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The Mortal Instruments - tome 2

De

Le Monde Obscur est en émoi depuis le meurtre mystérieux d'un loup-garou survenu devant le Hunter's Moon, l'un des repaires de lycanthropes les plus fréquentés de New York. Du côté des Chasseurs d'Ombres, l'Inquisitrice, une femme insensible et austère, est dépêchée par l'Enclave pour s'emparer de l'Institut : Valentin est de retour et une guerre sanglante se prépare.
Pris dans la tourmente des événements récents, écartelés entre cœur et raison, Clary et Jace se lancent à corps perdu dans la lutte sans merci qui oppose les défenseurs du bien aux forces du mal. Une lutte qui les mènera des souterrains de la Cité Silencieuse aux eaux sombres de l'East River...





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:
Cassandra Clare
titre
Précédemment paru sous le titre
La Cité des Ténèbres – L’épée mortelle
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julie Lafon
À mon père, qui a toujours été un ange.
Enfin, presque toujours.
haut
Cette langue amère
Je connais tes rues, ma ville aimée
Je connais les anges et les démons qui se perchent
et s’agglutinent sur tes branches tels des oiseaux.
Je te connais, mon fleuve, comme si tu coulais en moi,
dans les méandres de mon cœur.
Moi, ta fille guerrière.
Il est des lettres faites de ton corps
Comme l’eau jaillissant d’une fontaine.
Il est des langues dont tu es la racine
Et tandis que nous les parlons
La cité se lève.
Elka Cloke
haut
PROLOGUE
DIAMANTS ET FUMÉE
L’imposante structure de verre et d’acier se détachait telle une aiguille scintillante sur le ciel au-dessus de Front Street. Le Métropole, une construction flambant neuve qui figurait parmi les immeubles résidentiels les plus chers de Manhattan, comptait cinquante-sept étages. Au dernier se trouvait l’appartement le plus luxueux de l’édifice, un chef-d’œuvre de design en noir et blanc. Trop récent pour révéler la moindre trace de poussière, le sol en marbre pur réfléchissait les étoiles visibles à travers les immenses baies vitrées. Leur verre immaculé donnait à l’observateur l’impression qu’aucune paroi ne le séparait de l’extérieur : de quoi donner le vertige même à celui qui y était peu sujet.
En contrebas, séparant Brooklyn de Manhattan, l’East River déroulait son ruban argenté paré de ponts étincelants et moucheté de bateaux pas plus gros que des insectes. Par les nuits claires, on distinguait au sud la Statue de la Liberté illuminée. Cependant, ce soir-là, le ciel était brumeux, et Liberty Island était masquée par une épaisse nappe de brouillard laiteux.
Malgré la vue spectaculaire, l’homme posté devant la baie vitrée ne semblait pas particulièrement impressionné. Un pli soucieux barrait son front quand il se détourna et traversa la pièce en faisant claquer les talons de ses bottes sur le sol.
— Tu n’as toujours pas fini ? demanda-t-il avec impatience en passant la main dans ses cheveux blancs. Cela fait presque une heure qu’on est ici !
Le garçon agenouillé par terre leva les yeux. Il paraissait nerveux et agacé.
— C’est ce marbre ! Il est plus solide que je le pensais. J’ai du mal à dessiner le pentagramme.
— Tu n’as qu’à sauter cette étape.
En y regardant de plus près, on s’apercevait que, malgré ses cheveux blancs, l’homme n’était pas très vieux. Ses traits, quoique sévères, n’accusaient pas de rides, et ses yeux perçants brillaient d’une lueur résolue.
Le garçon avala sa salive avec difficulté et les ailes noires et membraneuses qui émergeaient de ses frêles omoplates – il avait découpé deux fentes dans le dos de sa veste en jean pour être à l’aise – s’agitèrent.
— Le pentagramme est une étape indispensable dans n’importe quel rituel d’invocation. Vous le savez bien, seigneur. Sans ce procédé…
— … nous serions vulnérables. Je sais, jeune Élias. Mais dépêche-toi. J’ai connu des sorciers capables d’invoquer un démon et de le renvoyer en enfer en moins de temps qu’il ne t’en faut pour gribouiller la moitié d’une étoile.
Le garçon s’attaqua au marbre avec une ardeur renouvelée. La sueur perlait sur son front. Il écarta une mèche de ses doigts reliés par une fine membrane.
— Voilà, dit-il enfin en se rasseyant sur ses talons. J’ai fini.
— Bien, fit l’homme d’un air satisfait. Commençons.
— Mon argent…
— Nous en avons déjà parlé. Tu n’auras rien avant que j’aie pu m’entretenir avec Agramon.
Élias se releva et ôta sa veste. Une fois libre de ses mouvements, il déplia ses ailes, provoquant un léger souffle d’air dans la pièce confinée. Elles étaient noires comme une nappe de pétrole, et légèrement irisées. L’homme détourna les yeux, comme si ce spectacle l’incommodait, ce dont Élias ne parut pas s’apercevoir. Il traça un cercle autour du pentagramme qu’il venait d’exécuter, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tout en psalmodiant des incantations en langue démoniaque qui évoquaient un crépitement de flammes.
Avec un bruit de pneu crevé, les contours du dessin s’enflammèrent brusquement. Les baies vitrées reflétèrent une douzaine d’étoiles incandescentes à cinq branches.
Aussitôt, une forme sombre et indistincte se profila à l’intérieur du pentagramme. Élias se mit à psalmodier avec plus de ferveur en traçant dans l’air des esquisses délicates du bout des doigts. Chaque ébauche s’accompagnait d’un craquement de flammes bleues. Si l’homme ne maîtrisait pas couramment le chthonien, la langue des sorciers, il reconnut assez de mots pour comprendre la litanie d’Élias : « Je t’appelle, Agramon. Quitte ton néant qui sépare les mondes et viens à moi. »
L’homme glissa la main dans sa poche et sourit en sentant sous ses doigts le contact froid d’un objet métallique.
Élias avait cessé de contourner le pentagramme. Il se tenait maintenant immobile et récitait sa prière ininterrompue, enflant et baissant la voix tandis que les flammes bleues crépitaient autour de lui comme des éclairs. Soudain, un panache de fumée noire s’éleva du dessin magique, tournoya, puis s’élargit. Deux yeux s’allumèrent dans la fumée tels deux bijoux emprisonnés dans une toile d’araignée.
— Qui m’appelle à travers les mondes ? tonna Agramon d’une voix pareille à du verre qui se brise.
Élias s’interrompit. Il se tenait toujours immobile devant le pentagramme ; seules ses ailes battaient faiblement. Une forte odeur de brûlé imprégnait l’air.
— Agramon, je suis Élias le sorcier. C’est moi qui t’ai appelé.
Après un silence, le démon éclata d’un rire sardonique, si tant est que la fumée puisse rire.
— Tu es un sot, siffla-t-il.
— Sot toi-même, si tu crois que tu peux me menacer ! répliqua Élias, mais sa voix tremblait autant que ses ailes. Tu resteras prisonnier de ce pentagramme jusqu’à ce que je décide de te libérer.
— Vraiment ?
Le panache s’étira ; un tentacule de fumée s’en éleva et prit la forme d’une main, laquelle caressa le bord du dessin enflammé qui la contenait. Puis la chose se déversa par-dessus l’étoile comme une vague crevant une digue. Les flammes vacillèrent et moururent. Élias recula avec un cri de frayeur et récita en hâte une formule de bannissement. Peine perdue : la masse de fumée noire, hideuse et gigantesque, s’avançait inexorablement. Ses yeux éclairés d’une lueur terrible s’arrondissaient telles des soucoupes.
L’homme observait la scène, impassible. Élias tenta de s’enfuir mais n’eut pas le temps d’atteindre la porte. Agramon se jeta sur le sorcier et le submergea comme un déluge de goudron brûlant. Le garçon se débattit désespérément pendant quelques instants avant de s’immobiliser.
La forme noire abandonna le corps disloqué du sorcier sur le marbre.
— J’espère que tu ne l’as pas trop abîmé : il doit encore me servir, dit l’homme, qui avait négligemment sorti l’objet en métal de sa poche. J’ai besoin de son sang.
Agramon se retourna ; ses yeux étincelants comme des diamants glissèrent sur l’homme, son complet hors de prix, son visage implacable, les Marques noires qui couvraient sa peau et l’objet dans sa main.
— Tu as payé l’enfant sorcier pour m’invoquer sans préciser de quoi j’étais capable ?
— Tu as bien deviné.
— C’est astucieux, commenta Agramon, l’air admiratif.
L’homme fit un pas en direction du démon.
— Oui, je suis quelqu’un de très astucieux. Désormais, je suis ton maître. Je détiens la Coupe Mortelle. Tu dois m’obéir ou assumer les conséquences de ton refus.
Le démon resta silencieux quelques instants ; puis, dans une parodie de soumission, s’agenouilla.
— Je suis à ton service, seigneur… ?
Il suspendit sa phrase.
L’homme sourit.
— Tu peux m’appeler Valentin.
Première partie :
Une saison en enfer
Je me crois en enfer, donc j’y suis.
Arthur Rimbaud 
1
LA FLÈCHE DE VALENTIN
— Tu es toujours fâché ?
Alec, adossé à la paroi de l’ascenseur, jeta un regard noir à Jace.
— Mais non.
— Oh si !
Jace fit un geste accusateur en direction de son frère adoptif et poussa un gémissement de douleur. Chaque parcelle de son corps le faisait souffrir depuis qu’il avait dégringolé trois volées de marches en bois vermoulu pour atterrir sur un tas de ferraille. Même ses doigts étaient endoloris. Alec, qui commençait à peine à se passer des béquilles que lui avait values son affrontement avec Abbadon, n’en menait pas plus large que Jace. Ses vêtements étaient couverts de boue et les cheveux lui tombaient sur le visage en mèches grasses, poissées de sueur. Une longue estafilade barrait sa joue.
— Je te dis que non, répliqua-t-il entre ses dents. Et toi qui prétendais que les démons-dragons avaient tous disparu…
— Presque tous.
Alec pointa un doigt sur Jace.
— Presque tous ! répéta-t-il, la voix tremblant de rage. Ce n’est pas la même chose !
— D’accord, concéda Jace. Il faudra changer la définition dans le manuel de démonologie. Tu es content ?
— Les garçons, intervint Isabelle, qui inspectait son reflet dans le miroir de l’ascenseur, ne vous disputez pas !
Elle se tourna vers eux avec un sourire radieux :
— Bon, on a eu droit à un peu plus d’action que prévu, et alors ? Moi, j’ai trouvé ça drôle.
Alec la dévisagea quelques instants avant de secouer la tête.
— Comment tu te débrouilles pour ne jamais te salir ?
Isabelle haussa les épaules d’un air philosophe :
— C’est parce que j’ai le cœur pur. La boue ne m’atteint pas.
Jace s’esclaffa, et elle lui jeta un regard courroucé. Il agita ses doigts terreux sous le nez de la jeune fille.
— En ce qui me concerne, mon âme est aussi noire que mes ongles.
Isabelle était sur le point de répliquer quand l’ascenseur s’immobilisa dans un grincement insupportable.
— Il faudrait songer à réparer ce machin, dit-elle en tirant d’un coup sec sur la grille.
Jace la suivit dans le hall, impatient de se débarrasser de son armure et de filer sous la douche. Il avait convaincu son frère et sa sœur adoptifs d’aller chasser avec lui, bien que ni l’un ni l’autre ne se sentent très à l’aise à l’idée de sortir seuls depuis que Hodge n’était plus là pour leur donner des instructions. Cependant, Jace cherchait l’oubli dans la violence : tuer le détournait de ses idées noires. Comprenant qu’il ne changerait pas d’avis, ils l’avaient suivi dans les tunnels sales et déserts du métro, où ils avaient trouvé et tué le Dragonidae. Tous trois avaient uni leurs forces dans une harmonie parfaite, comme par le passé. Comme une vraie famille.
Jace ôta sa veste et la suspendit à l’une des patères fixées au mur. Assis sur le petit banc de bois à côté de lui, Alec envoya promener d’un coup de pied ses bottes maculées de boue tout en chantant un air à voix basse pour signifier à Jace qu’il n’était pas si fâché que ça. Isabelle retira les épingles retenant sa longue chevelure brune, qui retomba en cascade sur ses épaules.
— J’ai faim, annonça-t-elle. Si seulement maman était là pour nous préparer un bon petit plat !
— Ne parle pas de malheur ! s’exclama Jace en débouclant son ceinturon. Si elle était ici, elle serait déjà en train de pester à cause des tapis !
— Tu ne crois pas si bien dire, rétorqua quelqu’un d’une voix glaciale.
Jace fit volte-face, les mains toujours agrippées à sa ceinture : Maryse Lightwood se tenait sur le seuil, les bras croisés. Elle portait ses vêtements de voyage – un tailleur strict en flanelle noire –, et ses cheveux, aussi bruns que ceux d’Isabelle, étaient rassemblés en une épaisse natte qui descendait jusqu’au milieu du dos. Son regard bleu glacier balaya les trois adolescents tel le faisceau inquisiteur d’une torche.
— Maman ! s’écria Isabelle, une fois revenue de sa surprise.
Elle se précipita pour embrasser sa mère. Alec les rejoignit en essayant de ne pas montrer qu’il boitait encore un peu.
Jace ne bougea pas. Une ombre était passée dans le regard de Maryse quand elle avait posé les yeux sur lui. Sa remarque n’avait pourtant rien de si terrible. Ils la taquinaient sans cesse sur son obsession de la propreté…
— Où est papa ? s’enquit Isabelle en s’écartant de sa mère. Et Max ?
Maryse hésita un quart de seconde avant de répondre :
— Max est dans sa chambre. Quant à votre père, malheureusement, il est resté à Alicante. Il a été retenu par une affaire.
Alec, qui était plus sensible aux humeurs d’autrui que sa sœur, demanda d’un ton hésitant :
— Quelque chose ne va pas ?
— Je te retourne la question, répliqua sèchement sa mère. Tu boites ?
— Je…
Alec était un piètre menteur. Ce fut Isabelle qui répondit à sa place d’une voix suave :
— On a eu une petite altercation avec un Dragonidae dans les tunnels du métro. Rien de bien méchant.
— Et le Démon Supérieur que vous avez combattu la semaine dernière, j’imagine que ce n’était rien non plus ?
Cette fois, même Isabelle garda le silence. Elle jeta un coup d’œil à Jace, qui aurait préféré qu’elle s’abstienne.
— Ce n’était pas prévu.
Jace avait des difficultés à se concentrer. Maryse ne l’avait toujours pas salué, et ses yeux lançaient des éclairs. Il sentit son ventre se nouer. Jamais elle ne l’avait regardé ainsi, quelle que soit sa faute.
— C’était une erreur…, reprit-il.
— Jace !
Max, le plus jeune des enfants Lightwood, fit irruption dans le hall. Il se précipita vers Jace en évitant la main de sa mère, qui tentait de le rattraper.
— Vous êtes rentrés ! Vous êtes rentrés !
Il fit un tour sur lui-même et, l’air réjoui, lança à Isabelle et à Alec :
— Je me disais bien que j’avais entendu l’ascenseur ! Je…
— Et moi, je croyais t’avoir demandé de rester dans ta chambre, le coupa Maryse.
— Ah bon ? Je ne m’en souviens pas, lança Max avec un sérieux qui arracha un sourire à Alec.
Max était petit pour son âge – de dos, on lui aurait donné à peine sept ans –, mais avec son expression grave et ses lunettes trop grandes il paraissait plus vieux. Alec se pencha pour ébouriffer les cheveux de son frère, qui ne quittait pas Jace des yeux. Celui-ci se détendit un peu. Max l’avait toujours traité en héros, et même préféré à son frère aîné, sans doute parce que Jace tolérait mieux sa présence.
— Alors, tu t’es battu contre un Démon Supérieur ? s’exclama l’enfant. Comment c’était ? Génial, non ?
— Euh… différent, esquiva Jace. Et Alicante ?
— C’était géant. On a visité des endroits incroyables ! Il y a une énorme armurerie en ville, et on m’a montré l’endroit où sont fabriquées les armes. Et puis aussi une nouvelle façon de faire les poignards séraphiques pour qu’ils durent plus longtemps. Je vais essayer de convaincre Hodge de m’apprendre…
Jace jeta un coup d’œil incrédule à Maryse. Ainsi, Max n’était pas au courant pour Hodge ? Elle ne lui avait rien dit ?
Maryse soutint son regard ; puis, pinçant les lèvres, elle prit son fils cadet par le bras.
— Ça suffit, Max.
Il leva vers elle des yeux surpris.
— Mais je parle avec Jace…
— Je le vois bien.
Elle le poussa doucement vers Isabelle.
— Isabelle, Alec, emmenez votre frère dans sa chambre. Jace, ajouta-t-elle d’un ton sec, va te laver et rejoins-moi dans la bibliothèque dès que tu auras fini.
— Je ne comprends pas, intervint Alec en regardant tour à tour Jace et sa mère. Qu’est-ce qu’il y a ?
Jace sentit une sueur glacée dégouliner le long de son dos.
— C’est à propos de mon père ?
Maryse sursauta deux fois de suite, comme si ces deux dernières syllabes étaient autant de gifles.
— Nous en parlerons plus tard, marmonna-t-elle.
— Ce qui s’est passé en votre absence n’est pas la faute de Jace, protesta Alec. Nous sommes tous impliqués. Et Hodge a dit…
— Nous aborderons ce sujet-là le moment voulu, l’interrompit Maryse, les yeux fixés sur Max.
— Mais, maman ! gémit Isabelle. Si tu as l’intention de punir Jace, tu devrais nous punir aussi. Nous étions ensemble.
— Non, décréta Maryse au bout d’un silence interminable. Pas vous.
— Première règle du manga.
Simon était assis au pied de son lit, le dos calé contre une pile d’oreillers, un paquet de tacos dans une main et une télécommande dans l’autre. Il portait un tee-shirt noir orné d’un slogan idiot et un jean troué au genou.
— Ne jamais se frotter à un moine aveugle.
— Je sais, lança Clary en prenant un taco pour le tremper dans le pot de sauce posé sur le plateau entre eux deux. Pour une raison obscure, ce sont généralement de meilleurs guerriers que les voyants.
Elle scruta l’écran.
— Je rêve, ou ils sont en train de danser ?
— Ils ne dansent pas, ils essaient de se zigouiller. Lui, c’est l’ennemi mortel de l’autre, tu te souviens ? Il a tué son père. Pourquoi tu veux qu’ils dansent ?
Clary mordit dans son taco en fixant d’un air méditatif l’écran où, cernés par des nuages roses et jaunes, deux hommes ailés se tournaient autour, une lance étincelante à la main. De temps à autre, l’un d’eux disait quelque chose, mais comme ils s’exprimaient en japonais et que le tout était sous-titré en chinois, Clary n’était pas plus avancée.
— Le type au chapeau, c’était le méchant ?
— Non, lui, c’était le père, un empereur magicien avec des super pouvoirs dans son chapeau. Le méchant, c’est celui qui a la main mécanique.
La sonnerie du téléphone retentit. Simon posa le paquet de chips et fit mine de se lever pour répondre, mais Clary le retint par le poignet.
— Non. Laisse sonner.
— C’est peut-être Luke. Il est à l’hôpital, non ?
— Ce n’est pas lui, il m’aurait appelée sur mon portable.
Simon la regarda un long moment avant de se rallonger sur le tapis à côté d’elle.
— Si tu le dis…
Clary perçut dans sa voix le doute, et la promesse tacite : « Je ne veux que ton bonheur. » Elle n’était pas certaine qu’il soit à portée de main dans l’immédiat, avec sa mère à l’hôpital, reliée à des tubes et à des machines, et Luke, assis à son chevet avec une mine de déterré, ainsi que l’inquiétude permanente que lui causait Jace. Elle décrochait le téléphone dix fois par jour pour l’appeler à l’Institut avant de reposer le combiné. Si Jace souhaitait lui parler, c’était à lui de faire le premier pas.
Peut-être avait-elle commis une erreur en l’emmenant voir Jocelyne. Elle s’était persuadée que, dès que sa mère entendrait la voix de son fils, elle se réveillerait. Mais il n’en avait rien été. Jace s’était planté près du lit, mal à l’aise, aussi immobile qu’une statue, le regard vide, indifférent. Clary avait fini par perdre patience et s’en était prise à lui. Il avait répliqué sur le même ton avant de sortir de la chambre comme un ouragan. Luke l’avait suivi des yeux. Une espèce d’intérêt clinique se lisait sur ses traits fatigués. « Tiens, c’est la première fois que je vous vois vous comporter en frère et sœur », avait-il dit.
Clary n’avait pas répondu. À quoi bon lui avouer qu’elle aurait tant voulu que Jace ne soit pas son frère ? Elle ne pouvait pas lutter contre l’ADN, même si son bonheur en dépendait.
Au moins, dans la chambre de Simon, elle se sentait chez elle, détendue, même si cela ne suffisait pas à la rendre heureuse. Elle le connaissait depuis assez longtemps pour se rappeler son lit d’enfant en forme de camion de pompier et ses Lego empilés dans un coin. À présent, il dormait sur un futon recouvert d’un plaid à rayures de couleurs vives, un cadeau de sa sœur, et ses murs étaient tapissés de posters. Une batterie avait remplacé les Lego ; en face, l’écran d’un ordinateur affichait encore une image de World of Warcraft. Cet endroit lui était presque aussi familier que sa propre chambre, qui n’existait plus.
— Encore des chibis, annonça Simon d’un ton lugubre.
Sur l’écran, tous les personnages avaient laissé place à une version miniature d’eux-mêmes, et se poursuivaient en brandissant des casseroles et des poêles à frire.
— Je change de chaîne, poursuivit-il en prenant la télécommande. J’en ai marre de ce manga. Je ne comprends rien à l’intrigue, et il n’y a pas de sexe.
— Comment veux-tu qu’il y en ait ? lança Clary en prenant un autre taco. C’est un divertissement familial. Donne-moi ça !
Elle tendit la main vers la télécommande, mais Simon avait déjà zappé. Soudain, il fixa l’écran d’un air ébahi. La chaîne diffusait un vieux film de Dracula en noir et blanc qu’elle avait déjà vu avec sa mère. On apercevait Bela Lugosi, le visage blême, emmitouflé dans son éternelle cape, le col relevé, ses lèvres découvrant des canines pointues.
— Je ne bois jamais… de vin, récita-t-il avec un accent hongrois prononcé.
— J’adore les toiles d’araignée en plastique ! commenta Clary pour détendre l’atmosphère.
Mais Simon avait déjà sauté sur ses pieds, le visage livide.
— Je reviens tout de suite, marmonna-t-il en jetant la télécommande sur le lit.
Clary le regarda sortir de la pièce et se mordit la lèvre : pour la première fois depuis que sa mère était à l’hôpital, elle songea que Simon n’était peut-être pas très heureux, lui non plus.
Tout en se séchant les cheveux, Jace inspecta son reflet dans le miroir avec une grimace perplexe. Une rune de guérison était venue à bout de ses plus grosses ecchymoses ; en revanche, elle ne pouvait rien contre ses cernes sous les yeux et le pli sévère de sa bouche. Il avait la migraine, et la tête lui tournait un peu. Il savait qu’il aurait dû avaler quelque chose ce matin, mais il s’était réveillé au beau milieu d’un cauchemar avec la nausée. Il n’avait aucune envie d’un petit-déjeuner. Tout ce qu’il voulait, c’était se dépenser pour trouver un peu de paix, passer à l’action pour oublier ses rêves.
Il songea avec nostalgie à l’infusion noire et douceâtre que préparait Hodge avec les plantes de la serre, celles dont les fleurs s’épanouissaient le soir. Ce breuvage calmait la sensation de faim et possédait des propriétés énergisantes. Après la mort de Hodge, Jace avait tenté de faire bouillir des feuilles pour parvenir au même résultat, mais il n’avait obtenu qu’un liquide amer au goût de cendre qui avait manqué le faire vomir.