TERRE D'EXIL ET AUTRES ROMANS

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Le lecteur découvrira la Corée au cœur de l'œuvre de Jo Jong-Nae, peut-être symbolisée par le bouillonnant personnage de " Terre d'exil ", héros de la guerre de Corée qui deviendra un vieillard brisé par la vie, après des années d'errance, pour fuir un crime qui n'était peut-être pas seulement le sien, mais celui d'une époque et d'un peuple contre eux-mêmes.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296392564
Nombre de pages : 334
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TERRE D'EXIL et autres romans

Du même auteur Déjà paru en français Arirang ou nos terres sont notre vie, volumes 1, 2 et 3, Traduit du coréen par Byon Jeong-won et Georges Ziegelmeyer Editions L'Harmattan, 1998

JO Jong-Nae

TERRE D'EXIL et autres romans

Traduit du coréen par Yeong-Hee Lim et Marc Tardieu

L'Harmattan

Ouvrage

publié avec le cOllcours de
Culture and Arts FO/llzdation.

The Korean

Titre original:
@ L'Harmattan,

Youheong Oi Tang, Editions Moonyé Choul Pann Sa.
1999

5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

- France
Montréal (Qc)

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y lK9

L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8088-8

TABLE DES MA TIERES

Introduction 1. Terre d'exiL

9 ..13 .69 115 171 251 285

2. Le pigeon 3. Les deux bras de la rivière 4. Le vilain canard 5. L'aveugle qui marche sur un fi1.. 6. La falaise de l'amour

INTRODUCTION

Né en 1942 dans la province de Jeon-Nam, Jo Jong-Nae est l'un des auteurs majeurs de la littérature contemporaine coréenne. Après des études de lettres et deux années de professorat, il développa une œuvre littéraire aux thèmes toujours approfondis, creusés, jusqu'aux créations monumentales que représentent" Les Monts Taebaek ", en dix volumes, et Arirang, en douze volumes, dont les trois premiers, traduits par J. Byon et G. Ziegelmeyer, ont déjà paru en français aux Editions L'Harmattan. Un peu antérieure, l'œuvre présente regroupe des romans de taille moyenne dont l'auteur fit lui-même la compilation au seuil de la quarantaine. Dans la postface de l'édition coréenne, il expliquait alors sa quête permanente d'un but et les questions

métaphysiques ou concrètes qui ranimaient.

..

Une œuvre

littéraire est une maison en or que l'on construit avec son âme ", écrivait-il, pour mieux affirmer son désir de réaliser une œuvre humaine, humaniste pourrait-on dire, dans le sens noble et classique du terme. Le lecteur découvrira la Corée au cœur de l'œuvre de Jo Jong-Nae. Tout d'abord, le bouillonnant héros de "Terre d'exil ", devenu un vieillard brisé par la vie, après des 9

années d'errance, pour fuir un crime qui n'était peut-être pas seulement le sien, mais celui d'une époque et d'un peuple contre eux-mêmes. Curieux personnage aussi, solitaire, insolite, que le héros du deuxième roman" Le pigeon", prisonnier on ne sait trop pourquoi - on le devine seulement - et dont on suit la vie carcérale dans une cellule creusée étranges Avec actuelle, à même la roche sur une île isolée, ainsi que les rapports qui vont se dessiner entre son gardien et lui. le troisième roman, on entre plus avant dans la Corée société en pleine mutation où par l'effort et la volonté

le personnage central parvient à s'élever au-dessus de son rival d'enfance qui avait pourtant pour lui les avantages de la naissance. Et l'on voit là l'évolution d'une société rurale, figée, et quasi-féodale vers un monde urbain moderne, tout cela placé sous le signe de la revanche du pauvre d'autrefois. Puis voici une œuvre tout à fait surprenante, qui tient à la fois du document et du roman aux multiples ramifications: avec" Le vilain canard ", Jo Jong-Nae nous emmène à la rencontre des métis coréens, ces enfants nés de l'union hasardeuse de prostituées coréennes et de soldats américains noirs ou blancs. En marge de la société, exclus, repoussés, ces métis se cherchent un avenir et une voie de salut, et finalement, l'auteur nous conduira vers une solution parfaitement inattendue pour un lecteur occidental. "L'aveugle qui marche sur un fil ", "La falaise de l'amour" ferment le paysage de ce livre, avec deux visages de femme marquants, l'une cupide, l'autre romantique, qui nous 10

font ressentir de l'intérieur une sorte de marche forcée vers une impasse. Mais on dit qu'il ne faut pas par avance révéler le contenu d'un roman. Aussi nous contenterons-nous de cette courte approche qui, nous l'espérons, mettra l'eau à la bouche du lecteur et lui donnera envie de faire tout le chemin, de " La terre d'exil" à" la falaise de l'amour ".

LES TRADUCfEURS

Il

TERRE D'EXIL

" Je vous en prie, monsieur... Je suis un vieil homme sans valeur, et mon seul désir est de mourir en paix. Je vous en supplie, ayez pitié de moi! " Le vieil homme joignit les mains avec plus de ferveur et de passion que s'il se trouvait devant le Bouddha lui-même. Et, comme si cela ne suffisait pas encore, il s'agenouilla sur le sol. " Monsieur, pourquoi faites-vous cela? dit le directeur. Je comprends parfaitement vos difficultés. Je vous en prie, relevez-vous et asseyez-vous sur cette chaise! " Déconcerté, le directeur s'efforça d'aider le vieil homme à se relever. " Monsieur le directeur, dîtes-moi franchement que vous allez le garder! " L'homme suppliait, en se recroquevillant davantage encore. " ... C'est entendu. Je vais le garder. " Le directeur se sentait si gêné qu'il avait eu bien du mal à répondre. " Merci beaucoup, M. le directeur. Ma dette de gratitude envers vous est aussi grande que le Ciel. Jamais je ne l'oublierai, même dans l'au-delà. " Le vieil homme, à genoux, joignant les mains devant son cœur, se prosterna à deux ou trois reprises en signe de remerciement " Je vous en prie, monsieur, asseyez-vous donc! " Le directeur pensait que, de toute façon, il aurait nécessairement recueilli l'enfant, quand bien même le vieillard ne l'aurait pas supplié ainsi mais se serait contenté de l'abanqonner devant les portes de l'orphelinat. Reprenant péniblement place sur la chaise, sans cesser de renifler, le vieil homme fouilla à tâtons dans sa poche intérieure.

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" Monsieur le directeur, je vous prie d'accepter ceci. C'est là toute ma fortune. Ce n'est vraiment pas grand-chose ... Voyez-y simplement l'expression de ma bonne volonté ... " Dans les mains rudes du vieil homme se trouvaient deux billets de dix mille wons, soigneusement pliés. "Non, monsieur. Gardez donc cet argent pour vous soigner. Quant à votre enfant, nous nous occuperons bien de lui. - Acceptez cet argent, s'il vous plaît. C'est le dernier geste d'un mauvais père pour son enfant. Si vous le refusez, comment pourrais-je m'en aller? Monsieur le directeur, je vous en supplie, acceptez cet argent. " Les yeux inondés de larmes étaient encore plus éloquents que les mots. " Puisque vous y tenez ... " Le directeur accepta l'argent que le vieil homme lui tendait avec des mains tremblantes. " Prenez aussi cet ensemble de sous-vêtements que je viens d'acheter. " En s'essuyant les yeux avec le dos de sa main, l'homme présenta un petit paquet. " Bon... " Saisi par cette affection d'un père pour son fils, le directeur prit le colis. " J'aurais voulu lui procurer aussi des vêtements. Mais, après avoir acheté cela, il ne me restait plus suffisamment d'argent... " Au bord des larmes, l'homme semblait vouloir se justifier. " Ne vous inquiétez pas de ça. - ... Et gardez bien ceci, s'il vous plaît. " Il tendit soigneusement au directeur un morceau de papier usé sur lequel ce dernier déchiffra aussitôt ces seuls mots, qui paraissaient presque dessinés:" Père: Man-Seok Tcheon ". " Ce sont les trois syllabes de mon nom. Mon grand-père déplorait sa basse condition et il passa toute sa vie dans la misère. C'est pourquoi il m'a prénommé Man-Seok en espérant que moi, au moins, je parviendrais à m'enrichir et à acquérir de grandes propriétés. Mais voyez ce que je suis devenu. " 16

Il poussa un profond soupir de désespoir. " Je suis un mauvais père, incapable de s'occuper de son propre enfant. Il me semble pourtant qu'il doit au moins connaître les trois syllabes de mon nom ... - Bien sûr. Sans père, serait-il né ? n est tout à fait normal qu'il connaisse le nom de son père. " Tout en parlant, le directeur détaillait de nouveau la physionomie du vieillard. Elle exprimait le destin tragique d'un homme épuisé dont la vie se décomposait comme une feuille morte. L'homme appela son fils, demeuré dans le couloir. Malgré ses six ans, la malnutrition lui donnait l'air chétif d'un melon sauvage en pleine sécheresse. Devant l'état de son enfant, l'homme sentit de nouveau son cœur se déchirer de chagrin. n se demanda soudain s'il ne faisait pas une erreur en ne le gardant pas près de lui jusqu'à la fin de sa vie. Cette idée lui avait déjà traversé plusieurs fois l'esprit, chargée de culpabilité paternelle, avant qu'il ne se rende à l'orphelinat. En effet, un médecin lui avait dit: " Vous avez certes connu bien des difficultés, mais comment avez-vous pu négliger à ce point votre corps? Vous devez désormais faire très attention, sous peine de vous exposer à de graves ennuis de santé. " Ces paroles avaient brisé son fort désir de garder son enfant à ses côtés jusqu'au bout. Une radiographie effrayante, où n'apparaissait qu'un grand désordre d'os emmêlés, avait sans doute informé le médecin que la vie de cet homme était semblable à la lumière d'une lampe sans huile. Avant même de se rendre à l'hôpital, il avait déjà conscience d'être gravement malade. Les symptômes étaient apparus, alors qu'il ne crachait pas encore du sang. Son corps ne supportait plus l'alcool et jour après jour ses forces allaient s'amenuisant. Ceux qui gagnent leur vie par leur seule force physique sont aptes à sentir l'évolution de leur santé plus rapidement que les médecins. Il ne savait pas sur quel chantier ou quel chemin il allait mourir. En tout cas, son enfant se retrouverait alors, de la même façon, dans la situation d'un orphelin abandonné. Il ignorait aussi combien de temps - un an ? deux ans ? - il

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lui restait à vivre. Confier lui-même son enfant à un orphelinat lui semblait l'unique moyen de protéger sa descendance. "Tcheol-Sou, à partir d'aujourd'hui, tu vivras ici, avec M. le directeur. Tu lui obéiras bien, d'accord '1 " Tout en parlant, le vieillard se penchait pour mieux détailler le petit visage de son fils. "Et toi, père ?... demanda brièvement l'enfant, en levant la tête pour regarder son vieux père dans les yeux. - Hé! Tu te répètes. As-tu déjà oublié ce que je t'ai si souvent dit ? Je reviendrai une fois que j'aurai retrouvé ta mère. " L'homme avait pris volontairement un ton sévère. " Seras-tu bientôt de retour '1 insista l'enfant d'un air renfrogné, en fixant son père. - Si je retrouve ta mère, je ne tarderai pas à revenir... - Et si tu ne la retrouves pas? " L'enfant lui avait coupé la parole d'un ton sec. Le père resta un moment sans rien dire. Le chagrin gagnait du terrain au fond de son cœur. " Je reviendrai, sois sûr que je reviendrai après avoir retrouvé ta mère, dit-il, d'un ton plein d'aplomb. - Père, prêtons serment. " L'enfant tendit son petit doigt. Le vieil homme, sans même penser tendre le sien, regardait son fils d'un air absent " Mon pauvre enfant! se dit-il. Quel destin t'a fait naître avec un mauvais père comme moi. Ta situation est bien pitoyable! Puisses-tu au moins rester en bonne santé, ne pas tomber malade et manger à ta faim... Mon pauvre petit... " " Allez vite, prêtons serment. - Oui, oui. " Le vieillard tendit son doigt en retenant à grand-peine le flot de larmes douloureuses qui semblait déchirer son cou. Un mince doigt d'enfant et un doigt gros et rude se lièrent dans l'espace. "Père, il faut vraiment que tu reviennes après avoir retrouvé maman, dit l'enfant en mettant toute la force dans son petit doigt qu'il secouait vigoureusement. - Oui, oui. - Je vais prier chaque nuit pour que tu la trouves rapidement. 18

-Très bonne idée. " L'homme avait bien du mal à ravaler ses lannes. Il pensait en lui-même:
U

Mon doux fils, comment feras-tu pour vivre seul? Si

j'avais pu prévoir une si rude séparation, jamais je ne t'aurais mis au monde. Quel mauvais père je suis... Mon pauvre petit... " "Tcheol-Sou, écoute bien M. le directeur. Ici, tu ne manqueras pas de nourriture. Tu n'auras pas à dormir sur un sac de riz en paille tressé. Tu seras là beaucoup mieux qu'avec moi. Tu dois donc te montrer obéissant envers M. le directeur, d'accord? " Conscient de l'imminence de la séparation, l'enfant se contenta de hocher la tête, l'air maussade. " Allez, Tcheol-Sou, viens ici! " Le directeur donnait le signal de la séparation. Le vieil homme se leva en détachant son doigt de celui de l'enfant. Puis il poussa l'enfant vers le directeur. Le dos maigre de l'enfant se raidit sous la pression et son père ressentit dans ses mains, puis dans son corps entier, toute sa résistance. .. Ne vous inquiétez pas. " Le directeur hâta ainsi la séparation. " S'il vous plaît... Prenez bien soin de ... " L'homme inclina deux ou trois fois la tête, sans pouvoir achever sa phrase. Il s'empara de son sac bien usé, avant de faire rapidement volte-face pour quitter le bureau.
..

Père!

"

L'homme ne se retourna pas. Il longea le couloir et sortit dans une cour. Tout en marchant, bras ballants, il laissa alors exploser ses larmes. " Père! Père! Tu dois absolument revenir après avoir

retrouvé maman. "

.

Une fois parvenu à la porte principale, après avoir traversé la cour, le père entendait toujours distinctement les cris de son fils. Malgré lui, il ne put s'empêcher de fléchir et se retourna. Son fils, que le directeur retenait par les épaules, agitait la main devant l'entrée du bâtiment. " Il faut absolument que tu reviennes, père! " Le vieillard se détourna, de nouveau en larmes.

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"Quelle sale garce! Comment a-t-elle pu s'enfuir en abandonnant ce pauvre enfant ... " L'homme, tremblant de colère, serrait fortement les dents. Le sourire rayonnant de sa femme apparut sous ses yeux rendus flous par les larmes. " Quelle mauvaise femme! " La maudissant ainsi, comme si elle se trouvait devant lui, il se frotta rapidement les yeux avec le dos de la main. La silhouette de sa femme disparut. Une haine brûlante consumait de nouveau le cœur du vieil homme. Déterminé à ne pas laisser en vie cette mauvaise femme et son diable d'amant, il avait passé deux années à sillonner le pays en portant sur son dos son fils de quatre ans. "En fait, c'est moi la canaille qui ai perdu son âme. " L'homme poussa un profond soupir de désespoir. Ses remords égalaient la haine jamais apaisée qu'il éprouvait envers sa femme. Avec sa triste condition de travailleur de force, il ne savait pas lui-même comment il avait pu s'aventurer à donner naissance à un enfant et quel bonheur il en attendait. Ill' avait certes engendré volontairement, mais ne parvenait pas luimême à comprendre pourquoi. Cette histoire lui avait inspiré d'infinis regrets. Il se disait, plein de remords, que s'il n'avait pas donné naissance à cet enfant, il n'aurait pas eu à le laisser entre d'autres mains, ce dont il souffrait tant. " M. Tcheon, pourquoi avez-vous vécu seul jusqu'à un âge si avancé? Ne souffrez-vous pas de solitude? " lui avait dit cette femme pour le séduire. Il aurait certes pu la repousser mais son cœur était déjà ébranlé, comme celui d'un chat devant l'odeur d'un poisson. " Et toi-même qui me parles ainsi, pourquoi vis-tu seule? Ne souffres-tu pas toi aussi de solitude? " Ses narines palpitaient déjà en humant le parfum d'une femme dont il sentait toute la saveur particulière. " Personne ne s'intéressant à moi, je me trouve contrainte à vivre seule, quoi qu'il m'en coûte. Frappée comme je le suis par la tristesse et la malchance, il me faut bien me résigner à ce terrible isolement" Un brusque découragement perçait dans la voix de la femme et son cœur fut ébranlé de la sentir si malheureuse. 20

" Quel insensé j'ai été! Je me demande comment j'ai pu me laisser à ce point duper par le parfum d'une femme après avoir été si longtemps contraint de me cacher, après avoir été traqué chaque jour pendant la moitié de ma vie. " Il lui fallait généralement peu de temps pour reprendre le contrôle de ses émotions. Il aurait fallu qu'il en soit toujours ainsi. Ou qu'il quitte plus tôt son chantier. Le travail abondait sur ce chantier. Malgré l'hiver, les ouvriers s'y affairaient en tous sens. L'usine devait ouvrir au printemps suivant et il fallait absolument achever pour cette date les logements des employés. C'est pourquoi il y avait beaucoup de travail, le salaire journalier était généreux, et les retards de paiement étaient rares. Il avait passé près de trente ans à errer en quête de chantiers, mais jamais il n'en avait trouvé un aussi agréable. Surtout en plein hiver. Peut-être cette abondance d'activités expliquait-elle aussi qu'il soit resté. "La vie d'un être humain passe vite. D'où tirez-vous votre joie, M. Tcheon ? - Voilà des préoccupations bien futiles! - Est-ce boire ainsi chaque nuit qui vous procure du plaisir? " La femme le regarda fixement en versant de l'alcool dans sa tasse. " Crois-tu que l'on boive par plaisir? C'est précisément l'absence de joie de vivre qui pousse à la boisson. - Alors, vous devriez rechercher de grandes joies. - De grandes joies ... Dans ma situation,il faut se contenter de vivre au jour le jour. " Convaincu que le bonheur était pour lui hors de portée, il prit une gorgée d'alcool et mâchonna bruyamment un kactougi. " Vous êtes peut-être condamné à vivre au jour le jour, mais qu'est-ce qui vous empêche de goûter la joie d'un foyer, avec une femme et des enfants? A quoi bon vivre à votre âge sans famille? Vous imaginez peut-être que vous allez vivre mille ans alors que vous allez vieillir, vous tomberez peut-être malade et, après votre décès, qui s'occupera de vos funérailles, qui viendra vous donner en offrande ne serait-ce qu'un bol d'eau froide? Après avoir mené dans ce monde une 21

vie errante de chantier en chantier, voulez-vous aussi devenir une âme errante dans l'au-delà? - Que dis-tu là ? Comment oses-tu proférer pareilles sornettes? cria-t-il brusquement, sans pouvoir s'empêcher de frissonner. - Oh! vous me faites peur. Vous devriez réfléchir sérieusement à tout cela et ne pas vous fâcher. M. Tcheon, à votre âge, vous êtes encore célibataire, n'est-ce pas? - Je ne veux pas t'entendre. Tu es pareil à ces gens qui se moquent des lépreux en les traitant de lépreux. J'en suis furieux. - Il n'est pas trop tard. Il vous faut quitter votre situation de lépreux. '? - Q ue me racontes-tu la.... " En voyant rougir la femme qui riait à pleines dents devant lui, il sentit une sorte d'excitation électrique. Cette femme, Soun-Im, travaillait dans un restaurant de soupe-au-riz et ilIa voyait donc nécessairement tous les jours quand il venait manger là. D'après de vagues rumeurs, elle se serait mariée mais son époux l'avait chassée. On disait aussi qu'elle avait un lien de famille lointain avec le patron de ce restaurant. Une chose était sûre: elle n'était pas l'une de ces serveuses de bar ordinaires, qui abondaient aux abords de tous les chantiers. Après avoir écouté Soun-lm, il ne put s'empêcher de penser de nouveau à son propre sort. Elle avait mis précisément le doigt sur le point qui le faisait souffrir. Il ne l'avait pas dit à Soun-lm mais, de temps en temps, il y repensait. Il s'efforçait pourtant d'oublier. En vain. Les jours où il se remémorait son destin, il buvait plus que jamais, jusqu'à l'ivresse. Pendant les trente dernières années, errant sans destination précise, toujours en quête de chantiers, Man-Seok avait eu des aventures avec bien des femmes. Il n'était pas question d'amour. Ces relations-là étaient affaires d'argent. Les ouvriers journaliers étant considérés comme des moins-querien, que dire alors de ces femmes qui, pour survivre, vendaient leurs corps à ces" moins-que-rien " ? Il aurait pu avoir encore de fréquents rapports avec ce type de femmes, sans qu'aucune, jamais, ne lui parle comme Soun-Im.

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Cela faisait bien longtemps que Man-Seok n'avait pas entendu des paroles si affectueuses, que l'on ne s'était pas ainsi soucié de son avenir. Ces mots sortaient de la bouche d'une femme qui n'était ni selVeuse de bar, ni prostituée. ManSeok oublia combien il était démuni alors qu'il avait déjà quarante-neuf ans. Incapable de maîtriser les battements de son cœur, comme les jours précédents, il en oublia combien son travail était dur. Man-Seok lui demanda quel intérêt elle trouvait à un homme de son âge alors que tant de jeunes ouvriers fréquentaient le restaurant. "Moi non plus, je ne me l'explique pas. Mais mes sentiments ..., commença-t-elle d'un ton équivoque, en rougissant. - J'ai quarante-neuf ans et tu en as trente-trois. Te rends-tu compte des années qui nous séparent? - On dit que l'empereur Ts'in n'a passé qu'une nuit sur la Grande Muraille de Chine qu'il avait fait construire, réponditelle, d'un ton docte. -Vraiment, tu me fascines ... ", fut la seule réponse que Man-Seok parvint à trouver. Après avoir écouté Soun-lm, il se mit à réfléchir sérieusement à sa situation. Il avait envie d'élever un enfant à son image. En réduisant fortement sa consommation d'alcool, en économisant sur la nourriture au restaurant, il pourrait obtenir de quoi subvenir aux besoins d'une famille. Econome, en menant une existence frugale, il pourrait trouver un point d'ancrage et s'arracher ainsi à son destin de vagabond. Il se plut à croire que le Ciel avait désigné Soun-Im pour l'aider à retrouver sa dignité humaine. Son corps de quarante-neuf ans, usé par les travaux manuels, semblait soudain avoir retrouvé une nouvelle fraîcheur, tel un arbre qui bourgeonne au printemps. Les nuages qui obscurcissaient son cœur se dispersèrent brusquement, comme dans un ciel d'automne. Il cessa pratiquement de boire alors qu'auparavant il consommait presque chaque jour de l'alcool, et il accepta même les chantiers de nuit qu'il refusait précédemment. Et il n'en éprouva aucune fatigue. C'est comme s'il avait retrouvé l'énergie de ses vingt ans qui lui avait permis de travailler 23

jusqu'à épuisement pour épouser Jeom-Iye. Au bout de trois mois, il parvint ainsi à économiser une somme d'argent assez conséquente. " J'ai maintenant de quoi prendre une chambre en location, annonça Man-Seok, sans oser lever la tête vers Soun-Im. - Comment? Déjà! J'étais sûre que vous étiez quelqu'un de bien. Ce ne sont pas les jeunes du chantier qui seraient parvenus à ce résultat. Ah! ça fait si longtemps que j'attends ce jour-là. " La satisfaction et la joie de Soun-Im furent encore plus grandes qu'il ne l'avait imaginé. Sans qu'il leur semble nécessaire de se marier officiellement, ils louèrent une chambre et commencèrent à vivre en couple. Ce changement soudain n'avait pas échappé aux mauvaises langues du chantier qui ne manquaient pas d'en rire. " Les femmes de trente ans font tourner la tête des hommes de cinquante. Tu devrais faire attention. - Evidemment. Si, à vingt ans, une femme a la peau douce et charnelle, à trente, elle devient plus élastique et tendue. Prends garde de ne pas te casser les reins. - Ne vous inquiétez pas, bande de salopards. J'ai encore assez d'énergie pour donner naissance à dix fils ", répliqua Man-Seok, tout sourire, avec un vague air de folie. Il nageait maintenant dans un bonheur sans borne. Finies, les longues années d'errance. Dans son avenir sombre et malheureux, il commençait à voir percer de vagues signes d'espoir. Il s'était résigné à l'idée que l'être humain venait dans ce monde démuni et le quittait de même. Mais cette pensée n'était que le produit de ses frustrations antérieures. n avait toujours eu, blotti au plus profond de son cœur, le désir de vivre un jour normalement. Le soir où ils s'installèrent dans" la chambre nuptiale ", les souvenirs de son passé triste et douloureux resurgirent dans son cœur. " A ton accent, je devine que tu es originaire de la région de Jeonla, mais est-ce la première fois que tu vis avec quelqu'un? demanda Soun- lm, après les premières étreintes amoureuses de leur vie de couple.

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'" Pardonne-moi. Jamais plus je ne t'interrogerai à ce sujet" Après s'être fait ainsi rabrouer, Soun-Im lui tourna le dos et tomba dans un profond sommeil. En observant distraitement ses épaules chétives, Man-Seok éprouva des regrets. Elle n'avait fait en effet que poser une question de pure politesse à son nouveau compagnon mais il s'était emporté. Cela avait été plus fort que lui. A cause de son fameux passé, il avait été

questions, c'est seulement parce que je m'intéresse à toi

- Qu'est-ce que ça peut bien te faire si c'est le premier, le dixième ou le vingtième? répliqua sèchement Man-Seok, totalement absorbé dans d'autres pensées. -Qu'est-ce que ça peut me faire? En fait, je demandais cela simplement pour mieux te connaître, maintenant que nous avons commencé à vivre ensemble. - A quoi bon tant de curiosité? Occupe-toi donc de tes affaires. Je n'ai pas de femme ou d'enfants cachés ailleurs, si c'est ce qui t'inquiète. Pourquoi ne pas penser plutôt à notre avenir? - Mais il y a tout de même des choses que je dois savoir: Où es-tu né ? Pourquoi as-tu mené cette vie d'errance? Où habitent tes parents et ta famille? - Tais-toi donc! " En ouvrant de grands yeux si furieux qu'ils en étaient effrayants, Man-Seok se redressa brusquement et s'assit sur le matelas. "Es-tu une secrétaire de mairie? Un policier? Pourquoi cette vaine enquête sur les aléas de mon existence passée? Que recherches-tu? Toi et moi, nous nous sommes croisés par hasard, nous sommes tombés amoureux l'un de l'autre, et nous avons simplement décidé d'essayer de vivre ensemble. Alors, pourquoi te soucier à ce point de mon passé? J'ai vécu en vagabond, tel un nuage flottant. Tu peux donc en déduire que mon passé est médiocre et que je n'en tire pas la moindre fiené. Je ne suis qu'un roturier sans famille, ni lieu de naissance. Si tu as besoin de savoir tout ça, tu ferais mieux de faire tes bagages et de panir tout de suite! Allez, vat-en ! " Man-Seok s'était empourpré au point qu'on l'aurait dit prêt à frapper Soun-lm. " Non, tu te méprends sur mes intentions. Si je te pose ces

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contraint de vivre près de trente ans en se cachant, traqué comme un criminel. Certes, on peut appeler cela une vie, mais est-ce si différent de la mon? Même si les temps avaient bien changé, il ne pouvait toujours pas retourner dans sa région natale, car les preuves de son crime y demeuraient toujours. En cas de retour dans ce village où règnaient encore les Choi, on l'enterrerait vivant, sans le moindre scrupule. Depuis qu'il s'était enfui dans la pénombre du soir, poursuivi par les fusils de l'armée populaire à laquelle il appartenait pourtant la veille encore, il ne s'était ouvert à personne de son passé. "Quelle garce! " Man-Seok tremblait de colère. A chaque fois que ce souvenir le reprenait, tout son corps se raidissait, frissonnait, et le sang lui montait à la tête. Les scènes de l'époque, indifférentes à l'écoulement du temps, jaillissaient intactes dans son esprit. Il n'avait jamais eu beaucoup de mémoire et, depuis l'âge de quarante ans, il lui arrivait d'oublier complètement ce qui s'était passé quelques jours auparavant. Aussi ne comprenait-il pas pourquoi ces souvenirs-là restaient si vivement enracinés dans son esprit. Même les photographies, après une trentaine d'années, se mettent à jaunir, mais seul ce souvenir demeurait immuable. Non seulement il revoyait les scènes avec la même netteté, mais les odeurs aussi le reprenaient dans toute leur vivacité. Pourquoi? " Sale garce! Il ne suffisait pas de la tuer, il aurait fallu aussi lui couper la tête! " En proie à ses pensées, Man-Seok fenna les yeux et laissa échapper un soupir. Si cette garce de leom-Lye n'avait pas été totalement
déshobillée,je ne l'aurais probablement pas tuée. Si seul le bas de son corps avait été nu, j'aurais pu faire semblant de croire

que ce type la violentait et fermer les yeux en ce qui la concerne, mais la voir là, déjà enceinte, totalement nue entre ses bras ... Sous-directeur du Comité de l'armée populaire, Man-Seok avait été censé s'absenter deux jours pour poner des rapports au siège du Comité. C'est avec beaucoup d'enthousiasme qu'il avait entrepris ce déplacement, en compagnie de deux subordonnés. 26

" Camarade Tcheon, vous avez lutté avec brio pour la cause de la révolution. Votre nomination au poste de directeur du Comité n'est qu'une question de temps. Bon voyage. " Il entendait encore très distinctement les propos de son général de division, juste avant son départ. Cette promotion annoncée le faisait rêver. Man-Seok ferma discrètement ses poings, en veillant à ce que les subordonnés à ses côtés ne se rendent compte de rien. En tant que sous-directeur, son pouvoir était déjà si considérable qu'il en était lui~même médusé. Il avait ainsi le sentiment de s'être vengé de la faim et des tourments endurés depuis vingt-cinq ans. Et si maintenant il était promu directeur ... Sans aucun doute, les villages de Kamgol, Haknae, Joukch'on passeraient alors sous ses ordres. En fait, Sou-Kil, qui détenait encore ce poste, lui déplaisait à plusieurs titres. Il était jusqu'à un certain point capable de tenir correctement son rôle mais il avait aussi des moments de peur et d'hésitation. Il ne devait sa fonction qu'au fait d'être de trois ans plus âgé que Man-Seok. Au moment d'exécuter l'aîné des petits-fils de la famille Choi, Sou-Kil avait une nouvelle fois stupidement hésité. Dans le village, la rumeur avait couru que le petit-fils était revenu en secret, après avoir étudié le droit à SeouL Sou-Kil aurait pu s'en prendre aussitôt aux Choi en les convoquant de force, mais il avait préféré lancer discrètement une enquête. Quelque temps auparavant, les Choi avaient déjà été brisés par l'exécution d'un de leurs fils, ancien maire de la commune. Après s'être caché quatre jours, le petit-fils fut arrêté à l'intérieur d'un abri souterrain, situé dans le bosquet de bambous de son oncle. On le conduisit de force sous le pin situé sur la colline, derrière le village. Son destin était à l'évidence tout tracé. Le visage émacié, les lèvres crispées, il adressa un regard dur et pénétrant à ceux qui l'avaient capturé. " C'est justement ce Hyeong-Kyu qui m'avait donné un sac de riz pour les funérailles de ma mère ", chuchota SouKil, la voiJ!:tremblante. - Et alors, veux-tu dire par là qu'il faut le laisser en vie? répliqua vivement Man-Seok, avec un air de défi. - Non, je ne voulais pas vraiment dire cela... 27

- Camarade directeur, pour accomplir la tâche révolutionnaire, il faut être audacieux et ..., lança Man-Seok en haussant volontairement la voix, comme pour imiter le général. Trouvant probablement leur comportement suspect, le général s'approcha d'eux: " Qu'êtes-vous en train de faire? " Le visage crispé, Sou-Kil tourna vers Man-Seok un regard suppliant. " Je dis qu'il faut exécuter sans tarder ce réactionnaire ", répondit rapidement Man-Seok, tout en jetant un œil sur Sou-Kil dont les épaules se détendirent, comme s'il se sentait sauvé. - Très bien. Dépêchez-vous de l'exécuter. " Dès que le général eut donné son ordre, Man-Seok adressa un signe des yeux à trois subordonnés, debout, lances en main. Saisissant leurs lances par la poignée, ils s'élancèrent vers le petit-fils de la famille Choi. On entendit se prolonger longuement un hurlement de douleur, qui parut déchirer la montagne, le ciel et même la tetTe.Sou-Kil resta bien droit, les yeux clos, raide comme un bâton. En jetant sur lui un regard moqueur, Man-Seok pensa en lui-même: Sou-Kil, tu n'as pas les qualités requises pour être directeur. Contrairement à Sou-Kil, en entendant le long cri de douleur, Man-Seok éprouva une sensation si agréable que tout son corps en fut engourdi. En fait, il savourait sa vengeance. D'une génération à l'autre, sa famille avait toujours appartenu à la classe des roturiers et tout le chagrin et la douleur de l'injustice éprouvés pendant vingt-cinq années, depuis sa naissance jusqu'à ce moment-là, étaient lentement effacés par cette agréable sensation de langueur. Une sensation encore plus savoureuse, plus chaleureuse, plus concentrée, plus exaltante que celle qu'il avait pu ressentir en enlaçant sa femme. Certes, l'amour lui faisait aussi perdre la tête mais cela lui paraissait toujours trop court et il avait ensuite l'impression de plonger dans le néant, comme frigorifié. Oui, il lui semblait tomber soudain dans un précipice. Par contre, les derniers cris de douleur de ceux qui l'avaient traité comme une bête s'inscrivaient longuement dans son esprit, avant de disparaître, comme des souvenirs inoubliables. Et s'il
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éprouvait également par la suite une sensation de manque, il n'avait pas cette impression de néant, de plongée dans un gouffre. Il se présenta au siège du Comité, plein d'espoir à l'idée de devenir directeur dans un avenir proche. Il dut faire dans la même journée les vingt kilomètres de marche du retour, pour rapponer les directives urgentes remises par le siège. Lorsqu'il fut de retour à l'antenne du Comité de son village, le soleil était sur le point de se coucher. Après avoir marché une quarantaine de kilomètres tout au long d'une longue journée d'été, Man-Seok était reclus de fatigue. Trouvant le bureau vide, il laissa d'abord ses deux subordonnés rentrer chez eux. 11devait, quant à lui, rencontrer le général pour lui transmettre les directives. Après s'être reposé un moment, les jambes allongées sur le bureau, ManSeok trouva tout à coup la situation bien étrange. Normalement, il devait toujours rester au moins une personne dans le bureau. Le contraire était inconcevable, sauf en cas d'événement grave. Il ne pouvait donc pas rester assis comme ça : il fallait partir à la recherche du général. Man-Seok se dirigea vers le logement de fonction situé derrière le bureau, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un. En s'approchant, il s'arrêta instinctivement. Il eut la sensation étrange d'une présence humaine et tendit l'oreille. A l'évidence, un homme et une femme se livraient à des ébats amoureux. Man-Seok se raidit et éprouva des sensations étranges, comme si ses boyaux se tordaient. Il jeta malgré lui de rapides coups d' œil à droite et à gauche. Qui pouvait avoir assez d'audace pour faire cela en plein jour dans le logement du Comité... Il était maintenant parvenu tout près de la fenêtre. Man-Seok se retint de pousser un cri. Il ne put identifier l'homme, dont le visage enfoui était tourné de l'autre côté. Mais cette femme qui gémissait, étendue, les yeux fermés, la bouche entrouverte, était sa propre femme, Joom-Lye. Man-Seok fut pris de venige. Il lui sembla que tout devant lui plongeait dans l'obscurité. L'instant d'après, une bouffée de chaleur explosa dans son ventre, comme si son corps entier brûlait.

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Il saisit une grosse pierre sous ses yeux, poussa violemment la porte du pied, et entra: " Salauds! " L'homme allongé se raidit et se redressa brusquement, au moment précis où la grosse pierre s'écrasait bruyamment sur sa nuque. Son corps nu laissa échapper un cri de douleur étrangement bref et roula par terre. La femme s'était redressée brutalement et, couvrant sa poitrine de ses deux bras, pâle d'effroi, elle se replia dans un coin de la chambre pendant que Man-Seok s'approchait d'elle, les yeux en feu, les dents serrées. Acculée, la femme dut s'immobiliser et son corps nu se recroquevilla en tremblant. Man-Seok s'approcha à la façon d'un animal, jusqu'à ne plus être qu'à un pas d'elle. " Pitié! " cria-t-elle, tout en se jetant en avant pour essayer d'échapper à Man-Seok qui lui délivra un violent coup de pied dans le ventre. Elle poussa un bref cri de douleur, comme l'homme auparavant, et se roula par terre. En grinçant des dents, Man-Seok retourna vers l'homme. Ce dernier s'avançait en rampant tandis que le sang coulait en abondance de sa tête. Il leva les bras en l'air, pris de convulsions, comme s'il tentait de rassembler toutes ses forces pour agripper un objet. Man-Seok lui retourna le visage d'un violent coup de pied. Puis il recula en frissonnant. "Non! Vous..." C'était le général de division, un homme en qui il avait autant confiance qu'envers le Ciel... La fureur d'avoir été dupé le submergea avec encore plus de force que lorsqu'il avait reconnu sa femme depuis la fenêtre. Le général avait des yeux grands-ouverts, on n'en voyait pratiquement plus que le blanc. Il agitait toujours les bras et tentait de ramper péniblement vers une mitraillette. Man-Seok saisit l'arme puis, visant le bas-ventre, appuya sur la gachette. Une rafale partit. Man-Seok se tourna alors vers sa femme. Elle avait eu le temps de se redresser un peu et s'avançait lentement, à quatre pattes, vers la porte. Son imposant postérieur s'agrandit sous les yeux de Man-Seok. On voyait son sexe apparaître entre les fesses, aussi sale et répugnant que celui d'un cochon. Visant cet endroit, Man-Seok appuya de nouveau sur la gachette. Nouvelle rafale. 30

Après avoir épuisé la réserve de balles, il jeta l' anne. La chambre était devenue une mer de sang, avec deux cadavres aux boyaux éclatés. Songeant à s'enfuir, Man-Seok gagna en courant la sortie du bâtiment, puis se hâta vers un chemin de montagne. " TIfaut faire preuve de patience en ce monde. Si ta rancœur te conduit à une cruelle vengeance, tu amèneras les autres à se venger à leur tour. N'agis jamais ainsi. Je t'en conjure, prends bien soin de ne pas blesser autrui. " La voix de son père le suivait ainsi continuellement et le visage amaigri de sa mère vacillait devant ses yeux. 11revoyait aussi le sourire de son fils de trois ans qui l'appelait" Père, père! " * Soun-Im ne posa jamais plus de questions sur son passé et s'occupa scrupuleusement de la vie du foyer. Retrouvant le plaisir de vivre, Man-Seok s'endormait chaque soir entre les bras de sa nouvelle et encore jeune compagne d'un sommeil profond et paisible, comme il n'en avait jamais connu. C'était l'époque où la chaleur printanière engendrait une brume vacillante, au loin, vers le chantier. La construction des appartements s'achevait, comme prévu. " J'éprouve des sensations vraiment étranges, dit sa femme en baissant les yeux. - As-tu mal digéré? lança négligemment Man-Seok. Dans ce cas, tu devrais prendre un médicament - Non, il ne s'agit pas de cela. Je n'ai plus mes règles depuis deux mois. - Deux mois? ... " Une lumière s'alluma brusquement dans l'esprit de Man-Seok. " Veux-tu dire que tu attends un heureux événement? fit-il d'une voix toute excitée. - C'est bien cela, répondit-elle sur le même ton que son époux, en tournant vers lui un regard intimidé. - Tire-moi donc un fils de ce ventre. Je travaillerai deux fois plus pour vous permettre de vivre dans le luxe ", dit ManSeok en serrant les mains de sa femme. - Je te trouve odieux. On ne " tire" pas les enfants de soi, on accouche ", répondit sa femme, avec un rire timide. 31

Man-Seok se rappela de ce qu'il avait dit un jour à son père, alors qu'il avait dix-huit ans. " Sachant que tu passerais toute ta vie comme un roturier, écrasé par les riches, tu n'aurais jamais dû faire d'enfants. Alors, je ne serais pas né dans ce monde de misère, pour y subir un sort aussi abject. - Mais que racontes-tu là ? Ce ne sont que des sornettes, lui avait répondu son père, en guise de reproche. A ton âge, que crois-tu savoir, mon garçon? Quand tu auras vécu quelques années de plus, tu comprendras cela tout seul. " Man-Seok se maria à l'âge de vingt-et-un ans, mais le cœur n'y était pas vraiment. Sans se soucier le moins du monde de ses parents qui s'impatientaient de le voir marié, il rencontra, amusé, l'épouse qu'on lui proposait et la trouva extrêmement belle. Son visage était même trop grâcieux pour une simple roturière. TIl'épousa donc en dépit de son peu d'enthousiasme pour le mariage et, après lui avoir fait l'amour, connu l'expérience de la paternité. Mais il ne s'était pas encore éveillé au sens des paroles de son père, n 'y avait en fait jamais réfléchi sérieusement. Pourquoi ces mots, prononcés trente-deux ans plus tôt, lui revenaient à l'esprit, maintenant qu'il atteignait la cinquantaine, et alors même qu'il venait d'apprendre que sa femme était enceinte? Etait-ce parce que les années avaient apporté avec elles la compréhension, comme son père le lui avait prédit? Man-Seok eut le vague sentiment que le seul fait de s'assurer une descendance donnait un sens profond à la vie, que les mots ne pouvaient suffIre à exprimer. Le ventre de sa femme se mit à gonfler peu à peu tandis que, par ailleurs, le chantier de travaux s'approchait de son terme. Soun-Im redoutait d'avoir bientôt à errer de nouveau sur les routes en quête d'un autre chantier. Aussi proposa-t-elle de lui chercher un travail stable. " Ne dis pas de sottises. Je ne connais que le travail des champs ou le labeur journalier sur les chantiers. Comment diable pourrais-je obtenir un emploi stable? " Man-Seok essaya de la dissuader d'emblée, mais sa femme ne l'écouta pas. Quelques jours plus tard, elle parvint à trouver un poste de gardien d'usine. Mais, comme il s'y attendait, même pour ce type de travail de nuit, Man-Seok n'était pas 32

assez qualifié. Sa candidature présentait plusieurs lacunes: on exigeait un niveau d'études secondaires, trentecinq ans maximum, un garant financier, et il fallait accepter une enquête sur son passé. Après s'être encore renseignée à un ou deux endroits, sa femme renonça. " Je préfère retourner travailler dans un restaurant de soupe-au-riz plutôt que de mener une vie errante, lui dit-elle. - Que racontes-tu là ? En décidant de vivre avec quelqu'un comme moi, tu ne t'imaginais tout de même pas que nous allions rester ici jusqu'à la mort, s'écria Man-Seok, fou de rage à l'idée que sa femme retourne travailler dans un restaurant de soupe-au-riz. Ouvre bien tes oreilles et écoute ce que j'ai à te dire, avant que je ne te brise les jambes: tu vas rester dans cette chambre sans bouger. Que nous ayons ou pas de quoi manger, nous ferons comme je l'ai décidé. " Man-Seok sonit en poussant violemment la pone du pied. En y réfléchissant, il parvint à saisir le cœur de sa femme. Il était naturel qu'elle ait peur d'errer au hasard, sans destination précise, toujours en quête de travail, alors qu'elle était enceinte. Mais que pouvait-il faire? Faute d'avoir été longtemps à l'école, il savait à peine lire et écrire et, à la cinquantaine, il n'était déjà plus qu'un homme vieillissant. En pensant à son âge, il voyait son avenir s'obscurcir. Il ne pourrait exercer éternellement le travail manuel qui était le sien. Jusqu'à quand pourrait-il tenir? Déjà son salaire journalier sur le chantier était inférieur à celui de ses cadets. Il y avait tout de même quelqu'un qu'il pouvait aller voir: le responsable du chantier de construction, l'ingénieur Pale. Malgré son jeune âge, il avait un haut niveau d'études et son poste élevé ne le rendait pas pour autant arrogant ou fier. Il était aussi chaleureux avec les techniciens qu'avec les ouvriers non-qualifiés. Man-Seok était en très bons termes avec lui. Après maintes hésitations, il se résolut donc à lui rendre visite pour lui exposer franchement sa situation. " Vous êtes dans une position délicate. Je vais voir ce que je peux faire. Revoyons-nous demain ", répondit l'ingénieur, avec sa générosité habituelle. Le lendemain, il avait un emploi pour lui. "Ce n'est pas extraordinaire. C'est un travail de peu d'importance, en liaison avec le service de gestion des 33

appartements. Le salaire aussi est bien modeste. Je ne suis pas sûr qu'il vous convienne. . Je vous remercie, monsieur l'ingénieur. Comment quelqu'un comme moi pourrait-il prétendre choisir? Merci infmiment. " Dans le cœur de Man-Seok, les nuages sombres se transformèrent en lumière rayonnante. Il hocha vigoureusement la tête. Il devint donc manœuvre. Son salaire mensuel lui permettait à peine de subvenir à ses besoins. Mais il se sentit pourtant aussi heureux que s'il avait réussi à cueillir une étoile dans le Ciel. Il réalisait le vœu de sa femme et, pour la première fois de sa vie, il se retrouvait mensualisé. Ce nouveau travail était moins exigeant que celui des chantiers mais, refusant toute paresse, il s'y consacra avec zèle. Sa femme accoucha d'un fils. Il en fut ravi. Pourtant, en pensant au jour lointain où ce fils serait en situation de se marier, son visage se crispa. En imaginant même que ce fils se marie dès l'âge de vingt ans, Man-Seok serait alors âgé de soixante-dix ans. Frissonnant, il se demanda s'il pourrait vivre aussi vieux. Dans une famille, un enfant coûte encore plus d'argent qu'un adulte. Aussi sa femme commença-t-elle à se plaindre de son modeste salaire. Mais, portant toute son affecnon sur le développement de son enfant, il ne prêta pas garde à ses plaintes. La nouvelle année arriva, sans augmentation de salaire, et les récriminations de sa femme s'amplifièrent. Il n'en obtint pas pour autant l'augmentation désirée. Son poste de manœuvre était des plus précaires. En quoi consiste la vie? Cela revient-il à mourir peu à peu, sans s'en rendre compte, comme si l'on buvait le temps à la petite cuiller? Quoi de plus effrayant que le calcul de l'âge, cette manière d'enregistrer les marques du temps, semblables à des nœuds s'ajoutant les uns aux autres. Son visage à quarante-huit ans n'était pas le même qu'à quarante-neuf, et la différence s'accentuait encore à cinquante. De même qu'après une gelée blanche, les feuilles se transforment en une seule journée, il semblait avoir atteint l'âge où le vieillissement s'accélère. D'une année à l'autre, son corps perdait beaucoup de sa vigueur. 34

Son enfant, Cheol-Sou, grandit en bonne santé, comme s'il était né immunisé, en sachant par avance qu'il allait se retrouver dans une famille pauvre. Désireux d'en faire un homme respectable, Man-Seok le prénomma Cheol-Sou, prénom fréquemment utilisé dans les manuels scolaires. Plus les jours passaient, plus l'argent manquait. Les plaintes de sa femme ne firent donc que s'amplifier. Pourtant, par affection pour son enfant, Man-Seok s'efforça d'oublier ces épreuves. Quelques mois avant le quatrième anniversaire de son fils, une réduction budgétaire conduisit à la suppression de son emploi précaire de manœuvre. C'était comme s'il se retrouvait au bord d'un précipice sur une route de nuit. Jamais son avenir ne lui avait procuré autant de souffrance et de désespoir. C'était encore pire qu'au temps où, errant seul, il était contraint de sauter des repas. Dès le mois suivant, la survie même de sa famille serait en jeu. Se ressaisissant, Man-Seok partit en tous sens en quête de travail dans un chantier. En fin de compte, il ne pouvait espérer trouver qu'un emploi de ce genre. Après plusieurs jours d'errance, il apprit qu'on embauchait sur un chantier de construction, à quatrevingt kilomètres de là. .. Tant qu'il restera en nous un souffle de vie, nous ne mourrons pas de faim. Prends bien soin de Cheol-Sou pendant mon absence. Je vous enverrai de l'argent régulièrement", dit Man-Seok à son épouse, avant de partir aussitôt sur ce nouveau chantier. Il fit des économies sur son salaire quotidien et envoya de l'argent chez lui tous les dix jours. A cinquante-trois ans, il lui restait encore moins d'énergie qu'il ne le supposait mais il serra les dents. Il ne voulait à aucun prix que son fils aux yeux clairs et brillants manque de nourriture. Pour un travailleur manuel, l'alcool a presque autant d'importance que le riz. Pourtant, Man-Seok parvint à résister - pas plus d'un verre par jour. Et, en matière de condiments, il se contentait de kimchi à base de radis. Envoyer chez lui les économies qu'il réalisait sur son salaire quotidien, telle était son unique raison d'être et l'unique source de joie qui lui permettaient d'endurer la fatigue quotidienne.

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