Tiroir 45

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Une nuit de noces cauchemardesque. Un accouchement qui tourne au drame. Un quidam à la tête fêlée qui s'adresse au Créateur en termes pas toujours décents. Une femme nombriliste, trahie, en lutte contre un suicide imminent. La langue française qui évoque ses déboires séculaires et ses heures de gloire. Le monde de Auguy Makey est cynique, féroce, drôle. Sous la plume caustique de cet observateur lucide, l'animal humain est traqué, jusque dans ses derniers retranchements.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 220
EAN13 : 9782296323674
Nombre de pages : 108
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Auguy MAIŒY

TIROIR 45

L'HARMATTAN

Du même auteur
L'hon/me, le sublime zéro, essai philosophique, Paris 1992.

Francofole,nouvelles, Paris, éditions l'Harmattan, 1993. Sur lespas d'Emmanuel, nouvelles, Paris, éditions l'I-Iarmattan, 1995. Hypertension, nouvelle, 1er Prix du "Concours littéraire B.I.C.I.G., .A.miedes ..:\rts et des Lettres", Libreville, 1996.
Carnet secret de Judas l'Harmattan, 1998. Iscariote, roman, Paris, éditions

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4513-X

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méconnu!

Rémi TOUIZIFIMP A. Génie précoce, Foudroyé par la bêtise des hommes.

hélas,

HYMEN

HYMEN
Songolo laisse errer ses mains sur la peau nue de la femme. l.ies doigts se promènent en tous sens, explorent les diverses parcelles de ce corps juvénile. Les mains vont et viennent, à la recherche d'un hypothétique trésor. Sous le feu de ce siège de plus en plus précis, la femme gémit. Doucement. L'homme l'embrasse, serre le corps chaud contre son ventre brûlant. Dans la chambre qu'illumine faiblement un cierge, Songolo farfouille partout, force l'entrée de cette forteresse inexpugnable. Rien à faire. Furieux, il arme ses reins, retient son souffle, appuie d'un coup sec son bassin contre le bas-ventre de la femme qui balance les pieds en l'air, en signe de douleur. "Tu me fais mal". Sa plainte refroidit l'ardeur de l'homme. Songolo s'écarte d'elle, s'assoit sur le bord du lit. Sa main lasse prend une serviette, essuie la sueur qui dégouline sur sa peau. Malgré la fraîcheur compacte que distille le climatiseur, l'émotion, la nel\Tosité, le font suer. Abondamment. Il regarde la jeune fille étendue dans le lit. Timide, honteuse, elle s'enfonce dans les draps, laisse flotter quelques mèches de cheveux noirs sur l'oreiller. Dehors, le bavardage des membres du clan va bon train. Ils boivent. Ils se prélassent. Ils tapent des mains. Ils sont venus de paitout : Ndjeno, Fouta, Madingou I<aye, Loandjili, Diosso. Combien sont-ils au total? Trente? Quarante? Soixante? Cent peut-être. lJne centaine de personnes entassées dans la villa de Songolo. Assis, debout, allongés, ces hommes et ces femmes prennent leur temps, récurent leur angoisse

Il

avec

le bon vin capiteux qui coule sans interruption. Il

n'y a pas que le vin. Dans une pièce ovoïde, juxtaposée à la cuisine, Songolo a stocké bière, rhum, pastis, cidre, whisky, dry gin, champagne. Chacun est prié de se servir en fonction de son goût. Les langues joyeusement aiguisées par l'alcool, débitent un chapelet de conversations. De sa chambre qui se refroidit peu à peu, Songolo les entend jacasser. Ces commérages l'énervent. Leur présence envahissante l'indispose. Mais que fait tout ce monde aux alentours de sa maison? Eh bien ils attendent. Attendent quoi? Diriez-vous à juste titre. La mariée est vierge. Alors, conformément aux traditions en vigueur, ils attendent que Songolo, l'heureux époux, vienne à bout de l'hymen. Dans les meilleurs délais. Ilnpatients, ils attendent tous que cet hymen vole en lambeaux, pleure, verse quelques larmes de sang frais sur les draps blancs qui recouvrent entièrement le lit nuptial. Hélas! Depuis six jours, Songolo bataille ferme contre l'hymen. Rien. Il s'épuise vainement devant cette virginité qui refuse de céder. Six jours et six nuits d'un rude corps à corps. Toujours rien. Les deux familles - celie de Songolo et celie d'Eve - surveillent le moindre signe, inspectent chaque matin toutes les parties de la literie. Rien. Pas une seule trace de sang. Il faut encore attendre. Généralement, quand l'homme est efficace, expérimenté, ce genre de formalité se remplit en quelques heures. Parfois même en quelques minutes. Six jours pour recueillir cette petite rose sans épines? Les gens commencent à trouver le temps long. Heureusement qu'il y a l'alcool pour décrasser les frustrations naissantes. Songolo retire le drap. La fille entièrement nue, cache ses seins dans ses n~ains. LIeurs yeux se croisent. 12

Eve baisse les siens, en signe de respect et de pudeur. Songolo veut la reprendre dans ses bras pour oser l'ultime estocade. Dommage: le feu de l'excitation s'est complètement éteint dans ses veines. Aujourd'hui encore, la mission ne sera pas accomplie. Une terrible déception s'abat sur ses épaules. Au sortir de cette chambre, il n'aura pas le courage de regarder parents et atnis dans les yeux. Six jours. Demain, cela fera sept. Par la barbiche du grand-père Ndomba ! Une semaine pour dévierger une gamine de seize ans! Sous les tropiques, cela ne s'est jamais vu. Songolo se rappelle que l'an dernier, Loembet, son ami, s'était lui aussi offert une vierge. lJne heure avait suffi. Loembet était sorti gaillardement dans la cour, fier de son eXploit. Toute la famille s'était ruée comme un seul homme dans la chambre nuptiale. UrIe merveilleuse surprise les attendait : le drap taché de sang conftrmait la virginité de la mariée. On avait porté le drap en triomphe, comme un drapeau, à travers les rues du quartier Mpaka. Formidable ! En une heure seulement, Loembet avait résolu l'équation. Or, voilà que Songolo achoppe lamentablement devant cet hymen juvénile. Comment expliquer pareille défaite? Cette question lui torture les méninges. Maladresse? lVlanque de tact? Inexpérience ? Impuissance? Vieillesse? D'accord, la jeune épouse gémit de douleur chaque fois qu'il ose forcer le portail de la forteresse. Rien d'étonnant: toutes réagissent ainsi. Il doit bien y avoir une solution. Epuisé, confus, honteux, Songolo vide un petit verre de liqueur. Le whisky v"iril descend dans son gosier, incendie son ventre. Il se jette au lit, dilue son regard dans le plafond blanc. Trop blanc. Il a horreur de ces draps cannibales, assoiffés de sang féminin.

Après le décès d'Elsa sa première femme, Songolo s'était remarié avec Sophie. Cinq ans de mariage. Divorce. Lassé de ces épousailles qui tournaient au
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drame, Songolo dit un jour à sa mère: "Maman, cherche-moi une femme. Je veux qu'elle soit très jeune. Vierge de préférence. Une femme jolie, pure". Cette fois, Songolo ne voulait plus d'une épouse mère. Il lui fallait maintenant une jouvencelle encore malléable qu'il façonnerait lui-même. Un proverbe de son clan stipule qu'une rivière a toujours l'itinéraire sinueux parce que personne n'était là, au départ, pour l'orienter. Songolo était donc las de galérer dans les pagnes de ces femmes opiniâtres, rebelles, abusivement émancipées, sexuellement chevronnées. La mère promit combler ce désir. Après de nombreuses semaines d'enquête, en ville et au village, elle ramena Eve Sounda. Bien en chair. 16 ans. Mais, déjà, des allures de grande dame. Songolo admira la croupe généreuse, les yeux plus clairs que l'eau de roche, les dents aussi blanches que le soleil, le ventre plat, les seins hautains, la chevelure luxuriante qui tombait en masse derrière des épaules racées. Vierge? Sceptique, Songolo la conduisit aussitôt chez Obame le toubib qui conf1rma. Ev~e était réellement pucelle. Incroyable! Un rêve d'enfance allait se réaliser. Enfm. Etre le premier à manger le fruit unique de l'arbre. Tous les hommes, dans leur subconscient, rêvent de ça, même s'ils rechignent à l'avouer publiquement. Heureux, Songolo embrassa la fiancée. Heureux, Songolo embrassa ensuite la mère, si dévouée. Aussitôt dit. Aussitôt fait. D'abord la pré-dot que les viii - peuple de la

cote - appe ilent "Nk ot 1 b u '" c est-a- d1re "pre' 1 d e " : um u " ' 25000 francs CF J\, cinq bidons de vin rouge, trois casiers de bière, deux casiers de jus de fruit, une bouteille de rhum. Cette formalité remplie, 011 proposa une deuxième date pour le mariage défmitif. Quand ce moment tant attendu arrive enfin, surprise: les parents d'Eve refusent de déclarer le montant de la dot. Ce prix ne sera connu qu'après le premier rapport sexuel
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