Sur une vague des grands lacs

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Santos, un jeune métis orphelin de ses deux parents, hutu et tutsi, vit depuis près de deux ans avec sa grand-mère et ses trois cousins dans un petit village juché sur les collines du centre du Rwanda lorsque le génocide éclate. Il est le seul enfant rescapé du massacre dont les auteurs ne sont autres que leurs voisins hutus. Mais où se cacher dans ce pays déchiré par la soif de sang quand on a quinze ans et que, dans ses veines, coule un sang à la fois tutsi et hutu ?
Publié le : dimanche 1 septembre 2013
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EAN13 : 9782336321936
Nombre de pages : 194
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SUR UNE V AGUE
Lévis KalomboLLéévvis Kis K aalolomm boboDES GRANDS LACSDDEES GS GRRAANNDDAACCSS
Santos, un jeune métis orphelin de ses deux parents, hutu et tutsi, vit Santos, un jne métis orphelin de ses dx parents, hutu et uttustis, i, vivt it SUR UNE VAGUE SUR UNE VAGUE SUR UNE VAGUE
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qui a osé l’héberger subit très vite un lourd châtiment. qusé l’héberger subit trèitourhâtiment.
Mais pendant ce temps la rébellion du Nord gagne du terrainn. . CC’’eesst t Mais pendant ce temps la rébellion du Nord gagne du terrain. C’est
au tour des Hutus de trembler et de fuir. Camps de réfugiés hutus en au tour des Hutus de trembler et de fuir. Camps de réfugiés uhtuutus s en en
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chute de Kinshasa avec ses désillusions… chutinshasveeésillusions
Allié ou ennemi selon les circonstances et malgré lui, à la fois témmooiin n eet t Allié ou enemi selon les circonstances et malgré lui, à la fois témoin et
acteur, comment se défaire, même après l’exil, de tous ces cauchemars acatceuteur, rc, ocmomm menent st e se ddéféafiarier, em, mêmême e apaprèrs ès l’el’xeixli, ld, de e totuous s cecs es cacuauchchememaras rs
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Congo ?Con ?
Diplômé de l’université de Kinshasa, Lévis Kalommbbo o eesst t Diplômé de l’université de Kinshasa, Lévis Kalombo est
médecin à l’hôpital provincial du Kasaï occidenntatall, , een n médecin à l’hôpital provincial du Kasaï ocidental, en
République démocratique du Congo. Il est présiiddeennt t dde e Républiqdémocratiqdu Congo. Il est président de
l’Ol’rOdrrde re deds es m médéedceicnis ns de de laldaidtie te prporvoivnicne ce et et cocorodrodononnnne ne e lla a la
plateforme ONG du secteur de la santé. Il est auteur aux plpaltaetfeofromrme e ONONG G du du sescetcetuer ur de de la la sasnatn ét. é. Il Il eset st auatuetuer ur auax ux
ÉÉddiittiioonns Ls L’’HHaarrmmaatttatan dn deeppuuiis 2s 2001111..Éditions L’Harmattan depuis 2011.
19 euros
ISBN : 978-2-343-01470-8
Lévis Kalombo
SUR UNE VAGUE DES GRANDS LACS Lévis Kalombo
SUR UNE VAGUE DES GRANDS LACS
Lévis Kalombo
SUR UNE VAGUE DES GRANDS LACS








SUR UNE VAGUE DES GRANDS LACS



Lévis KALOMBO









SUR UNE VAGUE DES GRANDS LACS


ROMAN



















L’Harmattan-RDC































© L'Harmattan, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2- 343-01470-8
EAN : 9782 343014708





A tous ceux qui croient qu’il est possible
de construire un monde sans violence.








































































Avertissements




Le récit qui suit est une fiction quoique inspiré d’événements
historiques. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou
ayant vécu serait forcement fortuite.


































































- 1 -




ES PÂTURAGES s’étendaient à l’infini dans un vallonne-
ment harmonieux. Le soleil était déjà presque entière-L ment enseveli et les collines allongeaient leurs ombres
les unes sur les autres. Sur les versants, des bovins bien en chair
broutaient paresseusement le Kikuyu gras. Dans la vallée une
petite route poussiéreuse et sinueuse courait entre les barbelés
des enclos. Dans la pureté de l’atmosphère, les distances pares-
saient plus courtes que réel, donnant ainsi au décor un aspect
féerique. Sur un sentier saute-moutonnant les crêtes, un jeune
garçon gambadait, un baluchon sur l’épaule, en donnant des
coups des pieds dans les herbes touffues d’un vert tendre.
Chaque fois qu’il passait par cette ferme, Santos, c’était le
nom du jeune homme, était porté en des rêveries enchanteres-
ses. La ferme appartenait à Madame Desmet, une belge de troi-
sième âge, fille des pionniers de la colonisation, qui avait passé
le plus clair de sa vie dans le Pays. Elle parlait couramment le
Kinyarwanda, et se sentait chez elle au milieu des autochtones
éleveurs qui, pour la plupart du reste, travaillaient ou avaient
travaillé chez elle.
De la crête on apercevait son chalet peint en noir, à moitié ca-
ché par une double rangée des pins qui bordait l’allée sur près
de cinquante mètres. A côté et en face du chalet il y avait deux
autres bâtiments en brique rouge : la fromagerie et le poulailler
(Madame Desmet produisait un des meilleurs camemberts du
Pays).
Le chalet était construit juste à l’avant plan d’un large coude
du ruisseau qui serpentait dans la vallée avant de s’insinuer sous
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une vraie petite forêt encore à l’état primitif recouvrant plus de
la moitié du coteau qui s’élevait derrière le chalet. C’était la ré-
serve de Madame Desmet. Les villageois l’appelaient : La forêt
de Madame Desmet (qu’ils prononçaient Dessémet). On dit
qu’à l’époque, bien avant la colonisation, toute la région en était
couverte et était occupé uniquement par des pygmées appelés
Twa ou Impunyi. L’arrivée des premiers colons, et la déforesta-
tion qui s’en suivit les condamna à chercher d’autres refuges en
s’enfonçant plus profondément dans les zones encore inexplo-
rées.
Deux ou trois fois par semaine, Santos venait passer son
temps à la ferme. Et comme c’était un garçon qui savait se ser-
vir de ses mains, sa présence arrangeait finalement tout le mon-
de. Il aimait surtout assister le chauffeur- mécanicien dans les
travaux d’entretien du tracteur ou de la 4X4. Il n’était pas rare
aussi de le trouver à côté de l’auxiliaire vétérinaire, surtout lors
de la mise bas des petits veaux. Son rôle préféré était de tirer
sur la corde que le vétérinaire attachait à la patte du petit dès
que celle-ci apparaissait à la vulve. Santos tirait pendant que le
l’auxiliaire vétérinaire en combinaison de plastic, guidait les
membres et la tête du petit animal un peu trop gros, produit de
quelque croisement obtenu par insémination artificielle avec de
la semence importée de race Friesland, brune suisse ou autre.
Une fois dehors, le petit encore couvert de glue, chancelait sur
ses jambes effilées pendant quelques instants ; puis se penchait
sur le pis bombé de la mère pour la première tétée. Quelques
jours plus tard, l’équipe revenait pour la séance de castration
des mâles ou de cautérisation de bourgeons des cornes. En effet,
contrairement aux vaches de race locale, celles de madame
Desmet n’avaient pas de cornes. Elles étaient aussi de loin plus
grasses, les taureaux plus musclés. .
Santos savait aussi traire et fabriquer du beurre. Mais pour ce
soir là, les travaux de ferme n’étaient pas dans son programme.
Il revenait du marché à plus de dix kilomètres où il était allé,
après l’école, acheter savon, sucre et huile pour la maison.
Il passa donc au large de la ferme en tournant le dos à
l’embranchement de sentier qui descendait en pente douce vers
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le chalet en passant par le dipping- tank et le paddock de
l’infirmerie. Par le versant Nord qu’il avait emprunté, on aper-
cevait les toits en chaume ou en tôles ondulées des premières
cases du village. Derrière les cases, sur des étendues vagues,
broutaient des vaches locales hautes sur pattes et efflanquées.
Santos dégringola la pente au trot et atterrit en sueur sur la
route sablonneuse. Avant d’arriver au village il croisa un hom-
me d’environ quarante ans, la calvitie et une barbe hirsute. Il
était vêtu d’un veston râpé et d’un pagne, tenait dans sa main
gauche une longue canne de berger (Tous les hommes du Pays
avaient chacun une canne qu’ils emportaient partout).
! Bonjour Père Karasira ! Fit Santos qui avait reconnu leur
voisin,
Celui –ci le toisa avec dédain en le dépassant, puis cracha sur
le sol et poursuivit son chemin en faisant tourner son bâton en
moulinet.
Santos n’y comprenait rien. Que s’était-il donc encore passé
au village ? Père Karasira était, il est vrai, un voisin assez diffi-
cile. Il plaisantait peu, grondait souvent. Plus dune fois il avait
pris Grand-mère Rukundo en partie. Toujours c’était un pro-
blème des bêtes qui s’étaient introduites sur ses terres (quand
c’était les siennes qui entraient chez Grand-mère il n’y trouvait
pas d’inconvénient). Le père Karasira était aussi de mauvaise
humeur lorsqu’une des vaches de grand-mère faisait de petits.
Cela mis à part, les deux familles vivaient en bonne intelligence
et les enfants jouaient et grandissaient ensemble. Mais au-delà
de tout cela, Karasira était le père de Miriam, la meilleure ca-
marade d’école de Santos. Ils faisaient route ensemble, à l’allée
comme au retour à travers les champs et les prés .Parfois des
garnements des villages voisins les taquinaient en leur barrant la
route, feignant d’arracher de force la jeune fille tout en bouscu-
lant Santos. Plus d’une fois il avait écopé des baffes en cher-
chant à s’interposer entre les voyous et Miriam. Puis ceux-ci
s’éloignaient en se gaussant et en leur promettant l’enfer pour le
lendemain. Un jour cependant Santos avait pris son courage à
deux mains et s’était lancé sur le meneur. Il l’empoigna à bras
le corps et d’un seul élan l’envoya mordre la poussière. Depuis,
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c’était la crainte et le respect. Miriam disait : Que deviendrais-je
sans toi ? Tu es vraiment mon ange gardien ! Il disait : Tu es la
fille la plus gentille que j’aie jamais rencontrée dans toute cette
contrée où tout le monde semble très borné.
L’attitude de père Karasira était donc pour le moins intri-
guant. Une fois à la maison, Santos en parla à Grand-mère Ru-
kundo. Celle-ci ne voyait pas non plus une explication. Elle ne
s’était en rien tiraillée avec lui depuis plusieurs semaines.
« Sans doute a-t-il trop bu encore, conclut-elle ; Il devient im-
prévisible quand il a bu… » Mais tout de même.
La nuit était complètement tombée. Grand-mère Rukundo
avait servi à ses quatre petits fils un repas fait des pommes de
terre et de haricot, et, l’un après l’autre, les enfants s’étaient
laissés emportés par le sommeil sur la natte que grand-mère
avait l’habitude d’étaler chaque soir devant la porte de dernière
pendant qu’elle cuisinait. Seul Santos restait éveillé. Il était
troublé. Ce n’était pas tant l’attitude du père Karasira que le fait
qu’il fut question du père de sa meilleure amie qui l’affligeait. Il
était impatient de retrouver celle-ci le lendemain pour lui en
parler.
Santos avait l’habitude de se voir taquiner par les camarades à
cause de la couleur café au lait de sa peau: ‘’Petit blanc, moitié-
blanc, blanc-raté….’’ Partout ces épithètes le poursuivaient
comme des fantômes. A la campagne encore plus qu’en ville.
Les plus malveillants le traitaient même de bâtard. Il ne réagis-
sait même plus. Il prenait de la hauteur se mettant du côté des
gens civilisés.
Il était en fait un métis. Sa mère, à l’époque où elle fut ser-
veuse dans un restaurant chic, s’était un jour retrouvée enceinte
de lui après une aventure avec un portugais du nom de Fernan-
do Del Castello. Elle avait réussi à obtenir, non seulement la re-
connaissance l’enfant par son père, mais encore à vivre avec lui.
Au Rwanda son nom était prononcé Der Casterro, influence
du kinyarwanda qui transforme tous les ‘’L’’ en ‘’R’’ ; et de là,
très rapidement, Der Casterro s’était transformé en Castro ou
simplement Fidel Castro à qui il ressemblait du reste par la bar-
be et le goût de l’aventure.
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En effet Monsieur Del Castello avait deux passions : La mé-
canique et la chasse. Il retapait des voitures d’occasion et les
revendait après les avoir transformées en bolides de rallye. Plus
d’une fois lui-même avait participé au Safari des grands lacs
juste pour le plaisir.
En dehors de son garage de Kigali, il braconnait dans les
parcs de Kagera ou de l’Est du Zaïre voisin. Sa spécialité c’était
les espèces rares : L’éléphant pour son ivoire, le léopard pour sa
peau, l’Okapi et le rhinocéros blanc pour leur préciosité. Tout
cela lui avait coûté quelques accrocs avec les gouvernements de
deux pays et, avec le temps, il avait fini par se convertir en ex-
pert très sollicité par ces mêmes parcs pour la capture et la mise
en cage des bêtes féroces. Il mourut empalé sur les cornes d’un
rhinocéros.
Tant que son père fut vivant, Santos avait vécu comme un pe-
tit blanc. Il avait fréquenté l’école belge avec de petits blancs de
toutes nationalités, de petits métis et quelques petits noirs de la
haute société. Ainsi à la mort du père, l’intégration dans la
communauté noire ne fut pas sans heurt, quoique sa mère qui
s’était convertie en commerçante, se dît prête à vendre son der-
nier pagne pour maintenir le standing de son fils à un niveau
acceptable. Il continua donc à aller dans la même école, et à
choisir ses friandises au super marché. Mais sa mère tomba ma-
lade bientôt.
Pendant plus de trois ans elle lutta contre ce charognard de
SIDA qui lui rongeait impitoyablement les entrailles et la chair,
sans parler des ses biens qui fondaient comme du beurre au so-
leil. Elle mourut dans un dénuement absolu.
Après le deuil, Santos se vit confié à sa grand-mère, l’unique
parent proche qui lui restait ou plutôt qui l’accepta. Elle
l’emmena loin de Kigali. Depuis il vivait avec Grand-mère Ru-
kundo et ses trois cousins orphelins comme lui, dans ce village
perdu dans les montagnes des environs de Gitarama. Grand-
mère Rukundo l’appelait familièrement Mugabo, ce qui signi-
fiait garçon, mais état aussi un nom qui existait réellement dans
la famille.
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Grand-mère était une paysanne brave qui vivait de ses champs
de haricot et de pomme de terre. Elle possédait aussi cinq va-
ches et un taureau, reste de ce qu’elle avait hérité de ses parents.
Ses vaches lui donnaient chaque jour dix à quinze litres de lait
dont elle vendait les trois quart. Vivre avec ses quatre petits en-
fants était sa seule raison d’exister depuis que la vie lui avait
repris ses trois filles, toutes avant leurs trente ans. Elle habitait
dans une maison en dur, fruit des efforts conjugués de ses filles
avant leur mort.
Chez grand-mère Rukundo on mangeait presque chaque jour
des patates ou des bananes plantains au haricot ; et aussi du lait
fermenté qu’elle prisait. Certains jours Santos rentrait avec un
peu d’argent, ou de la viande, du fromage, ou encore du jam-
bon, obtenus en compensation de son travail chez Madame
Desmet qui aimait bien ce garçon toujours souriant et plutôt
bien élevé, avec en plus, de la suite dans les idées. C’est vrai
qu’il était aussi proche d’elle par la race.

Grand-mère Rukundo se leva comme piqué par une mouche.
Il souleva l’un après l’autre les enfants.
! Allons dormir, mon petit Mugabo ! Fit-elle lorsqu’elle eut
rentré le dernier ; Il ne faut pas traîner dehors par les temps qui
courent. Un mauvais vent souffle sur le Pays !
En effet trois ou quatre jours plutôt, l’avion du président
avait été abattu alors qu’il rentrait au Pays. Depuis, le pays était
comme saisi d’un soubressaut. Les gens du gouvernement
s’étaient entretués avec une barbarie inouïe. Puis la barbarie
s’était répandue sur tout le pays. Les rumeurs qui venaient des
montagnes et des plaines étaient des plus folles : Les hutus, qui
étaient les plus nombreux voulaient en finir avec leurs frères
ennemis tutsis et les massacraient sans pitié. Une vraie folie.
L’ange de la mort n’était pas encore à la porte du village mais la
psychose était totale du côté des tutsis. On essayait de se rassu-
rer : Tout le monde connaissait tout le monde, les couples mix-
tes étaient légion… Nombre des hutus promettaient même de
protéger ou de défendre leurs frères tutsis si jamais ces fous dé-
chaînés se risquaient jusque sur ces hauteurs.
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Grand-mère Rukundo n’avait, tout compte fait, rien à crain-
dre. Elle était hutue. Son mari qui fut tutsi n’était plus depuis
longtemps. Ses filles qui avaient du sang tutsi n’étaient plus.
Ses petits fils étaient le produit de plusieurs brassages entre les
deux ethnies au point qu’il n’était plus facile de démêler leurs
radicelles. L’autre était même un petit blanc.
Grand-mère avait donc, après avoir couché ses petits fils,
marmonné une prière en les recommandant au Seigneur, et réci-
té le ‘’Je vous salue Marie’’.

Au milieu de la nuit Santos fut réveillé par des épreintes in-
soutenables :
! Encore ce maudis lait fermenté !’’ Se dit-il.
En effet il avait la digestion délicate, avec de longues périodes
de constipation alternées d’accès de diarrhée brutales.
Il se glissa à l’extérieur sur la pointe des pieds pour ne pas ré-
veiller Grand-mère et tira la porte derrière lui.
! Qu’y a-t-il Mugabo ? Qu’est ce que tu vas faire seul dehors à
une heure pareille ?
Santos sursauta :
! Le ventre, Grand-mère ! C’est encore cette fichue diarrhée !
! Alors prends la lampe et fais-toi accompagné par tes frères
au moins.
! Non Grand-mère ! Je n’ai pas peur de l’obscurité.
Il faisait nuit noire. Le W.C se trouvait à cinq mètres derrière
la maison, juste un enclos en vieux sacs d’un mètre et demi de
diamètre avec une lunette au centre surplombant un puits de
trois mètres. Il resta longtemps accroupi au dessus du trou, se
tordant de coliques et s’étirant des crampes qui tiraillaient dans
ses jambes. Il priait aussi que ses boyaux se vidassent pour de
bon.
Mais à peine fut-il étalé dans son grabat qu’une autre fulgu-
rance traversa ses entrailles. Au premier chant du coq il en était
à sa cinquième sortie lorsqu’il aperçut des ombres furtifs faire
le tour de la maison. Il entendit bousculer les portes puis une
voix crier : « Par ici venez, la porte a cédé ! »
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Les ombres se glissèrent à l’intérieur sous le regard médusé
de Santos. Il se retira instinctivement du cabinet et rampa jus-
qu’au bosquet des bananiers.
Quelques instants plus tard il entendit des cris et des pleurs.
! Que nous voulez-vous ? Ne touchez pas à mes petits fils !
Criait Grand-mère.
! Justement nous allons les toucher ! Nous avons l’intention
de les effacer !
! Qu’est-ce vous nous voulez ! Tuez-moi si vous voulez !
Mais laissez les petits tranquilles !
! Non ! Ce n’est pas ainsi. Toi on ne te fait rien, bien que tu
mérites mille fois de mourir. Nous allons seulement t’aider à
réparer tes erreurs : Tu nous as fabriqués plein de bâtards. Tu as
spolié notre race. Nous allons corriger cette énormité !
Les hurlements des enfants étaient terrifiants.
! Karasira, mon voisin ! Je ne t’aurais jamais cru capable de
me faire ça, que t’ai-je fais ?... Même toi Nduyimana, l’ancien
de notre paroisse ? Au nom de ta foi chrétienne tu ne peux faire
ça ! Reviens à toi !
! C’est le Seigneur lui-même qui m’a chargé d’éliminer les
démons !
De sa cachette Santos tremblait autant de peur que de colère :
père Karasira ! Père Nduyimana ! Père Ndaguige ! Des gens de
son village ! Des voisins ! Des gens qui vont chaque dimanche
à la messe !...
Il entendait des coups. Il entendait des hurlements. Puis les
hurlements se transformèrent en grognements qui peu à peu se
turent. Seuls les cris et les sanglots de Grand-mère parvenaient
encore jusqu’à lui.
! Mais je n’ai pas vu l’autre petit bâtard, le café au lait ! fit la
voix enragée de Karasira.
! C’est vrai ! renchérit une autre voix ; mais la vieille fripouil-
le nous dira où il se trouve.
Grand-mère redoubla de cris.
! Pleure toujours, vieille idiote ! Reprit la voix, On ne t’a pas
dit que je viens de tuer de mes mains ma propre femme ? Nous
avons décidé d’exterminer cette vermine et nous
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