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"Ton blanc arrive avec le courrier"

De
176 pages
Un professeur blanc suscite la curiosité des gens du village de Sibingué au Niger, dans lequel il doit enseigner sous le toit d'un nouveau collège.
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Ton Blanc arrive avec le courrier...

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0824-9

Michel CLAUX

Ton Blanc arrive avec le courrier...

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

A tous mes amis, A Ibrahima Diop en particulier. M.c.

AVERTISSEMENT

Vous ne trouverez pas la ville de Sibingué dans le Guide du Routard. Peut-être est-ce parce que les quelques voyageurs qui sont arrivés là par le plus grand des hasards ont préféré réserver leur découverte aux seuls routards qui n'ont pas besoin de guides. Vous la chercheriez aussi en vain dans les pages des Guides Bleus, ou des Guides Verts, ou chez Nagel, ouvrages sérieux auxquels n'échappent pourtant pas la moindre agglomération et pour lesquels toutes les potentialités culturelles, historiques ou architecturales d'un pays, d'une région, sont disséquées et présentées avec la rigueur et la précision de planches anatomiques. Elle n'est pas mentionnée non plus dans les récits de voyages, anciens ou récents. Elle est restée jusqu'à présent à l'écart des circuits touristiques et des différents Paris-Dakar. Pourtant, près de trois mille âmes y vivent, s'y aiment et s'y détestent, trois mille âmes y travaillent et s'y reposent. Pourtant, la ville de Sibingué a une histoire, elle a même des monuments que bien d'autres villes de par le monde pourraient lui envier. Mais voilà, elle n'en est pas fière et n'en fait pas étalage. Si jamais un jour vous la trouvez, et vous la trouverez sans doute, allez-yen ami, de ma part. Vous verrez, elle est beaucoup plus proche de chez vous que vous ne pourriez le penser.

SIBINGUÉ, République du Niger.

/-

Octobre 1967...

1. Lawal Bonkoula,
dit
«

Mabeye

»

Le stupide accident arrivé la veille au fils du Chef alimentait depuis ce matin les conversations au quartier. La consternation, réelle, se lisait sur tous les visages et les formules traditionnelles de salutations qui englobaient déjà les demandes et les réponses codifiées sur le temps, la maison, la santé, la famille et le travail aux champs, s'enrichissaient naturellement d'échanges de civilités sur l'état de la jambe du jeune Sarki, cassée malencontreusement à la
suite d'une chute de cheval. Le fait que ce jeune homme

-

que la

bénédiction du Tout-Puissant soit sur lui! - était à ce moment précis dans un état d'ivresse notoire, n'était pas véritablement évoqué, mais chacun partageait sincèrement la douleur du père, vieil homme respectable, peu bavard et carrément obèse. Pour tous les habitants de Sibingué, le vieux Sarki personnifiait l'autorité incontestable du village, autorité dont l'origine se perdait dans la nuit des temps de son arbre généalogique, aux dires de certains. Aux dires de certains autres, elle ne remontait qu'à l'automne 1926, date à laquelle les Français avaient placé (manu militari) à cette responsabilité un sien ancêtre, plus coopératif que la famille régnante d'alors. Lawal Bonkoula, dit Mabeye, depuis la veille second manœuvre au Collège d'Enseignement Général de Sibingué, s'étira sur sa paillasse. Le drap dans lequel, comme à son habitude, il s'était complètement emmailloté pour la nuit', afin de se protéger des moustiques, portait les traces récentes et irréfutables de leurs attaques nocturnes, nouvelles petites taches brunes de sang séché, disséminées parmi des souillures plus anciennes. Ce n'étaient pas les bruits habituels, sécurisants, d'un village qui s'anime, faits de chants de coqs, de caquetages de poules, de criaillements de pintades, parsemés de cris aigus de femmes, entrecoupés de rires, de chansons, de battements de mains de 10

jeunes filles ou de fillettes, rythmés par le choc assourdi des pilons dans les mortiers à mil, ce n'était pas non plus la lumière crue du soleil qui commençait à envahir la cour de la concession qui l'avaient réveillé, car il était capable de dormir ainsi du sommeil du juste à n'importe quelle heure de la journée. C'était en fait la conscience naissante, mais encore diffuse, des tâches importantes qu'il devrait accomplir ce jour-là, qui le fit abandonner son sommeil d'aussi bonne heure. Il se leva, noua son drap de lit autour des reins, en passa un large pan sur son épaule droite et se dirigea dignement vers le canari que la petite sœur de son grand frère avait pris soin de remplir au lever du jour. Il prit une gorgée d'eau à l'écuelle de calebasse gravée, s'en gargarisa longuement et la recracha aussi loin qu'il put, cherchant à atteindre de ce jet un malheureux gallinacé qui picorait là Dieu sait quoi et qui s'enfuit de toute la vitesse de ses petites pattes, ailes battantes et cou tendu, en caquetant de peur et d'indignation. A vingt-quatre ans, Lawal Bonkoula, fils de Bonkoula Youssouf - décédé - et de Fatimah Yassah, lui-même célibataire et signes particuliers: cicatrices tribales sur le visage (comme l'attestait sa carte d'identité nationale), était encore un peu taquin et de toutes façons, la journée s'annonçait belle. Puis il sortit, comme chaque matin, pour ses besoins. Ce moment-là était un moment privilégié de la journée. Le soleil n'était encore ni trop haut, ni trop chaud et le léger vent frais qui gonflait son drap et caressait sa peau avait des vertus tout à fait ravigotantes. Il n'avait pas à aller bien loin, une cinquantaine de mètres à parcourir à l'orée du village, vers une petite brousse chichement plantée de rares euphorbes et de quelques épineux maigrelets. L'endroit certes était malodorant mais la distance était suffisante pour atténuer sensiblement les bruits du quartier tout proche et propice ainsi à la concentration. C'était aussi le lieu et l'heure pour échanger sur le ton de la banalité les nouvelles graves ou mineures de la matinée avec les voisins ou les parents qu'on était sûr d'y rencontrer. Mabeye s'accroupit donc près d'un petit buisson et se laissa aller à réfléchir. Il pensa tout d'abord aux volontés de Dieu qui comme chacun sait sont imprévisibles et qui faisaient dans un même jour le malheur d'un grand de ce monde - toutes proportions gardées, le jeune Sarki faisait partie du Gotha de Sibingué - et la fortune d'un de ses plus humbles serviteurs. Une fortune au demeurant encore modeste, car associé au titre de second manœuvre du C.E.G., le salaire mensuel promis de 5500 francs CFA ne paraissait pas à proprement parler un pactole. Mais hier, en lui annonçant cette bonne nouvelle, le Commandant de Cercle ne lui 11

avait-il pas dit, par le truchement de son interprète, quelle chance il avait d'accéder ainsi à une situation administrative, un statut quasiment de fonctionnaire de la Fonction Publique, de la FONCTION PUBUQUE avait-il insisté en gonflant les mots et en roulant les yeux, un statut et un salaire qui devraient se mériter quotidiennement par un travail acharné au service du Peuple en général, de la Communauté Villageoise de Sibingué en particulier et que
« même

de temps en temps, il pourrait faire appel à lui personnel-

lement Lawal Bonkoula, dit Mabeye, nommé officiellement deuxième manœuvre au C.E.G. pour manœuvrer aussi un peu à la Sous-Préfecture ». Le Commandant s'était lpncé ensuite dans une improvisation époustouflante, un discours visiblement grandiose, dont Mabeye ne comprit pas un traître mot pour la bonne raison que J'interprète non plus, mais tous les deux virent bien à la fin que le Commandant était très satisfait de ce qu'il venait de dire et que c'était là J'essentiel. Les deux Gardes-Cercle eux-mêmes, assis par terre dans le vestibule à J'entrée de la pièce, avaient cru bon de se lever et d'applaudir chaleureusement à cet instant, mais ils avaient dû se rasseoir sur un froncement de sourcils du Commandant. Nul au village ne pouvait prétendre bien connaître cet homme en vérité. Nouvellement nommé - lui aussi - dans cette circonscription administrative et originaire d'une autre région du Niger, il ne parlait pas du tout Haoussa ni même une autre langue en usage à Sibingué, ceci par souci du Gouvernement d'éviter les acoquinements rapides et préjudiciables à la santé politique et économique du Pays (ce que Mabeye ignorait) et s'exprimait donc par J'intermédiaire d'un interprète à la réputation bien ancrée de fieffé coquin (ce que tout le village savait). Mabeye en était là de ses réflexions quand une voix J'interpella d'un des buissons proches. C'était Abdullah, son grand frère. - Eh Mabeye ! Comment ça va avec cette matinée? - Ça va, dans la douceur et dans la paix, répondit Mabeye poliment. - Dans la douceur et dans la paix vraiment, Mabeye ? continua son grand frère. - Dans la douceur et dans la pâix vraiment, Abdullah! - Et avec la maison, Mabeye, comment ça va ? - Dans la douceur et dans la paix aussi, Abdullah. - Dans la douceur et dans la paix vraiment? - Dans la douceur et dans la paix vraiment! - Et avec la santé, comment ça va, Mabeye ? Tout y passait... Comme d'ordinaire Abdullah s'en tenait avec lui à une ou deux interrogations de pure convenance, Mabeye crut deviner à la 12

longueur inh~bituelle de ces salutations que son grand 'frère désirait aborder un sujet important. A son tour il se mit en 'devoir de lui rendre ses politesses. - Tô, Abdullah! Comment ça va avec cette matinée? Ce qu'Abdullah souhaitait en fait, c'était de parler du C.E.G., ainsi que de la nomination et du salaire de son frère. Ce qui fit grand plaisir à Mabeye qui avait craint un instant qu'on abordât encore une fois l'accident récent du jeune Sarki, dont la narration enjolivée faisait généralement passer au second plan l'intérêt porté à sa propre aventure. Il se lança donc avec enthousiasme dans la relation de sa rencontre avec le Sous-Préfet, donnant tous les détails qu'il pouvait sur le Commandant lui-même; ses vêtements, ses Gardes-Cercle, son Interprète, son mobilier, en en inventant d'autres lorsque cela lui paraissait nécessaire, jusqu'au moment où il fut interrompu par de nouvelles salutations. - Eh, Mabeye ! Comment ça va avec cette matinée? Venait d'arriver Jaki, son frère d'initiation, qui ne souhaitait rien perdre de ce qui se disait et qui, ayant eu l'avantage dans un lointain passé d'avoir suivi deux années d'école primaire, était particulièrement intéressé par tout ce qui touchait au monde de l'Éducation et se sentait parfaitement qualifié pour en parler. - J'ai entendu dire que le C.E.G. allait ouvrir dès lundi et qu'un Professeur arrivait aujourd'hui de Niamey. Wallaye! Vous le saviez ? interrogea Jaki, passablement excité. Nul n'eut le temps de lui répondre, car Cissé venait d'arriver et commençait de s'enquérir de la santé, de la famille, de la maison et du travail des trois autres à la fois. Il est tout à fait honnête de signaler que le rituel des salutations chez les Haoussa ne facilitait ni le travail de l'orateur, ni la progression rapide de son récit et un œil particulièrement exercé aurait pu déceler chez Mabeye les signes naissants de l'exaspération, à l'ébauche d'un rictus de douleur qui soudain tordit sa bouche, alors qu'il recommençait pour la troisième fois la description de son passage à la Sous-Préfecture. Mabeye, à dire vrai, savait qu'il y avait autre chose que de l'exaspération dans ce qui le contraignit à cette crispation involontaire des mâchoires: une sorte de brûlure vive qu'il ressentit alors qu'il terminait d'uriner et qui se prolongea de façon tout à fait désagréable pendant quelques secondes. Pour une fois, il préféra éviter l'usage du sable pour s'essuyer et se secoua simplement longuement. Il pensa qu'il lui faudrait aller dire le jour même deux mots à cette fille de la Magagia qu'il avait fréquentée la semaine passée et éventuellement essayer de récupérer le mouchoir de tête dont il lui avait fait cadeau à cette occasion. Il se redressa, réajusta son drap d'un geste noble, attendit que 13

son auditoire eOt fini de se soulager et tous les quatre rentrèrent en devisant au village. Cissé confirma la nouvelle de l'arrivée imminente du Professeur. Cissé savait toujours tout sur tout et on pouvait lui faire largement confiance. C'était un grand échalas d'un mètre quatre-vingt-cinq, dont la maigreur accentuait l'immensité. On l'appelait" Nassarah» par dérision, car son visage et son épaule gauche étaient marqués de grandes plaques roses, cicatrices terribles d'un accident survenu dans sa première jeunesse. Gravement ébouillanté, il n'aurait pas dO survivre, mais il le fit cependant contre toute attente. Une aile entière du nez et une grande partie de la lèvre supérieure lui manquaient dorénavant et si cela terrifiait les enfants et dégoOtait les femmes, il était toujours bien accueilli partout dans la compagnie des hommes de quelque famille, de quelque quartier ou de quelque ethnie qu'ils soient. Ce matin, il venait justement d'apprendre au Bureau de Poste qu'un Professeur était attendu avec le courrier. Chaque samedi, en effet, arrivait à Sibingué le camion de la Société Nationale des Transports Nigériens (la S.N.T.N.) qui assurait la liaison hebdomadaire avec la capitale et que l'on appelait respectueusement le « courrier». Jaki émit l'hypothèse que ce Professeur était peut-être un Américain. Le C.E.G. préfabriqué que l'on avait érigé en toute hâte le mois passé à la sortie du village, juste à côté du cimetière, n'était-il pas emballé dans de grandes caisses marquées« DON DU

PEUPLE DES ÉTATS-UNIS », avec deux mains qui se serrent, une
blanche et une noire, tout comme sur les sacs de riz et les bidons d'huile de soja qui, l'an passé, avaient été directement dans les hangars à provisions de la Sous-Préfecture et dont la toile de jute avait fourni des camisoles très amusantes pour les prisonniers de droit commun? Sans aller jusqu'à imaginer que le Professeur arrivât de même dans une caisse marquée au pochoir« USA », n'était-il pas logique d'avoir un Professeur américain dans un Collège américain? Mabeye n'avait pas d'idées bien précises sur les États-Unis, ni sur aucun autre Pays d'ailleurs, à l'exception peut-être de l'Union Soviétique qui, dans l'inconscient collectif de Sibingué, était assimilée aux diables et à l'enfer. Il faut dire à sa décharge que le plus loin qu'il ait jamais été, c'était le village de Bondougou, à une cinquantaine de kilomètres vers le Sud-Ouest. Par contre, il avait une opinion très défavorable des Américains. Cette opinion était fondée sur des observations récentes qu'il avait faites lui-même, corroborées par les récits et témoignages de certains de ses voisins qui en avaient vu eux aussi. Quelque deux ou trois années auparavant, un petit groupe de Volontaires du PeaceCorp était venu s'installer à Sibingué, où ils restèrent environ deux , 14

mois. Il s'agissait d'un homme et de deux femmes. Leur comportement, à bien des égards scandaleux - ils vivaient dans la même case, les femmes, qui avouaient ne jamais avoir eu d'enfants prétendaient donner des conseils de contrôle des naissances ou pire, de méthodes de sevrage aux femmes du village qui, elles, en avaient plus que faire - n'était pas ce que Mabeye critiquait le plus.
Il leur reprochait surtout leur manque de dignité: l'homme acceptait que les deux femmes mangent à sa table, fument, discutent haut et fort et, comble de tout, s'affichent ouvertement avec tous les jeunes voyous du village. Qui plus est, cet homme acceptait souvent d'aller chercher de l'eau et du bois à la place de ces deux dévergondées qui se prétendaient infirmières... Mabeye pensait sincèrement que lorsqu'on a aussi peu de considération pour soi, on ne peut en attendre des autres. Et aussi n'avait-il que du mépris pour eux. L'insupportable intervint lorsque les trois Américains se mirent à porter des boubous et à se pavaner dans les rues ainsi costumés. Le corps tout entier des fonctionnaires, qui s'efforçait depuis peu et avec plus ou moins de bonheur à se vêtir à l'européenne, se sentit immédiatement insulté et déposa une pétition auprès du SousPréfet d'alors. Les villageois, quant à eux, notèrent le tissu bon marché, les coloris et les motifs à faire frémir et par-dessus tout la manière à la fois grandiloquente et empotée dont ils s'en paraient. Bref, plus personne ne les fréquenta, hormis les quelques jeunes zazous qui s'obstinaient encore à tourner autour des deux Américaines. Ils durent repartir quelque temps après. Certains racontaient que le Commandant avait envoyé une note circonstanciée à Niamey, où il était question de provocations et de progressistes... Quand Mabeye apprit de Jaki que les Américains étaient les habitants des États-Unis, ce qui n'avait rien d'évident à l'avance et que le nouveau Professeur pouvait être un de ces Américains, ce qu'il aurait pu deviner s'il avait eu un peu plus d'éducation (pour reprendre un commentaire acide de Jaki), il ne put cacher son désappointement. Ce Professeur allait certainement devenir son nouveau Patron et tout le monde sait bien qu'un homme n'est respectable que si son Patron est lui-même respecté. Mabeye avait besoin d'un Patron puissant, respectable et respecté, pas d'un ressortissant d'un pays de gens pauvres et sans aucune valeur morale, comme les ÉtatsUnis!

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2. Habiba, dite « La Magagia »

Cissé étant reparti au plus vite à la poste pour recueillir de plus amples nouvelles, Jaki, Abdullah et Mabeye restèrent ensemble pour la prière. Mabeye prêta les nattes, les trois hommes se purifièrent du mieux qu'ils purent avec un peu d'eau du canari, s'alignèrent le long du mur intérieur de la concession et se prosternèrent avec un ensemble du plus bel effet. Ce fut un peu plus long pour Mabeye qui recommença sitôt fini, pour rattraper la prière du matin qu'il avait manquée en se réveillant trop tard. Ce n'était pas qu'il soit particulièrement pieux, Dieu merci!, mais il tenait une comptabilité rigoureuse de ses devoirs religieux. Fatimata, la petite sœur de son grand frère apporta dans une grande calebasse la boule de mil qui trempait dans le lait aigre, enleva d'un doigt preste trois grosses mouches qui avaient trouvé le temps de s'y engluer et qui s'y débattaient avec l'énergie du désespoir, se lécha le doigt avec gourmandise et repartit chercher les écuelles, non sans recevoir au passage de son frère une petite tape sur les fesses, assortie d'une plaisanterie innocente qui sous d'autres cieux serait passée pour franchement graveleuse. Elle répondit de façon tout aussi innocente et tout le monde s'esclaffa, sauf Abdullah son petit frère, car il était question de sa virilité en des termes sans équivoque. Cela n'empêcha personne de se restaurer de bon appétit, tout au contraire. A trois pas d'eux, Fatimata les observait l'air de mine de rien, tout en triturant les perles du collier qu'elle portait autour du ventre en guise de seul vêtement. Elle avait quatre ans tout juste, c'était une petite fille rondelette et délurée qui faisait la joie des voisins et la fierté de sa famille. Comme ni Mabeye, ni Abdullah n'étaient mariés, elle accomplissait de son mieux les petites tâches ménagères qui lui avaient été confiées à la concession des Bonkoula : porter le petit bois, balayer la cour le matin, remplir le canari, balayer la cour le midi, nettoyer la vaisselle, balayer la cour le soir, veiller en tous 16

temps et en toute occasion au bien-être des hommes de la concession et à celui de leurs invités. Elle s'en acquittait toujours avec gravité et on peut même ajouter avec plaisir. Elle ignorait encore que les négociations en vue de son mariage futur avec un des commerçants de la place du marché, homme respectable à tous points de vue (surtout financiers) et bon croyant, avaient commencé... Mais elle était naturellement trop jeune pour ça, enfin, pour qu'on lui en parIe. Quelques rots sonores et discrètement polis ponctuèrent la fin de ce frugal repas. Jaki et Abdullah prirent finalement congé de Mabeye, qui les raccompagna jusqu'à l'entrée, laquelle était obstruée par un mouton qui s'y était réfugié pour profiter un peu de l'ombre et de la fraîcheur relative qu'offrait cet étroit passage. L'animal en fut chassé sans ménagement d'un bon coup de bâton dans les côtes, qu'il avait saillantes. Ce n'était pas un de ces beaux moutons blancs

et gras de la « Tabaski ", mais juste un gringalet pelé, à la couleur
indéfinissable, aux oreilles pendantes et déchirées, qui s'enfuit en bêlant lamentablement de dépit. La concession des Bonkoula était raisonnablement vaste. L'étranger qui y pénétrait pouvait se reposer dans cette petite entrée où un banc de terre avait été aménagé à cet effet et dont les ouvertures, celle donnant sur la rue et celle donnant sur la cour intérieure, étaient disposées de telle sorte qu'elles protégeaient les occupants des regards indiscrets de l'extérieur. La cour elle-même était ceinte d'un mur de banco d'environ un mètre quatre-vingts de hauteur et formait un pentagone assez irrégulier au centre duquel poussait un jeune gao. Cette espèce remarquable, une variété d'acacia que le père de Mabeye avait plantée de ses mains quelques années plus tôt, avait la particularité d'être feuillue - enfin autant qu'un acacia puisse l'être - au moment de la saison sèche et chaude et de perdre son ombrage au moment de la saison humide, c'est-à-dire quand il faisait plus frais. NOTE: A l'intention du lecteur, sans doute peu familier du déroulement des saisons en cette région du Sahel: la saison des pluies ou saison humide ou hivernage dure de mai à septembre, la température y est clémente, rarement plus de 35°C, les pluies quotidiennes et abondantes, les orages dantesques, on dit alors qu'il fait beau temps. De septembre à mai par contre, pas un nuage dans le ciel, un soleil et une température en conséquence, il fait franchement mauvais! A l'ombre du gao étaient disposés en permanence deux petits bancs et une chaise inclinée en bois de rônier (un bois si dur que 17