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Résumé

Les amitiés les plus longues sont-elles les plus sincères ?
Antoine, Estelle, François, Jeanne, Valérie et les autres forment un groupe de dix amis qui se connaissent depuis 20 ans. Quadras bien installés aux parcours de vie différents, ils décident de vivre enfin l’aventure qu’ils s’étaient promis de faire : partir en randonnée dans le Grand Nord canadien.
Rien de tel que l’aventure pour (re) souder le groupe ! Sauf que bien des choses ont changé en 20 ans, mais les secrets et les vieilles rancœurs ont la vie dure. Ces retrouvailles tant espérées vont vite tourner aux règlements de comptes. Et dans les immenses espaces du Grand Nord, vous pouvez toujours crier, personne ne vous entendra…
Ce roman sur le thème de l’amitié se lit comme on lit un thriller. Après l’avoir lu, vous ne regarderez plus jamais vos amis de toujours de la même façon.

DU MÊME AUTEUR
Série Rossetti & MacLane : Jeux Dangereux (2013), Une enquête cannoise (2013), Une affaire de famille (2013), Trois balles dans le buffet (2013), Un froid de loup (2014), Scoumoune niçoise (2014), Tension à bord (2015), L’Arlésienne (2016)

Série David Atlan : Le bout du tunnel (2015), Le dessous des cartes (2016)

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Jérôme Dumont

tout ce que
l'on ne s'est pas dit

roman

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1.

Antoine. 29 juin 2016, 8 h 45.

 

Toute l’énergie d’Antoine avait été nécessaire pour concrétiser cette drôle d’idée : tel l’Alexandre Dumas qu’il n’avait jamais été, réunir, vingt ans après, les mousquetaires.

Premier obstacle : ils n’étaient ni trois, ni quatre, mais dix, ce qui rendait la tâche plus complexe. Ensuite, même s’ils ne s’étaient pas perdus de vue après toutes ces années, la vie avait ses nécessités. Des maris, des épouses, des enfants, les tracas de la vie quotidienne et cette routine dans laquelle tous étaient plongés voire, pour certains embourbés.

Personne d’autre que lui n’aurait pu réussir ce tour de force. Il le savait, comme il avait toujours su qu’il était le meilleur de toute la bande. Le plus fort. Il n’était pas question de prétention, mais bien de réalisme. À une exception notable et quelques petits accrocs, la vie lui avait donné raison. Sa réussite professionnelle, il ne la devait qu’à lui seul. Il n’y avait pas de place pour l’échec ou le doute dans sa vie. C’était dans cet état d’esprit qu’il avait décrété que l’été deux mille seize serait marqué par la randonnée qu’ils s’étaient promis de faire, tous ensemble. Ce projet, imaginé après une soirée bien arrosée, semblait déjà surréaliste à l’époque, même en faisant abstraction de leur alcoolémie impressionnante. La liste des freins à sa réalisation était déjà multiple : la distance, les conditions, le coût, la disponibilité et surtout le nombre de participants à motiver. Même à vingt ans, et pris de boisson, il est des obstacles difficiles à franchir, des idées d’emblée trop farfelues. Tous en étaient plus ou moins restés là : l’idée ressurgissait, tel un serpent de mer, à l’occasion de leurs rencontres, de moins en moins fréquentes ces dernières années. C’en était devenu un running gag, qu’il était le seul à encore prendre au sérieux.

Antoine avait pris le taureau par les cornes après être tombé sur un article qui, une fois n’est pas coutume, l’avait ému. Derrière sa cuirasse d’homme d’affaires, la poker face dont il ne se départissait jamais, il s’était rappelé de ces jours où l’amitié de toute la bande était ce qui comptait le plus. C’était le récit d’un homme, atteint d’un cancer du cerveau en phase terminale, qui avait poussé Antoine à concrétiser leur projet de jeunesse. Ce témoignage décrivait avec quelle facilité son auteur avait systématiquement remis au lendemain tant de moments qu’il n’aurait jamais l’occasion de vivre, avant de conclure qu’avec son diagnostic à l’issue si prévisible, son existence n’était plus que regrets et qu’il comprenait à présent le sens profond du temps qui passe et « ne se rattrape plus »…

Sans doute fallait-il aussi voir dans la démarche d’Antoine un des effets secondaires de cette foutue quarantaine, cette décade où l’on commence à faire le point et à regarder derrière soi, l’œil parfois humide, le cœur souvent empli de mélancolie. Il s’était surpris à se laisser aller à verser une larme, à son corps défendant. Établir la comptabilité des regrets, des erreurs, des occasions manquées l’avait poussé à prendre les choses en mains. Ça lui avait pris « comme une envie de pisser », selon la formule dont il abusait, alors qu’il était bloqué dans un embouteillage matinal. À la faveur de la chanson qui passait à cet instant-là - une énième reprise de Smoke gets in your eyes, il décida d’enfin organiser cette foutue randonnée. La douceur de la voix de la chanteuse, dont l’interprétation personnifiait cette lueur d’espoir qui survit malgré les déceptions, le poussa à agir. Ce regret-là, c’était décidé, ne ferait pas partie de son passif. Il se montrerait avec ses amis comme en affaires : intraitable et refuserait d’envisager « non » comme une réponse.

Il allait l’organiser, ce foutu trek dans le Grand Nord canadien ! Pour Valérie, Jeanne et François, Estelle, Hélène, Julia, Julien, Jeff et Mathieu. Ils iraient enfin voir de près ces paysages de carte postale et surtout, se retrouver ensemble, faire renaître cette étincelle qu’ils avaient eue en commun, peut-être pour une dernière fois. Son initiative partait d’une bonne intention et ce fut ainsi qu’il présenta les choses à la bande. Passé l’étonnement, après les moqueries, ils avaient pris la mesure du sérieux de ses intentions. Comme il le souhaitait, tous avaient répondu à l’appel, même si certains se firent tirer l’oreille plus que d’autres. À commencer par Jeff, qui lui au moins n’avait pas changé. Toujours à râler, à voir la bouteille à moitié vide. Ce mec était pire qu’un troupeau de Parisiens débarquant dans un trou paumé de province. Rien n’était jamais assez bien, il ne voyait que les problèmes, les dangers, incapable de s’enthousiasmer pour quoi que ce soit. C’en était parfois à se demander comment un tel « mauvais mental » pouvait faire partie intégrante de ce groupe qui fut un jour si homogène…

Parmi les conditions posées, une était encore moins négociable que les autres : interdiction d’emmener les conjoints. L’essence même de leur réunion le commandait. Les pièces rapportées, c’était le meilleur moyen de mettre le souk. En tous cas pour ceux qui n’avaient pas encore divorcé… La seule exception, qui n’en était pas vraiment une, c’était Jeanne et François, puisque monsieur et madame parfaits avaient choisi de se marier presque vingt ans plus tôt. Rien que ça. Quoi qu’il en soit, aucun membre de la bande n’avait besoin de quiconque pour se prendre le bec avec les autres… Plus il y repensait, plus il lui apparaissait évident que ce qui importait, c’était qu’ils se retrouvent une fois encore, tous ensemble, loin de tout, de leurs habitudes, de leur quotidien. Une sorte de retraite spirituelle sur fond de retrouvailles. Antoine en avait besoin et il était persuadé que les autres aussi.

Beaucoup ne s’étaient plus revus depuis des mois, parfois quelques années. Lui même était plus proche de certains membres du groupe que d’autres. Avec François, par exemple. Ou encore Mathieu. Des contacts plus ou moins réguliers entre la bande perduraient grâce aux réseaux sociaux, mais ne remplaçaient pas les soirées passées ensemble à refaire le monde, alors qu’ils étaient encore, pour la plupart, insouciants et libres comme l’air.

Bien calé dans son fauteuil, Antoine détaillait à nouveau l’itinéraire qu’il avait fait établir par ce voyagiste spécialisé dans les treks hors norme. Pas question de se contenter du premier voyagiste venu. Le cahier des charges était placé sous le signe d’une retraite de la civilisation. Il parait que c’était l’une des demandes les plus fréquentes. Se retirer du monde, du rythme d’enfer, bref, se retrouver en retournant à sa source. Un truc qu’il avait toujours considéré avec un certain dédain, jusqu’à tout récemment. Pile le mantra d’Hélène, qui était le bouddhisme incarné. Antoine s’étonnait de cette soudaine proximité avec le membre de la bande avec laquelle il n’avait jamais eu beaucoup d’atomes crochus. Il n’en demeurait pas moins lucide vis-à-vis de lui-même : il n’était pas sûr que son accès soudain de bons sentiments durerait. C’était la raison principale qui l’avait poussé à passer à l’action sans réfléchir et à précipiter la suite des événements.

Ils débarqueraient dans le Grand Nord canadien, en plein Yukon et ne rallieraient la civilisation qu’au terme d’un périple de huit à dix jours, en fonction des capacités de chacun. Rien de trop extrême non plus : tout le monde n’avait pas sa forme physique. Surtout Jeff – encore lui – qui trimbalait depuis toujours un excédent de bagages. Léger selon ce dernier, préoccupant selon son médecin. Ce qui ne l’empêchait pas, bien entendu, de râler ni de se goinfrer.

Antoine avait insisté : pas de guide. Pas plus que les conjoints n’allaient faire partie de la fête, aucune autre personne extérieure ne les accompagnerait.

Les plus timorés avaient bien essayé d’insister, au premier rang desquels figuraient Jeff – toujours lui – et… François. Tout associé du prestigieux cabinet d’avocat qu’il était, ses marques de prudence semblaient presque confiner à… la trouille. Antoine le connaissait assez pour savoir comment le convaincre : il l’avait mis au défi et, comme toujours, cela avait fonctionné. François avait l’excellence modeste, mais il voulait toujours se montrer si irréprochable… si parfait, que quelques piques bien dirigées avaient suffi à balayer ses hésitations.

Pour ne rien lui faciliter, les organisateurs du trek avaient aussi ajouté leur grain de sel, déconseillant « fortement » une telle randonnée sans guide. Jusqu’à ce qu’Antoine les menace d’organiser le tout avec un de leurs concurrents et de le faire savoir à qui voulait l’entendre. Ils s’étaient écrasés. La rapidité de leur revirement fut proportionnelle au montant du chèque qu’il leur lâchait et à leur crainte d’une mauvaise publicité. La seule concession qu’Antoine avait bien voulu faire était d’accepter d’embarquer un téléphone satellite, pour les cas d’extrême urgence uniquement. Compte tenu de l’endroit, c’était bien le seul moyen de communiquer avec le reste du monde et il comptait bien réserver ces appels à une évacuation sanitaire au minimum. Après tout, il fallait bien admettre qu’ils ne partaient pas camper à Fontainebleau.

Dans quelques jours, ils seraient à nouveau tous réunis. Comme au bon vieux temps ? Sans doute pas. Tout le monde avait changé, évolué, stagné ou régressé pour certains. Mais cette parenthèse remettrait, l’espace de quelques jours, les compteurs à zéro, pour peu que chacun se donne la peine de jouer le jeu et mette de côté les vieilles affaires et les éventuelles rancœurs. Il voyait ça avec un paternalisme bienveillant, une occasion de se retrouver tous égaux alors que la vie s’était chargée de creuser les écarts entre eux.

Il fit mentalement le tour de la bande et se remémora chaque visage, en réservant celui de Valérie pour la fin. Son plus grand regret. Sa plus grande chance aussi. C’était ce dont il s’était convaincu après leur rupture, ce qui l’avait aidé à tenir, se relever, à tourner la page et avait fait de lui l’homme qu’il était. Diagnostic dont la certitude se fendillait cependant un peu plus les rares fois où il la recroisait. Même après toutes ces années, malgré tous ses efforts et contre sa volonté, son cœur s’accélérait du simple fait de sa présence. Il s’était convaincu de l’avoir oubliée, de ne plus se souvenir de son odeur, de la chaleur de son corps ou de l’impression de plénitude qu’il ressentait systématiquement après leurs étreintes. Des certitudes réconfortantes, qui lui semblaient néanmoins un géant aux pieds d’argile. Il se forçait à ne pas trop y penser, de peur de faire ressortir de vieux démons ou, pire encore, l’ancien Antoine. Fragile, sensible, empathique. Des sentiments qu’il avait laissés, tel un fardeau, sur le bord du chemin. La rupture avec Valérie avait marqué la fin de son ancienne vie, au terme d’un deuil chaotique. Le retour en arrière n’était ni possible ni souhaitable. Auraient-ils pu, dans une autre vie, être des doubles de Jeanne et François ? Un autre couple parfait ? À cette évocation et à l’ennui que cette image laissait entrevoir, il se fendit de son sourire carnassier et convoqua sèchement sa secrétaire afin qu’ils passent en revue l’agenda de sa journée.

2.

Julien. 2 juillet 2016, 18 h 30.

 

— Julien, il faut qu’on se parle.

Julia ne savait pas s’exprimer calmement. Elle aboyait depuis l’adolescence, qu’elle avait quitté voilà pourtant bien longtemps, mais dont elle conservait, parmi tant d’autres, ce trait caractéristique.

— Cette idée de rando… Ça fait chier.

— Ben dans ce cas, pourquoi tu ne l’as pas dit tout de suite ?

— Je sais, j’ai été conne. Pour je ne sais quelle raison, je me suis dit sur le coup que ça pourrait être sympa, mais plus j’y repense, moins je trouve ça cool. J’ai l’impression qu’on va tomber dans un mauvais trip style « rendez-vous dans dix ans », tu vois le genre ?

— Bah, ça peut être sympa, et ça fait longtemps que nous ne nous sommes plus retrouvés tous ensemble.

Silence à l’autre bout de la ligne. Il connaissait si bien Julia. Pas autant qu’il l’aurait voulu, mais assez pour se rendre compte qu’elle avait besoin de se changer les idées. Il l’imaginait tapotant nerveusement sur l’accoudoir de son canapé, à moins qu’elle ne soit en train de le tordre en tous sens. Julien savait que cela pourrait durer des heures, si bien qu’il proposa un face à face :

— Je passe te prendre dans une heure, on ira manger un morceau, ça te va ?

— Ouais, OK.

Elle raccrocha sans crier gare, laissant Julien encore une fois hébété par si peu de ménagement. Leur relation avait beau être malsaine par certains aspects – il avait toujours été son amoureux transi, elle le savait et n’hésitait pas à en profiter – il ne ratait jamais une occasion de se retrouver auprès d’elle. Elle faisait partie de sa vie, à sa façon, et il avait appris à s’en accommoder. Tout comme il était convaincu d’être un peu plus qu’un « meilleur ami » pour elle. Même frustré, il se sentait privilégié par leur proximité. C’eut été mentir que d’affirmer qu’il avait cessé d’espérer. La lueur brillait toujours au fond de lui, faiblement. Il s’interdisait cependant de rêver à leur potentielle vie « à deux ». Alors, il grappillait les miettes qu’elle lui donnait, même s’il en ressortait toujours frustré. Il avait bien essayé d’aborder le sujet, mais elle lui sortait chaque fois les mêmes réponses, avant de finir par l’envoyer bouler, en général vertement.

Ce rôle lui collait à la peau depuis des années. C’en était devenu un sujet récurrent de blagues qu’il avait même contribué, un temps, à alimenter. La situation avait des aspects cocasses puisque Julien et Julia donnaient la plupart du temps toutes les apparences d’un couple : ils arrivaient toujours ensemble, faisaient mille choses tous les deux sauf, bien entendu, coucher l’un avec l’autre. Ils se prenaient aussi la tête, se disputaient, mais ça ne durait jamais bien longtemps. Un mélange d’amour platonique sans les mots doux, de vieux potes et d’un « je ne sais quoi » sans le moindre sous-entendu graveleux. Il était son confident, elle était l’élue de son cœur. Tant de choses les opposaient pourtant, à commencer par leur façon de parler : bien que très cultivée, elle se laissait volontiers aller à un langage cru, alors que le registre de Julien demeurait toujours égal : enthousiaste, mais châtié. Il était un réservoir d’optimisme, elle se complaisait dans un nihilisme profond. Bref, ils formaient un « couple » improbable, mais persistant.

Ils avaient bien arrêté une bonne dizaine de fois de se voir : chaque fois, il suffisait d’un rien pour qu’ils se retrouvent. Ce rien coïncidant en général avec la fin abrupte d’une des aventures de Julia dont Julien endurait les détails les plus intimes avec le flegme qu’un Britannique n’aurait pas renié.

Au moins, Julia ne lui avait jamais servi le couplet selon lequel leur amitié lui était trop précieuse pour qu’ils risquent de la gâcher par une histoire de fesses. En fait, elle ne lui avait jamais vraiment expliqué pourquoi elle se refusait ainsi à lui. Il était plutôt pas mal, avec ses yeux noirs, son épaisse tignasse et sa frange qui couvrait une bonne moitié de son front. Il se maintenait en forme et côté intellect, il était un vrai réservoir à idées, même si, malheureusement, elles finissaient toutes par lamentablement foirer. S’il y avait bien une chose qu’on ne pouvait pas enlever à Julien, c’était la persévérance. Il trébuchait, s’étalait souvent de tout son long, mais se relevait, encore et toujours, tel un robot. C’était sans doute cette même force de caractère qui l’empêchait de se décourager avec Julia. Il se voyait en héros romantique et trouvait mille vertus à la quête de cet amour impossible, qui revêtait pour lui tous les aspects d’un sacerdoce.

Bref, Julien n’avait pas de chance, ni en affaires ni en amour. À sa place, n’importe qui d’autre se serait jeté du haut d’un pont depuis bien longtemps, mais pas lui. Optimiste indéfectible – il valait mieux l’être dans sa situation – il ne cessait de voir le verre à moitié plein et de se réjouir de mille petits détails insignifiants, au premier rang desquels figurait le sourire de Julia. Elle était certes plus douée pour faire la gueule, mais lorsqu’elle se déridait, Julien était transporté. Ces petites choses lui suffisaient.

Il n’était pas certain qu’elle en décroche un aujourd’hui, compte tenu de leur conversation, mais peu lui importait : l’essentiel était de se trouver en sa présence.

Lorsqu’elle sortit de son immeuble, il sut que ce soir, la partie n’était vraiment pas gagnée. Elle avait sa tête des mauvais jours et jeta sa cigarette d’un geste brusque alors qu’elle pénétrait dans sa voiture. Elle se contenta d’indiquer qu’elle avait envie de se faire un viet’, si bien que Julien se mit en route vers leur adresse habituelle et ne put s’empêcher de lâcher, pour détendre l’atmosphère :

— Un vieux couple. Nous sommes décidément un vieux couple : on ne se dispute même plus sur les endroits où sortir.

La réponse ne se fit pas attendre, cinglante :

— À ceci près qu’un vieux couple, ça a consommé à un moment donné.

— C’est bien aimable à toi de me le rappeler.

— En même temps, c’est toi qui as commencé, hein. Je ne comprendrai jamais ce qui fait que tu es toujours là. Tu es inlassable.

— Ju’, ta présence, c’est ça qui compte. Je ne sais pas comment je ferais sans toi dans les parages. Je ne suis jamais plus malheureux que lorsque nous ne nous voyons plus. C’est d’ailleurs pour cette raison que tu DOIS venir avec nous, avec moi, pour cette rando.

— Pfff, cette idée à la con ! Non, mais sérieux, ça fait quoi ? Vingt ans qu’elle est sortie. Pourquoi donc a-t-il fallu qu’Antoine nous organise ça maintenant, alors que nous l’avions tous oubliée ?

— Le plaisir de se retrouver, tous ensemble. Tout le monde avait trouvé l’idée géniale, sauf Jeff, mais ça, c’est normal. Et François. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’il change d’avis. De ton côté, je ne me souviens pas que tu aies objecté…

— J’avais fumé, ça doit être ça. Mais là, je suis clean et je trouve l’idée définitivement tordue. Bancale. Dépassée.

Julia était en colère, après Antoine, après tous les autres qui avaient appuyé cette idée stupide, mais surtout après elle-même.

Il fallut une bière et la moitié de son Pho, dont les effluves de cannelle, gingembre, oignons grillés et cardamome avaient un effet réconfortant pour qu’elle commence enfin à se détendre.

— Sérieux, ça craint ce truc. Plus j’y pense, moins je trouve l’idée brillante. Ça va ressembler à une réunion d’anciens combattants, et j’entends déjà plaintes et jérémiades d’à peu près tout le monde : j’ai faim, j’ai froid, j’ai chaud, j’ai mal aux pieds… Ils me gonflent déjà.

— Julia, sois positive, c’est une occasion unique de nous retrouver tous ensemble, qui ne se représentera sans doute plus jamais.

— Et puis quoi ? Ils sont beaux les copains. Dois-je te rappeler que la dernière fois que tu t’es retrouvé dans la merde, Antoine et les autres sont demeurés aux abonnés absents ?

— Franchement, on ne peut pas leur en vouloir, ils ont tous leurs soucis…

À ces mots, Julia manqua de recracher sa gorgée de bière et s’exclama, brisant la quiétude du restaurant :

— Mais tu es vraiment indécrottable, toi ! Autant les pessimistes de métier sont pénibles, autant l’inverse n’est guère mieux ! Je ne te comprendrai jamais. Ton optimisme est… fatigant.

— J’ai mes moments de doute, tu sais.

— Tu les caches remarquablement bien, c’est une certitude. À la limite, des fois je me demande si tu es humain ou non. Sérieux.

Dans la bouche de Julia, c’était un compliment. De son côté, elle était plutôt l’exact négatif de Julien. Le pessimisme ayant toujours été un compagnon naturel à ses révoltes perpétuelles.

— En tous cas, si tu veux vérifier mes qualités de randonneur, tu sais ce qu’il te reste à faire…

— Oh, mais c’est pas vrai, tu deviens limite lourd, là, tu le sais ?

— Il faut que tu viennes. Je pressens que ce trek sera inoubliable.

Julia prit la posture qu’il lui connaissait lorsqu’elle s’apprêtait à céder : menton rentré, sourcil gauche haussé et regard en coin. Elle était sur le point de changer d’avis, mais il eut été trop simple qu’elle se contente d’un « oui » ou qu’elle marque trop d’enthousiasme :

— Je dois avouer que ça me changerait les idées de me dépêtrer un peu de ma mère. Ces temps-ci, elle est insupportable et on n’arrête pas de se prendre la tête. Ça me fera des vacances et à elle aussi.

— Ah ben tu vois ! Un grand bol d’air pur. L’occasion de faire le vide, de se reconnecter avec nous-mêmes, ça va être génial, je le sens.

— Bon, on va éviter le couplet new-age et compagnie !

Julia finit par admettre, à sa façon, que l’idée la tentait :

— Je te préviens que si ça foire, ce sera 100 % de ta faute, Julien.

— Oh, si ce n’est que ça, j’ai l’habitude.