Terrain vague

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296215917
Nombre de pages : 104
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Collection Écritures arabes dirigée par Marc Gontard

TERRAIN

VAGUE

Photo de couverture:

Jorge LEON

@ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-0742-0

1990

Layla

NABULSI

TERRAIN

VAGUE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

,

C'est dans un terrain vague au sud de la ville. Peu importe le nom de la ville, c'est une vi1le du Sud. Il fait chaud. Il fait très chaud. Une chaleur sèche, sans appel. Le terrain vague domine la ville. Au nord, de l'autre côté, c'est la zone industrielle. Les fumées grises se mêlent à la brume de chaleur et forment parfois un nuage plus épais. Personne ne pourrait croire la ville endormie, même si ses façades roses et grises ne donnent aucun signe de vie. Personne ne pourrait croire la ville endormie; les klaxons et les moteurs d'autobus rappellent que les machines n'ont pas quitté la place. Elle lui a donné rendez-vous dans le terrain vague parce qu'elle aime la chaleur du sable et l'impression de désert. Mais l'impression de désert n'y est pas parce qu'il y a trop de bruit derrière. 7

Elle aurait dû amener son walkman, mais elle n'y a pas pensé, elle a oublié. Elle n'a pas de walkman. Elle tourne le dos à la ville. Si elle entend, elle n'a pas envie de voir. Le terrain vague s'étend très loin au sud et là où il ne s'étend plus, il y a un mur, un haut mur de briques rouges. De là où elle se trouve, il paraît tout petit. Elle ne sait pas s'il est vraiment très haut ce mur, elle ne s'en est jamais approchée. C'est ce qu'on lui a dit... et elle croit ce qu'on lui dit. .. parfois. Le terrain vague, c'est le lieu du drame ou du rien ou du peut-être. Elle n'a pas peur parce qu'elle a un revolver dans son sac et que la couleur du sable l'apaise. Elle voudrait mourir dans un désert un vrai, un désert où l'on meurt de trop de soleil, de trop de blanc, où le corps se dessèche irrémédiablement, où personne n'est là pour crier de l'eau. Un désert où l'on meurt proprement, sans laisser de trace, sans nom sur une tombe, sans urne. Un désert où le sang s'évapore et où les os deviennent sable. Elle voudrait devenir le désert. Immense, pleine et vide. Le soleil tape à pierre fondre. 8

Elle ne transpire pas, elle se sent sèche dans la tête, dans la bouche, dans le corps et le sentiment de sécheresse est plus fort que tout. II n'est pas loin d'un sentiment de liberté à la différence qu'il entrave toute envie de bouger, de penser, d'avoir envie. Elle attend sans inquiétude parce qu'elle sait qu'il vient aujourd'hui maintenant. Elle est descendue du train sans bagage dans cette ville inconnue. Elle descend là parce qu'il y a des courants d'air dans son compartiment et qu'elle n'aime pas les courants d'air. II est à la sortie de la gare, il attend quelqu'un d'autre, mais c'est à elle qu'il dit il faut que je te revoie. Elle lui demande la route du sable et il la lui indique. Tout droit. Contre le bruit. C'est comme ça qu'elle arrive là, mais elle ne s'en souvient pas. II n'y a personne ni rien d'autre qu'elle. En hiver, les enfants viennent pour faire des châteaux de boue, mais l'été, le sable est sans consistance, alors ils ne viennent pas. Cela, elle ne le sait pas. Ils vont au bord de la mer, près du port, là où le sable est gris et humide et où les châteaux ne vivent qu'une marée. Elle n'aime pas la mer parce qu'il faut des bateaux pour la traverser, parce que dans l'eau 9

la chair devient molle; mais elle est heureuse que les hommes s'y entassent l'été et lui fassent cadeau des terrains vagues et autres déserts de pacotille. Il vient auprès d'elle et il lui parle et elle ne l'écoute pas. Il parle de lui bien sûr et sa voix se mêle au bruit de la ville et c'est insupportable. Parfois, il lui pose une question et elle ne répond pas. Il lui demande à quoi elle pense. Qu'est-ce que ça peut bien lui faire et d'ailleurs elle ne pense pas. Il a envie de la toucher il le lui dit et elle ne répond pas. Alors il la touche et ses mains sont froides parce qu'il ne comprend pas et c'est insupportable. Elle le veut comme le sable, comme la pierre, comme elle. Il l'embrasse ses lèvres sont humides et c'est insupportable. Elle veut qu'il se couche près d'elle, que son corps soit chaud et sec, que sa tête se vide, qu'il ne pose pas de questions, qu'il ne raconte pas sa vie, qu'il soit le temps, le fleuve, qu'il coule en elle sans bruit, sans coups, sans violence, sans douceur, sans avant, sans après 10

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