Tangram

De

Préface d’Ayerdahl

Un roman court et six nouvelles se nichent entre ces pages. La hantise et l’étrange y côtoient la manipulation et la cruauté, mais aussi des amours transcendant la souffrance, la distance et le temps.

Revisitant parfois les classiques (mythes grecs, légende arthurienne, genèse, chants de Noël), ce recueil mi-ange mi-démon vous invite à reconstituer le puzzle de sept pièces qu’on appelle TANGRAM...

Table des Matières:
Préface — AYERDAHL

BLEU PUZZLE deluxe

TERRA AMATA

ENTRE CHIEN ET LOUP

UN ANGE EST VENU CE SOIR

À COUTEAU

« DANS TROIS JOURS NOUS NOUS RETROUVERONS »

OWEIN


Publié le : vendredi 18 avril 2014
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369760382
Nombre de pages : 212
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Nathalie DAU

TANGRAM

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Semitam Tenebris / Fantastique

Lune Ecarlate Editions

 

 

Préface de

AYERDAHL

 

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Mentions légales

© 2014 Nathalie DAU. Illustration © 2014 Mathieu COUDRAY. Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-038-2

 

 

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle.

 

Préface

 

J’ai rencontré Nathalie en 1991, précisément sur les chemins que parcourt Bleu Puzzle, la première version du roman qui ouvre ce recueil. Elle était déjà très jeune et elle signait Nathalie Letailleur. Ce ne fut hélas qu’une rencontre littéraire, mais, vous l’allez voir : quelle rencontre ! La plume tremblait encore un peu par endroits, hésitait sur certaines notes, mais sa voix avait un timbre unique qui n’avait qu’à se clarifier et s’étendre dans les octaves pour chanter le Bleu Puzzle deluxe d’aujourd’hui.

La rencontre, la vraie, celle qui permet d’échanger une poignée de phrases et de croiser les regards, ne s’est effectuée que bien plus tard, au détour d’un festival. C’était à Épinal en 2008, un an après qu’elle eut fondé les éditions Argemmios, quand elle a reçu le prix Imaginales pour Contes Myalgiques 1 : les terres qui rêvent. Elle était sacrément émue, derrière ses lunettes, la petite Nathalie, mais son sourire…

Le sourire et l’humour sont ses deux armes de prédilection. Elle ne peut pas toujours les arborer, parce que les circonstances nécessitent parfois qu’elle use de colère ou qu’elle se ferme un peu, mais c’est avec eux qu’elle combat les turpitudes de l’existence. Tenez, vous savez d’où vient le titre Contes Myalgiques ? Il est justement né d’une de ces vacheries dont la vie a le secret et du jeu de mots qu’elle lui a asséné : quand on lui a annoncé qu’elle était fibromyalgique, elle a répliqué que, non, elle avait la fibre magique.

Mais elle ne manie pas que l’humour, Dame Nathalie. Elle joue du contrepoint, elle asticote la douleur, elle tyrannise les peurs qui remontent de loin, elle tire l’angoisse de son chapeau pointu et lui fomente des cauchemars. Elle ne concède rien. Ce qui est inquiétant doit effrayer. Ce qui est souffrance doit faire mal. Elle n’écrit pas pour jouer. Elle joue de l’écriture pour raconter ce qui ne se dit pas, et tant pis si ce doit être beau, ou tant mieux, ou pourquoi pas. Elle attrape le lecteur, elle l’entraîne sur un chemin qu’elle parsème de fleurs ou d’embûches et elle l’emmène jusqu’au bout, c’est-à-dire vers l’endroit où il devra poursuivre le chemin seul, peut-être même en emprunter un autre, avec son propre imaginaire.

IRL, comme on écrit sur nos claviers, elle refuse aussi la concession. Discuter, expliquer, écouter, elle raffole et elle prend le temps qu’il faut. Négocier, même, si cela doit être. Par contre, abandonner, renoncer, plier pour être dans l’air du temps, ne comptez pas sur elle. Par la plume ou dans la vie, Nathalie ne tait pas, et c’est pour ça qu’on l’aime.

 

Ayerdhal

 

 

Avertissement

 

Le tangram est une sorte de puzzle d’origine chinoise. Il compte sept pièces très simples : cinq triangles de tailles diverses, un carré et un parallélogramme. Ces sept pièces élémentaires proviennent de la décomposition d’un carré plus grand, mais tout le jeu consiste à les combiner pour former quantité de figures et silhouettes évocatrices.

Ainsi ai-je composé cet ouvrage, au moyen de sept textes épars et cependant liés entre eux, que j’ai choisi de rassembler.

Le titre de mon premier roman rendait déjà hommage aux puzzles. Le second ne s’en éloigne guère puisqu’il fait référence à un chaudron fracassé en mille débris. Le troisième évoque un personnage né de la somme de plusieurs autres. Alors oui, je crois qu’on peut conclure de tout cela que je me sens multiple au sein de mon unicité, ou que je regarde le monde dans sa globalité sans jamais perdre de vue les innombrables détails inclus en lui. Peut-être est-ce le propre de l’auteur qui donne vie, dans son esprit, à tant de personnages, tout en conservant la vision d’ensemble de l’histoire qu’il écrit pour eux et avec eux. Et à chaque histoire, c’est une nouvelle obole qu’il faut verser, à la fois à la fragmentation et à la fusion.

Ainsi va l’encre et ainsi va la vie. Atomes, cellules, organes, vaisseaux, arbre des nerfs, charpente osseuse : voilà le tout, formé par l’addition de tant de fragments minuscules. Infiniment petit et infiniment grand. Souvent, confrontée à l’idée de l’espace, avec ses planètes, ses étoiles et ses galaxies, je me suis demandé si nous n’étions pas nous-mêmes les cellules d’un immense corps dont nous serions incapables d’appréhender les limites…

Petite goutte d’eau rejoignant aujourd’hui la Rivière Blanche, je remercie Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier de m’y accueillir, et Mathieu Coudray d’avoir si parfaitement illustré ce Tangram.

 

 

 

 

 

Paul Tacussel lançait une collection de romans courts : la petite librairie. Il savait que j’écrivais, il me proposa donc de mettre ma plume au service de sa maison d’édition et me laissa carte blanche. Une seule contrainte : le format.

Je travaillais déjà, depuis juillet 1987, à mon cycle de Fantasy, dont l’ampleur ne pouvait correspondre, mais j’eus l’idée d’imaginer une sorte de passerelle entre ces deux mondes : celui dans lequel vivait mon corps – avec lequel j’étais quelque peu en conflit – et celui dans lequel s’égaraient mes rêves.

Bleu Puzzle est né ainsi, ancré pour moitié sur Terre mais trahissant tout cet Ailleurs qui me hantait déjà, de façon plus floue qu’aujourd’hui. Ce roman est aussi le reflet de son époque : il a été écrit en 1990, publié en 1991, et les personnages, très logiquement, utilisent des francs, fument où bon leur semble et n’ont ni internet, ni téléphone portable, ni baladeurs mp3, ni tunnel sous la Manche pour leur faciliter la vie. Les douaniers y sont plus répandus sur le terrain qu’aujourd’hui. Et les psychiatres y ont le niveau de connaissances qui était alors celui du Docteur Arrou-Vignod, mon conseiller en la matière.

Pour écrire cette histoire, je me suis vraiment rendue à Londres. Le chapitre « train de nuit » a été composé à partir de mes impressions de voyage. Je notais tout, dans un cahier qui ne me quittait jamais. Comme la plupart des jeunes auteurs – je n’avais que vingt-quatre ans et connaissais peu le monde–, j’ai beaucoup puisé dans mon expérience personnelle pour les éléments du quotidien terrestre. Le tee-shirt estampillé Warner que porte Noëlle dans le chapitre 9 appartenait vraiment à ma garde-robe. Et je peux bien avouer, à présent que le temps et la mort ont œuvré, que Lord Bewilder doit beaucoup au comédien Jacques Biagini (1933-2010), mon professeur de théâtre dont j’étais folle amoureuse pendant ma dernière année de collège – il n’en a jamais rien su et n’en aurait pas tenu compte dans le cas contraire, lui qui, sa vie durant, resta fidèle à son compagnon.

L’été 1990 fut caniculaire. J’étais à Londres, visitant et prenant des notes, m’étonnant de voir, en guise de gazon anglais pourtant réputé, d’affreuses pelouses jaunes, quand débuta la Guerre du Golfe. Je me souviens l’avoir appris par les gros titres des journaux que lisaient les gens dans le métro londonien. Mon premier mari, Pierre Letailleur (1964-1992), m’accompagnait – oui, j’ai signé Bleu Puzzle en tant que sonépouse. Je ne sais plus exactement pourquoi nous n’avons pas visité Stonehenge malgré le vif désir que j’en avais. Pour décrire ce site, par la suite, je dus me fier au témoignage d’un de nos proches d’alors, et à des photographies trouvées dans des livres. Aujourd’hui, en 2013, je n’ai toujours pas pu visiter Stonehenge, mais j’ai pu m’en faire une idée plus juste grâce à Google map satellite.

La présente version de ce roman n’est pas tout à fait identique à l’originale. J’ai tenu à en éliminer les coquilles, les répétitions, les maladresses les plus pénalisantes, les erreurs de ponctuation – notamment un emploi excessif des points de suspension, dont l’adorable écrivain Louis Nucéra (1928-2000), qui faisait souvent du vélo avec l’un de mes grands-oncles, m’invita à me corriger. J’ai tenu aussi, sans trahir l’ouvrage initial, à l’harmoniser avec la cosmogonie à laquelle il se rattache. En effet, si le conflit entre les âmes et les dieux m’est apparu très tôt, j’ai mis un certain temps à comprendre quelle était la place occupée par les démons, et les géantes primordiales me sont venues plus tardivement. Quelques noms ont changé entre temps, aussi, ainsi que la répartition des forces entre Loi et Chaos. Mais les modifications apportées dans le cadre de cette publication chez Rivière Blanche restent mineures et n’altèrent ni la trame, ni l’ensemble.

Bleu Puzzle – et Bleu Puzzle deluxe – est une œuvre de jeunesse encore imprégnée d’influences extérieures. Elle fut écrite à une époque où nul ne parlait de Fantasy. Je demeurais encore très marquée par Michael Moorcock et son Multivers, même si ma vision de l’Ordre, du Chaos et de la Balance – la Loi, le Chaos et l’Équilibre, dans mes écrits – divergeait déjà de la sienne. Le Ceredawn de Bleu Puzzle est différent à plus d’un titre de celui de mon cycle Le Livre de l’Énigme. Il est probablement plus amer, plus égoïste, davantage en souffrance – à l’image de celle que j’étais alors. Je dois bien convenir que l’exiler sur Zish puis dépecer et éparpiller son âme n’était pas très sympathique de ma part. Ce sont des péripéties qui ont d’ailleurs globalement disparu du cycle de Fantasy ayant commencé à paraître en 2012 aux éditions Asgard.

Dans le Bleu Puzzle de 1991, j’avais fait de Ceredawn un demi-elfe et, dans le dernier chapitre, je parlais aussi de nains et de gnomes. Ces créatures ont disparu elles aussi de mon cycle. Elles ne figurent plus, donc, dans Bleu Puzzle deluxe. Mais pour maintenir la réflexion de Lord Bewilder sur les légendes, j’ai introduit dans le roman court les fées et lesdragons, présents dès l’origine dans le cycle et conservés après maintes mutations et réflexions sur leur nature.

Bleu Puzzle figura, l’année de sa parution, dans la liste des ouvrages sélectionnés pour le Prix du Premier Roman de la ville de Sablet (Vaucluse). Sans surprise, le lauréat fut Bernard Werber, dont Les Fourmis venait de paraître chez Albin Michel. Plus tard, Jacques Sadoul, auquel j’avais envoyé un exemplaire dédicacé de mon modeste ouvrage – avec toute mon admiration et toute ma gratitude pour son engagement au service de la SFFF –, eut la bonté de le lire et de me répondre, via Marion Mazauric, qu’il avait apprécié ce « conte fantastique ».

D’autres ont moins apprécié. Dans les années qui suivirent la publication de Bleu Puzzle, je reçus d’étranges menaces. On vint me reprocher d’avoir dévoilé des secrets réservés uniquement à quelques initiés. Je ne sais pas exactement de qui émanaient ces menaces, ni quels secrets si troublants j’ai bien pu révéler à mon insu. Je ne suis membre d’aucune secte et si ce que j’écris invite autant à se distraire qu’à réfléchir, je n’ai aucune prétention ni ambition prosélyte.

Tout ceci étant précisé, j’espère que vous prendrez plaisir à découvrir cette histoire, et que vous ne jugerez pas trop sévèrement l’auteur débutant que j’étais alors.

 

BLEU PUZZLE deluxe

 

 

PREMIÈRE PARTIE : PIÈCES ÉPARSES

 

1 - Première Pièce : Le Reflet

 

Tout avait commencé par un jeu de miroirs. Ou plutôt par un désir farouche d’exister enfin, vraiment, d’être reconnue et, certainement, aimée. Un rêve d’adolescente de quinze ans. Or Noëlle venait d’atteindre cet âge où les émotions s’exacerbent, où l’émotion s’ultra-sensibilise, où les enfants des fées déchues se croient investis des pouvoirs les plus surnaturels parce qu’une étrange alchimie gonfle leurs forces et tourmente leurs corps.

Les miroirs ne s’étaient jamais trouvés si nombreux, si clairement révélés. Ils brillaient en bleu, en vert, en gris, en noir ou en ambre profond, derrière de palpitants rideaux frangés. Ils décoraient indifféremment des chambres capiteuses et des taudis malsains. Ils s’imposaient ou s’éclipsaient, accrochaient à leur surface un soleil éclatant ou des larmes de pluie, et surtout reflétaient, reflétaient, reflétaient… Ils reflétaient la vie !

Quelle vie ? Noëlle avait tenté de la découvrir dans tous ces regards qui l’entouraient – parents, élèves, professeurs, comme dans ces réunions trimestrielles qui incitaient chacun à se pencher d’un peu plus près sur le carnet de notes. Mais rien de concret, rien de vraiment satisfaisant n’était apparu dans ces miroirs-là. On s’obstinait à la voir petite, terne, misérable, inexistante – ou sournoise chichiteuse à mépriser absolument.

Pauvre errante, prise comme tant d’autres au piège du labyrinthe forain ! Ceux-là sont d’abord ivres de refus, ravagés de colère, en quête du marteau qui foudroie et recrée. Quand l’issue se dérobe elle aussi, alors survient le doute : et si le reflet… ? Si la réalité n’était montrée que par ces miroirs majoritaires ? Si le seul à mentir se trouvait vissé au bois de la porte du placard, dans la grande chambre rose qui aurait dû arborer du bleu ?

Noëlle n’en pouvait plus. Ce mercredi de solitude, elle se planta devant sa glace et devant ses propres yeux. Elle espérait y rencontrer enfin un peu de chaleur, d’affection, de respect. Elle comptait se rassurer sur sa valeur, se toiser et se sourire, se voir et s’aimer. Elle voulait obtenir la preuve de son état de vivante, arracher cette étiquette d’objet sans âme ou de marotte nuisible qui semblait adhérer à sa jeune existence. Un rectangle collant la brûlait au niveau du cœur ; il fallait frotter à l’éther pour le volatiliser.

 

 

Rien ne bougeait dans la maison de crépi.

Christian, l’aîné sombre comme un bois d’ébène, débattait des méfaits des ascaris dans le bar favori des apprentis vétérinaires. Le second, Arnaud le Loup, traînait dans quelque ruelle en louchant sur les bêtes chromées enchaînées aux panneaux de signalisation. Ailleurs – personne n’aurait su dire où avec certitude –, Isabelle retroussait sa jupe afin d’enfourcher d’autres montures plus charnelles.

Les parents savaient et s’en moquaient. Ils vivaient dans leur monde empli de chiffres ou d’éprouvettes. Papa s’attachait davantage à la pureté des eaux qu’à celle des mœurs de ses enfants, et Maman se vautrait dans le trouble des affaires, amassant dollars et écus qui ne lui appartiendraient jamais, et n’attachant de valeur qu’à une sorte d’actions : celle qui faisait et défaisait les entreprises cotées en bourse.

Autrefois, mamie Toine enjolivait les mercredis de biscuits à la cuiller trempés dans du lait au cacao. Elle hochait la tête, résignation silencieuse, quand les frères et la sœur, devenus trop vite grands, rabrouaient sa tendre sollicitude. Noëlle attendait avec impatience que ses aînés aient terminé leur déjeuner puis se soient éparpillés en ville. Alors venaient les contes féériques et les souvenirs délicieusement surannés. Mamie Toine déliait encore sa langue pour la plus jeune de ses petits-enfants, mais cette langue avait des pudeurs qui exigeaient la plus parfaite intimité.

À bas les trouble-fêtes, donc… et pourtant, le plus impitoyable de tous avait tranché la vie de l’aïeule.

En deux ans, les couronnes avaient fané, les habits noirs s’étaient enfouis dans les coins d’ombre des armoires – hormis ceux qui mettaient en valeur les courbes d’Isabelle –, et la solitude des mercredis s’était installée dans la vie de Noëlle.

Ces jours-là, rien ne bougeait dans la maison de crépi…

Hormis les étranges habitants de ces histoires encore plus étranges agitant l’esprit d’une jeune fille peut-être un peu trop sensible.

 

 

Elle avait soigneusement verrouillé la porte de sa chambre. Personne ne viendrait : personne ne venait jamais. Et cependant, le geste s’était imposé, nouveau et en même temps, par quelque bizarrerie inexplicable, parfaitement familier.

Avant de commencer ce qu’elle nommait en secret sa « pratique magique », Noëlle regarda longuement autour d’elle. Encore un réflexe inédit. Ne connaissait-elle point par cœur ce décor de fleurs en fouillis ? N’était-elle pas repue de cette chambre, au point que chaque nouveau coup d’œil lui donnait la nausée ? Et maintenant – maintenant comme toujours !

Non. Pas comme toujours. D’ordinaire, la débauche de rose la révulsait parce qu’elle s’imaginait enfermée dans un gâteau trop sucré, une de ces pâtisseries poisseuses qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à avaler. Or, pour la première fois, s’y ajoutait la certitude que cette couleur n’était pas la sienne.

Elle avait souvent imaginé la chambre idéale : des murs, un sol, un dôme, le tout de cristal bleu, glacé sous sa paume, chaleureux et réconfortant pour son cœur. Du bleu partout. Du bleu en elle…

Son bleu.

Mais dans le miroir, il se mêlait de gris, d’un soupçon de vert, de taches jaunes autour de la pupille concentrée. Son regard avait été délibérément sali. Pour une raison qu’elle ignorait, quelqu’un y avait déversé de la boue, du moisi, des fumées polluantes. Encore une certitude : ce n’était pas son regard.

Et ce n’étaient pas ses cheveux ! Qui avait assombri leur pâleur ? Pourquoi ? Pourquoi ces cendres sur son miel de trèfle ? Pourquoi ces pensées étonnantes ?

Le temps s’arrête.

Dans la glace, il y a un reflet qu’elle n’avait jamais aperçu auparavant. Une lumière qui lui fait signe. Un étranger courbé sur son globe oculaire...

Soudain, il se déplie. Il se redresse, s’étire sur toute la surface de son corps. Et il est beau, pâle, élancé comme un jeune tronc d’arbre, mince, fragile et si fort à la fois ! Fort, oui : par le nerveux de ses mains, par la profondeur de son regard, par…

Elle voit un homme dans son miroir. Un être mâle pas tout à fait humain. Qui la contemple sans timidité ni violence. Qui semble soulagé d’être devenu son reflet. Qui possède, ses doigts, ses paumes, le contour exact de son ombre…

Qui est elle, en somme. Comme elle est lui.

Car ils sont… un !

Le temps demeure suspendu, presque inversé. Des visages, des voix surgissent du plus profond des âges. Les couleurs sont retrouvées, avec les formes. Tout est familier, presque trop. Comme si, jamais avant ce jour, elle n’avait eu d’autre reflet que celui-là. Elle sent monter en elle une joie sauvage, un rire fantastique, un sentiment d’intégrité et de victoire.

« Moi ! » articulent, muettes, ses lèvres de chair. « Je suis moi. La dernière parcelle, atteinte. La dernière pièce au puzzle de mon âme. Et revivre, enfin… Revivre ! »

Maudits soient les frères ! Et maudits les parents qui leur offrent les plus pétaradantes des machines !

D’un vrombissement, la moto trafiquée d’Arnaud annihila tout ce qui appartenait à l’autre monde. Et la porte de la maison, qu’il claqua, le cliquetis de ses clefs cognant sa menue monnaie au fond de la poche de son blouson, la chanson classée au Top 50 qu’il massacra en la braillant avec conviction…

NON !

Noëlle fixa désespérément la glace… et vit Noëlle. Une étrangère. Ou plutôt une peau cousue sur une autre peau. Un déguisement cruel, une erreur, une prison…

Une prison qu’il fallait quitter !

 

 

Quand Arnaud, alarmé par le cri, pénétra dans la chambre aux frais de son épaule, il trouva sa sœur se tordant sur la moquette en acrylique, bras et joues rayés de sang là où les ongles courts avaient essayé, en vain, d’arracher le masque et les vilains habits.

 

 

 

2 - Deuxième Pièce : Saint-Serpent

 

Tous les retours de lune bleue, ce qui représentait treize cent treize alternances de ténèbres et de clarté, les moines de Gaan abandonnaient leurs robes de moire drapée. Ils peignaient soigneusement leurs longues chevelures afin de reformer leur tresse unique et serpentine. Ils rafraichissaient d’argile teintée les tatouages déroulés sur chacun de leurs six bras, tiraient, d’innombrables cachettes, des flûtes suraiguës et des petits tambours. Tous partaient alors, en sinueuse procession, jusqu’au Temple-des-Mille-Mille-Vies, perdu dans la moiteur extrême du cœur de jungle palpitant. Et tous espéraient que cette fois-ci serait la bonne, que le grand œuf céleste daignerait enfin se briser pour accoucher de l’Attendu.

Au pays de Gaan, « rare », « précieux », « beau », « sacré » et leurs synonymes n’existaient pas. Ou plutôt, ils étaient signifiés par un seul, qui les remplaçait tous : le mot « bleu ». Car hormis la lune au passage guetté, qui ne devenait visible que toutes les treize cent treize alternances, rien, sur Gaan, n’arborait cette couleur.

Le jour, le ciel était gris, ou blanc. Parfois jaune, quand l’orage menaçait. La nuit, il se fondait dans l’ombre et s’accrochait sur tout le corps de petites lueurs rouges clignotantes.

L’eau, elle, ruisselait en glauque, en brun, en vase mordorée. La terre ocre, les rochers pourpres ou anthracite lui bâtissaient des rives. Et, partout où elle le pouvait, grouillait la jungle, verte, si verte qu’elle en frôlait perpétuellement le noir.

Gaan était un pays fertile : une orgie de faune et de flore colorées. Toutes les nuances, tous les mélanges, toutes les subtilités… mais pas de bleu.

Jamais.

Nulle part, hormis la lune voyageuse, qui ressemblait si fort à un défi narquois. Ou à un œuf céleste, ainsi que l’affirmaient les moines. Un œuf qui donnerait un jour l’Attendu, le Saint-Serpent dévoreur des ennemis de Gaan.

 

 

Ssssha ne se souvenait d’aucune souffrance ni peur. Jusqu’à cette nuit où les petits êtres à six bras étaient venus, sa vie s’était limitée aux proies gobées et autres satisfactions quotidiennes. De reptations en ondulations, il n’avait jamais été rien d’autre qu’un serpent, comme tous ceux qui nichaient dans les fissures confortables de cet étrange amas de pierre. Certes, ses écailles n’étaient ni rouges, ni vertes, ni brunes. Pas même dorées, comme celles de sa voisine de fissure. Pas même blanches, noires, ni de ce rose orangé qui se chauffait à faible distance, dans une tache de soleil. En fait, Ssssha était le seul à posséder cette teinte sans comparaison possible. Sans doute aurait-il mérité le titre de « mutant », particularisé par une infime erreur dans son héritage de vie. Mais chez les serpents, une différence de cet ordre comptait-elle ?

Il y avait longtemps qu’il était né. Tant d’alternances qu’il en avait perdu le compte. Mais pas treize cent treize. Parce que les anciens, ceux dont les mues étaient plus nombreuses encore que ses journées de vie, sifflaient que le temps approchait. Et lui, Ssssha, n’avait pas encore connu ce temps, ce spectacle, ce chant d’orage…

Quand vinrent les petits êtres à six bras, il rampa vers eux, attiré par la bizarrerie de leurs voix, tout à la fois grondantes et flûtées. D’autres serpents l’accompagnaient : cela formait, sur les pierres encore tièdes, une rivière chatoyante de frôlements réguliers. Ssssha aimait cette présence. Tout comme il aimait les intonations aiguës lâchées par les becs des petits êtres à six bras…

La suite avait été plutôt désagréable. Plus de présence reptilienne, plus de pierre tiède, plus d’écailles familières. Il avançait sans ramper, certaines de ses mille quatre cents vertèbres douloureusement maintenues par les bras des êtres. Il avait peur, mais une certaine excitation l’habitait également. Parce que, à présent qu’elle lui emplissait les narines, l’odeur des ravisseurs lui rappelait vaguement celle de ses proies habituelles. Et il imaginait déjà un festin jamais connu de mémoire de serpent.

Le festin n’avait pas tardé, en effet. Un être à six bras qui n’en possédait que deux, et dont la peau était beaucoup plus sombre que celle des moines tatoués. Puis d’autres, tous différents. Par le nombre de leurs bras, les couleurs de leurs corps, le goût qu’ils laissaient sur la langue. Chez les petits êtres à six bras, ce genre de choses comptait, apparemment.

Et Ssssha s’était habitué sans trop de peine à sa nouvelle existence. Une dalle tiède, du lait à volonté, des proies à date fixe…

Quel serpent, même bleu, s’en serait plaint ?

 

3 - Troisième Pièce : Un bout de ruban froissé

 

« C’était il y a longtemps, c’était il y a fort loin.

C’était version énième, un drame universel :

C’était un enfant-roi par un traître évincé. »

Le poète reposa sa plume. Les rimes ne venaient pas. Il les sentait si proches, âcres et salées. Il les apercevait qui rougissaient de crime son encre bleutée. Mais dès qu'il pensait les saisir, elles regimbaient à se fixer sur l’écritoire et s’envolaient en follets narquois, en volutes suiffées qui se prenaient ensuite dans la grand-toile de la nuit.

« Pourtant, je la vois bien, cette tour blanche et crénelée », soupira-t-il pour la vingtième fois. « Je vois son cœur obscur, ses gardes en salles basses et l’éclat des chandelle sur la lame de l’hast. Je vois les uniformes rouges et les plumets tout blancs, le seigneur rebrodé de richesses, ses paupières trop lourdes, ses lèvres trop femelles. J’entends fort clairement les ordres qu’elles susurrent ; le cliquetis des armes, des boucles de ceintures… En fait, c’est comme si j’étais dans la pièce, à comploter contre l’enfant qui dort là-haut, le pouce dans la bouche et l’autre main cachée sous l’oreiller. »

Vaguement agacé, l’homme se leva et s’étira en bâillant. Quel étrange sujet de vers son inspiration venait-elle de lui imposer, quand gentes dames et doux sires n’aimaient rien tant que lais d’amour ! Était-ce vraiment avec pareil écrit qu’il escomptait séduire la plus hautaine des maîtresses, cette Gloire qu’il convoitait depuis bientôt trente ans sans être jamais parvenu à se mettre à sa mode ?

Le poète était grand et maigre. Il avait le teint hâve des mal-nourris, les yeux brûlants des visionnaires. Entre deux bouchées de mauvais pain, il se mit à marmonner des mots d’ailleurs. Des mots qui claquaient comme des marches usées sous des semelles de bottes, qui brillaient en pointes de couteaux, qui exsudaient le fauve en chasse et haletaient d’anticipation.

« Laissez-moi tranquille, maudits vers ! » jura-t-il en secouant la tête. « Et ôtez de mon esprit ces insupportables images ! Que m’importe, en vérité, que l’on usurpe ce trône-ci ou ce titre-là ? Ce n’est ni mon pays, ni mon temps. Ce n’est pas même mon histoire nationale ! Et quand cela serait… comment mes méchantes rimes parviendraient-elles à sauver l’enfant ? Puisque d’aucuns de son entourage ont décidé de son trépas. »

L’ale qu’il lampa, pour se rincer la gorge, était tiède. Il grimaça et but tout de même. La pauvreté ne permet pas le gaspillage. Tant pis si cela doit gâcher le goût.

 

 

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