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Ueda Bin
Tourbillon
Tourbillon
Lettres Japonaises
Roman traduit du japonais par Ogawa Hiroko
Préface de Dominique MilletGérard
Édition revue et corrigée
2/08/14 16:51:59
Tourbillon
Lettres japonaises
Collection dirigée par Jérôme Pace
La collection « Lettres japonaises » a pour intérêt la littérature japonaise précisément et accueille aussi bien des traductions d’œuvres contemporaines, que des éditions commentées d'ouvrages plus classiques. Destinée, avant tout, à permettre la diffusion auprès du grand public de travaux universitaires portant sur la littérature japonaise, cette collection a également pour vocation de rappeler la richesse et l'importance des liens d'amitié entre les cultures française et japonaise.
Ueda Bin Traduit du japonais par Ogawa Hiroko Tourbillon Préface de Dominique Millet-Gérard Édition revue et corrigée
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03947-3 EAN : 9782343039473
PREFACE
Dans le prolongement du regain d’intérêt pour la production ar-tistique des œuvres d’inspirations symboliste et décadente, c’est une chance pour le public français que de pouvoir découvrir, grâce à la traduction d’Ogawa Hiroko, le beau roman japonais d’Ueda Bin (1874-1916),Tourbillon (Uzumaki), publié en 1910 et quasi totale-ment inconnu en Occident. Et pourtant, c’est un livre qui traite, à travers son personnage principal, un jeune Japonais fort cultivé, curieux et épris de belles choses, du rapport, encore problématique à cette époque, de son pays avec la culture européenne. Que le héros Maki Haruo soit un double de l’auteur est une évi-dence : c’est l’expérience intellectuelle de ce professeur de littérature étrangère à l’Université Impériale de Kyôto qui est ici habilement mise en scène, à travers des rencontres, des conversations, des mé-ditations. On y admire la profonde et intelligente culture d’Ueda Bin, qui découvre, goûte, pénètre la peinture, la littérature et la musique européennes, avec discernement et goût, sans pour autant renier sa culture propre, la vieille culture japonaise qu’il sent doublement menacée, par la raideur d’un gouvernement à la fois militaire et pragmatique (l’« époque de blocus » qui a suivi le succès nippon dans la guerre russo-japonaise), et, en réaction, par une ouverture frivole et irréfléchie à l’Occident, sous la forme d’un luxe individua-liste et cosmopolite. Ce qui émeut particulièrement dans ce livre, dont la traductrice tente, tâche extrêmement difficile, de rendre tout le raffinement, c’est la quête de beauté qui anime le protagoniste, cherchant tou-jours le sens derrière les apparences. Elégance pourrait en être le maître-mot, qu’il s’agisse des scènes d’extérieur, et notamment de la
superbe ouverture, écrite comme une succession de délicates pein-tures de scènes d’automne, dans un parc de Tôkyô où l’aristocratie se livre à la chasse au canard, ou des conversations entre person-nages de qualité, japonais ou étrangers, à propos de littérature, de musique, de mode. Mais l’élégance est aussi dans l’art du mono-logue intérieur, fraîchement importé d’Occident, qui nous permet de suivre, dans la cohérence profonde d’aspirations en apparence contradictoires, la formation intellectuelle du jeune Maki Haruo : Tourbillonest en effet une manière deBildungsroman.Le titre, inscrit à plusieurs reprises dans le texte, semble désigner le « tourbillon de la vie » qu’il s’agit, grâce à la culture de l’esprit, d’ordonner et d’orienter en soi. Et c’est tout un itinéraire qui nous est proposé, dont les jalons sont des noms, Watteau, Mallarmé, Tourgueniev, Wagner, D’Annunzio, Stendhal, etc. Un nom cepen-dant se détache, comme l’inspirateur essentiel de la réflexion de Maki : c’est le subtil auteur anglais Walter Pater, trop peu connu, hélas, en France. Ueda Bin l’a lu, médité, imité, se l’est approprié. Il le cite souvent, adopte la manière romanesque deMarius l’Épicurien, grande autant que discrète fresque autobiographique, où est admi-rablement mise en personnages et en images la réflexion sur la su-perposition des influences culturelles et leur synthèse absolument personnelle dans un esprit tout en discernement : ce que Pater, dans ce livre magnifique, fait pour la fusion heureuse des cultures antique et chrétienne, Bin Ueda l’applique à son cas spécifique, à la ren-contre, que son métier de professeur, sa présence dans les cercles intellectuels de son pays et ses voyages lui permirent de comprendre en profondeur, de la pensée européenne et de tout l’héritage raffiné de la culture japonaise. C’est un autre ouvrage de Pater, fondamen-tal pour la réflexion esthétique, qui lui permet de donner une assise philosophique à cette synthèse : il s’agit de la fameuseRenaissance, mal comprise lors de sa publication dans l’Angleterre victorienne, et dont il est étrange et fascinant d’entendre un écho à la fois aussi lointain dans l’espace, et aussi proche par la pensée. La grande question est celle du « dilettantisme », qu’il s’agit de faire passer du frivole au sérieux ; les différents personnages ren-contrés par Maki en figurent diverses postures, qui lui donnent à réfléchir et lui permettent de trouver sa propre voie ; cette dernière évoluera, conformément à celle d’Ueda Bin lui-même, vers un « di-
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lettantisme actif », une conception de « l’Art pour la vie » dans la-quelle se mêleront les influences de Stendhal de Barrès et de Claudel. L’art d’Ueda Bin consiste à insérer cette méditation intellectuelle dans un décor et une série d’ekphraseis, de descriptions de ces beaux objets dont sait s’entourer le raffinement japonais. Pour éviter d’en affadir ou d’en vulgariser la précieuse spécificité par des traductions approximatives, ou d’alourdir le texte par des périphrases, la traduc-trice a choisi de transcrire les termes japonais et de les accompagner de notes explicatives : ainsi est également préservée la qualité d’exotisme de bon aloi que ce roman peut avoir aux yeux d’un Oc-cidental, et qui en fait la poésie. Si nous perdons ce que peut avoir de charme exigeant une langue archaïsante, parfaitement maîtrisée mais difficile même pour un Japonais d’aujourd’hui, et évidemment intraduisible, nous goûtons néanmoins une atmosphère à la fois sensible et mentale, caractéristique d’un milieu et d’une époque. Et à l’heure où la France cultivée est de plus en plus attentive et récep-tive à l’art du Japon, il est à la fois émouvant et instructif de suivre l’itinéraire de Maki, et d’en comprendre les détours grâce au copieux et savant dossier qu’Ogawa Hiroko, qui a consacré à ce sujet sa thèse de doctorat à la Sorbonne, propose au lecteur.
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Dominique Millet-Gérard Paris le 7 février 2009