TANGO

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Il était là, jour après jour, dans le silence pesant de ce lieu étrange et familier. Il était revenu. Comme moi. Mais il ne me regardait pas. Avait-il perdu la mémoire . Pourtant nous étions proches. Enfermé dans son mutisme, il ignorait ma présence. Je n'avais jamais été farouche, je m'approchai. Chaque jour un peu plus. Déjà, mes craintes s'effaçaient. Je savais : c'était mon frère.
Publié le : samedi 1 juin 2002
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EAN13 : 9782296290426
Nombre de pages : 96
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Colette Sarrey

TANGO
Récit

L'Harmattan

àB

@ L'Harmattan, 5-7,

2001

rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2579-1

Rien. A gauche comme à droite, en haut comme en bas. Si près du but... C'était pourtant bien l'endroit que l'on m'avait indiqué. Les jambes lourdes et la gorge sèche, j'ai tout à coup la sensation de me trouver seule, en plein désert. De très loin me parvient un son voilé d'harmonica, ou peut-être... mais venant d'encore plus loin, les premières notes d'un tango argentin. Insidieusement, le doute s'infiltre dans mon esprit, ne seraient-ce pas déjà les premiers signes d'une hallucination? Comme une chape de plomb, la fatigue de ces dernières semaines s'abat d'un trait sur moi et avec elle la certitude que tout désert, quel qu'il fût, serait plus accueillant que toute cette étendue Je suis sur le point d'abandonner mes recherches, chancelante, et ce calme oppressant me donne l'envie de hurler, mais la sombre intuition que c'est le vide qui répondrait à mon appel freine aussitôt mon élan. N'ayant rien trouvé, je regagne donc ma place, les mains vides. Nous sommes dans une très grande bibliothèque, à l'Ouest, et il fait chaud. Je m'interroge encore. Était-ce la chaleur ou la fatigue? Peut-être même le dépit, la lassitude, ou toute cette vie qui vous écrase. Mais ce jour là, je suis retournée vers cette table grise - la mienne - où s'étalait une liasse de papiers noircis, à droite une pile de livres, à gauche, les revues. Sans réfléchir, j'ai poussé un profond soupir, et dans le même instant j'ai tourné

légèrement

la tête vers la droite. Les yeux mi-clos, j'ai de

esquissé un tendre sourire, rassurée par la présence sourire béatitude et j'ai levé les yeux au ciel. Certains vous emplissent du quotidien, tout à coup d'un et vous donnent il en avait en réserve. à mon savais puisqu'il sourire, mais était là. la sérénité,

mon frère à la table voisine. Tout mon visage a fini par états de grand en dépit en ce qui

calme intérieur des vissicitudes me concerne, Mon

et croyez-moi,

frère n'a pas répondu ici, je n'en pas, n'est-ce rassurante

à quoi quelle Une

travaillait-il importance présence heureux. trouvait tout Mais

rien,

à vos côtés et vous voilà presque avec ferveur ne se ou il avait pas une fait de au catalogue. histoire ces de ce ferait l'affaire

Le recueil que je cherchais disparu, on malade

pas là, il avait déjà été emprunté n'avait pour de perte et il figurait toujours me rendre Un article récent l'esprit,

simplement allais-je

déclaration

pareille, pas question. pensées me travaillaient

et le puzzle serait au complet,

allons donc. Toutes à l'écran

moi qui ne vois pas pour cette raison subrepticement

très bien. A force de lire et de travailler mon ordinateur. que au je loin, ne près mouvement, s'entretenir mouvements C'est probablement remarquai des que

venant de la droite, à peine un souffle. Et fichiers, et c'est je vis de l'un deux hommes de leurs mon vivement la vivacité

et le sourire 6

qui attira

attention, torpeur

tant le contraste était frappant.

avec mon

état de senu-

Mais allez empêcher

les gens de parler entre eux. C'est pas, et puis ce n'est tout de

bien leur droit n'est-ce

même pas parce que vous vous n'êtes pas au meilleur de votre forme, que vous avez tout un tas de petites bricoles qui vous empoisonnent l'existence, que vous allez envier leur joie de vivre aux gens heureux.

Ce jour-là, mon visage a probablement dérapé, c'est ce que je me suis dit après coup. Mon visage, toujours à la traîne des événements Le don d'observation, vous me faites rire, encore faut-il avoir une bonne vue! Alors, je reviens, à la même place. Je serai à la même place, pendant un an, jusqu'à la pause d'été où je partirai en France pour quelques semaines. Je reviendrai, mais je changerai de place. Sans savoir pourquoi, mais je le ferai. On me l'a dit.
Le lendemain, fonctionne machine touches donc, je reviens. J'écris, pour le corps, et mon clavier pas de et avec à pieds d'énormes joints,

tout seul. Dommage à écrire sur lesquelles

qu'il n'existe

je sauterais

hop, espace. Sur cette marelle immense, m'assieds et tapote sur les touches 7

mon corps en

ferait des siennes. Donc, je reviens, à la même place, je de mon clavier, de

loin on pourrait dont le contenu embusqué clandestin. cerveau rien, par

croire qu'il s'agit d'un message doit rester secret, adressé les voies du hasard dans un

codé lieu de Et de

à un ami,

Pendant

la nuit, mon petit bonhomme celui-là, croyez-moi, Alors, dans

a travaillé pour moi et les idées jaillissent. ça vient. ce bonheur

sur un sujet comme et puis l'écriture,

on part de

vous aussi, n'est-ce

pas, vous souriez à tout

bout de champ. Benoîtement. Mon frère est revenu. A côté de moi, calme et je le

studieux. contemple,

Plongé

dans sa lecture, et, tendrement,

sa nuque bouclée me ravit. Et je me sens si bien dans ce cadre familier, que tout Si je ne me retenais comme ! autrefois, pas, je lui est coup, lorsqu'il

merveilleusement sauterais au

mon corps se détend. revenu du sanatorium.

Il paraît que j'étais folle de joie.

- Mon petit frère! Y ou-ouh

Lui, il était beaucoup plus réticent m'a-t-on dit. Il fixait le sol, enfin le plancher de la voiture de mon oncle qui nous ramenait à la maison sur cette route de campagne sinueuse. Et les nombreux virages, croyez-moi j'en profitais, et je me déportais de tout mon poids vers la droite. Mon frère était, quant à lui, terriblement gêné, si gêné qu'il tournait la tête vers la droite, lui aussi. Mais la voiture était petite, alors à chaque virage un peu prononcé, je l'embrassais partout où je trouvais
8

un coin de peau. Ne freinez pas mon enthousiasme. Mettez-vous à ma place: si l'on vous apprenait, par un beau jour d'été, que vous avez un frère, oui un frère, en chair et en os que vous ne connaissez pas encore et dont l'existence vous est révélée au plus profond de votre solitude. Chut! Silence ! Vous feriez exactement la même chose que moi, pas d'histoires allez!
Donc, je fonds littéralement, silhouette Tu vois, nous sommes je caresse du regard cette d'un même cœur qui

familière, je respire au même rythme qu'elle. l'écho

tremble et qui vibre, qui vit. J'aime la vie, si tu savais...

Mon frère travaille, il est terriblement concentré à sa lecture, jamais il ne lève la tête. Et toute cette énergie me donne des forces, j'ai des ailes. Moi qui lève toujours les yeux au plafond, car le sujet sur lequel je travaille est décidément très ardu, je m'y mets aussi, je déploie peu à peu mes tentacules et, pas à pas, j'avance, chaque jour un peu plus.
Tous les matins les matins, vissé documents, est possible, quand j'arrive, et pourtant de toutes tous à ses Tout

mes amies je suis probablement à sa table de travail,

la plus matinale, les yeux rivés

mon frère est déjà là, assis, je devrais dire furieux. Aurait-il décidément passé la nuit ici?

Il aurait donc des relations 9

dans le milieu, tiens, tiens...
Dès que j'ai réussi à mettre notices, accessoires pochette d'un modèle stylos, bonbons indispensables de mon portable. relativement en ordre mes dizaines à la dans ancien, menthe ce lieu, et j'ouvre de la

autres

Je dois préciser

qu'il s'agit est bordée de

ce qui signifie ici, bande Velcro. Les envers le genre sur le marché. du des savoir, fourmis, qu'ils plus de avez un

vieux de quatre ou cinq ans. Et la pochette sur toute sa longueur fabricants sombres humain consacré temple tous partout individus, pour d'une énorme de ce type d'ustensile mettre

sont probablement

pleins de rancœur de tels objets lieu

Quand vous vous trouvez comme moi dans un endroit officiellement de la culture ces gens sacra-saint comme et de plus décor d'un film, avec

qui travaillent

et à tous les étages, à la seule différence et silencieux, et qu'en vous savez pertinemment que

sont, eux, immobiles cela vous ordinateur La première faiblement imposer

de ce type, vous n'avez que deux solutions. consiste la torture à agir en douceur, acoustique à doser très que vous allez devoir de fournir celle que je

à vos voisins. Qui ne vous seront du reste pas de l'effort à fermer que vous venez ce trouble. La seconde,

reconnaissants préfère, ensuite le ventre, consiste

pour leur épargner

les yeux, serrer les dents, du torse, on rentre main, on arrache et d'une 10

on bande tous les muscles on s'accroupit

(arracher, vous

c'est le mot exact ici, mais dans le silence de bibliothèque, l'on pourrait penser que de la moi, le rebord

la très grande pochette

êtes en train de déchiqueter) en question. environ,

Puis, vous faites comme les yeux jusqu'à et vous observez

vous levez prudemment d'un mètre discrètement, des ondes furieux,

une hauteur

l'effet produit, regards 1)

cela va de soi. Après cela, en fonction que vous aurez reçues profonds (encore en retour, elle, décidément

soupirs

ou sourires amusés, vous vous asseyez à votre table de travail, et vous lisez. Oui, ici c'est moi qui écris. Vous, vous restez bien sagement vous-plaît, maintenant, mon sujet, l'histoire je ne le redirai et bien assis et concentrez-vous à moi comme évitera s'il moi à pas deux fois, car si dès de reprendre

vous vous attachez cela vous

depuis le début. je vous l'ai déjà signalé, mon mauvaise, à ouvrir je mets chaque ma pochette

Tous les matins, comme à m'agacer. fois un peu d'ordinateur. Pendant modèle toujours toujours la lecture Sans intention plus Toujours,

frère est là, plongé dans ses lectures et cela commence de temps

il reste imperturbable. de mon frère sera un Sans rire. Lui étourdie. Lui au-delà de

une année, la silhouette de travail, concentré, mal

il sera ma muse. toujours

distant, moi qui voulais l'atteindre et de l'écriture.

Lui parler, c'était mon seul 11

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