TOUTE UNE VIE NE SUFFIRAIT PAS POUR EN PARLER

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Ah ! les femmes et l’amour… Toute une vie ne suffirait pas pour en parler. Sinon comment comprendre que Maguy veuille en finir avec la vie parce que J.J. ne voulait plus d’elle. elle était devenue trop grosse… Et Nani alors ! La jalousie au singulier pluriel. Huit récits tirés de l’imaginaire de l’auteur, reflet de l’existence humaine, forment la trame de ce recueil de nouvelles.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782296304314
Nombre de pages : 194
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TOUTE

UNE VIE NE SUFFIRAIT POUR EN PARLER Nouvelles

PAS

Du même auteur
ModukpèJ le rêve brisé, roman, L'Harmattan. 2000,

-

Yèmi ou le miracle de IJamour, roman jeunesse, 2000, Les Editions du Flamboyant.

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3344-1

Adélaïde FASSINOU

TOUTE UNE VIE NE SUFFIRAIT PAS POUR EN PARLER Nouvelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Encres Noires
dirigée par Maguy Albet

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A mes amis d'ici et d'ailleurs A Florent Couao-Zotti IZen Bugul IZakpo Mahugnon François IZuadjo Hortense Mayaba Pour les rêves rêvés et accomplis... A Idayath, Justine, Claire, Amat, Zio, Joyce, Madeleine, Marie-Thérèse, Edith, Henriette, Béatrice, Ferdinand Huguette, Jean-Pierre, Octavie, Raoul, Appolinaire et Jacques. Pour l'amour et l'amitié partagés.

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L'hôte indésirable
hez les Dunian, c'était toujours la mélancolie. Atmosphère habituelle depuis plusieurs mois déjà avec des hauts et des bas. Parfois elle acceptait de les quitter, ne serait-ce que quelques jours avant de revenir insidieuse, sournoise et de refuser de s'en aller, bien que n'ayant reçu aucun carton d'invitation.

C

C'est que l'heure était grave: dans une maison, quand on n'entend plus le rire des enfants, l'atmosphère est morose. Et les enfants Dunian étaient malades, du moins les deux aînés, MarcAntoine et Simone. Quant à Poupette, elle resplendissait de santé et chaque jour que Dieu fait, elle évoluait aussi bien physiquement que mentalement. A un an et demi, elle balbutiait les noms de Papa et de Maman et courait partout dans la maison. Elle tombait souvent et s'égratignait, mais une tige ouatée imbibée de mercurochrome faisait rapidement l'affaire. Deux jours après, la peau avait repoussé à l'endroit écorché. De ce côté-là, les parents n'avaient aucun souci à se faire, car tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ce qui n'était pas le cas pour les deux aînés. Simone était rentrée de l'école un soir, brûlante de fièvre. Les parents n'étaient pas là ; ils étaient chacun à leur poste de travail; la servante n'avait pu trouver comme remède à lui administrer qu'un comprimé d'aspirine que sa patronne lui avait donné quand elle même avait eu sa crise de paludisme, il y avait

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deQx semaines

de cela. C'était le dernier qu'elle avait sûrement

oublié de prendre. f~lle l'avait ensuite bien cou\rerte dans sot1 lit et avait laissé la petite dormir jUSqtl'à l'arrivée de sa mère. l.Jorsque 1JIme l)unian ret1tra et vit sa petite fille chérie couchée, couverte de sueur, elle ne paniqua pas. B:Ue était habituée aux petits bobos des enfants, et un accès palustre faisait partie du lot des maladies infantiles en J\.frique. I~l1e lui administra tous les soins nécessaires, llli fit faire la toilette et llli donna ellemême de la bouillie de mil, ava11t de la mettre au lit à nouveau. b:lle retourt1a la voir après avoir apprêté le repas du soir, pendant que ses deux hommes, I\1arc-.f\ntoine et son père regardaient la télévision. Elle la vit arc-boutée sur le lit, en train de retldre tOtlt ce qu'elle avait ingurgité quelques instants plus tôt. C:eci la persuada que c'était bien le paludislne (j'lU faisait des ravages dans le corps lie sa petite fille chérie. f]le résolut de la conduire dès le lendemain matin chez le médecin de famille pour des soins plus efficaces, « afm qu' elle n'ait pas trop de retard par rapport à ses calnarac.les en classe », se c.lit-elle sans s'alarmer. Ce qui fut fait. Et Simone se sentit utl pC'll mietlX le troisième jour. f:Ue prit même .un peu de bouillie, que son estolnac accepta cette fois-ci de garder jalousemel1t. Vers la fit1 de la sen1.aine, elle fut sur pieds et son père décicla de la renvoyer à l'école le lundi suivant.

rvfadalTIeI)unian aurait préféré garder encore quelques jours la petite à la maison pour lui faire gagner qllelclues kilos. I~lle avait beallcoup lnaigri ; la société a tellement peur des gens maigres de nos jours. Iltle fallait pas exposer leur etlfant aux (]tlolibets, aux matlvaises pensées et aux lTIUrmUres du voisinage. j\ujourd'hui, quand on est malade, il ne faut pas perdre des kilos; l)ien au contraire, il faut en gagner le plus possible, afin qu'on n'ait l"as de doute, pas un seul doute sur ,Tot.remal. Même
les enfants tle SOt1t pas épargnés.

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Quel monde! Quelle société qui perd ses valeurs d'éthique que sont la solidarité et l'amour du prochain. Au lieu de plaindre le malade, on le voue aux gémonies, car n'a-t-il pas les signes de..., ne maigt}it-il pas à une allure vertigineuse, notre voisin... ? Et on cherche des poux dans la tête de l'autre, alors que soimême, on n'a jamais eu le courage d'aller faire le test du ... Madame Dunian ruminait toutes ces choses ce matin, penchée sur l'ordinateur qui lui livrait le message transmis dont l'avait instruit son patron la veille. Elle occupait le poste de secrétaire particulière du Ministre.

Elle était grande, belle et élégante: des atouts pour être une secrétaire particulière. Et ce qui était très important, c'est qu'elle avait la tête bien faite et pleine de connaissances qu'elle avait acquises sur les bancs, depuis l'école urbaine mixte de son quartier lorsqu'elle était enfant, jusqu'à l'Université d'Abomey-Calavi, en passant par le collège d'enseignement général de sa ville d'origine. Elle avait été une élève très brillante. Elle aurait pu aller plus loin dans ses études, mais lorsqu'on naît avec une tare dans sa vie, une tare aussi importante que la pauvreté, il faut savoir faire taire ses ambitions, se trouver rapidement une petite place au soleil, afin de se prendre en charge. Et c'est ce qu'elle fit. Trois années de secrétariat au Complexe Polytechnique de l'Université, et elle décrocha le fameux diplôme de secrétaire de direction, ce qui lui permit d'être engagée rapidement à la fonction publique et de gravir les échelons. A cette époque-là, le temps était bon, et la révolution populaire socialiste savait s'occuper de ses enfants en leur donnant de quoi manger à la fin de leurs études. Aujourd'hui les données ont changé. Le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale ont pris le relais et laissent nos enfants mourir de faim, quel que soit le nombre de diplômes entassés au cours de leur existence, plus ou moins longue.
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La mère de Simone et de Marc-Antoine avait eu beaucoup de chance. Elle était née de parents dignes et l'Etat, en bon tuteur à cette époque-là, n'affamait pas ses enfants. Elle avait

ainsi gravi les échelons et était devenue secrétaire particulière
I

d'un Ministre. Que de patrons n'avait-elle pas vus défiler au cinquième étage du ministère: des gros, des gras, des ventripotents ou encore des si maigres qu'on les croirait atteints de... Ainsi donc les ministres sous nos tropiques, nous les fabriquons en veux-tu, en voilà. Certains ont une durée de vie de trois à six mois; d'autres, par contre, traversent tous les mauvais vents de remaniement et restent à leur poste aussi longtemps sident lui-même. que le pré-

- Une femme à un poste de responsabilité, c'est du sérieux, c'est fait pour durer, peut-on affirmer, le cœur en paix. Et Madame Dunian était là pour le prouver. Disponible vingtquatre heures sur vingt-quatre, toujours présente au poste, qu'il pleuve ou qu'il vente, sous 40° de canicule. Et compétente. Et souriante, s'il vous plaît. Des secrétaires de ce genre, on devrait en fabriquer pour tous les ministres et le travail irait mieux. Tout le monde l'aimait au ministère; elle avait toujours un

mot gentil pour celui-ci, un sourire pour celui-là. Les plus heureux étaient les plantons et les garçons d'entretien qui bénéficiaient de ses largesses: cinq cents francs pour une bière, mille francs pour compléter des frais de médicaments. Elle était toujours gaie, toujours souriante et communiquait sa bonne humeur à son entourage. Elle avait réussi à transformer un bouledogue de ministre, qui lui était tombé dessus lors d'un de ces nombreux remaniements qui interviennent sous le ciel de nos républiques bananières, en un gentil tonton qui, désormais distribuait des compliments, des sourires et même des rires autour de lui. Sa femme n'en revenait pas et avait pris contact secrétaire pour connaître son secret. avec sa

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- La gaieté de cœur est la chose la mieux partagée du monde, lui avait-elle répondu. C'est dire que lorsque la mère des deux enfants passait le portail, sans faite désormais un petit signe amical au gardien qui reconnaissait de loin la couleur rouge-bordeaux de son véhicule, celui-ci n'en croyait pas ses yeux.
- Peut être qu'elle me reproche ne m'a pas vu, pensa-t-il sceptique. quelque chose ou bien elle

Il promit de s'en ouvrir à elle dès que l'occasion se présenterait. Et quand notre S.P. s'engouffra dans son bureau sans passer dire bonjour à ses collègues du secrétariat administratif, afin d'illuminer tout un chacun de son sourire matinal, alors, les gens se mirent à se poser des questions et à chuchoter des choses dans son dos.

Les Blancs n'ont-ils pas raison de ne pas s'occuper autres?

des

Chez nous quand vous décidez d'être là pour tout le monde, de vous occuper des poux et des chiques que transporte l'humanité autour de vous, alors vous êtes digne d'être décoré, à l'instar de Mère Thérèsa. Mais dès que vous décidez d'exister toujours par et pour vous-même, alors, vous passez par un microscope et on décèle sur votre corps et votre âme des maladies bizarres. Madame Dunian passait désormais au service pour une femme anormale, et on continuait de chuchoter dans son dos. C'est qu'elle avait des soucis, la pauvre, et de sérieux alors! Elle avait plus de problèmes que le Rwanda et le Burundi rassemblés.

En effet, Madame Duman avait vraiment des problèmes car, après Simone, c'était Marc-Antoine qui était rentré quelques jours plus tôt de l'école, malade, très épuisé parce qu'il avait vomi toute la matinée, alors que Simone n'avait pas encore recouvré sa forme. Sa petite fille aux joues rondes comme des pétales de 11

rose épanouie s'asséchait tel du « yaya », poisson séché très apprécié des populations guen et mina de chez nous, et de nos voisins de l'est. Parfois, elle se levait en meilleure forme et insistait pour rejoindre ses camarades à l'école) mais souvent elle ne pouvait mettre un pied devant l'autre. Alors, lui imposer de se lever, de s'habiller pour prendre la route, c'était trop lui demander. Madame Duman en était là à gérer les hauts et les bas de la maladie de Simone lorsque Marc-Antoine, à son tour, prit le relais. C'était trop pour les nerfs de la pauvre femme. Mais heureusement, Madame Duman avait son époux à ses côtés. Celui-ci la reçut dans ses bras lorsque, après avoir soigné son garçon malade, elle éclata en sanglots. Il comprit qu'il était le grand baobab dont l'ombre devrait couvrir sa petite famille pour la protéger des méfaits de cette pandémie qui attaquait les siens l'un après l'autre. C'était un homme de Dieu, tout comme sa femme. Et ils avaient élevé leurs enfants dans l'amour de Dieu; ainsi, sans verser dans la fatalité, ils pensaient que tout ceci était une épreuve venue de Dieu et qu'ils devaient l'accueillir comme telle. Alors, le soir au moment de se mettre au lit, ils prièrent beaucoup la Madone et lui demandèrent de redonner la santé à leurs enfants qui étaient toute leur joie de vivre.
Mais la Madone n'écoutait pas ou plutôt, c'est ce que se disait la mère, puisque l'état de santé des enfants ne s'améliorait guère. Un jour c'était bien, un jour c'était pire et cette situation servait de baromètre à son humeur. Entre le dévouement envers ses enfants et les responsabilités au Ministère, elle n'avait pas beaucoup de temps pour elle-même. Ça faisait une paye qu'elle s'était rendue chez la coiffeuse, à plus forte raison chez l'esthéticienne pour sa séance de pédicure-manucure. Elle, si élégante d'habitude, se présentait maintenant au travail dans un aspect négligé, sans artifice, les cheveux toujours tirés en arrière et retenus par une épingle. Comment porter des vêtements élégants alors qu'on n'est pas bien coiffée? La coiffure représente un

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atout de taille dans l'élégance féminine. Une vilaine coiffure sur une belle toilette la déprécie entièrement. Alors, la Mère ne se gênait plus tellement pour s'habiller quand elle allait au travail ; elle était simple dans sa mise, sans fard ni artifice. De toutes les façons, elle n'avait pas le cœur à cela. Monsieur le Ministre haussait désormais les sourcils chaque fois qu'elle pénétrait le matin dans son bureau pour mettre au point le planning de la journée. Un jour où elle venait de s'installer en face de lui, calepin et stylo en main, il la dévisagea, la déshabilla du regard pour la première fois, et se rendit compte combien elle avait changé ces derniers temps. En effet, des cernes qui ne quittaient plus ses paupières y avaient bâti leur nid. Deux profondes balafres séparaient ses joues à gauche et à droite et lui donnaient un visage de masque guélèdè. Et une tristesse qu'il n'y avait jamais rencontrée recouvrait sa face et faisait tiquer ses interlocuteurs. - Elle doit avoir un problème qui la mine, se dit le Ministre. J'essaierai de savoir ce que c'est, mais le travail d'abord puisque c'est pour ça que nous sommes là. Et il se mit à lui dicter des lettres, des lettres et encore des lettres. Après, il passa aux demandes d'audiences, au courrier. Et puisqu'ils s'acheminaient vers la fin de la séance, il voulut détendre l'atmosphère en faisant une grosse blague sur sa petite fille. Celle-ci n'arrêtait pas de lui faire des scènes de jalousie chaque matin, lorsque la veille il n'était pas rentré assez tôt pour la cajoler dans son lit, avant qu'elle ne s'endorme. - Ah! les enfants sont si attachants, n'est-ce pas, Madame Dunian ? D'un sourire crispé, la S.P répondit: «oui bien sûr », tandis que le Ministre continuait à raconter les taquineries de sa fille. La mère de Simone ne l'écoutait plus que d'une oreille distraite et pensait à sa Simone qui ne pouvait plus, depuis des semaines,
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conduire son vélo à travers la maison, pourchasser son frère aîné à travers les pièces, passer le rouge à lèvres de sa mère pour jouer à la grande dame, juchée sur ses hauts talons. Plus rien ne l'intéressait; elle ne voulait que dormir, dormir et ne rien faire d'autre. Même les dessins animés à la télévision ne l'intéressaient plus, elle qui vivait dans l'attente de leur diffusion. Quant à son frère, après une semaine de maladie, il avait repris les classes mais depuis, il était sujet à de violentes quintes de toux et dépérissait à vue d'œil. Il se faisait violence pour ne pas manquer l'école mais, certains jours, il était si épuisé qu'il ne pouvait même pas sortir du lit.
Le Ministre venait de s'adresser directement à sa secrétaire, mais elle ne l'avait pas entendu. Elle pensait à ses chers petits enfants, qu'elle avait dû laisser sous la garde de la servante, une jeune fille qui travaillait chez eux depuis un an maintenant, et qui était assez sérieuse, du moins en apparence. ser son travail, parce que ses enfants ces derniers temps. étaient On ne connaît souvent malades jamais assez les gens. Elle ne pouvait tout de même pas délais-

Le Ministre des Affaires Républicaines quelque chose de grave minait sa secrétaire lut en avoir le cœur net et lui demanda

était conscient que particulière. Il vou-

à brûle-pourpoint:

- Qu'est-ce qui ne va pas, S.P. ? Depuis quelque temps, je vous observe et je me rends compte que vous n'êtes plus la même. Dites-moi tout, car la confidence noie la douleur et permet ainsi d'exhumer le mal.
Poussant un gros soupir, Madame Dunian s'empara de son sac, l'ouvrit et en sortit un kleenex dont elle s'épongea le visage. Puis, elle leva la tête, ramassa sa bouche amer et dit d'une voix tremblotante: - Ce sont mes enfants, Monsieur le Ministre; ils n'arrêtent pas d'être malades. En ce moment même, ils sont tous les deux qu'elle ferma en un pli

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couchés, complètement rablement.

affaiblis par un mal qui les ronge inexo-

Le Ministre secoua la tête de bas en haut, et comprit la cause de tant de transformations survenues en si peu de temps chez sa secrétaire. La douleur l'avait percutée plus cher: ses enfants. dans ce qu'elle avait de

dont - Que peut-on attendre d'une femme fonctionnaire les enfants sont malades? Elle n'a plus le cœur à l'ouvrage, se
di t -il.

Alors il voulut savoir de quoi souffraient les chers petits, si on avait fait des examens et ce qu'en disaient les médecins. La mère lui répondit que c'était le médecin de famille qui s'occupait d'eux depuis leur naissance et qui continuait de les soigner, qu'on leur avait mis des perfusions, procédé à des analyses de sang et autres examens pour connaître l'origine du mal. Quels examens avez-vous effectués? ajouta le Ministre.
Tout ce qu'a demandé le médecin, lui répondit sa secré-

taire.

- Avez-vous encore le Ministre, - Le VIH Ministre?

pensé à faire le test du VIH ? demanda plongeant son regard dans le sien. voulez parler du Sida, Monsieur le

! Vous

-

Bien sûr, S.P. ! lui répondit-il en criant presque. Comment ça ? .. Comment ça ? ...
elle ne comprenait pas ce

Elle bafouillait, elle bredouillait; que disait son patron.

- Le test du Sida pour des enfants! ment, Monsieur le Ministre?

Vous parlez sérieuse-

- Bien sûr, S.P. ! Quand on est malade, homme, enfant, vieillard et qu'on ne guérit pas après un laps de temps assez
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court, il est conseillé de nos jours de faire faire immédiatement le test. Alors, c'était la première chose à laquelle il fallait penser, dès que vous aviez remarqué que les enfants ne se rétablissaient pas assez vite. Cela ne veut pas dire que les enfants ont le SIDA, mais au moins vous serez fixés sur leur compte... - Après une pause - Dès demain accompagnez-les dans un centre agréé et accomplissez votre devoir. Je suis de tout cœur avec vous et vous apporterai tout le soutien nécessaire; mais de grâce, ne vous laissez pas miner par cette situation. A vous voir, on croirait que c'est vous-même qui êtes atteinte d'une maladie incurable.
Il se leva, contourna son vaste et imposant bureau ministériel. Il entoura de son bras droit sa S.P. qui pleurait à fendre l'âme et la consola comme il put. Enfin, elle se leva et, retournant à ses quartiers, elle promit de faire le nécessaire. Le Ministre lui accorda tout le reste de la semaine pour ses courses, et « profitez-en pour prendre un peu de repos », recommanda-t-il.

Quand elle rentra à midi, son mari n'était pas encore là ; elle prit une douche pour se rafraîchir, à cause de la canicule qui régnait sur la ville. Ensuite, elle alla nourrir ses chers petits, couchés chacun dans son lit, le regard fiévreux, la bouche pleine de pustules éclatées comme c'est le cas chez les enfants atteints de kwashiokor. Elle venait de les recoucher lorsqu'elle entendit la voiture de son époux venir s'arrêter juste sous la fenêtre de la chambre des enfants. Elle s'assit sur le petit lit de Simone et, pensive, dévorait sa petite fille des yeux. Celle-ci reposait à présent, paisible dans son sommeil. Elle se réveillerait peut-être en fin d'après-midi, pressée par un besoin urgent. Quant à Marc-Antoine, il était en train de feuilleter une de ses bandes dessinées préférées, et ne s'endormirait que plus tard, au départ de ses parents pour le travail. Quand il avait la force, il exigeait de manger à table avec eux, à l'opposé de Simone qui ne se donnait plus ce mal.
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Leur père vint la rejoindre pour se rendre compte de l'évolution de ce mal mystérieux qui minait ses enfants. Il vit sa femme toute triste et pensive, assise au bas du lit de leur fille, le regarder comme au travers d'une buée: elle se leva, droite comme un i et passa à côté de lui sans mot dire. IlIa rejoignit alors qu'elle se mettait à table pour le déjeuner commun. Il s'enquit de sa matinée afin de dissiper le malaise qui s'était installé tantôt entre eux dans la chambre des enfants. Elle lui demanda à brûlepourpoint en le regardant droit dans les yeux: - Penses-tu chéri qu'il soit possible que nos enfants aient le SIDA? Son mari lâcha la fourchette pleine de riz « saucé» qu'il s'apprêtait à mettre dans sa bouche. Le riz s'éparpilla dans l'assiette et quelques grains volèrent en éclats sur la nappe fleurie.
Le SIDA! Qu'est-ce qui te fait dire ça, chérie?

- Il paraît qu'on doit faire faire le test du SIDA quand une maladie ne se guérit pas après un temps plus ou moins long. Et est-ce une raison pour penser au SIDA surtout avec des petits enfants? ajouta-t-il en la regardant, le visage serré. - C'est mon Ministre qui a attiré mon attention sur le problème, et il nous demande d'aller de toute urgence faire faire le test pour nous fixer sur le sort des petits.

-

Silence-Soupir-Murmure Silence-Onomatopées Appétit coupé du père.
parents.

- de la mère. - Bruit de fourchette déposée des deux

Bruit de chaise repoussée

-

Silence

de mort

Chacun rejoignit la chambre conjugale et les bras repliés sous la nuque, les yeux rivés au plafond, réfléchissait à cette nouvelle donnée.
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L'homme, comme l'avait fait sa femme le matin face à son patron, se posait mille questions à son tour.

- Comment des enfants élevés dans des conditions comme celles que nous offrons aux nôtres peuvent-ils attraper le SIDA? Où et comment cela s'est produit?
Il n'osait s'en ouvrir à sa femme de peur de la brusquer. Elle avait été tellement éprouvée ces derniers temps qu'il la protégeait contre tout, et contre elle-même. Mais à y réfléchir de près, son patron avait peut-être raison de les orienter vers le test. Sait-on jamais? Il se passe tellement de choses bizarres sous les soleils des tropiques. Des maladies jamais entendues jusque-là ont fait leur apparition et ravagent tout sur leur chemin: virus d'Ebola, un mal qui vous fait couler du sang par toutes les ouvertures de votre corps; virus du Sida, et Dieu seul sait quel autre virus notre père céleste... Non pas lui! Ce doit être ce jaloux du diable qui nous les envoie, parce qu'il sait que les Noirs sont trop croyants. - Regardez nos églises? Elles sont pleines à craquer. Et les sectes! En veux-tu, en voilà! Chaque quartier a son école, son église, sa mosquée et immanquablement sa secte qui anime par ses cris stridents la vie ennuyeuse des habitants de nos bas-fonds, et soulage ces pauvres adeptes de leurs derniers centimes pour la dîme.
Ainsi donc, le diable mettait en ce moment même toute son ingéniosité pour fabriquer le prochain vilain virus destiné à notre continent qui viendrait achever l'œuvre génocidaire que les deux premiers ont largement entamée. Comme ça, les génocidaires sont partout dans le monde? A coup sûr, puisque les voilà qui s'attaquent à deux enfants d'une même famille. Et ce n'est pas tout. Ailleurs c'est la vache folle. On n'a pas fini d'épeler ces trois mots qu'une fièvre « affreuse» attaque les moutons également. Le monde entier deviendrait fou ; l'Afrique en premier lieu parce que chez nous, notre principal code de

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bonne conduite, c'est que rien ne se perd, tout se conserve. Alors vous vous imaginez mon cousin du village tuer sa vache qu'il a mis des années à élever, pour la simple raison que manifestant une humeur maussade ce jour-là, elle s'est mise à frétiller et à jeter son cou par derrière? Braisée, cette viande deviendra inoffensive. A cent degrés, aucun microbe ne peut survivre. Pauvre de nous qui raffolons des « tchachanga »1 braisés au bord des routes! Que de folie et de fièvre aphteuse en gestation! Le lendemain matin, père, mère et enfants -la jolie Poupette riante avec ses joues rondes et colorées était aussi de la partie embarquèrent à bord de la Toyota grise de Monsieur Dunian et arrivèrent au grand hôpital où était installé le centre de dépistage du VIH. On s'occupa des enfants tout d'abord; ensuite ce fut le tour des parents. Chacun d'eux subit l'examen le cœur ravagé par l'angoisse.

- Qui avait transporté le Sida à la maison pour que nos enfants en pâtissent aujourd'hui? se demandait Madame Dunian. Quant à Monsieur, il ne se posait même pas la question. Il était sûr que c'était lui qui avait dû le ramasser auprès de sa « peugeot 205 », une midinette qui lui donnait une nouvelle envie de conquérir le monde, depuis qu'il était monté à l'assaut de sa citadelle, il y a six mois de cela. Il fallait revenir chercher les résultats dans quelques jours. On retourna silencieusement à la maison. Papa mit de la musique douce pour calmer le tumulte des cœurs. Evénement étrange: de retour à la maison, même nos deux petits malades vinrent s'installer au salon, Simone couchée sur le divan et Marc-Antoine assis sur les genoux de son père, comme si le fait d'avoir subi le test était comme le début d'une nouvelle thérapie, qui allait terrasser bien vite cette terrible maladie qui leur rongeait le corps en eux. Une maladie bizarre qui vous suce le sang et vous donne toutes sortes de troubles: diarrhée, vomissement, toux, fatigue extrême, maigreur
1 Tchachanga : viande de bœuf ou de mouton braisé.

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