Tahtalli

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Ce texte retrace les destins cruels et périlleux de jeunes gens kurdes fascinés par l'idéologie marxiste, qui essayent de lutter contre une dictature d'autant plus dure qu'elle se croit menacée. Tous sont en quête de la reconnaissance de leurs droits individuels et collectifs, du respect dû aux êtres humains, quelqu'ils soient, femmes, ouvriers, paysans, kurdes, ou arméniens, dans une société inculte sous un régime autoritaire qui nie même le droit élémentaire de porter le prénom kurde choisi par les parents.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
Lecture(s) : 270
EAN13 : 9782336260549
Nombre de pages : 307
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Tahta lliLettres Kurdes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
ALEXIE Sandrine, Kawa le Kurde, 2005.
KHANÎ Ahmedê, Mem et Zîn, 2001.
HUSSAIN Fawaz, Chroniques boréales,2000.
GURGOZ Ali Ekber, La nuit de Diyarbakir, Être kurde en
Turquie, 1997.
SHERKO Bekes, Les petits miroirs (poèmes trad. par K.
Maarof), préf. de Guillevic, 1995.
DARWISH Ismael (recueil établi et traduit par), Nouvelles
Kurdes, 1995.
AHMAD Ibrahim, Mal du peuple (roman trad. par I. Darwish),
1994.
YOUSIF Ephrem-Isa, Parfums d'enfance à Sanate. Un village
chrétien au Kurdistan irakien, 1993.
MALA Ahmad, Zardek (poèmes trad. par I. Darwish), 1993.Mustafa Zewal DOGAN
Tahtalli
Traduit du turc par Ahmet KIRAZ
Rédaction française par L. L. TOUSSAINT
L'Harmattan@
L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07394-4
E~:9782296073944À la mémoire de
Mes amis d'enfance
Zübeyde et Ergünes Hodjal.
I
Celui qui enseigne: maître, instituteur, professeure
1 Partie
Offense
Il soufflait une brise légère en cette fin d'après-midi. Les
villageois étaient en plein battage pour leur production annuelle. Dans
le calme de la campagne, s'éleva soudain un bruit incongru qui se
rapprocha rapidement. C'était le moteur d'un hélicoptère. Quelques
instants plus tard, l'engin se dégageait de derrière la colline et
effectuait de larges cercles juste au dessus du village. Les vitres des
habitations tremblaient bruyamment sous l'effet des vibrations. Au
même moment, un convoi militaire apparut à l'entrée du village. Des
soldats sautèrent des camions et encerclèrent la commune. Un
deuxième groupe de militaires étaient déjà sur place et se tenaient
devant les habitations. Ils donnaient de violents coups de pieds aux
portes des maisons, les unes après les autres.
Ils parvinrent à regrouper tous les habitants apeurés sur la
place du village. Un second hélicoptère apparut au dessus de la
colline. L'air n'était que poussière et fumée. La paille, les herbes
sèches, papiers et plastiques volaient sous la puissance du souffle, et
les gens couraient en tous sens. Les militaires poursuivaient les
villageois et les forçaient à se regrouper sur la place centrale. Les
enfants hurlaient de terreur, les femmes qui les tiraient par la main
couraient devant les soldats, trébuchaient, et se relevaient aussitôt
pour essayer de leur échapper. Les militaires distribuaient coups de
pieds et coups de crosses à tous ceux qui osaient protester. Les gens
étaient incapables de distinguer quoi que ce soit tant la poussière était
dense. Une véritable scène de guerre se déroulait sous les yeux des
villageois traqués. Leur sensation d'effroi s'intensifiait sous la pluie
piquante des objets divers qui s'élevaient de terre et fouettaient leur
7peau. Ils étaient victimes d'une catastrophe inattendue autant
qu'incompréhensible, et se sentaient envahis par la panique.
« Mon Dieu, que se passe-t-il ? »
Les militaires continuaient à regrouper les habitants en les frappant
sauvagement. Une fois rassemblés, un paquet fut balancé de
l'hélicoptère. Les habitants regardaient, ahuris et terrifiés; des cris
d'affolement montaient de toutes parts. Certains tentaient encore de
s'enfuir. Ils n'avaient jamais connu un tel bouleversement au cours de
leur vie calme et laborieuse.
Les soldats dirigeaient aussitôt leurs armes sur eux et hurlaient:
«Ne fuyez pas! Revenez, salauds! Sinon on tire! »
L'hélicoptère reprit de l'altitude sans pour autant quitter le village. Il
continuait à tracer de grands cercles dans les airs. Le son alarmant
qu'il propageait faisait trembler malgré eux les villageois. Certaines
femmes, prises de malaise, vomissaient. On n'entendait plus rien en
dehors du moteur et des pales de l'engin. Le bruit était tel qu'il
couvrait les hurlements de celui qui paraissait être le commandant de
la troupe.
Avec des gestes remplis d'impatience, il semblait ordonner à tous de
se rapprocher du paquet atterri à ses pieds. L'angoisse des villageois
ne diminuait pas, au contraire, elle grimpait en intensité.
Le commandant coupa les attaches du paquet à l'aide d'un couteau,
écarta la couverture kaki qui l'enveloppait et obligea tout le monde à
regarder. Des hommes portèrent la main à leur front. Certaines
femmes s'évanouissaient déjà. Le cri d'une vieille paysanne couvrit le
bruit de I'hélicoptère et résonna en écho dans les montagnes. D'autres
femmes s'arrachaient les cheveux. Quelques unes couvraient de leurs
mains les yeux des enfants afin de les protéger. ..
Un vieil homme coiffé d'une casquette fendit la foule et s'approcha
d'un pas vif. Il releva légèrement la couverture...
Un corps reposait dans une sorte de civière et semblait dormir.
L'homme à la casquette resta un moment figé de stupeur... Puis il se
pencha, effleura le visage et posa sa main sur la tête immobile...
Après avoir écarté les longs cheveux blonds, il fixa son attention sur
un grain de beauté ornant la joue droite du visage, incrédule devant ce
que ses yeux voyaient...! Enfin il libéra sa douleur dans un cri
terrible:
« Non I... Non I... Ce n'est pas vrai? »
8Sa voix atteignit la courbe des montagnes. Il se jeta à terre et encercla
de ses bras la jeune femme sans vie. Il pressa le visage aux yeux clos
contre lui, et éclata en sanglots. Il se sentit soudain si vulnérable... Le
regard vide, il fixa la foule pétrifiée autour de lui. Levant lentement la
tête vers le commandant:
«Allez-vous-en !» ordonna-il, partagé entre la fureur et le
désespoir. « Partez! Que voulez-vous de plus? Partez! »
Les soldats s'apprêtèrent à frapper le vieil homme, mais le
commandant arrêta leur geste. Il leur ordonna de se rassembler et
ajouta d'une voix forte:
« Allez, les gars, nous partons! »
Ils s'éloignèrent enfin.
92e Partie
Jour de labeur
C'était une journée ensoleillée d'hiver. Les flocons de neige
sur lesquels la lumière se reflétait, brillaient comme si des millions
d'étoiles étaient tombés au sol. Les arbres, s'ils avaient
prématurément fleuris, étaient tout blancs. Les meules de foin dans les
champs couvrant le versant des collines, faisaient office de
bonhommes de neige. Le ciel était très clair, comme un vase peint en
bleu. Des nuages blancs au loin formaient dans le ciel des cercles
lumineux. Il était pourtant difficile de supporter, en cette matinée, la
vue de ce paysage, tant l'éclat étincelant du soleil sur la neige
éblouissait les yeux. Les moineaux et les canaris sauvages chantaient
leur joie devant cet étrange printemps. En cette délicieuse matinée, les
trois ordres de la nature s'épanouissaient, tout bouillonnait de vie...
La nature souriait aux hommes.
Tahtalle était un petit hameau perdu dans les montagnes,
dépourvu d'électricité et de routes. Il comptait une dizaine de maisons
sur le versant d'une colline appelée « Quzmagar ». Notre maison était
à l'écart des autres, au milieu des champs, elle était bâtie de pierres et
de terre, et son toit était plat. Lorsqu'il neigeait longtemps, elle
disparaissait sous les flocons, à l'exception du mur de la porte
d'entrée. Quand cela se produisait, c'était le branle-bas jusqu'au
déblayage total.
Ce jour-là, il avait neigé toute la nuit. Les habitants
dégageaient leurs maisons de la neige avec des pelles en bois. Durant
2
Littéralement: « lieu fait de planches ». « Tahtalli kôy » est une expression
populaire qui désigne le cimetière.
11l'hiver, cette corvée était devenue une routine. Mais il fallait déneiger
le plus rapidement possible, avant que la neige ne fonde et n'inonde
l'intérieur des maisons! Cette activité réclamait énormément de temps
jusqu'au printemps. D'ailleurs, dégager la neige était la principale
besogne des villageois pendant l'hiver. Le reste de l'année, le travail
aux champs et la moisson occupaient toute leur énergie dans cet
endroit coupé du reste du monde.
Le chemin qui montait au hameau était proche de notre maison. Nous
étions à un quart d'heure de marche des autres habitations. En
grimpant sur le toit, on pouvait admirer I'horizon à perte de vue.
Le déneigement progressait mais la journée était déjà bien entamée.
La clarté grandissante du jour tirait le hameau de l'ombre de la colline
qui le surplombait. L'ombre, fuyant les rayons brûlants, semblait
chercher un abri où se soustraire de leur chaleur. Tous les fermiers
étaient levés, comme si une alerte avait été donnée. La rude bataille
contre la neige se poursuivait dans le hameau. Le tumulte général
ajoutait une ambiance particulière à cette bouillonnante matinée. Pour
communiquer, les gens criaient à pleine gorge. Les nombreuses voix
résonnaient dans les ravins et les collines environnantes et parvenaient
jusqu'aux communes voisines. Si un promeneur était passé par là, il
aurait sans doute pu s'imaginer qu'une grande bagarre avait lieu dans
le village. Les voix des hommes, femmes et enfants, leur précipitation,
les aboiements des chiens et les chants des oiseaux, se mêlaient dans
un orchestre discordant. La fumée qui s'évadait des cheminées des
modestes maisonnettes aux toits plats, dont l'aspect rappelait celui de
simples cabanes, montait en traçant des courbes aux couleurs de
cendre et rejoignait les lointains nuages.
Ce matin d'hiver, l'activité était intense au hameau: tous, adultes et
enfants étaient à l'ouvrage et se hâtaient.
Alors que le temps semblait s'écouler de plus en plus rapidement, un
groupe de chasseurs apparut et s'approcha de notre maison.
Chaudement vêtus, ils avançaient les uns derrière les autres, en
fendant la neige. Capuche rabattue sur la tête, ils tenaient leurs fusils
au flanc et comme des soldats à l'entraînement, ils marchaient en
cadence. Ils se rapprochèrent de notre maison après avoir quitté le
chemin qui menait au village. Ils étaient maintenant assez près de nous
pour que nous puissions distinguer leurs visages. Nous ne
reconnaissions qu'une seule personne parmi eux: un homme encore
12très jeune, presque un enfant. Il souriait sans arrêt. Les autres étaient
des étrangers. Il y avait même une femme.
Nous n'avions jamais vu de femme chasser par ici... Les étrangers
saluèrent les enfants avec des regards chaleureux puis s'éloignèrent
entre les arbres. Les enfants chuchotaient... Ces individus mystérieux
à l'allure de chasseurs avec leur parka à col fourré, leur sac à dos et
leur fusil, les avaient terriblement intrigués. Depuis les vergers où les
étrangers avaient disparu, on entendait encore un sifflement
mélancolique.
Les enfants s'étaient regroupés et commentaient avec excitation:
« T'as vu cette femme, elle fumait une cigarette! »
«Même leurs armes étaient bizarres! Tu n'as pas remarqué?»
« Peut-être que ce ne sont pas des chasseurs, après tout? »
Les enfants se racontaient ce qu'ils avaient vu ou cru comprendre de
cet événement extraordinaire pour eux. En petits détectives
imaginatifs, ils échafaudaient des hypothèses. De leur côté, les adultes
évoquaient discrètement le passage d'« étudiants3» fugitifs qu'il
valait mieux évite.. .
Ces discussions furtives ne faisaient qu'ajouter à la perplexité des
enfants. Incertains, ils doutaient des réalités et des paroles des adultes.
Leur curiosité ne cessait de croître au fil des jours. Ils désiraient tant
rencontrer des «étudiants» qu'ils en rêvaient. Sans les avoir jamais
approchés, certains assuraient, la poitrine bombée d'orgueil, qu'ils leur
avaient parlé. Ces temps-ci, les langues s'agitaient au sujet des
« étudiants» tués au mont Nurhak4. Les enfants, fascinés par ces récits
héroïques, s'étaient laissés porter par des vents mystérieux et
voyageaient déjà sur les ailes de leur imagination galopante.
Ô lendemains inconnus! Ô Amour Sacré qui m'a fait perdre la
tête et emporter mon enfance! Je ne tarderai pas à t'atteindre. Toutes
les nuits, tu fais partie de mes rêves. Attends-moi, Amour Suprême!
3
Les étudiants: nom désignant dans le années 60 et 70 aux révolutionnaires qui
étaient pour la plupart des étudiants universitaires.
4 Sommet qui se trouve dans la province de K. Maras, dans le centre de la Turquie, à
200km au nord du golf de Iskendurun
13Voilà, j'arrive! Patiente, Ô Cause Sacrée, Amour Sublime! Espère,
Aube mystérieuse! Aurore, sois patiente, attends-moi! Voilà,
.,. IJ arrIve... .
143e Partie
La radio de l'Oncle Tacim
Les villageois avaient pris l'habitude d'écouter les actualités à
la radio. Tous les jours, des affrontements entre forces de l'ordre et
révolutionnaires étaient relatés sur les ondes. Ces temps-ci, le désordre
était à son paroxysme, s'imaginait-on. Nous suivions les informations
avec plus d'attention que jamais. Le jour, les habitants oeuvraient aux
champs. Le soir, malgré la fatigue, ils ne manquaient sous aucun
prétexte les actualités, comme si elles donnaient un sens à leur journée
de labeur.
Nous disposions d'un seul poste de radio dans le village. Ce
poste, de marque Philips, était l'unique moyen de savoir ce qui se
passait au dehors. Pendant les longs mois d'hiver, des réunions
s'improvisaient. Les habitants se réunissaient chaque soir chez l'un
d'eux, et se plongeaient dans des discussions sans fin en jouant aux
cartes. Quand l'heure des informations arrivait, tous faisaient silence
et écoutaient religieusement. Oncle Tacim prenait grand soin de cet
étrange appareil qui ressemblait à une grosse boîte, car il en était
l'heureux propriétaire. Lui seul allumait et éteignait le poste. On
tendait l'oreille aux nouvelles dans un silence imperturbable. A la fin,
l'oncle Tacim ou l'un de ses neveux, Ibrahim, Ahmet ou Hasan,
commentait ce qui s'était dit, puis nous intervenions les uns après les
autres. Au fur et à mesure que les heures passaient, les villageois
rentraient chez eux dans la pénombre de la nuit.
Depuis 1968, les bulletins d'informations annonçaient chaque
soir de nouveaux combats: «anarchistes tués... étudiants arrêtés...
arrestation imminente... opérations en cours... ». Ces nouvelles
effrayantes pour les villageois, étaient ponctuées par les hauts faits des
forces armées gouvernementales, et par maints avertissements au sujet
15des personnes étrangères dont «il fallait se méfier ». Les autorités
invitaient le peuple à la plus grande prudence.
«Une poignée d'anarchistes s'étaient soulevés contre l'Etat»
et semaient le désordre partout sur leur passage. Les soldats faisaient
des descentes dans les villages et recherchaient ces« anarchistes» !...
Le sujet préféré des discussions quotidiennes tournait autour des
« étudiants fugitifs ». La radio en parlait dans tous ses communiqués.
Les informations étaient donc devenues le hobby des villageois.
L'engouement était tel qu'ils ne pouvaient plus s'en passer. Ils étaient
devenus malades de la radio, « radiocoliques » !
Les soldats investissaient les maisons et les fouillaient de fond en
comble. Ceux chez qui on dénichait des armes, ou ceux qui semblaient
suspects, étaient menottés et embarqués dans des camions bâchés.
Malheur aux personnes arrêtées par la police! Si on soupçonnait un
individu coupable de trahison envers l'Etat, sa vie était réduite à
néant, l'existence de toute sa famille devenait un véritable enfer.
Quelques temps auparavant, le maître d'école du hameau s'était fait
arrêter par la police. Certains villageois l'avaient vu se faire menotter
et emmener... Les témoins de l'arrestation l'avaient racontée aux
autres. En peu de temps, tous les villages voisins avaient été informés
de l'événement et celui-ci était devenu le principal sujet de leurs
conversations:
« Ils ont mis l'instituteur dans un tel état, qu'il ne pouvait plus
marcher, ni même bouger les bras. Ils l'ont tellement torturé! Ses
vêtements étaient en lambeaux! Les soldats l'ont embarqué en le
traînant. »
C'est, en peu de mots, ce que racontaient les témoins de la scène.
Le maire avait alors regroupé tout le village. Il parlait d'une voix
impérieuse:
« Selon mes informations, des étrangers fréquenteraient notre
village! Si certains d'entre vous croisent leur chemin, ils
devront impérativement me le rapporter! Si vous ne le faites pas, vous
risquez d'avoir de très gros ennuis! Vous avez sans doute entendu
parler de Nurhak, Karahasan, Tapkiran et Hasanali ou encore Devriçik
et Kantarma ou d'autres villages voisins qui ont été investis par les
unités de l'armée. Tout le monde est en prison... En ce moment, les
maires de ces villages tentent par tous les moyens de faire libérer ceux
qui ont été emprisonnés. Je ne veux pas que nous soyons conduits à
une telle situation. Pensez à cet enseignant! Il serait un espion russe
16ou pire, un communiste! Qu'importe, je n'en sais rien, mais qui va
s'occuper de lui maintenant? Qui va le sauver? Son père ou son
oncle? Personne ne peut le sauver! Vous savez très bien qu'il est
fichu maintenant!
« Ouvrez grand vos oreilles et écoutez ce que j'ai à vous dire:
désormais, si des étrangers viennent chez vous, vous devrez m'en
informer aussitôt! Vous êtes tous d'accord avec ça? Sinon, très
prochainement, les commandos vont descendre ici aussi! Et je ne
pourrai sauver aucun d'entre vous. Même Dieu ne pourrait plus vous
venir en aide! Qu'Il me pardonne! L'Etat est puissant. Personne ne
peut se dresser contre lui! Ne le savez-vous pas? Si vous n'avez pas
pitié de vous-même, ayez au moins pitié de vos enfants! »
Sur la place où ils étaient regroupés, un vent inconnu soufflait.
Les paroles du maire étaient emportées par ce vent, et chacun de ses
mots s'envolait et disparaissait l'un après l'autre. Les villageois
retenaient fortement leurs casquettes; le vent soufflait de plus en plus
fort. Le maire, lui, continuait avec énergie son discours, il menaçait
les villageois d'une manière à peine déguisée. Personne, parmi ses
auditeurs, ne répondait. Certains avaient même cessé d'écouter, et
étaient partis. Ils sentaient monter en eux la colère. Un par un, ils
quittaient la place. Il ne restait plus, avec le maire, que ses proches
collaborateurs: Bekir, le garde champêtre, Avas Duran et Avci
Mehmet, des"têtes brûlées" qui ne quittaient jamais le maire.
Le garde champêtre, tout en tendant au maire la cigarette qu'il venait
de rouler, lui dit d'une voix lasse:
«Ne soyez pas contrarié, monsieur le maire. Tenez, fumez une
cigarette! Demain sera un jour meilleur. »
« Comment veux-tu que je ne sois pas accablé, Bekir. Hier, j'ai
été convoqué à la sous-préfecture! Ils m'ont dit qu'ils me tiendraient
responsable de tout ce qui pourrait arriver... »
Le garde intervint de nouveau:
« Laissons le temps au temps, monsieur le maire, on verra bien
ce qui se passera? »
«Bekir Aga,5 on ne peut pas se contenter d'attendre et
d'observer! Tu connais bien les procédés de l'Etat en pareil cas? »
« Je voulais dire qu'on comprendrait avec le temps, quoi! »
5 Personne notable d'un village
17Le maire alluma la cigarette qu'il tenait dans sa main. Il ajusta sa veste
après l'avoir endossée. Il leva son index en sourcillant et s'adressa au
garde champêtre:
« Bekir Aga, toi aussi, tu dois être particulièrement vigilant!
Tu ne dois protéger personne. C'est bien compris? Chacun pour soi,
et Dieu pour tous. Pas de faveur pour un proche, ou pour un autre
d'ailleurs. Bien reçu? »
Le garde sourit en lissant ses moustaches:
«Je sais, monsieur le maire» dit-il, « je connais les méthodes
et les affaires de l'Etat. Ne soyez pas inquiet. »
Il jeta un regard sournois à ceux qui l'entouraient. Puis il regarda le
fusil 03 qu'il tenait dans ses bras. Il caressa son arme en souriant... Et
dit:
« Que Dieu protège cette séduisante jeune fille. »
Le maire rit. Le garde lâcha un rire affecté. Puis ils rirent tous
ensemble.
« Allons, venez avec moi!» dit le maire. « l'offre la
tournée. »
Ils se levèrent et avancèrent jusqu'au café avec l'allure d'une bande de
cow-boys.
A l'autre bout de la rue, un groupe de jeunes interrompirent leur
conversation et les regardèrent du coin de l'oeil :
« Dieu sait quelles combines ils manigancent encore! »
« Ces temps-ci, notre maire cherche querelle. Mais je ne sais
pas encore qui va déguster. »
« Toi, fais gaffe à toi, mon p'tit ! Avec tes cheveux longs, Dieu
m'en soit témoin, tu es le portrait du parfait anarchiste. »
Les jeunes se mirent à rire...
184e Partie
L'Oiseau de Selver
Comme l'enfance est un doux passage dans l'existence
humaine! Vivre sans haine avec des sentiments innocents et naturels,
comme deux fleurs poussant sur l'herbe verte. Quelle différence cela
peut-il faire, si l'une d'elles est un peu plus jaune? Deux colchiques,
deux marguerites insouciantes du passé comme de l'avenir, ne
connaissant que la joie et la confiance, ne pensant jamais au mal, liées
par une amitié sincère et profonde! Si seulement on pouvait rester
aussi purs que dans l'enfance... Sentir son cœur léger comme un
duvet d'oiseau, faire des rêves magiques, avoir des regards limpides
comme l'eau de pluie, des sentiments aussi immaculés que la neige
fraîche! Exactement comme Selver et Hasan. ..
Les deux enfants jouaient ensemble. Ils n'avaient que cinq ou six ans,
peut-être un peu moins. Ils étaient tellement occupés par leurs jeux
qu'ils ne voyaient pas ce qui pouvait se passer au delà de leur petit
monde. Même au milieu d'un cataclysme, ils ne se seraient rendus
compte de rien.
Mais leurs familles étaient depuis toujours ennemies, du sang avait été
versé.. .
Server et Hasan s'étaient recouverts de terre et de boue. D'autres
enfants étaient arrivés, ils jouaient ensemble. Ils s'étaient enduits de
glaise. Peu importait que cela soit propre ou sale. Si l'un deux
s'asseyait quelque part, tous les autres le rejoignaient en se jetant dans
la boue. Ils lançaient des pierres sous le soleil, ou bien dessinaient sur
le sol, à l'aide d'un bâton, des figures qui jaillissaient tout droit de leur
esprit. Ils fendaient la terre et la maltraitaient. Parfois, en courant, ils
butaient sur une racine, tombaient et s'éraflaient le bras ou le nez. Il
leur arrivait même de saigner. Pourtant la terre et eux se connaissaient
19bien. Ils ne s'offensaient jamais. La terre ne pouvait exister sans eux et
eux n'auraient pu exister sans la terre. Ils s'étaient unis dès la
naissance. Qui sait combien de fois Selver avait embrassé la terre, et la
terre Selver. Elle avait goûté à cette terre alors qu'elle n'était qu'un
bébé, et recommençait chaque fois qu'elle le pouvait, afin de s'en
rassasier. Mais elle n'y parvenait jamais...
Selver montra à Hasan l'oisillon qu'elle tenait dans sa main. Hasan
exultait! Ils commencèrent à creuser un trou dans un petit tas de
cailloux et de boue.
« Va chercher de l'herbe sèche! » dit la petite.
Ils savaient que les oiseaux vivaient dans des nids et voulurent en
construire un pour leur fragile oiseau. Il ne pouvait y avoir d'oiseau
sans nid. Ainsi pensaient leurs tendres cœurs. Soudain, ils se mirent à
se disputer... Ils étaient maintenant sur le point de se battre. Hasan
voulait absolument que Selver lui donne l'oiseau. Mais Selver ne
cédait pas. Elle avait attaché un fil rouge à la patte du volatile. Cet
oiseau était son trésor! Hasan insista pour le prendre et de nouveau ils
luttèrent. Cela dura un certain temps. Selver refusait toujours de céder.
Elle serrait tellement l'oisillon qu'elle allait l'étrangler! Hasan prit
alors une poignée de terre et la jeta au visage de Selver. Elle frotta ses
yeux en criant, et l'oiseau s'échappa!
La petite fille rentra chez elle en larmes. Elle raconta à sa mère ce qui
s'était passé. Son père devint fou de colère, car une vendetta
s'entretenait entre les deux clans depuis de nombreuses années.
Non seulement Selver avait perdu son oiseau, mais désormais on lui
interdisait de jouer avec Hasan.
La petite fille s'assit à la fenêtre et regarda au dehors. Elle n'avait
pratiquement rien mangé depuis quelques jours. Elle regardait ses
camarades de jeux qui s'amusaient au loin; ils lui manquaient
terriblement. Quand se formait de la buée sur les vitres de la fenêtre,
elle dessinait des figures avec son index. Puis elle effaçait tout avec sa
main et de nouveau observait les enfants jouer. Elle ne comprenait pas
pourquoi on lui imposait cet enfermement. Quand elle voulait sortir,
sa mère l'en empêchait. La petite fille passait maintenant tout son
temps à la fenêtre. Elle était préoccupée par deux choses:
l'interdiction de voir ses camarades de jeux et la perte de son oisillon.
Elle surveillait les nuages qui défilaient dans le ciel. Elle cherchait son
oiseau parmi ceux qu'elle voyait passer au loin.
20Plusieurs jours plus tard, son père lui rapporta un nouvel oisillon.
Certes, la petite fille était contente; mais elle ne l'aimait pas autant
que l'autre. Elle cherchait toujours celui qu'elle avait perdu. Elle en
parlait dans son sommeil. Quand elle y pensait, les larmes coulaient
comme de l'eau de pluie de ses beaux yeux. Elle disait:
« Je veux mon oiseau avec le fil rouge à la patte. »
21se Partie
L'accueil et l'adieu
T ahtaUi était situé dans un lieu perdu. Le hameau était à une
heure de marche du village le plus proche. Il s'adossait à une haute
coUine qui s'allongeait à l'Est jusqu'au plateau de Kuzmagar. Le
village se situait sur le versant Ouest. Il dominait une vaste étendue de
champs et de vergers. En contrebas, s'écoulait un ruisseau nommé
Sogütlü. Ce ruisseau circulait entre les petites collines en traçant des
courbes serpentées. Il était paré, sur ses deux rives, de longs peupliers
noirs, de cyprès, de genévriers touffus, et de petits saules. C'était un
vrai décor de carte postale. Au moment où la plupart des arbres
perdaient leurs feuilles, le ruisseau paraissait inanimé.
Autour de Tahtalli, se dressaient des coUines ondulantes et
couraient de larges prairies. Les maisons étaient plantées sur une
petite vallée entourée de crêtes. Au Sud, de larges champs s'étendaient
jusqu'aux villages de Kistik et de Kantarma. De là, on pouvait voir le
mont Nurhak et ses neiges éternelles. Le sommet de cette montagne
était toujours cerné de nuages. Les neiges de Nurhak, qui persistaient
même pendant les mois d'été, avaient inspiré bien des poèmes et des
chants:
Nurhak, le soleil ne t'atteint jamais,
Jamais les oiseaux ne te choisissent pour nicher.
TahtaUi était un village calme, ses habitants travaillaient la terre. Ils
étaient laborieux, hospitaliers et généreux. Chaque être humain savait
ce qui se passait dans les autres familles autant que dans la sienne.
Chacun était au courant de tout. Personne n'avait de secret pour son
voisin. Les vieux du village se réunissaient souvent pour parler du
23passé et de l'avenir. La plupart des jeunes partaient travailler dans des
villes lointaines, en particulier pendant les mois d'été, durant lesquels
ils émigraient vers la région de la Mer Noire, et ne revenaient que
quelques mois plus tard.
Dernièrement, étaient revenus au village des almancl. Quel que soit
le pays européen où partait travailler un habitant du village, on
appelait l'exilé « Almanci ». Tous ceux qui travaillaient au loin étaient
des expatriés. Les habitants du hameau connaissaient bien
l'éloignement, c'est pourquoi on prenait soin des étrangers. Quand
nous accueillions un hôte étranger, nous le faisions dormir dans le
meilleur lit, et lui offrions les meilleurs plats. Par ici, la vie était dure.
Les gens étaient extrêmement pauvres. Malgré tout, à Tahtalli,
l'existence s'écoulait comme dans un rêve délicieux. Cette tendre
vallée était notre petit paradis. Les habitants du hameau aimaient
passionnément leurs terres. C'était la chose la plus sacrée qui soit.
Pour un mètre carré de terre, deux frères pouvaient en venir aux
mains. L'idée de quitter un jour définitivement ce lieu magique
n'effleurait pas un instant l'esprit de quiconque.
Un soir, le salon de Tacim était plein de monde. Sa maison, en
pierres taillées, était située à l'entrée du village. Tous les hommes du
village y étaient réunis. L'odeur de la fumée de tabac emplissait toute
la pièce, au plafond s'était formé un véritable nuage de fumée. Les
enfants, regroupés dans une pièce voisine, se chamaillaient et se
poussaient dans tous les sens. Dans le salon, on s'entendait
difficilement, tant régnait la pagaille! Le nouveau maître d'école qui
venait d'arriver au village paraissait déconcerté, il observait ce qui se
passait. C'était un jeune homme aux cheveux roux et ses yeux étaient
bleus. On aurait pu le prendre pour un Russe. Il était de petite taille et
semblait timide et réservé. Les habitants du village l'avaient apprécié
dès le premier contact. Il se présenta brièvement, sans doute ému et
visiblement gêné:
« Je m'appelle Israfil. Je suis de la province d'Artvin. »
« De quelle ville? » demanda Hamza.
« Savsat » répondit l'Instituteur.
« Israfil, c'est un nom d'ange» remarqua l'oncle Tacim.
6
Nom donné à ceux qui vont travailler en Allemagne, mais aussi dans tous les autres
pays occidentaux.
24Il fit des commentaires d'ordre religieux, les villageois l'approuvèrent
tous ensemble dans la langue locale.7 L'instituteur ne comprenait pas
ce qui se disait et semblait inquiet. Mais il comprit rapidement qu'on
le considérait avec sympathie. Artvin était une province de la région
de la Mer Noire. Plusieurs jeunes du hameau connaissaient cette
région comme le creux de leur main. Certains étaient vendeurs
ambulants à Artvin et connaissaient le village de l'enseignant. Israfil
était content de la franchise avec laquelle on lui parlait, il semblait
détendu. Le maître de maison, l'oncle Tacim, lui présenta un à un les
villageois:
«Lui, c'est Hasan Yakisan. Lui, c'est l'oncle Ibo. Voici
l'oncle Silo, Pafo Ali, Mahmut, Sükrü, le fils de Silo, Süleyman, le
frère de Pafo, l'oncle Husso, Hüseyin, Ibrahim, et Mehmedali... »
Puis ils entamèrent une longue discussion au sujet de la région
de la Mer Noire. Israfil avait oublié qu'il n'était arrivé que tout
récemment, car on semblait déjà le considérer comme faisant partie du
hameau. Kuru Hasan, assis au milieu de la foule, regardait l'instituteur
avec attention. Il était curieux de savoir de quelle école islamique
celui-ci était adepte. Soudain, il osa s'exprimer:
« Cher Instituteur, nous sommes Alevis8. Il vaut mieux que tu
le saches dès maintenant! »
Les autres villageois grommelèrent et se fâchèrent contre Hasan.
L'enseignant ne comprenait toujours pas ce qu'ils disaient. Mais il
avait saisi qu'ils s'en prenaient à Hasan. Kuru Hasan tentait de se
défendre:
« Ne va-t-il pas l'apprendre assez tôt? »
Les villageois lui en voulaient beaucoup. Finalement, l'instituteur
intervint:
« Le frère Hasan a bien fait de parler clairement. Quoi qu'il en
soit, je le savais. Inutile de lui en vouloir. Vraiment, je suis très
content! »
Hasan, qui reprit courage après ces paroles, ajouta d'une voix plus
forte:
7 Il s'agit du Kurde.
8
Sousdivision du Chiismemaisrésolumentlaïque,les Alevis sont de 15à 20
millions d'individus en Turquie. Ils ne fréquentent pas la Mosquée, ne font pas la
prière comme les Sunnites, ne font pas le pèlerinage de la Mecque. Longtemps
considérés comme non musulmans, ils ont été réprimés par les Ottomans et les
jeunes Turcs sous la République.
25«Parler clairement est preuve de sincérité. Notre cher
Instituteur est quelqu'un qui a fait beaucoup d'études. Il en sait plus
que nous! »
Les convives rirent tous ensemble.
Les conversations continuèrent. Peu après, la jeune fille de la maison
amena le thé. Selon la tradition, on le présenta d'abord à I'hôte.
L'enseignant devint tout rouge lorsqu'il s'aperçut qu'on lui tendait le
plateau de thé. Tout le monde le regardait. Il était tellement gêné
qu'on aurait cru que le sang allait jaillir de ses tempes! Il ne savait
pas quoi faire, mais les villageois insistèrent tous ensemble pour qu'il
soit servi en premier.
« Prends ton thé, Instituteur, prends ton thé, tu es notre hôte. »
Plaisantaient-ils? L'instituteur était de nouveau désarçonné. Il ne
pensait pas avoir affaire à des gens si chaleureux. En son for intérieur,
il repensait à ce qu'on lui avait dit, avant son arrivée:
« Le village où tu te rends est kurde. En plus, ceux-là sont des
Kizilba/. Ils vont te manger vivant! Ils n'ont peur de personne et
n'ont honte de rien! Ce sont des sauvages! Leur conception de
I'honneur est très différente de la nôtre. Tu es tombé en enfer,
Hodja! »
Pourtant, dès le premier jour, Israfil Hodja se sentit proche des
habitants du hameau. Il éprouvait une profonde sympathie envers eux.
Le temps avait coulé très vite. Tard dans la nuit, les villageois se
levèrent et rentrèrent chez eux. En partant, ils serraient la main de
l'instituteur, leurs regards chaleureux témoignaient de leur sincérité:
«Nous vous invitons, Hodja. Venez donc chez nous demain,
vous serez notre hôte, d'accord? »
« D'accord, je viendrai. Merci! Bien sûr que je viendrai !»
Les villageois quittaient la pièce en affichant ce sourire qui leur était si
naturel.
*
* *
9Littéralement: ceux avec la tête en rouge. Nom donné aux Alevis à cause du
bandeau rouge qu'ils nouaient au tront à l'occasion de leurs conflits avec les
Ottomans.
26Un matin, Tahtalli fut plongé dans le deuil en apprenant la
mort d'Ibrahim. Souffrant de problèmes cardiaques depuis toujours, il
avait quitté le monde alors qu'il était encore jeune. Des villages
voisins, les gens venaient présenter leurs condoléances à sa veuve, à
ses enfants, et à ses parents par vagues successives. Tout le monde
appréciait Ibrahim, il était toujours souriant, de caractère doux, et
plein d'amour. Tous ceux qui venaient assister aux funérailles étaient
en larmes. Les femmes s'étaient vêtues de noir, elles pleuraient et
chantaient des complaintes funèbres. Parfois, un de ses proches
s'évanouissait. L'écho des chants funèbres qui s'échappaient de la
pièce dans laquelle s'étaient regroupées les femmes, rappelait le
bourdonnement d'une ruche en activité. La femme et les filles
d'Ibrahim, hors d'elles, se frappaient le corps, s'arrachaient les
cheveux et se griffaient le visage. Leurs amis et voisins essayaient de
les en empêcher. Ses fils pleuraient et parfois criaient. Eux aussi
étaient apaisés et soutenus par leurs amis et voisins. Meryem,
récemment fiancée au fils d'Ibrahim, était sous le choc. Il semblait que
ses larmes s'étaient gelées. Elle avait croisé ses bras et regardait
fixement l'endroit où le fils cadet, Cemal, pleurait.
La mort d'Ibrahim avait profondément affecté son entourage.
Il était le seul habitant à se consacrer à la survie du hameau. C'était
quelqu'un de clairvoyant, qui pensait et croyait en l'avenir. Il
s'occupait de l'Ecole et de l'éducation des enfants.
Il disait de Tahtalli :
« Ici, c'est notre petit paradis. Il ne faut pas oublier que quitter
cet endroit reviendrait à abandonner la vie! Chaque plante a ses
racines, chaque communauté possède également les siennes. Quand tu
arraches une plante de sa terre, qu'importe le lieu où tu la replantes,
elle ne se développera jamais aussi bien que dans sa terre d'origine. »
C'est lui qui incitait les habitants du hameau à rester fidèles à leurs
terres. C'est lui qui voulait que l'on vive ensemble, main dans la
mam.. .
Lors des discussions, il ne tarissait pas de conseils mais aussi de
craintes:
«J'ai peur qu'un jour nos enfants quittent ce bout de paradis,
et s'éloignent les uns des autres, avant d'avoir vraiment appris à se
connaître» disait-il.
Tout comme les habitants de Tahtalli, ceux des villages voisins étaient
affectés et venaient présenter leurs condoléances à la famille
27d'Ibrahim. Des personnes connues ou non se succédaient. Ils étaient
des centaines à s'être rassemblés ce jour-là. Il y avait aussi cet hôte
étranger qu'Ibrahim avait présenté et qui était commerçant. Cet qui venait souvent au village, était désormais un personnage
identifié par tous. Cet homme, qui était commerçant, s'appelait
Kalender. Il était adossé à un mur, il semblait très abattu et il fumait
une cigarette. A certains moments, il racontait des choses à
l'instituteur, assis à ses côtés. Il ressemblait à un fonctionnaire, avec
sa veste marron et ses lunettes brillantes. Kalender n'était pas très
grand, mais il était bien bâti et fort. Il avait tout l'air d'un pèlerin, avec
son visage lumineux, ses cheveux lisses, sa peau brune et sa démarche
lente, comme ceux dont on parle dans les contes populaires. Il avait
une attitude rassurante.
Zero, assis sur une pierre face au mur, le regardait avec attention. Son
regard était si mystérieux. Il était attiré par les gestes lents et la
maturité de Kalender. Chacun de ses gestes imposait le respect à ceux
qui le regardaient. Zero avait oublié la foule qui assistait à la
cérémonie funèbre, il réfléchissait profondément et regardait le
commerçant. Il eu envie de s'approcher de lui, mais il y renonça
aussitôt. Qu'aurait-il pu lui dire, d'ailleurs, dans cette atmosphère
chargée d'émotions? Il ne pouvait se décider, se résoudre sur l'attitude
à adopter, alors que tout le monde était triste et pleurait. Après tout, il
n'était qu'un enfant, Kalender allait-il le prendre au sérieux? Tant pis,
pensa-t-il. Malgré tout, Zero ne pouvait s'en empêcher, il voulait se
présenter à lui. Plusieurs fois, il tenta de se mettre debout, mais à
chaque fois, il renonça. C'était un enfant maigre et fragile. Il était roux
et avait des tâches de rousseur sur tout le visage. Il essayait toujours
de se comporter comme les adultes, il voulait tant leur ressembler.
Quand il cesserait d'être aussi timide, il agirait plus librement et
deviendrait rapidement un homme respecté.
A la fin de la soirée, le mort fut enterré. La foule immense commença
à se disperser. Les habitants de villages éloignés finissaient de
présenter leurs condoléances à la famille d'Ibrahim, puis, au fur et à
mesure, quittaient Tahtalli. Les hôtes étaient reconduits, selon la
tradition, par les habitants du village.
Tout le monde était en deuil et la tristesse qui l'accompagnait
dura plusieurs jours. Les habitants du hameau avaient à tout jamais
perdu quelqu'un de très cher à leurs yeux. Ibrahim aimait les enfants
28et il en était aimé. Zero lui aussi l'aimait bien. Assis sur une pierre
contre le mur, il rêvait:
« Et si j'étais médecin, et que je sauvais Ibrahim? Après avoir
rassemblé tout le monde, je dirais: Arrêtez, ne pleurez plus! Il n'est
pas mort. Regardez, il vit. Cessez de souffrir, calmez-vous! Je
montrerais qu'Ibrahim est vivant. Tout le monde serait heureux et
rirait. Ensuite, les gens me prendraient sur leurs épaules et
accueilleraient mon exploit avec joie en applaudissant. Ils diraient
«c'est lui, c'est Zero qui l'a sauvé! » La nouvelle se répandrait dans
toute la contrée. Les gens viendraient par groupes entiers pour me voir
et connaître mon talent secret... »
Zero, malgré toute sa candeur enfantine, savait que c'était
impossible. Il se promit de tout faire pour que le message d'Ibrahim
demeure dans les esprits.
«Va en paix! » dit Zero. «Toi, l'Ange au cœur pur! Va en
paix! Même si tout le monde quitte cet endroit, moi je resterai! Je ne
laisserai personne partir d'ici! Je ne partirai jamais, jamais de
Tahtalli ! »
Il s'approcha de la tombe d'Ibrahim. Il observa la terre
fraîchement retournée. Il se pencha et prit une poignée de terre. En
regardant le ciel, il pressa fort la terre dans sa main. Ses yeux étaient
pleins de larmes. Il murmura quelques mots inaudibles et déposa avec
application la terre sur la tombe. Puis il s'éloigna en courant.
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