Paul VALERY.









Le soleil d’automne glisse le long des toitures galvanisées
de Paris et se faufile jusque sous l’abribus où nous déjeunons.
« Du rôti ! » Jeff se réjouit depuis le banc, une canette de
bière à la main, après avoir soigneusement déplié le papier
alimentaire qui enveloppe son casse-croûte.
« Et vous ?
— Comme ça ! » je dodeline de la tête, l’humeur
vagabonde.
« Comment, comme ça ? » il postillonne et macule son
veston usé en marmonnant.
« Thon tomate !
— Quand même ! » il avale une gorgée. « Il y a trop de
mayonnaise !
9 — C’est pour camoufler le goût de ce qu’ils flanquent
dedans ! » je le vanne, histoire de montrer que je m’informe.
Nous mâchons longuement, silencieusement, sous les
clameurs des manifestants, obsédés que nous sommes par la
bectance, tout entiers à malaxer, le regard vide, étrangers au
cortège qui défile sous notre nez.
« Vous fumez ? C’est bien la première fois !
— Attention, pas de méprise. Je fume un Havane. Un
Bolivar ! » clame-t-il d’un coup.
Il poursuit sur le même ton en élevant la voix, tellement
qu’il éveille mon inquiétude.
« Gloire au peuple, à son émancipation », entonne-t-il, le
poing gauche brandi en avant. Il se rassied et, un ton en
dessous :
« Ça sent le culte de la personne ! »
Je frémis d’aise à l’écoute de cette tournure de phrase.
Émancipation ! Peuple ! C’est comme si on me nourrissait.
Des mots pareils, c’est culturel, que je me persuade. La
posture qu’il attrape ! J’en suis époustouflé. Quel comédien !
La grande classe ! Celle de la rue ! Partir du palpable, du
tangible, mais le hic vient après, à l’habillage. Ça se
complique à la fabrique aux souvenirs, à la narration.
Toujours cet écart entre la réalité de ce que je vis et la fiction
de son exposé. Les mots que j’emploie ont été créés pour
d’autres récits, d’autres illusions, d’autres habitudes. Je les ai
10 appris à l’école, mais ils ne rendent pas compte de mon
existence. Il me faudrait en forger d’autres, car les utiliser
fausse mon expérience.
À présent il tire sur le barreau de chaise avec appétence. Il
mâchouille le tabac comme un enfant sa tige de réglisse, tout
à sa joie rentrée. Puis, désabusé, il désigne de l’index le
cortège distendu clopinant sur l’asphalte.
« Truffé de guêpes ! Je vous l’affirme ! Prêtes à fondre sur
le pauvre monde. Voyez, comme il déroule ses anneaux, ce
serpent besogneux qui prétend étouffer le « pouvoir ». Je
n’imagine pas que c’est avec ce cirque, avec cette
quincaillerie, qu’il espère le soumettre. C’est qu’il en a vu
d’autres, le « pouvoir ». Les boulevards en verront passer du
monde, avant que ça change, si ça ne change jamais. »
Tout à coup, en se tambourinant frénétiquement la
poitrine, il déclare encore que le grand chamboulement, c’est
dans nos têtes qu’il faut l’effectuer.
« Regardez ! Ils ont enfilé leurs chaussures à l’envers.
Toutes ces prétendues réformes, ces fameuses réformes. Ah là
là ! Tenez ! Les retraites, par exemple. Vous vous imaginez !
Se faire suer quarante ans et plus, sous le harnais, avec un
salaire de misère. Et pourquoi ? Je vous le demande. Pour
finir en guenilles. Ce qu’il faudrait ! Ah ! Je n’en sais foutre
rien. J’allais dire un miracle. Mais les papes eux-mêmes n’y
croient pas. Vous vous rendez compte, démissionner ! » il
soupire. Se gratte la tempe, comme pour souligner la
bizarrerie de la chose et rajoute, « c’est du style merci mon
11 Dieu, je te retourne la camelote, fais en bon usage. Ah là
là ! »
C’est simple, je bois littéralement ses paroles, mais je
n’en montre rien. Les esgourdes grandes ouvertes, je n’en
perds pas une miette. Sa physionomie ? Sans aucun doute. Sa
contenance aussi, apaisante. Et cette douceur dans le regard,
une lueur inhabituelle par ici. Maintenant que je l’observe, je
me rends compte qu’il n’est pas du coin. Plutôt du sud,
comme on dit, pour trancher d’avec le Maghreb.
« Mais on en profite un peu de cette merde, hein ! Ali !
Vous me direz, c’est notre job. J’en conviens. Et puis qu’en
avez-vous à foutre de la retraite, à votre âge ? Vous n’irez
peut-être pas jusque-là. La pauvreté, ces temps-ci, ce n’est
pas vendeur. Personne ne miserait un kopeck dessus.
Question d’offre. Il y en a trop. Plus y’en a, plus on la taxe,
mieux c’est. Ils pensent comme ça, en haut. »
Le cortège, comme un cheval, ébroue joyeusement sa
crinière, se cabre et marque une pause. Devant nous, juché
sur le plateau arrière d’une fourgonnette, repeinte aux
couleurs syndicales, un militant, entre deux couplets
contestataires, lance vers les nuées ses slogans et ses mots
d’ordre. Il dénonce la social-démocratie, comme pseudo
courant politique de gauche, qui renforcerait les inégalités
sociales et duperait les prolos, ces grands enfants ingrats, en
leur faisant croire qu’il est de leur côté.
Jérôme Cahuzac, ministre de ce parti, est devenu le
symbole, en ces temps de disette, de la corruption et de la
putrescence de la Cinquième République. Je lis, sur les bouts
12 de carton hissés au bout de piques, qu’il possède à l’étranger
des comptes bancaires illégaux, lui dont la fonction était de
leur faire la chasse. Chacun s’est appliqué à griffonner son
mépris sur les pancartes. L’instruction a ceci de bon qu’elle
permet à l’écrit de transformer la haine en un joyeux
divertissement. Nul ne songe plus à couper de têtes, la
mouise n’impressionne plus, on la traîne avec soi, et comme
l’âge, on s’y habitue.
« Quand on est jeune, c’est pour toute la vie ! » disait
Philippe Soupault.
« Parfois, en vous écoutant, je me demande si vous allez
bien », répercute Jeff, dans un halo aux senteurs âcres.
Insensiblement le cortège reprend sa progression à pas
d’éléphant. Un dandinement vers Absurdie, univers que l’on
pensait éteint, mais ressuscité grâce aux journaux télévisés.
D’ailleurs, ils sont nichés derrière notre banc, les envoûteurs.
À filmer ! Plan large sur le vide, plan serré sur les énervés.
Notre pain ingurgité à peine, une escouade de
gendarmes engage les lacrymogènes. Guindés, dans des
tenues moyenâgeuses, ils s’encouragent en tapant du gourdin
sur leurs boucliers. De l’estomac, il leur en faudra, pour
cogner ceux qui les nourrissent.
Une détonation, à mollarder sa carte d’identité, s’élève
sur l’agitation et les hurlements de la foule indignée qui
mélange les successifs destins honnis des ministres socialistes
de l’Intérieur. À l’écouter c’est un gâchis. Ils n’ont cessé de
brutaliser leur électorat, Jules Moch, Valls, et les autres. Les
patronymes vilipendés sont repris en chœur et déchaînent un
13 courant de passion. Ils sont brocardés et rejoignent le
panthéon des traîtres à la classe ouvrière. Ces injures
respirent le dépit et font ployer davantage les épaules.
« C’est parti ! Tirons-nous, ça va bouillir ! »
Je l’imite ! D’instinct, aussi parce que je suis son
employé. Ça aide à prendre la tangente. La garde à vue, je
n’en veux pas, je ne cours pas après. Me retrouver nu, en
salle de police, accroché à un radiateur, ne m’enchante guère.
Les fourgons de la CRS bloquent toutes les rues adjacentes,
sur les trottoirs, en travers des chaussées, parqués en chicane.
Jeff se faufile avec l’aisance d’un handicapé. Il claudique ! Un
peu plus, devant moi, sa jambe tire. Enfin, le moignon.
Parce qu’en dessous, c’est de l’artificiel. De la prothèse
dernier cri. Celle qui dévale les escaliers sans effort. De
l’équipement intelligent à système motorisé. Je ne lui en veux
pas, les extras, c’est grâce à elle. Elle vaut également en
coupe-file. Une carte qu’il présente aux pandores pour passer
les barrages, illico, façon journaliste. Je le suis. Son large dos
comme une muraille.
Ils nous dévisagent scrupuleusement, « Passez ! » Nos
bobines tourmentées finissent de les rassurer ; regard fuyant
pour l’un, moue attristée pour l’autre. Un itinéraire
estampillé merguez camembert sur nos fronts. Du solide en
ce qui concerne la soumission. Juste à temps, le quadrille du
maintien de l’ordre se place sous le commandement des
sifflets. Au doigt et à l’œil, fin prêt pour la castagne. Aux
coups de gueule gutturaux des gradés, les hommes en armes
répliquent de plus belle par d’affreux rugissements ! En face,
ça ne bouge pas. On attend, sans poltronnerie, ignorant le
14 grésillement nasillard des talkies-walkies. L’ordre, c’est nous,
semble-t-on penser contre ceux qui se bercent de l’aberrant
projet d’une nation muette. On retient sa respiration, on
attend un signal. Le voilà ! Des casseurs encagoulés brisent
des vitrines et subtilisent des brassées d’inutilités vendues très
chères. Le tour est joué, place à la farce. Place à la matraque,
aux injures, à la merde.
« Ali ! Magnez ! Pas le temps pour l’extase ! Il attend,
l’homme-orchestre, il a kiné c’t’après-midi. Pour le
descendre, y’a pas d’ascenseur. »










À bosser pour lui. À l’occasion, quand il surchauffe. Un
peu plus même, ces derniers temps. Nécessité fait loi, au
regard de mes finances, pour ainsi dire inexistantes. Seul un
RSA à la rescousse pour continuer à flotter.
Au besoin il sollicite, j’avoue bien volontiers que cet à-
côté m’aide à tenir la rampe. Je lui dois de danser encore par
ici, que je me console parfois, toutes proportions gardées,
quand j’en viens à regretter de n’être pas plus audacieux pour
en finir une bonne fois. Aussi maigres soient ses rétributions,
j’oublie avec elles les commentaires poisseux des
moralisateurs, et je néglige les sermons bricolés à l’eau bénite
républicaine, ceux qui associent solidarité et assistanat.
Il m’offre de quoi tenir le voyage, avec son dos comme
une muraille, derrière laquelle il est aisé de s’abriter. Il ne m’a
rien promis et je ne demande rien, car je suis au fait des
usages. Je sais aujourd’hui qu’il est vain de donner plus que
l’on ne peut attendre, tant il est vrai que chacun puise ses
17 astuces dans le miroir aux alouettes. Ses larges épaules ne
vont pas sans contrainte sous son paletot de complaisance,
celui des jours fastes, lorsqu’il sourit en se gardant du
mensonge, pour déployer une force qui semble dire, « je ne
suis qu’un homme après tout ».
Il me devance en âge, bien plus que je ne peux payer,
même si j’en avais le souci, dans ce monde de l’à-peu-près où
les ombres de nos vies se mêlent à la nuit. Son habit, comme
un destin jeté à la va-vite, est sérieusement entamé aux
coutures. « L’existence est une pompe à merde ! » décoche-t-
il sans cesse, à propos de tout et de rien. Une sentence, sa
phrase, son amulette, son porte-bonheur, un œil-de-tigre !
Un viatique pour innocents, comme ses nippes, quand on
traînasse par-devant soi, le nez collé à la lune, plus en dehors
qu’en dedans.
Je ne le connais pas à titre privé. Mais est-ce utile ?
Quand je l’ai rencontré à l’Agence, il bricolait des astuces, il
examinait des méthodes, des projets fumeux pour convertir
sa prime de licenciement en rente viagère. Désormais, il est
hors d’usage pour ces fadaises. À cette époque il pérorait sur
les niches fiscales, s’étant imaginé un temps correspondre aux
portraits fabriqués par les médias, qui lui suggéraient à
longueur de rubriques des combines pour devenir un
entrepreneur heureux. Il se convainquait que les malheurs du
pays, la lèpre qui l’estourbissait, résidaient dans ses politiques
sociales, trop généreuses à son goût. Alors, pour contrarier le
chaos, et en profiter un peu, il s’était attelé au secours des
autres, en auto-entreprise. Il m’avait alpagué un beau matin,
tandis que je reluquais sans grand espoir des offres de main-
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