Ternes Eclats

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Le gaspillage de ressources, la démotivation du personnel, l'américanophobie primaire, le parti pris contre Israël, la manipulation des débats sur les droits de l'homme par des régimes despotiques et corrompus, sans oublier un tiers-mondisme et un écologisme dépourvus d'esprit critique, autant de phénomènes observables dans la Genève internationale qui sont mis à nu dans ce roman à la lisière de l'essai politique.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782336266794
Nombre de pages : 283
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APPRENTISSAGES
I
Une pluie fine, pas rare au printemps dans la région du lac
Léman, n’avait cessé de tomber, aidant à créer l’ambiance
morose qui convenait pour l’occasion. De nombreux
fonctionnaires internationaux, quelques chefs de mission et
autres membres d’ambassades, ainsi que deux ou trois
représentants du canton de Genève, s’étaient donné
rendezvous au cimetière du Petit-Lancy, tout proche du centre-ville.
Des limousines aux couleurs sobres, impeccablement
entretenues, arrivaient en ordre dispersé devant le portail
d’entrée du cimetière. De chacune sortait un chauffeur qui
s’empressait d’aller ouvrir la porte arrière sans pour autant
recevoir un « Merci», pas même un regard bienveillant, de la
part de son patron ou de ses accompagnants. Un tel service
allant de soi dans les hautes sphères de la diplomatie,
exprimer une parole ou un geste de gratitude envers un
subordonné aurait pu prêter à croire que l’on n’y était pas
habitué.
Quant à ceux, plus nombreux, qui conduisaient
euxmêmes leur automobile, trouver une placede stationnement
dans ce quartier qui en comptait pourtant de moins en moins
ne posait pas un problème majeur ; ils ne doutaient pas un
seul instant que, avec leurs plaques affichant leur statut
diplomatique, ils pourraient se garer n’importe oùsans avoir à
s’acquitter d’une quelconque amende naïvement collée sur le
pare-brisepar un agent municipal outrecuidant.
A défaut d’être émouvantes, les funérailles obéirentà un
protocole bien réglé, quoique sans apparat. Celui qu’on
enterrait n’ayant été que le numéro deux d’une organisation
11internationale,il n’y avait pas à dérouler un quelconque tapis
rouge pour accueillir sa dépouille. Le protocole, eh oui, a ses
lois incontournables, plus strictes sûrement que celles du
jugement divin.
Dans le souci de ne pas abuser du temps précieux des
grands de ce monde qui s’étaient inclinés devant la dépouille
du haut fonctionnaire, la cérémonie se limita à trois
allocutions, très brèves, prononcées successivement par le
chef exécutif de l’institution, uncollègue ayant connu le défunt
depuis leurs années d’université, et finalement une assistante
de longue date du personnage disparu.
Commeil sedoit dans ce genre de situation, aucun des
trois intervenants ne tarit d’éloges à l’égard de celui qui venait
de les quitter. Le premier vanta le sens des responsabilités et
les compétences de feu son adjoint, soulignant que son travail
quotidien, ses qualités de gestionnaire, son tact dans les
relations avec autrui, resteraient gravés, bien que de manière
anonyme, dans l’histoire de l’organisation. Le deuxième
évoqua le caractère jovial et le sens de la solidarité d’un
camarade inoubliable. La troisième, enfin, mit en relief la fibre
humaine, la capacité d’écoute d’un chef qui,ajouta-t-elle
aussitôt, savait faire preuve d’autorité quand les circonstance s
l’exigeaient.
Avant de quitter les lieux, le public fut invité à serecueillir
etàméditer une dizaine de minutes en écoutant l’une des
pièces musicales préférées du défunt,choisie par la veuve
pour l’occasion. Il s’agissait de l’enregistrement d’un air du
début de l’opéra Lecrépuscule desdieux, de RichardWagner,
air connu par ses premiers mots en allemand: Zu neuen
Taten (« Vers de nouveaux exploits »).
L’air en question ne faisait passeulement partie de s
morceaux favoris du disparu, mélomane invétéréet grand
amateur de Wagner. Quoique n’ayant rien de mystique ou de
religieux, les deux premiers vers («Saurais-je t’aimer,cher
vaillant, si je ne te laissais pas partir vers de nouveaux
12exploits ? ») rappelaient, souligna la veuve, la convictionde
son mari qu’une nouvelle vie s’ouvre après la mort.
Une troisième raison, n’ayant d’ailleurs rien à voir avec
les goûts ou les croyances du défunt, renforçait la pertinence
de cette pièce d’opéra:elle correspondaitàl’état d’espritdans
lequel se trouvaient bien desfonctionnairesprésentscejour-là
au cimetière du Petit-Lancy.En effet, tout en regrettant la
disparition d’un collègue,ils yvoyaient l’occasionderelever de
nouveaux défis, d’accomplir de nouveaux exploits.Voyons-en
les raisons.
Jamais encore dans l’histoire de cette organisation vieille
d’undemi-siècle, quelqu’un d’un si haut niveau, le chef
exécutif adjoint, n’était décédé dans le pleinexercice de se s
fonctions. Une maladie, dont on s’abstenait de divulguer la
nature, l’avait frappé inopinément, lui laissant à peine trois
mois de vie depuis le moment où elle avait été diagnostiquée.
La décision concernant le successeur avait, paraît-il, été
arrêtée,et l’annonce en serait faite le lendemain. Mais pour le
moment, seuls le chef de l’institution, son directeur des
ressources humaines et l’heureux élu savaient sur qui le choix
s’était portépour remplacer le défunt.
Des bruits couraient, toutefois, aussi bien à l’intérieur de
l’organisation que danslesmissions diplomatiques, surlenom
du futur adjoint. Les supputations allaient bon train,mais
chacun devait se contenter d’exprimer ses propres
conjectures, invoquanttantôt la logique, tantôt l’existence d’un
« tuyau en haut lieu » qui lui aurait révélé la précieuse
information, pour justifier un avis qui n’était en définitive que le
fruit de son imagination, ou d’un désir personnel, quand ce
n’était, chez les plus avisés, l’envie d’avancer une simple
hypothèse pour pouvoir ensuite, au cas où celle-ci se
vérifierait, se vanter de sa perspicacité. Quoiqu’ilenfût,le s
personnes qui n’avaient aucune influence surlachaînedes
décisions étaient précisément celles qui s’adonnaient à ce
petit jeu avec le plus d’allant et de conviction.
13La question de la désignation du nouvel adjoint finit par
monopoliser les causeries dans le cimetière du Petit-Lanc y
cette après-midi pluvieuse de printemps. Il y avait de quoi. Si
des fois (comme le disaient certains) la personne choisie était
quelqu’unde la maison et non pas un parachuté, nombreux
seraient alors les employés pouvant avancer dans l’échelle
professionnelle: celui ou celle qui remplacerait l’adjoint
laisserait vacante son ancienne place, ce qui permettrait d’ y
promouvoir quelqu’un d’autre,et ainsi de suite. On calculait
qu’une nomination de l’intérieur pouvait enclencher jusqu’à
sept promotions. Du pain bénit pour le personnel ; tous les
espoirs étaient permis.
Parmi tous ces gens, plusieurs avaient mobilisé ciel et
terre, et avant tout leurs gouvernements,dans l’intention de
fairepression sur les instances dirigeantes de l’institution en
faveur de leurs candidatures respectives. Car, dans ce monde
à part qui est celui des organisations internationales, chaque
événement, chaque nouvelle, chaque bouleversement
politique, chaque décès, sont jaugés, scrutés, décortiqués, à
l’aunede leurs répercussions, possibles ou supposées, sur le
tableau d’avancement.
Au lieu donc d’apparaîtrecomme le point culminant d’une
carrière, ce décès marquait en fait un nouveau départ, ouvrait
les portes à de nouveaux exploits. Voilà pourquoi l’air du
Crépuscule des dieux correspondaitàce que ressentaient les
fonctionnaires rassemblés au cimetière du Petit-Lancy pour
dire un ultimeadieu au collèguedisparu.
*****
Le caractère hermétique, secret, dela décisionprisepour
remplacer le défunt était directement proportionnelà
l’amertume que cettedécisionnemanqueraitpasd’engendrer.
Car pour les sept chanceux qui verraient leur carrière
progresser, ily aurait à coup sûr sept fois plus de déçus : tous
ceux qui pensaient yavoir autant droit sinon plus.
14Phénomène curieux et pourtant fréquent : à chaque
fournée de promotions, le nombre des mécontents dépassait
de loin celui des heureux. Il n’était même pas sûr que le
système d’avancement professionnel servait à soutenir le
moraldes employés : lesfrustrationsengendréesconduisaient
à des grèves sur le tas de la part de ceux qui se sentaient
lésés. Des grèves qui, dans une entreprise privée,
déclencheraient automatiquement des licenciements,mais en
tout cas pas dans une institution commecelle qui nous
occupe.
A cela il fallait ajouter le mécontentement créé dans les
missions diplomatiques qui auraient soutenu sans succès les
aspirations d’un de leurs ressortissants. Car les chefs de ces
missions, chargés par leurs capitales de défendre telle ou telle
candidature, devraient rapporter leur échec à leurs ministère s
respectifs et,decefait, pourraient voir écornée la confiance
qu’on avait placée en eux.
Rien d’étonnant donc qu’on eût pris tant de soin à
occulterle nomdu successeur du chef adjoint.
II
Le soir, chez lui, Rodolfo Velle, un des fonctionnaires ayant
assisté aux obsèques, ne put se dérober à ce réflexe humain,
trophumain,qui consiste à penser à la mort quand on l’a
devantsoi.Ledécès de son collègue lui rappela subitement
que la vie n’est pas éternelle, qu’il convient, à certain s
moments, de dresser un bilan de ce que nous avons fait du
temps qui nous a étéimparti.
Ces jours-là, il était en train de lire le Voyage au bout de
la nuit. Il en était à plus de la moitié. La lecture de ce roman
était pour lui un moyen de se dépayser, une sorte de séjour
touristique dans des contrées lointaines : celles habitées par
des petites gens, avec les soucis et les déboires qui leur sont
15propres et que Céline y dépeint. Il est vrai que, de par son
travail,Velleétait amené à côtoyer les grandes calamités de
notre temps : la guerre, la misère, les maladies, les violation s
des droits de l’homme, j’en passe, et des pires. Mais il le
faisait depuis sa tour d’ivoire de fonctionnaire international. Or
le Voyage le plongeait plus directement dans les difficultés et
les souffrances de ceux « d’en bas », de ces hommes et de
ces femmes qui doivent patauger jour après jour dans la
mouscaille de l’humiliation hiérarchique, dutravailà la chaîne,
de la précarité. Dans ce genre de boue, il n’avait jamais eu à
s’engluer.
En lisant ce roman, il remerciait la Providence de l’avoir
placédans un univers où rien ne manque, où tout est huilé, à
savoir celui des organisations internationales. Il seplaisait
même à remarquer combien son français, qui n’était pourtant
pas sa langue maternelle, était « supérieur, car plus raffiné»,
à celuiparlé par les troufions, les prolos et autres héros du
monde célinien. Le Voyag e,en un mot, le faisaitse sentir bien
dans sapeau.
Après avoir soupé,il ouvrit le bouquin où il l’avait laisséla
veille, s’y plongea quelques minutes, en parcourut quelques
pages, essayant de chasser les idées funèbres qui le
hantaient. Peine perdue. Il n’arrivait pas à seconcentrer. En
ces moments, malgré lui, il touchait la mort; ou plutôt, la mort
le touchait. Normal, se dit-il ; ce n’est pas tous les jours que
nous quitte un collègue si haut placé. Ce décès l’interpellait,
l’obligeait à admettre que devant l’inexorable, il n’est point de
tour d’ivoire, que nous sommes tous égaux, que chacun de
nous est acculé tôt ou tard à se poser des questions surla vie,
et à faire un détour sur le passé.
*****
N’étant pas rompu aux affres de la spéculation
métaphysique, il se pencha sur un phénomène on ne peut
plus terre-à-terre : il se mit à penser combien Genève avait
changé parcomparaison avec la ville qui l’avait accueilli dans
16les années 70, voilà déjà trois décennies. Bien sûr, il y avait
habitédepuis lors sans interruption, traversait tous les jours le
centre-ville pour se rendre à son travail. Il ne pouvait donc
ignorer les mutations que Genève avait subies. Mais,
justement, à force de les voir se produire,il n’avait prêté guère
d’attention à ces changements. Or, l’enterrement de son
collègue l’ayant amené à prendre la mesure du temps qui fuit,
Rodolfo se mit à songer àla Genève d’hier avec force
nostalgie. Comme s’il s’était attenduàla voir suspendue dans
le temps, figée dans l’espace, réfractaire à toute évolution.
Ce désir de voir immuable l’endroit où nous avons vécu à
la fleur de l’âge n’était pas propre à Rodolfo ; loin de là. Il fait
partie de nous tous. Et toujours, contrariant nos attentes, le
cadre de vie que fut celui de notre jeunesse s’en va
nonchalamment avec elle. Mais plutôt que de nous rendre à
l’évidence et de nous résigner, nous en voulons au destin, lui
reprochant de n’avoir pas su préserver le cher endroit que
nous avons cristallisé dans la mémoire et magnifié dans
l’imagination.
La mélancolie que nous ressentons à ne pas retrouver le
décor de nos plus belles années s’avère unmoyen détourné
de ne pas nous avouer à nous-même le caractère éphémère
de celles-ci. Nous nous étonnons de ce que ce décor ait bel et
bien disparu,car nous aurions souhaité, en le croyant
inaltérable, sauver à travers lui notre périodedorée.
Subterfuges inutiles, puérils, ridicules, dont le subconscient se
sert pour masquer la réalité, pour repousser la nécessaire,
incontournable, effarante constatation de l’échéance fatidique
de la mort, la seule qui nous importe en vérité : la nôtre.Et en
tout cela, Rodolfo ne faisait nullement exception.
*****
Bien des choses avaient en effet changé dans Genève.
Depuis toujours, ou en tout cas depuis longtemps,la ville
avait servi de foyer à des organisations internationales aux
17objectifs on ne peut plus nobles, àleurs armées de
fonctionnaires bien payés, de même qu’à des diplomate s
huppés, sans oublier les gens fortunés venus de toutes parts,
au patrimoine pas toujours bien acquis, échoués ici pour
mettre leurs richesses à l’abri des yeux inquisiteurs et de la
gourmandise fiscale de leurs pays d’origine. Genèveaété le
réceptacle des privilégiés de ce monde; et pour mieux les
accueillir, elle s’est toujours efforcée de se montrer indolente,
hautaine, aseptisée.
Petit à petit, cependant,Genève s’estmétamorphoséeen
une villehétérogène, d’uncosmopolitismenouveau, différentà
bien des égards de celui dont naguère elle se targuait. Dan s
ses rues et ses tramways, on n’aperçoit plus seulement la
richesse, la propreté et le confort. La promenade dans les
quartiers commerçants a perdu l’allure bourgeoise d’antan,
celledefemmes et d’hommes exhibant de beaux habits et
prenantune collation dans des salons de thé huppés
aujourd’hui disparus. Maintenant, c’est en jeans délavés, et en
tee-shirt ou en anorak selon la saison, que l’on fréquente les
boutiques et les grands magasins du centre-ville avant
d’ingurgiter à la va-vite un milk-shake et un hamburger ou un
kebab dansun des fast-food qui ont investi l’endroit.
La drogue s’y fait présente par le biais de petits dealers
qui écoulent de moins en moins discrètement leurs
marchandises dans la gare centrale et aux alentours du lac.
Inutilededire que cambriolages et autres actes délictueux ont
considérablement augmenté. Même les caissettes à journaux,
où l’on pouvait se servir après y avoir glissé une pièce de
monnaie, sont peu à peu retirées des trottoirs, tellement les
resquilleurs ont rendu financièrement intenable cette belle
coutume ancestrale. De plus, comble du scandale en terre
d’Helvétie, les toilettes publiques ont perdu leur netteté
d’autrefois. A des doses sans doute homéopathiques, mais
non moins significatives pour autant,lamisère et autres fléaux
sociaux se sont invités dans cette ville faiteinitialement par
des gens gâtés pour des gens gâtés.
18Genève demeure nonobstant sous l’emprise de
l’austérité. Comme si elle voulait continuer à faire honneur à
son étiquette de « cité de Calvin ». N’importequelle
agglomération de taille comparable, et dotée de la même
mosaïqued’immigrés, jouirait d’une animation permanente ; à
Genève, en revanche, hormis les dix semaines que dure la
saison estivale, les rues se vident le soir, et cela,d’autant plus
radicalement que la délinquance se répand.Lausanne,
pourtant plus petite, située elle aussi sur les rives du Léman,
fait montre d’une animation à longueur d’année–notamment
au bord du lac, à Ouchy – qu’on ne rencontre pas ici. Genève
s’étend, les embouteillages s’y font omniprésents, la
population croît et se diversifie ; et malgré tout, la vie s’étiole
dès la nuit tombée.
Genève est un piège. Un piège, je dis bien, et pas un
leurre. Car elle ne trompe pas. Elle donne effectivement ce
que, vue de l’extérieur, elle fait miroiter: une ambiance
paisible, des emplois bien payés et une incomparablequalité
de vie. Ici, pas de déception possible : chacun y obtient ce
qu’il est venu chercher. Et c’est précisément là où le piège se
referme; c’est précisément parce qu’elle correspondà l’image
qu’elle projette, à l’idée que l’on se fait d’elle avant de la
connaître, que Genève s’avère un guet-apens. Quiconque,
attirépar ses appâts,échoue dans cette cité et parvient à s’ y
frayer un chemin– ce qui, d’ailleurs, n’est pas une entreprise
titanesque–aura bien du mal à trouver des raisons valables,
et suffisamment puissantes, pour en repartir unjour.
La proportion d’étrangers est par voie de conséquence
enconstanteaugmentation. Ilsaccourent departout.D’Europe
de l’Est,du tiers monde aussi. Ils viennent de France voisine,
pour échapper, les uns à des impôts astronomiques, les
autresàdes salaires à faire pleurer.
Poury rester, la plupart sont prêts à accepter n’importe
quel emploi,y compris des métiers dont la pénibilité somme
toute relative rebute les Helvètes. L’étrangerà la recherche
d’unboulot est prêt, surtout, à s’ennuyer solennellement,à
19tuer toute velléité de fête. Après tout, pourquoi pas ? On n’est
plus en mai 68, quand il était de bon ton, partout en Europe,
de honnir l’ennui. Par les temps qui courent, rien ne vaut un
bon pouvoir d’achat, plein de gadgets chez soi, et un risque
plusfaiblequ’ailleurs de sefairearnaquer.Voilàcequicompte
dans le monde d’aujourd’hui. Et en tout cela, à Genève on est
servi.
Et pour mieux s’y intégrer, on sacrifie volontiers toute
fantaisie. Car celui qui choisit Genève, ou que Genève choisit,
c’est quelqu’un qui demande du confort, du calme, de la
sécurité.C’est, en d’autres termes, quelqu’un qui, par
réalisme, par fatigue ou par dépit, s’interdit de rêver. Genève
est, en définitive, un fidèle échantillon de notre temps.
III
La nature est tout de même fort bien faite. Car pour rétablir
l’équilibre, pour rompre l’ennui, pour créer le suspens et
insuffler l’esprit d’aventure, il existeau milieu de cette ville un
endroit où les gens vivent affairés, épanouis, heureux.
Heureux de consacrer leur temps aux causes les plus dignes,
les plus utiles que l’on puisseimaginer. Heureux d’avoir la
chance et le privilège de travailler dans une organisation
internationale pleine de ferveur humaniste, rayonnante
d’énergie, et dont le nom est tout un programme en soi : le
Directoire pour l’Unitédu Monde etle Progrès, connue par ses
initiales, le Dump.
S’agissant du nom, on aurait pu faire mieux. Mais que
voulez-vous, le choix de ce nom fut le résultat hybride de
tractations interminables (signe avant-coureur des blocages à
venir dans les travaux de l’institution). Chaque grande
puissance avait ses propres exigences à faire valoirà ce
sujet; et il fallait les concilier toutes. A commencerpar celle s
de la France qui, toujours pointilleuse sur la préservation de
l’influence de la langue de Molière, posa une condition non
négociable: les initiales de cette nouvelle organisation ne
20devaient pas correspondre seulement à son nom anglais
(comme la France l’avait tolérédans le cas de l’Unesco et de
la Fao, dont les sigles reflètent exclusivement leur appellation
en anglais), mais aussi à son nomen français.
Pour sortir del’impasse, l’onchoisit finalement lenom de
Directoire pour l’Unité du Monde et le Progrès, qui devient en
anglais « Directory for the Unity of Mankind and Progress »,
donnant « Dump» comme sigle dans les deux langues.
Eurêka !
Ily avait néanmoins un petit couac dans la manœuvre :
« dump » en anglaisveut dire«dépotoir», ce qui ne plaisait
pas aux puissances anglophones. Or, celles-ci, de guerre
lasse, ne voyant rien de mieuxàproposer qui fût compatible
avec l’exigence française, acceptèrent le titre en question.
Toujours est-il que, connaissant la signification du mot
« dump » en anglais,le milieu francophone donna à la chère
institution, avec un zeste d’affection et unautre de moquerie,
le surnom de « Dépotoir ».
Quoi qu’il en soit, il convient d’y insister:à lui seul, et
malgré ses imperfections, le titre de l’organisation suffit pour
passionner n’importe qui. Nul besoin de connaître ses
principes et ses objectifs concrets. Qui pourrait s’opposerà un
monde uni età un progrès répandu aux quatre coins de la
planète ? Qui pourrait rester insensibleà une entreprise de ce
genre ? Qui pourrait refuser, si l’occasion se présentait, de
consacrer sa force, ses talents, sa vie même, à une si louable
institution ?
*****
C’est ici donc, au milieu de la Genève cosmopolite, que
se trouve le siège de cette organisation exceptionnelle fondée
quelques années après la Seconde Guerre mondiale à l’instar
de sa sœur aînée, les Nations unies, dont elle se veut la
concurrente, quitte à endevenir lajumelle.Mêmesobjectifsen
effet:la paix, la prospérité pour tous, l’équilibre écologique,
21les droits de l’homme, la sécurité internationale, j’en passe, et
des meilleurs. Au surplus, même critère d’opération: un Etat,
une voix. Enfin, même goût de la recherche du consensus, du
compromis entre Etats aux intérêts et aux principes
divergents, voire antagoniques. Au point que certain s
pourraient être tentés de se demander si, plutôt que d’une
sœur jumelle, il ne s’agit pas tout simplement d’un sosie de
l’Onu.
Croire cela,cependant, aller si loin dans la
ressemblance, équivaudrait à oublier trop vite, et injustement,
les différences majeures qui existent entre les deux
organisations. Car, ne nous en déplaise, il faut lucidité garder.
Le Dump ne fait pas, et ne peut pas faire, le poids face à une
organisation aussi parfaite, aussiefficace, aussi dévouée à
son mandat que l’Onu. Tout de même, sans pour autantse
hisser au niveau de sa sœur incomparable, le Dump se donne
avec zèleàl’ouvrage, et tout compte fait, ne s’en acquitte pas
trop mal.
Les différences entre l’une et l’autre ne se limitent pas au
niveau de l’excellence. Il faut également tenir compte de
l’emplacement géographique. Le siège du Dump se trouve
côté sud du lac Léman, tandis que l’Onu se dresse en
souveraine sur la rive opposée. Difficile dans ces condition s
de savoir laquelle des deux organisations possède la plus
belle vue de ce lac majestueux, serein, qui invite en
permanence à la méditation.
La fantaisie n’est d’ailleurs pas en restepour attiser cette
salutaire émulation. Que l’immeuble de l’Onu ait pour nom
Palais des Nations ? Qu’à cela ne tienne : celui du Dump
prendra l’appellation, aux résonances oniriques, de Château
de l’Harmonie.
Par contre, la fantaisie n’y règne malheureusement pas
sur le plan architectural : le Château de l’Harmonie ne fait pas
partie des sept merveilles du monde. L’édifice est grand, mais
22simple, c’est lemoins qu’on puisse dire. On yva pour travailler
et non pour le plaisir des yeux, rétorquera-t-on.
Le Château de l’Harmonie ne se distinguepas non plus
par son caractère fonctionnel. Prenons le cas des ascenseurs.
D’une quinzaine autotal, la plupart sont situés dans l’aile du
bâtiment la plus distante de l’arrêt de bus ; il s’ensuit que les
nombreux fonctionnaires qui utilisent ce moyen de transport
doivent souvent traverser un couloir d’à peu près unkilomètre
de long à la recherche d’un ascenseurdisponible. Qui plus
est,il y en a toujours deux en panne au minimum, jamais les
mêmes. Les mauvaises langues disent à ce propos que, au
lieu de procéder aux réparations nécessaires, les techniciens
reçoivent l’ordre d’assurer le roulement des moteurs afin de
donner l’impression qu’il s’agit de pannes nouvelles à chaque
fois. Ce petit jeu coûtemoins cher, paraît-il, que de remplacer
les moteurs défectueux.
Personne ne se plaint trop de ces pannes à répétition,
car cela donne une excuse pour arriver encore quelques
minutes plus tard au poste de travail ou pour passer
davantage de temps dans le somptueux Barde l’Amitié,à
l’atmosphère feutrée, aux fauteuils relaxants entourés de
plantes tropicales, sis au dernier étage du bâtiment. D’autant
que la vue imprenable sur le lac, avec le fameux jet d’eau
symbole touristiquede la ville de Genève, pousse chacun à
s’y prélasser indéfiniment. Rien d’étonnant qu’à plusieurs
moments de la journée on voie se former devant le comptoir
une file d’attente interminable de fonctionnaires et de
diplomates qui désertent, les uns les bureaux, les autres le s
salles de réunions, pour commander une boisson que chacun
sirotera sans se presser, engourdi dans un des magnifiques
fauteuils qui abondent dans le bar.
Vu l’envergure du travail à accomplir, il n’y a rien de
surprenant non plus à ce que les fonctionnaires du Dum p
figurent parmi les mieux payés de la planète. Même ceux de
l’Onu de New York font pitié. Alors que, par exemple, une
secrétaireà l’Onu de New York peut difficilement se payer
23pour elle seule unappartement en location à Manhattan,
devant passer chaque jour un bon moment dans le métro, sa
collègue du Dump à Genève réussit parfois – tel était du
moins le cas avant la récente flambée des prix de l’immobilier
dans la région – à s’acheter unappartement, voire une petite
villa en France voisine, à quelques minutes à peine en voiture
de son lieu de travail. Et ne parlons pas des salaire s
mirobolants des hauts fonctionnaires de cette auguste
institution.
Inutile de chercher la logique dans ce différentielentre
Genèveet New York : c’est à y perdre son latin.Vous-même,
cher lecteur, avez intérêt à reconnaître humblement vos
limites intellectuelles devant un exercice de mathématiques
aussi complexe, et à faire semblant d’avoir tout compris.
Les conditions sont ainsi réunies pour que, au Dump, l’on
puisse se sentir au-dessus de la mêlée dans le monde
imparfait où nous vivons. Aucune activité, aucune charge,
aucune vocation ne peuvent faire pendant, en termes de
grandeur et d’impactsur les questions internationales, à celle s
exercées par le personnelet les responsables du Directoire
pour l’Unité du Monde et le Progrès.
Qui pourrait s’y comparer ? Ceux qui travaillent dans le
privé ? En tout cas pas. Dans les affaires, il n’y a que la
recherche du profit qui compte, peu importent les injustice s
sociales et les déséquilibres internationaux, ou encore la
détérioration écologique, que cela peut engendrer. Ici, au
Dump, on s’attelle précisément, entre autres choses, à en
corriger les excès et les distorsions par le biais de
recommandations, de conventions et de traités.
Alors, les gouvernements des Etats membres,avec le
pouvoir qu’ils détiennent, ne réalisent-ils pas des activités
supérieures à celles du Dump ? Eh bien, non, eux non plus.
Pour preuve : c’est le Dump qui, sans en faire ostentation bien
sûr, mais néanmoins convaincu de la pertinence de ses
analyses, conseille à ces gouvernements, non seulement ce
24qu’il leur faut corriger dans leurs politiques nationales pour
rendre celles-ci plus efficaces, mais aussi les mesures qu’ils
doivent prendre ensemble après concertation.
Et les universités, avec leurs cours et leurs travaux de
recherche ? Eh non, elles non plus ne font pas le poids face
au Dump. Pour réputées qu’elles soient, les universités ont
l’air d’eunuques intellectuels comparées à notre institution, car
elles n’ont pas les moyens d’agir, de mettre en pratique leurs
idées, alors que le Dump peut aisément yparvenir à l’aide des
innombrables conférences intergouvernementales qu’il
organise chaque année.
Rien donc dans ce monde, sauf bien sûr sa sœur
incomparable, n’est au niveau de la splendeur du travail et des
possibilités d’action du Dump.
Reste encore, j’allais oublier, l’hyperpuissance
américaine, toujours prompte, selon ses intérêts, tantôt à agir
unilatéralement, tantôt à jouer le gendarme du monde, tantôt,
enfin, à se dérober à ses responsabilités de grande
démocratie.Encore heureux queleDump soit làpour servir de
contrepoids, pour servir de tribune aux puissances moyennes
et aux petits pays, permettant aux unes et aux autres de faire
entendre leur voix et d’œuvrer pour la digne caused’un
monde multipolaire. Car s’il existe une tribune où l’on s’essaie
à entraver les desseins impériaux de l’hyperpuissance, c’est
bienlà qu’un tel défi est relevé.
CommentleDump s’acquitte-t-ildecettetâche ?Ehbien,
par le biais du sacro-saint principe d’opérationdont nous
avons déjà fait mention, le même qui guide les Nations unies :
« un Etat, une voix ». Peu importela taille démographique ou
le poids économique d’une nation ; elle y vaudra, ni plus ni
moins, une voix.
Peuimporte, surtout,lerégimepolitiquedechaquepays :
qu’ilssoient régis par une dictature ou par une démocratie, au
Dumpils sont tous égaux. Des gouvernements qui dénient le
25droit de vote à leurs peuples exercent ici ce droit san s
entraves en sans vergogne. A leur profit bien entendu. C’est
ainsi que des gouvernements qui ne tolèrent pas des élections
libres chez eux, qui font disparaître ou qui mettent en prison
leurs opposants, quiinterdisent la liberté de lapresse, peuvent
siégeràla commission du Dumpchargée de veiller au respect
des droits de l’homme au niveau mondial, et ne se privent pas
de donner des leçons de morale aux autres pays. Ainsi, plus
les régimes dictatoriaux et corrompus sont nombreux sur cette
planète, plus de poids ils auront dans la prise de décisions.
Car le Dump est une démocratie.
Aprèstout,qu’y a-t-il de répréhensible dans une telle
pratique ? Qui a le droit de décider si un régime est une
dictature ou une démocratie ? Alors, dans le doute, il faut
s’abstenir de juger. Il faut aussi prendre en compte, n’est-ce
pas, le degré de développement politique d’un pays. Il faut
laisser chaque dictature décider d’elle-même à partir de quel
moment elle voudra cesser d’emprisonner et de torturer ses
citoyens pour délit d’opinion ; il faut, en d’autres mots, la
laisser prendre l’initiative de se muer en démocratie, et ce, au
nomdu principe de l’autodétermination des peuples,
c’est-àdire de la non-ingérence, gravé àjamais enlettres d’or dans la
charte fondatrice du Dump,de même,d’ailleurs, que dans
celle de l’Onu. Car, doit-on encore le marteler, le Dumpest
une démocratie.
IV
Rodolfo Velle avait soumis sa candidature au Dump au début
des années 70, quelques mois avant d’achever ses études
aux Etats-Unis. Dans un premier temps, il eut pour réponse un
simple accusé de réception ne laissant entrevoir aucune
possibilité d’emploi. Or, de même qu’avec ces lettres d’amour
qui nous parviennent quand on ne les attend plus, Rodolf o
avait perdu tout espoir lorsque, à Paris, où il poursuivait ses
études avec une bourse de la France généreuse, il reçut une
invitation du Dump à se rendre à Genève pour une entrevue
26dans le cadre d’un programme de recrutement de jeune s
professionnels.
«Pourquoi maintenant ? pourquoi moi ? sedemanda-t-il.
Par quel tour de passe-passe du destin ma candidature
a-telle finalement été retenue? Qu’est-ce qui a pu réveiller
soudain, après tant de temps, l’intérêt du Dump? » Certes, il
s’agissait d’une simpleinvitation pour uneentrevue; mais tout
de même, c’était déjà quelque chose, unpas dans la direction
tant souhaitée. L’espoir renaissait en lui.
Sa bonne étoile ne s’arrêta pas là. Les entretiens qu’il eut
à Genève, les questions qu’on luiposa, les tests qu’ildut
passer en vue de mesurer ses connaissances dans des
domaines aussi divers que l’économie, les relations
internationales et les langues, lui parurent d’une intrigante
simplicité. Rien que des questions superficielles.
Constatant les banalités auxquelles ses interlocuteurs le
soumettaient, il arriva à la conclusion qu’il avait dû, au début
de l’entrevue, faire une gaffe, dire une bêtise qui avait
découragé les représentants du Dump d’aller plus loin dans
l’évaluation de ses compétences. Après cette gaffe
hypothétique, pensa-t-il, l’entrevue se poursuivait par simple
politesse, comme pour ne pas luidire tout de suite qu’il n’avait
aucune chance de se faire embaucher. La mauvaisenouvelle
lui serait communiquée à la fin des entretiens, ou, qui sait, par
courrier quelques jours plus tard. Aussi se fit-il à l’idée, pour
ne pas tomber des nues, d’entendre dans le meilleur des cas,
auterme de la visite, un poli «Nous continuerons à étudier
votre candidature avec le plus grand intérêt et vous feron s
part, en temps voulu, de la décision prise par les autorité s
concernées ».
Or,au moment de prendre congé, une offre,oui, une
offre d’emploi lui fut formulée! Un emploi d’économisteau
plus bas de l’échelle professionnelle, puisqu’il venait de
terminer sesétudesetn’avaitaucuneexpérienceàfaire valoir.
Offrebien sûr informelle à ce stade, n’engageant pas encore
27le Dump, mais qui devait être suivie rapidement, lui
précisa-ton, d’une lettre officielle de confirmation. Vint ensuite,
inattendue, bouleversante, fabuleuse, la question magique,
celle qui emplit de joie tout aspirant à un poste de travail :
« Quand pourriez-vous commencer? ».
«Me voilà, se dit-il, propulsé au centre névralgique des
débats des puissants de ce monde, dans la Genève
internationale, avec un salaire au-delà des attentes de
l’étudiant que je suis, après avoir dû galérer à Paris avec une
bourse dérisoire, n’ayant pas reçu d’aide de mon père,qui
voulait me pousser à retourner au pays pour m’engager dans
le négoce familial.Et tout cela à vingt-six ans!»
Il lui resta néanmoins un petit goût amer à la sortie des
entretiens. Oh,riende trop méchant. Mais quand même.Ilne
pouvait en effet se vanter d’avoir accompli une quelconque
prouesse intellectuelle. A aucun moment ne fut-il mis en
difficulté par une question scabreuse, à aucun moment n’eut-il
besoin de s’élever dans une réponse au-dessus des
platitudes, à aucunmoment l’occasion ne lui fut-elle offerte de
donner un point de vue, sinon brillant, tout au moins original.
Tout lui parut étrangement facile, curieusementtrivial. On eût
dit que le Dump n’avait guère d’intérêt à tester ses
compétences, qu’on l’attendait, ou ce qui revient au même,
que son recrutement avait été décidé avant même l’entretien.
Il n’empêche que le sentiment qui effleura son esprit en
premier lieu fut bien la gratitude. Une gratitude immense
envers le Dump pour avoir retenu sa candidature, pour avoir
donné une raison d’êtreà ses études. Gratitude qui devait agir
en moteur de son futur travail. Le jour même de l’entrevue, en
quittant le Château de l’Harmonie, il se lança le défide
prouver aux responsables du Dump qu’ils avaient bien fait de
le choisir, qu’il méritait la confiance placée en lui, qu’il serait à
la hauteur des tâches qu’on lui assignerait.
La motivation lui manquait d’autant moins que les
objectifs de cette institution, notamment le développement du
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