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Sur les sentiers de la vraie vie

De
276 pages
Dans ce récit, la petite Izza se faufile à travers toutes sortes de péripéties de sa prime jeunesse. L'extraordinaire beauté des vallées échancrées, dans les montagnes du Haut Atlas aux cimes enneigées, adoucit la dureté de la vie. L'humour des habitants agrémente les aventures, tantôt dramatiques, tantôt loufoques, mais toujours captivantes. La vie dans la montagne engendre aussi amour, joie et tristesse, que viennent parfumer les senteurs grisantes de la flore sauvage de la vallée. C'est cela que révèle Sur les sentiers de la vraie vie.
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Sur les sentiers de la vraie vie
Saphia Brache Sur les sentiers de la vraie vie Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-57007-8 EAN : 9782296570078
I ette année-là, Izza âgée alors d’une huitaine d’années C à peine, fut peu après la rentrée scolaire, victime d’un accident de circulation qui lui occasionna une fracture du bras et de la clavicule gauche. Elle n’était pas encore rétablie, que d’autres ennuis de santé avaient suivi, la retenant à la maison plusieurs semaines durant. Le déroulement normal de sa scolarité en fut fortement compromis, ce qui décida ses parents à attendre la rentrée suivante pour lui faire reprendre le chemin de l’école. Ce fut pour elle, l’occasion de passer ses journées en compagnie de poupées aux chevelures rousses, jaunes ou brunes, pour la plupart désarticulées. Elle avait entrepris de leur constituer une garde-robe grossièrement exécutée, recourant pour cela à une vieille machine à coudre d’enfants et de restes de coutures, des chutes de tissus puisés dans le profond coffre en bois de sa mère. Ils étaient devenus 7
Saphia BRACHE des outils irremplaçables dans la confection de pantalons, de robes, de caftans, sarouels et autres chemisiers dont elle habillait ses poupées. Elle s’y employait au cours d’un monologue animé où elle formulait à la fois les questions et les réponses, car elle voulait faire les choses comme il convenait, en imitant les dames. Elle avait d’ailleurs fini par se prendre tellement au jeu, que son souci perfectionniste en la matière avait failli être à l’origine d’un terrible accident domestique. En effet, un jour alors que sa mère s’était absentée pour faire quelques courses, Izza en profita pour passer outre les interdits maternels auxquels elle s’était heurtée jusque-là. Elle commença par laver, coiffer et habiller ses poupées ; puis elle enfuma ces dernières au bois de santal et autres encens. Elle tentait ainsi de reproduire le plus fidèlement possible, les gestes habituels de sa mère à son retour du hammam. Elle alluma le feu dans un brasero de terre, après avoir versé du pétrole sur de menus morceaux de bois et de papiers, sans tenir compte des proportions des ingrédients, en raison de son inexpérience en la matière. Très vite, quelques flammèches furent projetées sur la natte de joncs qui recouvrait le sol de la cuisine. Elle s’enflamma aussitôt. Le feu se propagea simultanément à une allure folle vers la table basse centrale dont les pieds commençaient déjà à se consumer. Des flammes jaunes, prenant par endroits des teintes rougeâtres, léchaient le socle en bois de la banquette. De la fumée se dégageait déjà du matelas bourré d’alfa posé dessus. Izza, figée sur place par la terreur, regardait ce brasier naissant. Elle était dépassée par l’ampleur de la catastrophe et se sentait incapable de la circonscrire. Désemparée, elle n’avait comme seule ressource, que les pleurs et les cris de 8
Sur les sentiers de la vraie vie terreur. Fort heureusement, le retour inopiné et salutaire de la mère empêcha l’irréparable de se produire. Celle-ci, épouvantée à la vue du feu qui se propageait et en proie à une agitation folle, se précipita vers le robinet le plus proche. Elle remplit à la hâte tous les ustensiles à sa portée et inonda la cuisine, jusque dans les moindres recoins, tout en promettant à sa fille une punition qu’elle n’oublierait pas de sitôt. De fait, dès qu’elle parvint à maîtriser l’incendie, elle donna une douloureuse fessée à la gamine qui cria et pleura, mais avec mesure, car elle se sentait coupable et comprenait dans une certaine mesure, la juste colère de sa mère. Le père, revenu le soir de son travail, voulut à son tour compléter la correction. Mais son épouse s’y opposa, estimant que la punition qu’elle avait infligée à sa gamine suffisait amplement. Il ne l’entendit toutefois pas de cette oreille et insista. La conséquence en fut une grosse dispute au sein du couple, qui ternit l’ambiance à la maison durant quelques jours. L’enfant fut cependant bien moins entamée par le châtiment corporel, que par l’isolement émotionnel auquel elle avait été soumise pendant quelque temps. Cet incident eut pour effet d’atténuer son penchant pour les poupées. Il aiguisa par contre, son engouement pour passer de longs moments dans le terrain vague mitoyen de la maison parentale qui constituait aussi pour elle, une véritable école de la nature. Elle y accourait dès qu’elle le pouvait, pour y passer le plus clair de ses fugues, s’y perdant dans la contemplation des merveilles d’une végétation variée et riche en couleurs. Elle aimait à cette occasion, taquiner les cornes grises des escargots, pour les voir se rétracter brusquement puis se redéployer lentement. Elle s’amusait aussi à retourner les scarabées qui tentaient désespérément de se remettre sur 9
Saphia BRACHE leurs pattes. Elle finissait toutefois par avoir pitié d’eux et les reposait sur le ventre. Et, sans perdre de temps, ils s’activaient de nouveau, à pousser l’énorme boule de bouse qu’ils avaient égarée dans leur lutte contre le titan que devait être la fillette à leurs yeux. A d’autres moments, Izza courait derrière des papillons trop alertes pour qu’elle pût s’en saisir. Toutefois, lorsque au gré du hasard, elle parvenait à en attraper un, son triomphe était aussitôt altéré par la vue du misérable insecte aux ailes fragiles. Elle le relâchait aussitôt après, tandis qu’il lui laissait immanquablement entre les doigts, une matière jaune cru à la douceur de poudre de riz. Au cours de ses sorties, elle aimait par-dessus tout partager le repas d’une dame clocharde qui hantait son aire de jeux. C’était une femme au visage prématurément ridé et blafard. Son regard de velours chargé de tendresse occultait ses vêtements en guenilles recouverts d’un surtout couleur de terre. Un morceau de chiffon brun porté en guise de bandeau, retenait un foulard d’étoffe noire qui scintillait au soleil et dont les extrémités étaient négligemment nouées à la naissance du cou. Lorsqu’elle souriait, ses lèvres découvraient deux rangées de perles fines d’une blancheur éclatante. Courbée sous le poids de son énorme baluchon recouvert d’une vieille couverture grise rapiécée, elle se déplaçait au milieu des broussailles, simplement chaussée de vieilles bottines noires en caoutchouc. A chacun de ses gestes, des bracelets de métal blanc cliquetaient à ses poignets. Ils alertaient Izza qui accourait aussitôt vers elle. Très vite, elles s’étaient toutes deux liées par une complicité qui engendra rapidement un pacte entre la femme et l’enfant. Cet accord tacite obligeait la fillette à garder le secret sur 10