Sur les pas d'Emmanuel

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296308558
Nombre de pages : 112
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SUR LES PAS D'EMMANUEL (Recueil de nouvelles)

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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Cheick Oumar Kanté, Après les nuits les années blanches. Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se retire. Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamance. (polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades. Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. Moussa Ould Ebnou, Barzakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quidam. Nocky Djedanoun, Yana. Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, Yakouta.
Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj. L'étrangefillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. Mamadou Gayé, Lait caillé. Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel.

Dessin de couverture: Ghyslain Diouf @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3629-3

Auguy MAKEY

SUR LES PAS D'EMMANUEL
(Recueil de nouvelles)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:
Francofole (nouvelles), éd. L'Harmattan

JE VOIS, JE CROIS

JE VOIS, JE CROIS

Maman est venue me chercher. Mon psychiatre lui « Ton fils Polopino se porte mieux. Il va bénéficier d'une accalmie d'au moins trois mois. Si son état psychique entre en ébullition plus tôt que prévu, ramenez-le immédiatement à l'hôpital ».

a dit:

Heureuse, maman les a tous congratulés. Nous sommes montés dans sa voiture. Elle a démarré. J'étais très content de quitter l'asile. Un bonheur colossal dansait dans ma tête. Enfin libre! Les murs géants, les blouses blanches des infirmiers, les commérages incessants des patients, tout cela commençait à scier sérieusement mon moral. Finies ces injections, ces seringues longues comme des sagaies qui perçaient, reperçaient mes pauvres veines. J'ai reçu de telles quantités de piqûres qu'il m'arrive de croire que dans mes veines coulent plus de médicaments que de sang. Une fois, je me suis coupé l'artère du bras gauche, juste pour vérifier. Un liquide rouge et compact s'est mis à gicler en tous sens. J'ai appelé le psychiatre de service. Sourire aux lèvres, je me suis excla-

mé : « Goûtez-moi ça, docteur, c'est de la pénicilline pure ». Maman est venue chercher son fils unique. Ma dernière missive l'a sans doute bouleversée. Si je compte bien, en trois ans je lui ai expédié 300 lettres. Cent
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par an ! Le plus cocasse dans l'affaire c'est le contenu de cette correspondance. J'ai répété les mêmes mots, les mêmes phrases, la même ponctuation 300 fois de suite. En trois ans, j'ai écrit à ma mère le même message sans changer un « i » ou même un « t ». J'étais follement amoureux de cette missive. Par fidélité, Je la reproduisais intégralement. C'est cela l'amour.
Je suis franchement joyeux de revoir ma mère. Elle n'a pas changé. Belle. Taciturne. Quelques rides ondulent sur son doux visage. On dirait de minuscules vagues mélancoliques sur une mer sage. Elle ne semble vraiment pas porter ses quarante-trois ans. Moi, j'en ai vingt-quatre. Tous ces produits pharmaceutiques qu'on a déversés dans les ruisseaux pollués de mon sang malade m'ont précocement usé. Quand je me regarde dans une glace, une averse de larmes déferle aussitôt de mes paupières. Je me sens vieux. Très vieux. Les gens de ma promotion se promènent librement dans la cité, collectionnent de prestigieux diplômes, sautent allègre ment d'une passion amoureuse à une autre. Moi, détraqué par la démence, je me bats bec et ongle contre cette déraison qui siège confortablement dans mon crâne. Sort injuste. Les autres malades de l'hôpital m'ont regardé partir. Avec indifférence. Normal: ils sont fous, ignorent ce que santé et liberté veulent dire. Thérésa, l'infirmière que j'aime tant, a pleuré petitement. Je lui ai fait une tape amicale sur l'épaule: « Allons, pleure pas. Je reviendrai. Tu le sais bien. Pour un fou, l'hôpital psychiatrique c'est comme un lit : on y revient toujours ». Oui, je reviendrai. Pour l'instant, ma folie s'est assoupie. Elle m'a tellement frappé, torturé, vanné, qu'elle se sent lasse. Essoufflée, ma folie s'est endormie au fond de mon corps. Elle se repose, répare ses forces, accumule son énergie. Dans quelques jours, quelques semaines, quelques mois, elle va revenir, 8

plus forte que jamais pour me flageller, me rouer de coups. Je vais resombrer dans la déprime. L'on sera alors obligé de me ramener à l'asile. Polopino n'est pas un fou dangereux: je ne frappe personne, n'agresse personne, n'insulte personne. Quand la folie enlace mes méninges, je parle, je parle, je parle. Sans arrêt. Je ris anarchiquement. Je gribouille des âneries sur n'importe quel papier. Une fois, il m'est arrivé de remplir mille pages en une nuit. Mon médecin conserve soigneusement toute cette littérature. Chaque fois que la santé quitte l'abîme, remonte à la surface, mon médecin me parle de mes crises passées. Je rétorque: « Ah ! non docteur, je n'ai pas fait ça ! » Une fois, il s'est amusé à enregistrer mon délire. Je dialoguais avec Socrate. Celui-ci me posait des questions insidieuses dans l'espoir de dénuder mon ignorance. Je me défendais, répliquais énergiquement. Au bout d'une heure de débat fructueux, Socrate dut s'incliner devant mon talent. Il me serra la main et dit fraternel-

lement : « Mon cher Platon, tu seras un grand penseur ». Chaque fois que l'occasion le permet, j'entre clandestinement dans le cabinet de mon médecin pour lire tous les rapports qu'il dresse sur mon état de santé. C'est vraiment terrible ce que l'on peut faire en pleine folie. La santé joue à cache-cache avec moi. La santé n'aime plus mon corps. Par charité, elle me rend de brèves visites pour aussitôt repartir je ne sais où. La santé procure de tels plaisirs que j'ai fini par l'identifier à une femme belle, ensorcelante, inaccessible. Quand elle est là, je la supplie de rester, de ne pas m'abandonner. Rien à faire. Capricieuse, volage, elle me quitte toujours. Je ne parviens pas à séduire cette amante énigmatique, lunatique. Bah! J'ai fini par m'habituer. La folie, c'est malgré tout vivable. Je me sens à l'aise dans la folie et dans la santé. Je passe maintenant de l'une à l'autre avec indifférence. Santé et folie sont mon jour et ma nuit. L'une succède à l'autre. Je les accepte stoïquement. Il m'arrive même 9

de les confondre. Et c'est cela le plus grave. Après la santé, la folie. Après la folie, la santé. Vice-versa. Comme la veille et le sommeil. Le sommeil s'annonce par une fatigue, une lourdeur dans les paupières, un engourdissement général. La folie c'est pareil: elle commence par des signes. Ensuite, tout bascule dans le chaos mental. Depuis une semaine, je vis chez ma mère. Aucune anicroche jusqu'à ce jour. Notre cohabitation baigne dans l'huile c'est-à-dire qu'elle se porte très bien. Ma mère est journaliste dans un grand quotidien. Intellectuelle, elle a glané des parchemins impressionnants dans les meilleures universités. Reporter réputée, elle voyage énormément, rencontre des personnalités influentes dans le monde entier. Je la comprends. Quand on marche sur le sentier de la gloire, on a honte de traîner derrière soi un fils débile. Pour ma mère, je suis un poids. Une tare. Elle a un fils et un seul. Ce fils est fou. Pauvre maman, elle n'a vraiment pas de chance. Cette maternité ratée la jette souvent dans les bras lugubres du remords. Engloutie dans les flots de la détresse, sa conscience naufragée s'accroche désespérément à la planche du labeur. Elle besogne, besogne, besogne. Maman est un bourreau de travail. La maison de maman se trouve dans un quartier chic, sur une colline qui surplombe la capitale politique du pays. Je surveille tous mes gestes: il ne faut surtout pas que ma folie transpire, perturbe cette harmonie précaire avec ma mère. Ne pas rire: les fous ont un rire suspect, anormal. Ne pas trop parler: les propos du fou sont inintelligibles, décousus, insipides. Ne pas trop regarder les autres: le regard des fous est glacial, bizarre, dangereux. Que faire? C'est dur d'être normal. Réfléchir longuement avant de parler. Réfléchir longuement avant de rire. Réfléchir longuement avant de sourire. Voilà la stratégie. Il me faut calculer, peser, doser le moindre geste. Il me faut 10

domestiquer ma folie, parvenir à un contrôle strict de tous mes actes même les plus insignifiants, les plus banals. Pour m'occuper, je HS des bandes dessinées, regarde la télévision. J'écoute surtout de la musique: c'est très reposant pour mes nerfs. En fin de soirée, j'effectue un footing dans les rues du quartier. Ma mère habite un quartier bourgeois, coquet, où chacun vit cloîtré dans son opulence, loin des miasmes nauséabondes des bas-fonds. Comme la rougeole, la folie laisse des traces. La rougeole dessine insolemment sur le visage sa signature indélébile. La folie agit de la même manière: elle imprime dans l'âme des stigmates ineffaçables. Même guéri, le fou conserve quelques tics suspects. C'est cela le plus effrayant.
De son regard oblique, maman me surveille, dissèque, analyse mes dires, mon comportement. Elle a installé le téléphone partout: dans la chambre, la cuisine, le salon, la salle de séjour, la salle de bain... A la moindre alerte, elle appelle la police. Il lui suffit pour cela d'appuyer sur un petit bouton discret. Le message de détresse déjà enregistré parvient instan-

tanément

aux « forces de l'ordre»

qui n'ont plus

qu'à envoyer un bataillon armé. Son corsage est légèrement bosselé. Plus bosselé que d'habitude: elle porte sur elle une arme automatique. Si je l'attaque, elle m'abat sur place. Milos, son gros chien, un énorme berger allemand, ne la quitte plus d'une semelle. C'est son garde du corps. Ce chien féroce n'hésitera pas à me déchiqueter si je me montre agressif envers sa maîtresse. André, le collègue de maman, téléphone toutes les trois heures pour vérifier si tout va bien. L'hôpital téléphone également, se renseigne sur mon attitude, mes impressions. Avant mon arrivée, maman a purifié la maison, ôté toutes les photos érotiques susceptibles d'enflammer ma libido débridée. De longs vêtements cachent toutes les parties sensibles de sa peau. Ma mère est très belle, très désirable. Comme j'ai l'esprit déglingué, elle se méfie de mes réactions. Les idées les plus saugrenues peuvent 11

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