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The Mortal Instruments - tome 3

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La lutte entre le bien et le mal se poursuit. Valentin rassemble son armée pour éradiquer la lignée des Chasseurs d'Ombres. Clary se rend dans la Citée de Verre afin de sauver sa mère et découvrir son passé. S'introduire dans la Cité sans l'autorisation de l'Enclave n'est pas sans danger...
Au cours de sa quête, Clary rencontre Sébastien, un garçon énigmatique. Avec lui, elle comprend que le seul moyen d'arrêter la fureur de Valentin est de former une alliance entre Chasseurs d'Ombres et Créatures Obscures. Comment conclure une telle union ? Clary saura-t-elle maîtriser ses nouveaux pouvoirs à temps pour cet ultime affrontement ?





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:
Cassandra Clare
titre
Précédemment paru sous le titreLa Cité des Ténèbres – Le miroir mortel
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julie Lafon
À ma mère :
« Je ne retiens que les heures ensoleillées. »
haut
Long et dur est le chemin qui de l’Enfer conduit à la lumière.
John MILTON, Le Paradis perdu
haut
Première partie :
Une pluie d’étincelles
L’homme naît pour souffrir
comme l’étincelle pour voler.
Job 5, 7
1
LE PORTAIL
Le froid cinglant de la semaine précédente avait laissé place à un soleil éclatant. Clary traversa en hâte la cour poussiéreuse de Luke en relevant la capuche de son blouson pour ne pas avoir les cheveux dans la figure. Si le temps s’était réchauffé, le vent qui soufflait de l’East River pouvait être brutal. Il transportait une odeur chimique à peine perceptible, qui se confondait avec la puanteur de Brooklyn, mélange d’asphalte, de vapeurs d’essence et de sucre brûlé émanant de la confiserie abandonnée, située en bas de la rue.
Simon l’attendait sous le porche, vautré dans un fauteuil défoncé. Sa console DS posée sur les genoux, il déplaçait son stylet sur l’écran à toute allure.
— Encore gagné, lança-t-il, tandis qu’elle le rejoignait en haut des marches. Je suis en train de faire un carton à Mario Kart.
Clary repoussa sa capuche, secoua ses cheveux et chercha ses clés dans sa poche.
— Où étais-tu passé ? J’ai essayé de te joindre toute la matinée.
Simon se leva et rangea sa console dans sa sacoche.
— J’étais chez Éric. On a répété avec le groupe.
Clary cessa de s’acharner sur la serrure pour lui jeter un regard interloqué.
— Tu veux dire que tu fais toujours partie…
— Du groupe ? Pourquoi pas ?
Il tendit le bras.
— Laisse-moi faire.
Clary se tint tranquille pendant que Simon tournait la clé d’un geste expert dans la vieille serrure rouillée. Sa main frôla la sienne ; il avait la peau froide, de la même température que l’air extérieur. Elle frissonna. Ils avaient mis un terme à leur ébauche de relation amoureuse la semaine précédente, et elle se sentait encore troublée chaque fois qu’elle le voyait.
— Merci.
Elle reprit sa clé sans le regarder.
Il faisait chaud dans le salon. Clary suspendit sa veste à la patère dans le couloir et se dirigea vers la chambre d’amis, Simon sur les talons. Elle fronça les sourcils. Sa valise était grande ouverte sur le lit ; ses vêtements et ses carnets, disséminés dans toute la pièce.
— Je croyais que tu partais à Idris pour deux jours, observa Simon en embrassant le désordre d’un regard consterné.
— Je ne sais pas quoi emporter. J’ai très peu de robes et de jupes. Imagine que je n’aie pas le droit de porter des pantalons là-bas !
— Quelle idée ! Tu pars à l’étranger, ce n’est pas un voyage dans le temps !
— Mais les Chasseurs d’Ombres sont tellement vieux jeu, et Isabelle ne porte que des robes…
Clary s’interrompit en soupirant.
— Laisse tomber. Je projette toutes mes angoisses au sujet de ma mère sur ma garde-robe. Parlons d’autre chose. Comment s’est passée la répétition ? Vous n’avez toujours pas de nom pour le groupe ?
— C’était sympa. On cherche un nouveau slogan, un truc un peu ironique.
Simon se hissa sur le bureau et laissa pendre ses jambes dans le vide.
— Tu as expliqué à Éric et aux autres…
— Que je suis un vampire ? Non. Ce n’est pas le genre de sujet qu’on peut aborder facilement.
— Peut-être, mais ce sont tes amis. Tu devrais les mettre au courant. Avec un peu de chance, ils verront en toi le nouveau dieu du rock, comme le vampire Lester.
— Lestat, corrigea Simon. C’est un personnage de fiction, Clary. Et puis, je ne te vois pas te précipiter pour annoncer à tes propres amis que tu es une Chasseuse d’Ombres.
— Quels amis ? Mon ami, c’est toi.
Clary se vautra sur le lit et leva les yeux vers Simon.
— Et moi, je te l’ai dit, non ?
— Tu n’avais pas le choix.
La tête penchée, Simon étudia son visage ; la lumière de la lampe de chevet se reflétait dans ses iris.
— Tu vas me manquer, dit-il.
— Toi aussi, répondit Clary, bien qu’elle attendît ce départ avec une impatience fébrile.
Elle en éprouvait des picotements dans tout le corps. « Je vais à Idris ! chantait une petite voix dans sa tête. Je vais visiter le vieux pays des Chasseurs d’Ombres et la Cité de Verre. Je sauverai ma mère… Et je serai avec Jace. »
Les yeux de Simon étincelèrent comme s’il lisait dans ses pensées.
— Redis-moi pourquoi tu dois te rendre à Idris ? demanda-t-il. Madeleine et Luke ne peuvent pas s’en charger à ta place ?
— Ma mère s’est procuré le sortilège qui l’a mise dans cet état auprès d’un sorcier, Ragnor Fell. D’après Madeleine, lui seul peut nous expliquer comment le défaire. Or, il ne l’a jamais rencontrée. Il connaissait ma mère, et Madeleine pense qu’il me fera confiance parce que je lui ressemble beaucoup. Luke ne peut pas venir avec moi. Apparemment, il ne peut pas entrer dans Alicante sans la permission de l’Enclave, qui n’est pas près de la lui accorder. Et, par pitié, ne lui en parle pas : il est vraiment furieux de ne pas pouvoir m’accompagner. S’il ne connaissait pas Madeleine, il ne m’aurait jamais laissée partir.
— Mais Jace et les Lightwood seront là-bas, eux aussi. Ils t’aideront. Jace te l’a promis, non ? Ça ne le dérange pas que tu fasses partie du voyage ?
— Bien sûr qu’il me donnera un coup de main. Et ça ne lui pose aucun problème, évidemment.
Mais Clary savait que ce n’était pas la vérité.
Elle s’était rendue directement à l’Institut après s’être entretenue avec Madeleine à l’hôpital. Avant Luke, Jace avait été le premier à qui elle avait révélé le secret de sa mère. Il avait blêmi.
— Tu n’iras pas là-bas, avait-il décrété. Quitte à ce que je t’attache jusqu’à ce que cette lubie te soit passée, mais tu ne mettras pas un pied à Idris.
Clary avait eu l’impression de recevoir une gifle. Elle croyait qu’il serait content. Elle avait couru tout au long du trajet de l’hôpital jusqu’à l’Institut pour lui annoncer la grande nouvelle, et voilà qu’il la toisait d’un regard sévère, immobile sur le seuil.
— Mais vous, vous y allez.
— Oui, il le faut bien. L’Enclave a rappelé à Idris tous ses membres à l’occasion d’un énorme rassemblement du Conseil. Ils vont voter les mesures à prendre contre Valentin, et comme nous sommes les derniers à l’avoir vu…
Clary balaya d’un geste son explication.
— Si vous y allez, alors pourquoi je ne peux pas vous accompagner ?
Devant la simplicité de sa question, la colère de Jace redoubla.
— Parce que tu ne seras pas en sécurité là-bas.
— Et ici, alors ? J’ai manqué me faire tuer une douzaine de fois le mois dernier et, tout ce temps, je suis restée à New York.
— Valentin concentrait tous ses efforts sur les deux Instruments Mortels qui se trouvaient ici, dit Jace entre ses dents. Mais maintenant, il va reporter son attention sur Idris, tout le monde le sait…
— C’est loin d’être une certitude, intervint Maryse Lightwood en émergeant de la pénombre du couloir.
La lumière implacable du hall éclaira ses traits fatigués. L’état de son époux, Robert Lightwood, qui avait été atteint par du poison démoniaque au cours de la bataille de la semaine précédente, requérait des soins constants ; Clary n’osait pas imaginer ce qu’elle endurait.
— En outre, l’Enclave veut faire la connaissance de Clarissa, reprit-elle. Tu le sais, Jace.
— L’Enclave peut aller se faire voir.
— Jace ! s’exclama Maryse, d’un ton pour une fois très maternel. Surveille ton langage.
— Ce n’est pas parce qu’ils veulent quelque chose qu’il faut toujours le leur donner, protesta-t-il.
Maryse lui lança un regard signifiant qu’elle savait exactement ce qu’il entendait par là et qu’elle n’approuvait guère.
— L’Enclave a souvent raison, Jace. Leur volonté de rencontrer Clary me semble raisonnable, après tout ce qu’elle a traversé. Elle pourrait leur révéler…
— Je leur dirai tout ce qu’ils ont besoin de savoir.
Maryse poussa un soupir et tourna ses yeux bleus vers Clary.
— Alors, si j’ai bien compris, tu tiens à nous accompagner ?
— Seulement pour quelques jours. Promis, je ne vous gênerai pas, lança Clary d’un ton suppliant en évitant le regard furieux de Jace.
— La question n’est pas là. Le tout est de savoir si tu acceptes de rencontrer l’Enclave pendant ton séjour. Ils veulent s’entretenir avec toi. Si tu refuses, je doute que nous obtenions l’autorisation de t’emmener avec nous.
— Non… dit Jace.
— J’accepte, répondit Clary avec empressement.
Un frisson lui glaça le dos. Jusqu’à présent, le seul représentant de l’Enclave qu’il lui avait été donné de côtoyer, c’était l’Inquisitrice, qui n’avait pas été d’une compagnie très agréable, c’était le moins qu’on puisse dire.
Maryse se massa les tempes du bout des doigts.
— Alors, c’est réglé.
Elle-même ne semblait pas très décidée, pourtant ; elle paraissait aussi fragile et tendue qu’une corde de violon.
— Jace, accompagne Clary jusqu’à la sortie et retrouve-moi dans la bibliothèque. J’ai à te parler.
Et, sans un mot d’adieu, elle regagna la pénombre. Clary la regarda s’éloigner avec l’impression d’avoir reçu une douche glacée. Alec et Isabelle paraissaient sincèrement attachés à leur mère, et elle était certaine que Maryse avait bon fond, mais elle n’était pas très chaleureuse.
Un pli sévère barra la bouche de Jace.
— Tu es contente ?
— J’ai besoin d’aller à Idris, que ça te plaise ou non, rétorqua Clary. Je dois le faire pour ma mère.
— Maryse fait trop confiance à l’Enclave. Elle s’est persuadée qu’ils étaient irréprochables, et je ne peux pas avancer le contraire parce que…
Il s’interrompit brusquement.
— Parce que ce serait parler comme Valentin.
Clary s’attendait qu’il explose mais il se contenta de répondre :
— Personne n’est parfait. Pas même l’Enclave.
Il appuya sur le bouton de l’ascenseur.
— C’est vraiment à cause de ma sécurité que tu ne veux pas que je vienne ? demanda Clary en croisant les bras.
La surprise se peignit sur son visage.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Pour quelle autre raison ?
Clary avala sa salive.
— Parce que…
« … tu m’as dit que tu n’avais plus de sentiments pour moi, et c’est bien dommage puisque, moi, je ressens toujours la même chose. D’ailleurs, je parie que tu le sais. »
— … je n’ai pas envie d’avoir ma petite sœur dans les pattes ? suggéra-t-il d’un ton narquois.
L’ascenseur s’arrêta dans un cliquetis. Poussant la grille, Clary se glissa à l’intérieur avant de se tourner vers Jace.
— Je n’y vais pas pour toi. Je veux aider ma mère. NOTRE mère ! Je n’ai pas le choix, tu comprends ? Si je ne fais rien, elle ne se réveillera pas. Tu pourrais au moins faire semblant de t’intéresser à elle.
Jace posa les mains sur ses épaules : ses doigts effleurèrent la peau nue au-dessus de son col et, malgré elle, elle frissonna. Il avait des cernes sous les yeux, remarqua-t-elle, et les joues creuses. Le pull noir qu’il portait faisait ressortir sa peau meurtrie et ses cils sombres. Elle l’aurait peint tout en contrastes, avec des dégradés de noir, de blanc, de gris et quelques touches d’or ici et là.
— Laisse-moi m’en occuper, murmura-t-il d’un ton pressant. Je l’aiderai pour toi. Dis-moi où aller, à qui rendre visite.
— Madeleine a prévenu le sorcier que c’est moi qui irai. Il attend la fille de Jocelyne, pas son fils.
Les mains de Jace s’agrippèrent à ses épaules.
— Tu l’informeras que le programme a changé. C’est moi qui irai, pas toi.
— Jace…
— Je ferai ce que tu voudras, si tu promets de rester ici.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
Il recula comme si elle venait de le repousser.
— Parce que c’est ma mère, Jace.
— C’est aussi la mienne, répliqua-t-il avec froideur. Au fait, pourquoi Madeleine n’est pas venue nous trouver tous les deux ? Pourquoi toi seule ?
— Tu sais pourquoi.
— Parce qu’à ses yeux, tu es la fille de Jocelyne, alors que je serai toujours le fils de Valentin.
Il referma la grille d’un geste brutal. Pendant quelques secondes, elle l’observa à travers les barreaux entrecroisés. Un losange en fer forgé encadrait un œil mordoré qui la fixait d’un air furieux.
— Jace…
Avec un grincement, l’ascenseur se mit en branle et l’emporta dans les ténèbres silencieuses de la cathédrale.
— Allô, Clary ? Ici la Terre ! s’écria Simon en agitant les bras. Tu es réveillée ?
— Désolée, qu’est-ce que tu disais ?
Clary se redressa et secoua la tête pour chasser ses idées noires. Elle n’avait pas revu Jace depuis leur altercation. Il n’avait pas décroché le téléphone quand elle l’avait appelé par la suite, aussi avait-elle dû organiser son voyage à Idris avec les Lightwood. Alec avait joué les intermédiaires embarrassés et réticents. Pauvre Alec, tiraillé entre Jace et sa mère, qui essayait toujours d’agir au mieux !
— Que Luke est rentré, on dirait.
Simon sauta du bureau sur lequel il était assis au moment où la porte de la chambre s’ouvrait.
— Oui, c’est bien lui.
— Salut, Simon.
Luke semblait serein ; un peu fatigué, peut-être. Il portait une veste en jean élimée, une chemise en flanelle et un vieux pantalon en velours rentré dans des bottes qui avaient connu des jours meilleurs. Il avait repoussé ses lunettes sur ses cheveux bruns tirant beaucoup plus sur le gris que dans le souvenir de Clary. Il tenait sous le bras un paquet noué avec un ruban vert, qu’il tendit à Clary.
— Je t’ai trouvé quelque chose pour ton voyage.
— Il ne fallait pas ! protesta-t-elle. Tu as déjà tant fait…
Elle songea aux vêtements qu’il lui avait achetés après que tous ses objets personnels avaient été détruits. Il lui avait aussi donné un nouveau téléphone et du matériel de dessin sans même qu’elle ait eu à demander. Désormais, tout ce qu’elle possédait était des cadeaux de Luke. « Et tu n’approuves même pas que je parte ! » D’un accord tacite, ils évitaient d’aborder le sujet.
— En le voyant, j’ai pensé à toi.
L’objet à l’intérieur de la boîte était enveloppé dans plusieurs couches de papier de soie. Clary déchira le papier et ses doigts rencontrèrent un tissu doux comme la fourrure d’un chat. Elle laissa échapper un hoquet de surprise en découvrant un manteau vert bouteille un peu rétro avec un liseré d’or, des boutons de cuivre et une large capuche. Elle le déplia sur ses genoux, en caressa amoureusement le velours.
— Ça ressemble à quelque chose que porterait Isabelle ! s’exclama-t-elle. On dirait un manteau de voyage conçu exprès pour un Chasseur d’Ombres.
— Exactement. Avec ça, tu te fondras dans la masse à Idris, observa Luke.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu tiens vraiment à ce que je leur ressemble ?
— Clary, tu es l’une des leurs.
Avec un sourire empreint de tristesse, il reprit :
— Et puis, tu sais comment ils traitent les étrangers. Plus tu essaieras d’entrer dans le moule…
Simon se racla la gorge, et Clary lui lança un regard coupable : elle avait presque oublié sa présence. Il examina sa montre, l’air préoccupé.
— Faut que j’y aille.
— Mais tu viens d’arriver ! J’avais pensé qu’on pourrait traîner un peu, regarder un film…
— Tu dois faire tes bagages.
Simon lui adressa un sourire radieux comme le soleil après la pluie. Elle aurait presque pu croire que tout allait bien pour lui.
— Je repasserai te dire au revoir.
— Allez, reste…
— Je ne peux pas, dit-il d’un ton sans appel. J’ai rendez-vous avec Maia.
— Oh… Bon…
Maia, songea Clary, était une gentille fille. Intelligente. Jolie. Maia était aussi une lycanthrope et elle avait un faible pour Simon. Mais peut-être que c’était dans l’ordre des choses. Peut-être que la nouvelle amie de Simon devait être une Créature Obscure. Après tout, il était l’un des leurs, à présent. En théorie, il n’était même pas censé fréquenter des Chasseurs d’Ombres.
— Dans ce cas, tu ferais mieux d’y aller.
— Oui, j’y vais.
Une lueur indéchiffrable brillait dans les yeux sombres de Simon. C’était nouveau pour Clary : avant, elle lisait toujours en lui comme dans un livre ouvert. Elle se demanda si c’était un autre effet secondaire du vampirisme.
— Au revoir, lança-t-il.
Il se pencha pour l’embrasser sur la joue en écartant une mèche de ses cheveux. Puis il marqua un temps d’arrêt et recula, l’air désorienté. Étonnée, elle fronça les sourcils mais il s’était déjà éloigné en frôlant Luke sur le seuil. Elle entendit la porte d’entrée claquer derrière lui.
— Il est vraiment bizarre, ces temps-ci ! s’exclama-t-elle en serrant contre elle le manteau en velours pour se réconforter. Tu crois que c’est cette histoire de vampire ?
— Pas forcément, répondit Luke, l’air vaguement amusé. Devenir une Créature Obscure ne change rien à ce qu’on ressent. Ni à ce qu’on est. Donne-lui le temps. C’est toi qui as rompu avec lui.
— Pas du tout. C’est lui.
— Parce que tu n’étais pas amoureuse de lui. C’est une situation délicate, et je trouve qu’il s’en sort avec élégance. La plupart des garçons de son âge bouderaient dans leur coin ou viendraient rôder sous ta fenêtre avec un transistor.
— Plus personne ne possède ce genre de truc. Ça, c’était dans les années 80.
Clary se leva péniblement du lit et enfila son manteau, qu’elle boutonna jusqu’au cou en s’émerveillant de la douceur du velours.
— J’aimerais juste que Simon redevienne normal.
Elle étudia son reflet dans le miroir et en fut agréablement surprise : le vert faisait ressortir ses cheveux roux et rehaussait la couleur de ses yeux. Elle se tourna vers Luke.
— Qu’est-ce que tu en dis ?
Il était adossé à la porte, les mains dans les poches. Une ombre passa sur son visage.
— Ta mère avait un manteau exactement comme celui-ci à ton âge, se contenta-t-il de répondre.
Clary enfonça les ongles dans le tissu velouté des manches. L’allusion à sa mère et l’expression attristée de Luke lui firent monter les larmes aux yeux.
— On passe la voir aujourd’hui, d’accord ? s’enquit-elle. J’aimerais lui dire au revoir avant de partir, et lui expliquer ce que je compte faire.
Luke hocha la tête.
— On ira à l’hôpital un peu plus tard. Et, Clary ?
— Quoi ? fit-elle sans parvenir à le regarder dans les yeux mais, quand elle se décida, elle constata avec soulagement que sa tristesse s’était dissipée.
— Être normal, ça n’a rien de si extraordinaire, dit-il en souriant.
Simon regarda le papier qu’il tenait à la main puis la cathédrale en plissant les yeux. L’Institut se détachait sur le ciel bleu, un bloc de granit avec des fenêtres en ogive, ceint par une haute muraille de pierre. Des gargouilles perchées sur les corniches le fixaient d’un œil torve comme pour le mettre au défi d’approcher la grande porte. L’édifice ne ressemblait en rien au premier aperçu qu’il en avait eu : il avait alors l’apparence d’un bâtiment à l’abandon, mais les charmes n’avaient pas d’effet sur les Créatures Obscures.
Tu n’es pas le bienvenu. Ces mots le transpercèrent comme de l’acide. Il n’aurait su dire si c’étaient les gargouilles qui avaient parlé ou la voix dans sa tête. Cet endroit est une église, et tu es damné.
— La ferme, marmonna-t-il d’un ton mal assuré. De toute façon, je m’en fiche, des églises. Je suis juif.
Une grille en fer s’encadrait dans le mur en pierre. Simon posa la main sur le loquet, s’attendant qu’elle soit réduite en cendres, mais rien ne se produisit. Apparemment, la grille, elle, n’était pas sanctifiée. Après l’avoir poussée, il s’avança dans l’allée menant à la porte. Il n’avait pas fait quelques pas qu’il entendit des voix familières à proximité.
Ou peut-être n’étaient-elles pas si proches. Il oubliait souvent que son ouïe, de même que sa vue, s’était considérablement développée depuis qu’il avait été transformé. Il eut d’abord l’impression que les voix se trouvaient juste devant lui, mais en suivant le chemin étroit qui contournait l’Institut, il aperçut un groupe de gens qui se tenaient à bonne distance, à l’autre bout du jardin. L’herbe y poussait librement, débordant sur les allées qui serpentaient parmi les massifs de roses jadis entretenus avec soin. Il y avait même un banc de pierre envahi par le chiendent. Avant que les Chasseurs d’Ombres n’y élisent domicile, cet endroit abritait une véritable église.
D’abord, il vit Magnus, adossé à un mur couvert de mousse. Il aurait été difficile de ne pas le voir : il portait un tee-shirt blanc moucheté de peinture et un pantalon de cuir aux couleurs de l’arc-en-ciel. Sa haute silhouette se détachait telle une orchidée multicolore sur le reste du groupe, composé de Chasseurs d’Ombres en habit noir : Alec, pâle et tendu ; Isabelle, ses longs cheveux noirs rassemblés en tresses retenues par des rubans argentés, debout près d’un petit garçon qui devait être Max, le cadet de la fratrie. Près d’eux se tenait leur mère, une version plus grande et plus maigre de sa propre fille, qui arborait la même chevelure noire. À son côté se trouvait une femme que Simon ne connaissait pas. D’abord, il crut qu’elle était très âgée, car elle avait les cheveux presque entièrement blancs, mais lorsqu’elle se tourna vers Maryse, il s’aperçut qu’elle n’avait pas plus de trente-cinq ou quarante ans.
Enfin, il repéra Jace, un peu à l’écart comme s’il n’était pas des leurs. Il avait lui aussi revêtu la tenue des Chasseurs d’Ombres. Quand Simon portait du noir, il avait l’air de revenir d’un enterrement, tandis que cette couleur faisait ressortir le côté coriace, menaçant de Jace, et sa blondeur. Les épaules de Simon se raidirent, et il se demanda si le temps ou l’oubli viendraient un jour à bout de son ressentiment pour Jace. C’était un sentiment dont il n’était pas fier, et qui pesait comme une pierre sur son cœur sans vie.
Il y avait quelque chose d’étrange dans ce rassemblement… Mais à cet instant, Jace se tourna vers lui, comme s’il venait de sentir sa présence et, même à cette distance, Simon distingua la petite cicatrice blanche sur sa gorge, juste au-dessus du col de son habit. Sa rancœur se dissipa. Jace lui adressa un signe de tête imperceptible.
— Je reviens tout de suite, dit-il à Maryse en prenant un ton que Simon n’aurait jamais employé avec sa propre mère.
C’était celui d’un adulte s’adressant à un autre adulte. Maryse lui donna son accord en agitant distraitement la main.
— Je ne comprends pas pourquoi c’est si long, disait-elle à Magnus. C’est normal ?
— Ce qui ne l’est pas, c’est la ristourne que je vous fais, répliqua-t-il en tapotant le mur du talon de sa botte. D’habitude, je demande le double.
— Ce n’est qu’un Portail temporaire qui doit seulement nous emmener à Idris. Et je compte sur vous pour le refermer derrière nous. Ce sont les termes de notre marché.
Elle se tourna vers la femme à côté d’elle.
— Et tu resteras pour vérifier qu’il s’est acquitté de sa tâche jusqu’au bout, n’est-ce pas, Madeleine ?
Madeleine. C’était donc elle, l’amie de Jocelyne. Simon n’eut pas le temps de l’étudier, cependant : Jace l’entraînait déjà à l’écart en le tirant par le bras. Ils contournèrent la cathédrale par l’autre côté. À cet endroit, les herbes étaient encore plus hautes, et le chemin envahi par les broussailles. Jace poussa Simon derrière un gros chêne et se décida enfin à le lâcher en jetant des regards de part et d’autre pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis.
— C’est bon. On peut discuter tranquillement ici.
Effectivement, ils étaient plus au calme à cet endroit ; les murs imposants de l’Institut absorbaient les bruits du trafic en provenance de York Avenue.
— C’est toi qui m’as demandé de venir, observa Simon. J’ai trouvé ton message coincé dans le montant de ma fenêtre en me réveillant ce matin. Tu ne te sers jamais du téléphone comme les gens normaux ?
— Pas si je peux l’éviter, vampire, répliqua Jace.