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Tchurück

De
190 pages
Tchurück est né à Mahabad, dans la communauté kurde au nord de l'Iran. A 14 ans, il quitte sa ville pour étudier à l'école militaire de Bakou. Nous sommes en 1946, année où les dirigeants kurdes de la région proclament la République autonome du Kurdistan. La violence de cette période, l'assassinat de son père et le conflit guerrier avec l'Iran vont conduire l'adolescent à ne pas rentrer chez lui. Il suit la route de la Géorgie sans savoir qu'elle le mènera, à travers l'Europe de l'après-guerre, jusqu'à Paris.
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Yann Gabriel Appéré
TCHURÜCK DuKurdistan à Paris
Roman
TCHURÜCK
Du Kurdistan à Paris
Yann Gabriel Appéré TCHURÜCK
Du Kurdistan à Paris
Roman
Du même auteur Le prix du blé, Frambar éditions, 1992. Président, Frambar éditions, 1995. La volonté de Dieu, Éditions du Petit Véhicule, 2001. La philosophie au cœur du pouvoir, Frambar éditions, 2005. Le destin de Jean-Jacques, Dorval éditions, 2012.
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06154-2 EAN : 9782343061542
Une longue fumée noire qui s’échappait du bus me permettait, par instants, d’apercevoir ma mère agitant ses bras. Je devinais sur ses lèvres : « Tchurück ! Tchurück ! ». Les habitants de Mahabad étaient venus nombreux, pour nous accompagner, dire au revoir à leurs enfants. Mahabad se situe dans la partie nord-ouest de l’Iran, la région du Kurdistan. La ville comptait environ 15000 Mahabadis de souche, une population grossie depuis quelques années par le contexte histo-rique. Parmi la foule, aux côtés de ma mère, se tenait le grand Habib, au premier rang, immobile, le regard fixe vers la route que j’allais suivre, vers mon devenir. De-puis ma petite enfance, j’avais partagé avec lui les joies et les jeux, parfois les petits tracas. Une amitié profonde nous liait, nous comprenions les choses en même temps et partagions de longs moments de silence ; nous allions souvent, après l’école, jusqu’à la rivière Saoudj Boulaq qui coule au bas de la ville. Nous nous asseyions et de-meurions ainsi à contempler le paysage : au sud, les montagnes ; sur les pistes qui en sortaient et condui-saient à nous, des bergers conduisaient leurs troupeaux de moutons ou de chèvres, des cavaliers tiraient sur leurs montures pour les contourner ; à l’est, tout près de nous, le pont de pierres semblait faire partie du décor naturel, sorti du lit de la rivière pour permettre aux voyageurs d’accéder à la ville. Notre regard se perdait au loin, là où l’eau scintille sur la pierre, même lorsque, à la saison estivale, la rivière ne coule plus. Nous restions en silence, et nous venait alors un sentiment d’éternité.
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Le signal du retour vers nos familles nous était donné par le passage sur le pont d’un paysan menant son âne. Il venait chaque jour livrer dans la cité des légumes et des grains, nous le suivions un moment puis chacun prenait son chemin. Le grand Habib, surnommé ainsi du fait de sa grande taille, rejoignait son père, marchand au bazar de Mahabad, j’allais jusqu’à l’atelier de mon père, pour le voir travailler. Il forgeait et modelait des pièces en métal, pour tous usages. C’était un homme paisible, malgré sa taille et sa corpulence. Il avait de grands yeux d’un bleu turquoise intense dont l’éclat m’impressionnait ; il lui suffisait, en levant les sourcils, de les agrandir encore pour que ma peur soit à son comble. Je ne me rappelle pas l’avoir vu lever la main sur moi, il faut dire que je n’étais pas un enfant turbu-lent. Je fréquentais l’école des Mullas, grâce à l’intervention de la famille Qazi dont le représentant principal tenait mon père en haute estime. Cette famille était l’une des plus riches de la ville et son influence était grande. La société étant hiérarchisée, seuls pouvaient être admis à l’école les enfants des rangs supérieurs, j’avais donc été pistonné et je fus, pendant ma scolarité, à la hauteur de l’honneur qui m’était fait. Après ce pas-sage par l’atelier de mon père, je regagnais la modeste maison qu’il avait bâtie lui-même, non loin de là. C’est dans cette maison que suis né, un jour de l’été 1932. Ma mère faillit mourir des suites de l’accouchement et je fus le seul enfant à qui elle donna le jour.
J’ai grandi dans une atmosphère très calme, certains diraient « une ambiance monotone ». Le rythme était celui des journées de mon père, ma mère s’occupait des tâches ménagères. Elle cuisinait chaque jour une soupe ou un ragoût, sans en varier la composition. Parfois,
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nous nous régalions de son fameux kebab d’agneau, dont la réputation avait fait le tour de la ville, même s’il n’y avait pas souvent du monde à la maison. Nous mangions aussi des fruits et de l’excellent pain fabriqué par Abdulha, dont le four, situé près de l’entrée du ba-zar, s’offrait à la vue de tous les passants ; il provoquait parfois une telle cohue qu’on ne pouvait plus accéder à l’intérieur du marché. Mon père buvait peu, seulement du thé, imité en cela par ma mère ; je buvais du lait, j’adorais le lait de chèvre ! La région de Mahabad était assez fertile pour qu’on y produise toutes sortes de den-rées agricoles et son économie, reconnue dans tout l’Iran, faisait déjà dire qu’elle pourrait assurer l’autonomie de la population. Nos sorties étaient rares, je me rappelle les seules vacances de mon enfance : quelques jours dans le village de Rashkân, au bord du lac Orumiyeh, où nous avions assisté aux obsèques de mon grand-père maternel. Notre vie s’écoulait à un rythme tranquille, celui qui sied aux gens simples et heu-reux, comme l’était mon père. Les souvenirs de mon enfance sont toujours présents dans mon cœur, comme l’est celui de ce départ. J’avais 14 ans et je partais pour l’école militaire de Bakou où, ma mère l’espérait, je de-viendrais un homme.
Ce départ était l’aboutissement de deux années d’une querelle incessante après la mort de mon père. Le mys-tère qui entourait celle-ci n’avait pas éveillé chez moi un sentiment de haine ou de vengeance, mon père était un homme de paix, et je crois que c’est le principal carac-tère qu’il m’a transmis. Il appartenait à la tribu des Mo-kris dont se réclamaient la plupart des habitants de Ma-habad. Descendants de ces « hordes du Nord » évo-quées depuis Babylone, ils étaient devenus bien paci-
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