Throvia de la Dominique

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324879
Nombre de pages : 112
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'throvia de la cfJominique

19% ISBN: 2-7384-4596-9

@ L'Harmattan,

Sylviane TELCHID

'fhrovia de la cDominique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du ll1êlne auteur

Ti Chika et d'autres contes antillais (Editions Caribéennes) Ecrire la parole de nuit (ouvrage collectif) Gallitnard) Dictionnaire créole-français (co-auteur) (Hatier) 1 ere édition Dictionnaire créole-frai1çais (co-auteur) (Servédit-Jasor) 2e édition Le créole sans peine (co-auteur) (ASSIMIL)

CHAPITRE

I

Un petit sourire espiègle sur les lèvres, Throvia, collée-serrée (1) contre Pétrolina demanda taquine: - Alors maman, quand est-ce que tu vas enfin te décider à me raconter ta prem ière rencontre avec papa? Tu m'as touiours répondu: « Plus tard, tu es trop ieune ». Maintenant que ie vais sur mes quinze ans, tu peux me faire des confidences, hein? Qu'est-ce que tu en dis? Aussi vivement que la Marie-Honteuse (2) derrière ses feuilles, Pétrolina cacha sa~pudeur en émoi sous ses paupières. Elle prit un air mi-grondeur, mi-enjoué pour répondre à sa fille: - Allons, allons ça c'est des affaires de grandes personnes ça I Mais qu'est-ce que tu crois non? Tu n'es encore qu'une enfant I - Une enfant I Awa (3), Man, tu te trompes. la vie m'a déjà appris beaucoup de choses, va. Un rire sortit de la bouche de Pétrolina qui éclaboussa la chambre de sa chaleur et de sa fraîcheur. - Quel air grave tu as ma choubouloute (4) ! On croirait entendre la vieille Bonne-Maman toute ridée et saons âge, à qui tout Salybia (5) venait d.emander conseil. Redevenant sérieuse, Pétrolina se prit à calculer: C'est vrai, ma Throvia depuis toujours a su me prouver qu'elle avait un esprit mature. Elle m'aide de toutes ses forces à supporter les croche-pieds de la vie». Throvia, le visage blotti dans le creux du bras replié de sa mère, attendait sans impatience les paroles qu'elle sentait proches.
(1) tendrement serrée (2) sensitive (plante) (3) non (4) petite chérie (5) réserve caraïbe de l'île de la Dominique

les yeux fermés, Pétrolina voyait les images déferler dans sa tête, pressées-pressées comme un vent de cyclone. Elle venait d'avoir dix-huit ans. Depuis deux années, elle n'allait plus à l'école. Elle y était entrée tardivement et en était sortie sans diplôme. Aînée d'un~ famille de six enfants, elle s'occupait maintenant de la maison pendant que son père et sa mère dévidaient toute l'eau de leur corps dans les pièces de bananes. l'après-midi, elle aidait une voisine à la confection de paniers caraïbes, ce qui lui permettait de gagner un peu d'argent pour ses besoins personnels. Une fois par semaine, elle descendait à Roseau à la recherche d'un emploi mieux rémunéré. Pareil aux racines du figuier-maudit, le chômage étendait ses ramifications d'un bout à l'autre de la Dominique. Dans les rues, des mendiants traÎnaient leur dénuement et leur misère. Néanmoins, Pétrolina ne perdait pas espoir de trouver du travail là ou ailleurs, n'importe où. l'essentiel pour elle était de recevoir plus que ces detJx-trois malheureux billets que lui tendait la voisine, et encore, quand les paniers s'étaient vendus I Elle chercha, elle chercha, de Portsmouth à Rosalie, de Marigot à Salisbury. Les réponses, toutes négatives, ne la rebutaient pas. Cependant, elle voyait avec effroi, ses dollars et ses cents se volatiliser de bus en taxis. Qu'importe I Elle irait à pied, elle ferait de l'auto-stop, mais elle ne désarmerait pas! Jusqu'au jour où elle finit par trouver une place de serveuse dans un bar de l'aéroport. Oh ! la paye n'était pas terrible, terrible. Mais que voulez-vous? Il faut savoir accepter ce que le Bondieu nous envoie, si petit soit-it, n'estce pas? Sa patronne, Dorothy, une sacrée bonne femme, n'avait pas froid aux yeux. Petite et grassouillette, elle débordait d'énergie et allait d'un bout à l'autre de la salle avec la légèreté de l'oiseau foufou (1). (1) Colibri

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Son entrain décuplait ton énergie, sa chaleur te descendait tout droit dans le coeur. De sa voix douce, mais autoritaire, elle avait dit à Pétrolina : «Ma chère petite, tu es jolie et gracieuse comme demoiselle zing-zing (1). Ta beauté doit-être notre atout. Tu vois comme les temps sont durs, tu vois eomme tous nos ieunes sont obligés de quitter, la Dominique I Pas plus tard que la semaine passée, deux de mes frères ont dû aller chercher un «diob»1 l'un en Amérique, l'autre en Guadeloupe. Moi, j'ai décidé que ie resterai. Si tel est aussi ton désir, nous ferons ce qu/il faut pour ça.Mais attention, ne te méprends pas sur mes paroles. Tu attires le client avec ton beau sourire, mais pas de familiarités, ni de laisser-alfer.la devise de notre ma ison est: «Lonnè é rèspé»' (2)>>.Pétrolina n'eut pas le loisir ni le temps de répondre. Touiours est-il qu'à deux heures du matin, parfois plus tard, elle se trouvait encore dans le bar, à servir la clientèle. Pour dire la franche-vérité, Dorothy elle non plus ne chômait pas. Ah, ça non I Et malgré ses multiples allées- venues, elle trouvait le moyen de rester avenante, pleine d'allant, d'humeur égale, ce qui aidait Pétrolina à garder les yeux ouverts, elle qui dans la réserve avait l'habitude de s'endormir à J'heure où les chauves-souris sortent de leur torpeur pour partir à la chasse aux insectes. Malgré l'insignifiance de son salaire, elle arrivait à lui faire faire des petits: une part pour les arents dans la
réserve, une part pour payer

rendre

visite,

le reste en économies

le bus quan elle allait leur aussi étiques que vache

!

Grande-Terre

en saison-carême. de ce bar, s'y rendait tous les jours et commandait invariablement, un hot-dog, un ius de fruits et du chewing-gum.Ce n'est pas pour dire, mais c'était un vaillant nègre même I Trop indépendant pour se soumettre à l'autorité d'un employeur, il était à vingt-trois ans, un véritable Michel Morin (3).

Nelson, l'un des habitués

(1) libellule (2) honneur et respect (3) homme débrouillard

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Il s'était acheté une vieille berline qu'il louait pour toutes les occasions: mariages, transport de marchandises, déménagements. Le dimanche, il devenait plombier, charpentier, menuisier. Tout ce que tu voulais! Pétrolina se sentait fondre devant ce grand et athlétique ieune homme, sérieux, débordant de vitalité, aux yeux noisettes troublants dans ce visage couleur raisin bord-de-mer mûr, au sourire facile, à la gueule douce (1) aussi douce que sucre saucé dans miel. Quant à Nelson, entre deux pratiques, c'était tout son plaisir d' adm irer la ieune fille de loin, en pleine activité. Il s'asseyait sur le capot de sa voiture et l'observait en bas-en-bas (2) . la vivacité de ses gestes, sa bonne humeur constante, le ravissaient grandement. Il aimait aussi les airs lointains qu'elle prenait quand un client se faisait trop entreprenant. Leurs occupations leur avaient à peine donné le temps d'échanger deux-mots-quatre-baisers. Mais, si les yeux pouvaient parler, ils diraient la débandade des coeurs de ces deux-là quand ils se rencontraient. Une débandade pareille au déboulement des roches quand la rivière descend. Jusqu'au iour où Nelson invita Pétrolina à l'accompagner au bal. Celle-ci sentit que la terre ne la portait plus et dans l'émotion qui bouleversa toute sa personne, sa réponse fut plus un souffle qu'un véritable mot.,Alors, tout alla très vite. En six-quatre-deux la présentation aux familles, les fiançailles, le mariage. Quatre enfants naquirent de leur union, quatre petites mar,ches d'escalier : Selva,Grégory, Harrison et Throvia étaient les yeux de la tête de leurs parents. Le couple, sans connaître l'aisance, put assurer le pain quotidien à la maisonnée. Pétrolina avait abandonné son service de nuit. Une de ses jeunes soeurs gardait les enfants pour quelques dollars. Nelson poursuivait inlassdblement ses monter-descendre d'un chaland à l'autre, d'une case à l'autre, des campagnes où il achetait ses produits, à la ville où il les écoulait.
(1) qui sait parler
(2) en douce aux femmes

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Tout à son fo er, tout à sa femme

Pétrolina au ti-nom tout en musique qu'; aimait comme du temps où il lui faisait la cour. Mais hélas I Bazil (1), cet être sans manman, sans papa, ignorant des grades arrive touiours à gagner la Vie dans la course qu'ils se livrent. Les pleurs des parents, enfants, amis, laissèrent impassible Bazil qui charroya Nelson en Galilée bien avant son heure. Throvia avait cinq ans. Décrire le chagrin de Pétrolina et le voir, c'était deux I Sa tête, son esprit partaient dans une drivaille (2) continuelle. Son corps était mouvementé, comme pris dans un tourniquet. Pourtant elle se dit: «le malheureux sort est tombé sur moi, mais il faut que ie reste debout. les enfants sont là et moi ie suis à la fois leur mère et leur père. Il faut que ie tienne tête à la vie». Pétrolina se mit donc à s'activer. Elle s'adressa au gouvernement de la Dominique pour une aide financière. Ce qu'elle reçut de l'Etat fut tellement dérisoire qu'il ne lui suffit pas à régler un mois de loyer. Refusant de laisser la misère prendre la main sur elle, elle se r~mit à la confection de paniers caraïbes. Elle les fabriquait le dimanche et les iours fériés. Ses deux aînés les vendaient tant bien que mal aux touristes de passage. Ses frères et soeurs, eux aussi en famille, lui glissaient de temps en temps un petit argent. Si peu, que rien (3). Mais peut-on faire mieux quand l'on est soi-même malmené par les tribulations? l'anoli (4) ne peut donner que le peu de sang qu'elle a, pas vrai?

r

( 1) (2) (3) (4)

la Mort errement si peu équivalent petit lézard

à rien

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