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Syrie, mon amour

De
284 pages
Damas, juillet 1860 : cinq mille chrétiens sont massacrés par des musulmans. Peu avant, près de douze mille Maronites ont été tués au Liban par les Druzes. À l'époque, la Syrie et le Liban actuels font partie du vaste Empire ottoman. Napoléon III envoie à Beyrouth un corps expéditionnaire de huit mille hommes. Parmi eux se trouve Pierre, qui laisse derrière lui ce à quoi il tenait jusqu'alors le plus : sa fiancée et son Limousin natal.
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Syrie, mon amour
Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Babis PLAÏTAKIS,Alcibiade. L’enfant terrible de la Grèce, 2012. David DIOP,1889 l’Attraction universelle, 2012 Vincent SILVEIRA,Sara le médecin troubadour, 2012 Jacqueline SOREL,Boufflers, un gentilhomme sous les tropiques, 2012. Gildas DACRE-WRIGHT,Le Spectateur engagé ou que faire sous la Révolution quand on est beau-frère de Georges Danton ?,2011. Claude VALLEIX,Frédégonde, la reine barbare, 2011. Fred JOUHAUD,Madame d’Artagnan ?,2011. Jean-Paul DAILLOUX,Le Fantôme de Robespierre, 2011.Christophe DOSTA,Le concert du roi,2011. Mustapha KHARMOUDI,Maroc, voyage dans les royaumes perdus, 2011. Patrick CUENOT,Le Phénix d’Oppède. Aventure fabuleuse d’un cannibale du Brésil réfugié en Provence en 1520, 2011. Gérard PARDINI,Le pacha, De la Corse à l’Egypte, histoire d’un destin, 2011. Michel THOUILLOT,Henry de Balzac, enfant de l’amour,2011. Roselyne DUPRAT,Lawrence d’Arabie. Un mystère en pleine lumière, 2011. Emmy CARLIER,Madame la Marquise, 2011. Jean-François SABOURIN,Peuls l’empreinte des rêves, 2011. Rémy TISSIER,Le rescapé du temps,2011. Nelly DUMOUCHEL,Au temps du canal du Panama, 2010. Stéphanie NASSIF,La Lointaine, Le sacrifice de la Nubie, 2010. Anne GUÉNÉGAN,Les psaumes du Léopard, 2010. Tristan CHALON,Le prêtre Jean ou Le royaume oublié, 2010. Jean-Claude VALANTIN,La route de Qâhira ou l'exilé du Caire, 2010. Didier MIREUR,Le chant d'un départ, 2010. Ambroise LIARD,Dans l'ombre du conquérant, 2010. Marielle CHEVALLIER,Dans les pas de Zheng He, 2010. Tristan CHALON,Le Mage,2010. Alain COUTURIER,Le manuscrit de Humboldt, 2010. Jean DE BOISSEL,Les écrivains russes dans la tourmente des années 1880, 2010. Dominique PIERSON,Sargon. La chair et le sang, 2010. René LENOIR,Orages désirés, 2010.
Christine Malgorn
Syrie, mon amour 1860, au cœur d’une guerre oubliée
L’HARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96443-3 EAN : 9782296964433
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Les chiens chrétiens de Damas
Damas, mai 1860 Elle les observait. A demi-cachée par le mur d’angle d’une maison légèrement en saillie sur la rue étroite et pavée, elle observait les chiens. Rabka frissonna malgré la douceur de cette fin d’après-midi du mois de mai. 1 Elle rajusta sonizarsur le visage et, d’un geste protecteur, ramena contre elle Ioânna, sa petite belle-sœur de quatorze ans. Ce n’était pas les chiens eux-mêmes qui l’effrayaient tant. C’était plutôt la parure qu’ils arboraient ce jour-là qui l’avait fait se blottir contre le mur, le cœur battant. La meute de chiens continuait à dépecer rageusement une charogne gisant au milieu de la rue à quelque vingt pas des deux jeunes femmes. Elles les voyaient déchiqueter de leurs dents acérées le cadavre putréfié, se détournant parfois de leur proie pour sauter hargneusement à la gorge d’un rival trop gourmand. Les chiens les plus vieux et les moins hardis se tenaient prudemment à l’écart, couchés sur le pavé en salivant ou bien tournant autour de la meute en gémissant. Rabka n’avait jamais eu peur des chiens. Ils avaient toujours fait partie du spectacle des rues de Damas. Dormant le jour dans la poussière des rues, ils se mettaient en chasse dès le soir venu. C’est eux qui nettoyaient la ville des détritus et des corps de bêtes mortes que personne ne daignait ramasser. En échange de ce service, nombre de Damasquins déposaient devant leur porte les restes des repas. Un riche marchand avait même fait son testament en leur faveur et leur avait légué une partie de sa fortune afin que ses enfants puissent nourrir les chiens errants du quartier jusqu’à leur mort. Dans son enfance, elle avait été plus d’une fois réveillée par leurs hurlements sauvages qui se répondaient d’un quartier à l’autre. Les chiens nomades étaient inscrits dans la vie et la mémoire de tout habitant de Damas. Ce qui avait plaqué Rabka contre le mur, c’était cette chose incroyable qu’elle n’arrivait pas encore à admettre vraiment. Dans la pénombre de la rue, elle essayait encore de se convaincre que sa vue l’avait trompée. Bien qu’on soit en mai, seule une lumière diffuse parvenait à se frayer un passage à travers les étages à encorbellements qui faisaient presque se toucher les 1 Long voile blanc couvrant la tête et le corps.
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maisons au-dessus de la rue. Mais il lui fallut bien admettre l’évidence : quelqu’un avait attaché autour de leur cou de petites croix en bois desquelles Rabka la chrétienne ne pouvait détacher ses yeux. Ioânna, qui avait vu, elle aussi, lui agrippa le bras. Rabka lui fit signe de ne surtout pas faire de bruit. La soirée avançait. Du haut des mosquées des quartiers musulmans, les muezzins lancèrent tous ensemble l’appel à la prière. Elles auraient déjà dû être rentrées depuis longtemps dans la demeure d’Habib Anhouri, le beau-père de Rabka. Celle-ci se ressaisit, comme rappelée à la réalité par le chant aigu parti du haut des minarets. D’une main, elle ramena un peu plus son voile sur le visage, de l’autre saisit la main de sa jeune compagne apeurée et dépassa promptement la meute qui ne leur prêta aucune attention. Elles quittèrent en courant la rue étroite et débouchèrent dans la grande rue de Bab Tûmâ où elles ne croisèrent que quelques personnes pressées de rentrer chez elles. L’animation de la journée était depuis longtemps retombée. Elles tournèrent dans la rue Droite qui menait à Bab Charki, une autre des portes de la ville. Et de là, elles s’engouffrèrent, essoufflées, dans une ruelle qui les conduisit jusqu’au quartier des Grecs-catholiques. De l’autre côté de la rue, c’était Hârat Al-Yehuda, le quartier des Israëlites. Haletantes et désolées de leur retard, elles arrivèrent enfin devant la lourde porte en bois de la riche demeure des Anhouri. Rabka avait seize ans lorsqu’elle avait épousé Antoun, le fils aîné d’Habib Anhouri, après que leurs familles eurent convenu de leur union. A quarante ans, Habib Anhouri était un des plus riches commerçants de Damas. Il avait bâti sa fortune sur le négoce des textiles en provenance de France et d’Angleterre. Dans le grand khan du Hârat Al-Nasârâ, le quartier chrétien, les caravanes arrivant du port de Beyrouth déposaient plusieurs fois par semaine les lourdes cargaisons qu’Habib Anhouri se chargeait ensuite de distribuer entre ses magasins de Damas et les nombreuses caravanes en partance pour d’autres villes de cette lointaine province de l’Empire ottoman. Habib Anhouri était un esprit avisé et pragmatique. Il était allé au Collège des Lazaristes où il avait appris le français et compris que, s’il voulait s’émanciper, il lui fallait saisir l’opportunité offerte par le commerce avec les Européens. Ceux-ci, avides de conquérir des marchés dans ce Moyen-Orient prometteur, préféraient prendre comme intermédiaires les chrétiens ou les juifs plutôt que les sujets musulmans. Habib Anhouri avait souhaité que son fils aîné Antoun bénéficie de l’instruction qu’il avait lui-même reçue chez les Lazaristes. A présent, Antoun, âgé de vingt ans, travaillait en tant qu’associé de son père. Avant d’entrer, Rabka fit promettre à Ioânna de ne parler à personne du funeste spectacle qu’elles venaient de voir. Elle était trop frappée de stupeur et craignait que la famille ne la croie pas ou, pire, se moque d’elle. Et puis,
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s’ils l’avaient crue, elle aurait trop regretté de les inquiéter pour ce qui n’était peut-être qu’une plaisanterie de gamins, même si elle était de fort mauvais goût. Dès qu’elle eut repoussé le lourd battant de bois, elles eurent le sentiment de se retrouver dans une oasis après avoir connu la tiédeur des rues interminables. La cour intérieure leur fit l’effet d’un havre de repos et de fraîcheur. Rabka attira Ioânna vers la fontaine centrale, s’assit sur le rebord de marbre, prit un peu d’eau dans le creux de sa main et s’en rafraîchit le front ainsi que les joues de sa petite belle-sœur. L’air portait l’odeur suave des rosiers et des citronniers et celle plus entêtante du jasmin qui, tous, agrémentaient la cour dallée. Au-dessus d’elles, des vignes grimpantes suspendues à de longues tiges, retombaient en tonnelles. Ioânna aperçut sa tortue bien aimée et sembla oublier les frayeurs de la journée. Quelques pigeons domestiques teintés de rose roucoulaient des tendresses à leurs femelles qui n’en fuyaient pas moins d’un petit pas pressé et maniéré. Rabka en vint à se demander si elle n’avait pas été victime d’un mirage. - Ma sœur, dit-elle à Ioânna, te sens-tu mieux, à présent ? Es-tu plus sereine ? - Oui, oui, ma sœur. Rejoignons donc les nôtres. Notre mère doit être morte d’inquiétude ! C’est alors que, pour la première fois depuis leur arrivée dans la cour, elles prêtèrent attention à des voix d’hommes qui leur parvenaient de 2 l’iwan . Reconnaissant celle d’Antoun, Rabka s’approcha tandis que Ioânna filait vers la cuisine pour rassurer sa mère. Ce n’était pas la première fois qu’elle accompagnait ainsi sa belle-sœur en visite chez ses parents. Mais jamais elles ne s’étaient permis de rentrer aussi tard. Assis sur les divans moelleux qui couraient le long des murs et enfoncés dans de lourds coussins, Antoun et un autre homme conversaient de façon animée tout en fumant le narghilé. Rabka s’apprêtait à regagner l’appartement conjugal lorsqu’Antoun lui fit signe de s’approcher. - Entre, Rabka ! Tu ne reconnais donc pas Abdallah, mon vieil ami, qui me fait l’honneur d’une visite ? Elle s’inclina devant le jeune homme qui lui rendit son salut et porta la main droite à son cœur en signe de respect. - Tu sembles tourmentée, reprit Antoun. Assieds-toi donc avec nous. Abdallah me racontait quelques anecdotes très instructives. Rabka laissa ses babouches devant la haute marche qui permettait d’accéder à l’iwan et se sentit pleine de gratitude envers les lourds tapis qui accueillirent avec douceur ses pieds meurtris par la course folle sur les pavés 2  Vaste et haute alcôve fermée sur trois côtés, le quatrième ouvrant sur la cour intérieure.
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de Damas. Elle déposa sur le divan le long voile blanc qui avait enveloppé son corps, révélant de longues et fines tresses de cheveux noirs entremêlées de perles, de pièces d’or et de rubans de couleur. Elle s’installa parmi les coussins, légèrement en retrait de son époux. Des anneaux d’or cerclaient ses chevilles, serrant un long pantalon bouffant de mousseline opaque. Une servante arriva et posa sur une petite table en marqueterie un plateau portant des verres de limonade et des sorbets. La limonade réconforta Rabka, mais ce furent surtout les anecdotes racontées non sans talent par Abdallah qui chassèrent pour un temps de son esprit l’image des chiens sacrilèges. Antoun avait rencontré Abdallah, son « vieil ami » comme il disait, au Collège des Lazaristes où ils s’étaient côtoyés pendant quatre ans et avaient forgé une solide amitié. Abdallah était le fils aîné d’une famille de musulmans aisés, les Alzahabi, qui avaient choisi de faire donner à leurs deux fils une instruction « à l’occidentale » après qu’ils eurent fréquenté l’école coranique de la mosquée proche de chez eux. Aujourd’hui, le jeune frère d’Abdallah, Bashar, âgé de seize ans, terminait à son tour ses études au Collège des Lazaristes. A présent, les deux amis parlaient tous deux couramment le français et l’anglais. Dans ses moments de loisir, Antoun initiait Rabka au français et elle commençait à le parler assez bien, mais avec un accent rauque qui la faisait rire elle-même. Assaâd Alzahabi, le père d’Abdallah, était un riche bijoutier. Il possédait plusieurs échoppes héritées de son propre père dans le souk des orfèvres. Deux ans plus tôt, Abdallah avait épousé Chirine, une jeune musulmane de seize ans, choisie par ses parents. Aujourd’hui, Chirine attendait leur premier enfant et Abdallah y voyait la confirmation que cette alliance avait reçu les faveurs d’Allah. Le jeune homme avait eu une éducation religieuse très stricte. Profondément croyant, il se rendait tous les vendredis avec son père et son frère Bashar à la grande mosquée des Omeyyades et ne manquait aucune des cinq prières que tout bon musulman adresse chaque jour à Allah. Et tous les vendredis, il donnait à manger à la troupe de chiens faméliques qui le guettaient, fidèles au rendez-vous, devant la grande porte de sa maison. S’il faisait toujours l’aumône aux pauvres et aux nombreux mendiants qu’il rencontrait dans la ville, il ne pouvait réfréner à leur encontre un léger mépris et le sentiment que sa réussite personnelle et celle de sa famille reposaient sur le mérite et non sur les aléas de la naissance. Dans son for intérieur était gravée la conviction que tout succès quel qu’il soit, mariage heureux, fortune ou naissance d’un enfant, était un signe d’élection et qu’à l’inverse toute position déchue était le résultat inévitable d’une conduite ou d’une pensée pervertie. Ambitieux, il envisageait de fonder une grande famille et de donner à chacun de ses enfants la meilleure éducation. Parfois, Antoun trouvait son ami trop impatient dans son désir « d’arriver » et le lui disait. A quoi Abdallah
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