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TOXIC
S02E06 : À l’abordage

skull

Stéphane Desienne

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Walrus — 2016 

SOMMAIRE

Résumé

Partie 1 - Évasion

Partie 2 - Règlement de comptes

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L’auteur

Crédits

RÉSUMÉ

Avec ce double épisode, la saison 02 de Toxic tire sa révérence.

Que ce soit à bord du cargo GénéSaran ou sur Corrudeeen, la survie des groupes humains est liée au sort des Aliens. Que ceux-ci cherchent à les sauver ou à les exploiter importe peu : le risque de perdre le peu qui a été gagné est grand. Elaine, Masters, Alva, Jon, Alison, le Révérend, Larson, Pedro, Michelle. Autant de personnes dont la vie ne tient qu’à un fil ! La donne est identique pour Jave, Naakrit et Twirl : chacun doit affronter les conséquences des choix qui ont été faits.


Reste à savoir qui reverra le jour se lever sur une planète ou une autre…

 

 

 

– Première partie –

Évasion

Ferme de Corrudeen – Collectif Commercial

 

 

 

 

 

 

Dans le secret de sa cellule, en se rendant au réfectoire ou lors des promenades, un prisonnier décidé à passer à l’acte rejouait sans cesse les détails de son évasion. Il envisageait l’ensemble des possibilités et s’attelait à résoudre un par un les problèmes posés par son plan. En l’espèce, l’individu suivait, de façon consciente ou non, la loi d’Ohm, soit le chemin de moindre résistance à même de le conduire jusqu’à la liberté.

Larson avait appris que la simplicité offrait les meilleures chances de succès. La plupart du temps, en tout cas. Les stratégies trop sophistiquées s’adaptaient mal aux aléas qui ne manquaient jamais de survenir selon une autre règle plus insidieuse : celle de Murphy. Car ce qui pouvait advenir finissait par arriver. Souvent au plus mauvais moment. Sous ce dôme, accéder à la sortie nécessitait de jouer à l’acrobate. Une difficulté qu’il jugeait certes délicate, mais pas insurmontable. De fait, c’était la voie la plus simple pour gagner l’extérieur.

— Vous êtes sûr, Jefe ?

— C’était bien plus dur de se barrer de Långholmen, crois-moi. Au-dessus de nos têtes, il y a une trappe non gardée. Le piaf pense qu’on ne peut pas l’atteindre parce que nous n’avons pas d’ailes.

Peut-être même qu’il méprisait les espèces incapables de s’élever dans les airs par ses propres moyens.

— On dirait que ce salopard de volatile ne sait rien sur les anges alors, Jefe.

Un sourire de connivence se dessina sur le visage du Suédois.

L’ouverture, au faîte du dôme, restait cependant difficile d’accès. Larson avait observé l’alien au cours de ses rares allées et venues. La trappe se manœuvrait à la manière d’une chatière qu’il poussait à l’aide de son bec. Elle ne semblait pas pourvue d’un dispositif de verrouillage. Soit il en existait effectivement un qu’il ne percevait pas, soit… Une certitude se dessina : quoi qu’il arrive, il devait monter pour confirmer l’une ou l’autre des hypothèses, avec l’espoir que la seconde fût la bonne.

— Comment vous comptez vous y prendre ? demanda Pedro.

Larson lui montra un sac de toile confectionné à partir d’un bout du drap de sa couche. Il l’avait rempli de sable ramassé dans la cour extérieure qu’il avait préalablement réduit en une poussière à l’aide d’une pierre transformée en pilon. Tout en observant le toit, il y plongea ses mains, se les frotta puis attacha sa besace de fortune à sa taille.

— Je suis un peu rouillé depuis le temps, mais il parait que c’est comme le vélo. Et j’ai perdu du poids depuis que je suis en captivité. Je suis plus léger, ça devrait compenser.

L’Espagnol écarquilla les yeux.

— Donc, vous allez grimper !?

Il le confirma d’un hochement de tête. De toute manière, il n’imaginait pas d’autre option.

— Madre de Dios, soupira Pedro en réaction. Et si vous vous tuez ?

La liberté, elle se méritait, lui rappela-t-il. Il fallait la conquérir de haute lutte ce qui impliquait de prendre des risques, de s’exposer. La paroi, bien que lisse sur sa plus grande surface, comportait des bordures, des fixations supportant des plaques lumineuses ou bien des anneaux qui habillaient l’intérieur du dôme constituant autant de points d’appui. Son bras droit ne dit rien pendant un moment, mais l’expression figée de son visage suffisait.

— Comment vous allez revenir ? souffla-t-il.

La question le turlupinait aussi. S’il s’estimait capable de grimper, redescendre se révélait en revanche une affaire encore plus complexe. En escalade, la descente s’avérait souvent plus piégeuse que la montée. Son retour sain et sauf dépendait en partie de ce qu’il découvrirait à l’extérieur. Une simple corde résoudrait le problème. À condition d’en dénicher une. Pour qu’une évasion réussisse, il fallait également compter sur la chance. Un minimum. Le regard de l’Espagnol se durcit au moment de se fixer sur lui. Il comprit tout de suite l’idée qui venait, à l’instant, de lui traverser l’esprit.

— Je ne laisserai pas tomber le groupe, réaffirma Larson, et je reviendrai très vite, je n’ai pas l’intention de m’éterniser dehors. Il ne s’agit que de reconnaître un chemin possible pour se tirer de ce clapier.

— Et si les aliens vous chopent avant ?

Un risque à accepter, songea Larson, qui se demanda si l’Espagnol n’espérait pas qu’il échoue de peur de le voir prendre le large. Au moins, il saurait qu’ils étaient sous étroite surveillance, une information en soi. Succès ou échec, dans les deux cas, il en retirerait un enseignement utile.

— Si je meurs, toi et Michelle, vous prendrez les choses en main. Si je reviens, je pense vous apporter de bonnes nouvelles. Et un plan.

Larson lui fit un clin d’œil. Pedro hocha lentement la tête. L’ancien prisonnier lui tapa sur l’épaule et lui offrit sa poigne.

— Je compte sur toi.

— Si Jefe.

 

 

 

 

 

Les experts estimaient qu’il existait des centaines de civilisations dans la Grande Galaxie, la plupart à un stade insuffisamment avancé pour voyager entre les étoiles. Perdus au cœur des nuages de gaz ou nichés au sein des bras spiraux, masqués par les pouponnières stellaires, par l’éclat des amas globulaires, les mondes pré-techs échappaient au moyen de détection, rendant complexe tout recensement.

La découverte des humains s’apparentait à un coup de chance. Ou à un désastre, réfléchit le Polymath en glissant un premier tentacule dans une eau légèrement salée. Le Squil avait réussi à faire venir son « aquarium » depuis Cato Kei-Lat. Une fois immergé dans ce bain au ph adapté à son épiderme, il se délecta du plaisir de retrouver des sensations familières. Ses membres s’ébrouèrent et sa peau se gorgea, recouvra son élasticité, sa robe grise et son aspect lisse, ce qui constituait un problème délicat à gérer lorsqu’il passait la majeure partie de son temps dans une combinaison. Les onguents distillés par le harnais en plus des sécrétions de son surderme réduisaient les effets des frottements et offraient de conserver un taux d’humidité satisfaisant, mais la constriction pesait sur la psyché, sur le rendement de l’intellect irrité par l’inconfort.

Othan Ur se coula vers le fond du bassin baigné par la lumière d’un afficheur relié au réseau et aux systèmes de l’exploitation de la ferme. Yuuz avait supervisé l’installation et, en tant qu’amphibien également sensible aux environnements secs, il comprenait sa nécessité vitale. Il se posta devant l’un des écrans.

À cette heure, les humains dormaient, chacun reposant sur sa couche, parfois à deux, un mâle et une femelle. Une fois à trois, avait-il noté. Des individus – souvent les mêmes – ne trouvaient pas le sommeil et il les observait en train de déambuler vers le réfectoire, la machine à nourriture et la cour, mais jusqu’ici aucun n’avait entrepris d’escalader la paroi du dôme.

D’abord tenté de réveiller le drone surveillant dans lequel Twirl avait investi pour protéger son élevage, le Polymath laissa libre cours à sa curiosité scientifique, convaincu que l’humain n’irait pas loin. Alors que son corps reposait en étoile sur le sable, il suivit, intrigué, la progression du bipède. Il se débrouillait plutôt bien pour un représentant d’une espèce ne possédant que quatre membres. Peut-être était-il rompu à l’exercice ? Il procédait avec précaution, s’arrêtant à chaque appui. Qu’est-ce qui le motivait à prendre ce risque ? Il orienta la caméra vers le sommet et il comprit soudain : la trappe. L’humain envisageait-il de sortir du dôme ? Voilà qui devenait intéressant.

 

 

 

 

 

L’ascension du mur d’enceinte de Långholmen en pleine nuit avait été plus difficile, se dit Larson, confiant. Il se pencha en arrière pour embrasser la vue sur leur prison sous cloche. Les alcôves silencieuses abritaient des hommes et des femmes dont il devinait à peine les silhouettes sur les couches sommaires. Son regard remonta l’allée principale jusqu’à la porte donnant sur l’extérieur, puis il se concentra sur son prochain mouvement. Il tendit son bras vers une fixation inoccupée dont la minuscule cavité permit de placer son index et son majeur, puis il glissa son pied droit. La clarté suffisait pour repérer les prises, détail qu’il avait vérifié la veille. Sa main plongea à nouveau dans le sac. Les propriétés du sable fin qu’il avait ramassé dans la cour n’égalaient pas celles de la magnésie, mais cela faisait l’affaire d’autant que l’air restait plutôt sec sur ce monde. Il s’était évadé de Långholmen pieds nus peu après son admission à l’infirmerie, en pleine nuit sans lune et au beau milieu d’un orage. À cette époque, il avait quelques années de moins, soupira-t-il.

À la force de ses bras et de ses jambes, Larson se hissa jusqu’au sommet en un petit quart d’heure. Il contempla la trappe durant une bonne minute avant de se décider à la pousser. Si elle restait fermée, alors il aurait produit un effort inutile. Et il devrait imaginer un autre plan. Il la toucha du bout des doigts et exerça une légère pression. À sa grande satisfaction, le battant bougea.

Un air vivifiant rafraîchit son visage : un avant-goût de la liberté. Il le souleva puis il se glissa à l’extérieur, accueilli par un ciel brillant de milliers de feux. Larson se mit debout et demeura ainsi un long moment sur le toit, silencieux, ébahi ; pour la première fois depuis des mois il se sentait conquérant.

Aussi loin que portait son regard, il ne rencontra ni mur, ni cloison, pas même une simple grille. Sur la voûte céleste, des lucioles multicolores se déplaçaient, scintillaient ou clignotaient. La lumière des étoiles se confondait avec celle des vaisseaux, des stations orbitales et des satellites qu’il imagina innombrables. Son groupe avait voyagé à bord de l’un de ces engins spatiaux. Enfin, les aliens les avaient enfermés dans une cale sordide puis transportés d’un point à un autre. Un périple aux antipodes de la croisière d’agrément tant sublimée par les écrits et les films de science-fiction de son enfance. Plus proche du commerce négrier en réalité.

Son regard descendit, dériva sur la forêt de toits et de dômes aux alentours. Il s’était attendu à apercevoir des spires trouant le ciel sur des centaines – voire des milliers – de mètres. Les édifices ne dépassaient pas trois étages, comme si les architectes s’étaient alignés les uns sur les autres. Ou bien suivaient-ils des règlements ? Auquel cas, cette société ne semblait pas sans foi ni loi. Il existait même des prisons, sourit-il, d’où l’on pouvait s’échapper.

Le plan ne réussirait qu’à condition de repérer l’endroit où se rendre une fois dehors et de reconnaître le chemin pour y parvenir. S’évader nécessitait de préparer une planque, de prévoir des moyens de subsistance, des itinéraires sûrs… Larson remarqua les marches courant le long de la paroi externe.

Le Suédois s’en tint à la loi d’Ohm et entama la descente d’un escalier étroit sans se poser davantage de questions. La pente, raide, l’incita à la prudence d’autant que la pénombre l’empêchait de distinguer le point d’arrivée. Où allait-il atterrir ?

Larson imagina que des aliens dépourvus d’ailes empruntaient ces marches pour nettoyer le toit. Cela lui parut plausible. En bas, il s’attarda devant une porte trois fois plus haute que son équivalent humain. Elle n’était pas fermée. Une dépendance voisine abritait du matériel dont il n’aurait su définir la fonction. Il y repéra une sorte de véhicule robot ressemblant à une chenille munie de pattes d’aspect métallique. À quoi servait cet engin ? Larson hésita. La machine risquait-elle de se réveiller, de donner l’alerte ? Par prudence, il s’intéressa plutôt au portail.

Son inspection le laissa perplexe. Il ne comportait pas le moindre mécanisme d’ouverture. Était-il contrôlé à distance ? Possible. Passer par dessus ne présentait pas de difficulté particulière. Larson exploita les rainures et les traverses de métal pour l’escalader. Une formalité à la portée du premier venu. Une excellente nouvelle.

Dès lors, il était à l’extérieur du dôme. Libre.

 

 

 

 

 

Lorsqu’il avait franchi le mur d’enceinte de Långholmen sous des trombes d’eau, Larson s’était allumé un cigare sous l’abribus en face de la prison. Il se l’était réservé spécialement pour l’occasion. Il s’était assis et avait passé quelques instants à expulser des ronds de fumée, le sourire aux lèvres alors qu’il tombait des cordes.

Sans pouvoir s’en griller une, c’était moins drôle, songea-t-il, tapi dans un recoin. Il consacra plusieurs minutes à écouter et à observer. Pas d’empreintes dans le sable, personne ne fréquentait ce secteur. Ces créatures, avancées sur le plan technologique, privilégiaient sans doute la voie des airs. Marcher, c’était probablement trop archaïque, trop primitif pour eux, se dit le Suédois qui se glissa finalement hors de sa cachette pour remonter l’allée recouverte d’une couche aussi consistante que de la latérite. Elle débouchait sur une autre venelle face à un édifice trapézoïdal chichement éclairé et long d’une bonne cinquantaine de mètres. Larson tourna à droite, suivit le bâtiment jusqu’à la prochaine intersection. La zone entière était constituée d’une succession de constructions basses et de dômes séparés par des allées. Le quadrillage s’étendait sans doute sur des kilomètres. Dès lors, il comprenait pourquoi les aliens préféraient prendre de la hauteur pour se déplacer facilement dans ce labyrinthe. En sortir se révélerait plus compliqué que de s’échapper du dôme ; le groupe serait particulièrement exposé dans ces passages étroits, comme des rats dans un laboratoire. Le Suédois poussa ses investigations et continua sur sa gauche, enfilant un nouveau couloir de sable entre deux entrepôts. Intrigué par un bruit sifflant, il s’accroupit et leva la tête. Deux feux bicolores, violets et bleus, délimitaient les contours d’une espèce de dirigeable en train de glisser à faible vitesse à travers le ciel. Impossible d’évaluer la distance à laquelle il évoluait, mais il distingua les grappes de containers hexagonaux. Un cargo ? Le cigare géant disparut de son champ de vision en moins d’une minute et lorsque son regard se porta à nouveau vers l’extrémité de l’allée, son cœur s’arrêta. Son être se figea, sa bouche s’assécha d’un coup et d’instinct, il se prépara à détaler.

Une silhouette, plus grande qu’un homme, se dressait à une trentaine de pas. Il ne l’avait même pas perçue… Larson observa l’alien vêtu d’une espèce de parka pourvue d’une capuche. À l’intérieur, les deux prunelles d’un jaune vif ne le rassurèrent pas. Il recula.

— Vous ne vous échapperez pas de ce lieu sans une aide extérieure, entendit-il alors, dans un anglais à l’étrange accent guttural, martial. Une voix de titan.

Larson ne se démonta pas en dépit la forte envie de prendre ses jambes à son cou. Il avait appris à maîtriser ses peurs et ses émotions.

— Ça vaut la peine d’essayer, parvint-il à articuler.

Il ignorait si la bestiole engoncée dans son vêtement le comprendrait, mais elle avait raison. Une fois hors du dôme, ils auraient besoin de contacts capables de leur apporter un soutien logistique, de les cacher, de leur permettre de fuir.

— Nous pouvons vous aider, fit la créature en répondant à son interrogation silencieuse.

— Vraiment ? hasarda le Suédois.

L’Alien entrouvrit sa parka, un bras aussi épais qu’un tronc d’arbre en sortit. Trois doigts terminés par des griffes tenaient une sorte de harnais qu’il jeta à terre.

— Enfilez ça, activez le pressoir sur le côté droit et retournez à votre enclos. L’heure de vous enfuir n’est pas encore venue. Je ne peux pas m’attarder davantage, mais nous nous reverrons. Je tacherai d’être présent à votre prochaine escapade.

Puis, la silhouette massive bondit dans les airs où elle disparut, comme par magie. Larson en resta comme deux ronds de flan. Il se baissa pour ramasser le harnais qu’il soupesa et examina sous toutes les coutures avant de se décider à l’enfiler. Cela ressemblait à une ceinture munie de bretelles. Il la passa autour de la taille et la boucle, dotée d’un système magnétique, se ferma toute seule. Aussitôt, elle se serra contre son dos, ses reins, gaina une partie de son bas-ventre. Il écarta les bras et découvrit une sorte de corset entourant son abdomen.

Qu’avait dit cette chose ? Ses mains fouillèrent de côté à la recherche du fameux pressoir. Lorsqu’il le trouva, Larson s’accorda un instant. Allait-il vraiment faire cela ? Et si c’était un piège ?

Une aide extérieure augmentait considérablement les chances de succès d’une évasion. Un allié impliquait toutefois l’établissement d’une relation de confiance. Il n’y avait qu’une seule façon d’en avoir le cœur net.

Il inspira et poussa le bouton avec son index. En dehors d’un léger grésillement consécutif à la mise sous tension, il ne se produisit rien durant plusieurs secondes. Quand il voulut avancer, en levant le pied, la surprise lui arracha un cri : il se retrouva à un mètre au-dessus du sol en agitant les bras et les jambes.

— Bordel ! Comment ils font pour voler ? pesta-t-il au milieu de la nuit.

 

 

 

 

 

Othan Ur n’avait pas perdu une seconde du périple de l’humain à l’extérieur du dôme, fasciné par sa capacité d’adaptation et son sens de l’orientation. Une expérience exceptionnelle dont il avait enregistré chaque seconde, y compris la rencontre avec le mystérieux contact.

Il avait fallu quelques minutes au mâle pour comprendre le maniement du harnais agrav. Le comportement aérodynamique de l’appareil se calait sur la morphologie de son porteur. Se pencher pour avancer, en arrière pour reculer, incliner ses épaules à droite ou à gauche pour changer de direction. Rien de bien compliqué en somme. Bien sûr, cela requerrait de la coordination et de l’entraînement. Après avoir failli s’écraser ou percuter un mur, l’humain parvint à gagner le sommet du dôme avant le lever du jour. Quant à celui qui lui avait fourni ce matériel, impossible d’établir son identité. Le brouilleur d’ondes avait fait obstacle aux détecteurs du drone qu’il avait envoyé pour suivre l’aventurier. Il n’avait même pas pu saisir leur conversation, très brève au demeurant. Ce visiteur savait très bien ce qu’il faisait.

À présent, la question se posait : avertir Twirl ou pas ? L’éleveur serait probablement horrifié par la nouvelle. Il pourrait prendre des mesures entraînant un retard dans le déroulement des expérimentations. Voire pire. Il pourrait y mettre un terme en jugeant l’affaire désormais trop risquée. Le scientifique Squil n’était pas dupe, son associé subissait d’énormes pressions de la part de son clan, ce que Yuuz avait confirmé sans toutefois entrer dans les détails ou les subtilités de l’influence au sein des organisations aviennes. Le mieux était probablement d’en parler à l’amphibien et de décider ensemble.

 

 

 

 

 

Le Polymath se glissa à l’intérieur de sa combinaison tentacule après tentacule. L’opération fastidieuse une fois achevée, il sortit de son aquarium, aidé par le dispositif agrav. Il flotta dans les airs en direction de l’accès du dôme, répandant des gouttes d’eau sur le sol. Dehors, le Squil fut accueilli par un soleil généreux qui l’aurait sûrement desséché jusqu’à la mort sans sa protection. Corrudeen n’était cependant pas le pire endroit pour les individus de son espèce. Le Collectif concentrait une étonnante variété de mondes et selon un adage communément admis, élevé même au rang d’axiome auquel il souscrivait : la vie s’installait partout, elle évoluait et elle trouvait des solutions. Partout. Il existait donc un biotope adapté pour chaque espèce de l’Univers.

Il parvint à la ferme après un survol rapide de la zone des entrepôts qu’il se surprit à scruter. D’habitude, il ne se préoccupait guère de qui pouvait les observer. Il ne constata rien d’anormal. Rien qu’il fut en mesure de relever, en tout cas. Le Squil se présenta devant le sas qui s’ouvrit sur le tube de descente. En quelques instants, ses jambes palpèrent la rambarde qui le mena au poste de travail de l’amphibien. Othan hésitait encore quant à l’attitude à adopter. Avertir l’éleveur. Ou pas.

— Avez-vous visionné le flux que je vous ai envoyé ?

Yuuz tourna sa tête sans cou vers lui. Ses yeux gris s’arrondirent et devinrent plus foncés.

— Il me paraît nécessaire d’en aviser Twirl. Immédiatement.

La réponse du fidèle ingénieur ne le surprit pas.

— Il a suffisamment de problèmes à gérer, non ?

— Certes, mais ceci relève de la plus haute importance.

— Qu’un humain cherche à s’évader n’a rien d’étonnant. Ils se savent en captivité, conscients que nous les retenons contre leur gré. Ils sont intelligents et doués de volonté. Et il ne s’agit que d’un spécimen, peut-être plus farouche que les autres.

— Sans doute. Vous omettez un facteur particulièrement inquiétant : un individu inconnu est entré en contact avec lui. Même au temps des dinkos, il y avait toujours des curieux en quête de renseignements sur nos méthodes de production. Sauf que là, il s’agit d’humains. Ce n’est pas une situation que l’on peut traiter à la légère. Je dois en avertir Twirl.

Il marquait un point indiscutable.

— Je le comprends. Une idée de qui ça peut-être ?

— Non. Il était équipé d’un brouilleur sophistiqué, ce qui le place dans la catégorie supérieure des curieux, celle des malins, bien outillés et informés. Il est heureux que vous fussiez éveillé à ce moment-là. Que pensez-vous que l’humain va faire avec le harnais ? Est-ce qu’on doit le lui prendre ?

Une mesure de bon sens, a priori, s’il comptait l’utiliser pour s’enfuir, songea Othan.

— N’en faites rien pour l’instant. Nous verrons de quelle manière il gère la situation. C’est une occasion de les observer.

— Et si des spécimens s’échappent ? Nous avons beaucoup investi dans ce lot.

— Le risque est limité, on pourra facilement les rattraper s’ils sortent. Pour le moment. Il est redescendu de la trappe sans faire usage du harnais, ce qui était la solution la plus simple et de loin la plus rapide. Son attitude me parait évidente.

— Il compte dissimuler son existence aux membres du groupe, conclut Yuuz. Peut-être même se le réserver pour se sauver lui.

— Une perspective fascinante, n’est-ce pas ?

Derrière sa visière en polymère interactif, la bouche du Polymath, dotée d’un unique bec, se contracta de satisfaction.

 

 

 

 

 

Larson étala le harnais sur sa couche. Il avait pris soin de tirer correctement le rideau qui faisait office de porte, s’offrant une intimité qu’il savait toutefois précaire. Cependant, personne ne se risquerait à déranger le chef. Pas même l’Espagnol.

Son passeport pour la liberté, songea le Suédois, en étudiant le curieux objet. Il le pressentait. Cet incroyable appareil ne pourrait sauver qu’un seul d’entre eux. Il faisait face à un dilemme. Avant, il ne se serait pas posé de questions. Les autres détenus auraient compris sa décision égoïste en vertu d’une règle implicite : dans sa position, ils feraient pareil. Même s’ils étaient prisonniers sous le dôme, ses amis n’avaient rien de taulards à qui l’on pouvait fausser compagnie avec leur assentiment. Puisque le but du jeu consistait bel et bien à vaincre le système qui les avait enfermés.

De plus, ce cadeau tombé du ciel provenait d’un alien. L’interprétation du geste lui échappait. Pourquoi les aidait-il ?

— Jefe ? entendit-il derrière le rideau.

Larson remballa l’appareil avec la même célérité qu’en prison, lorsque les gardiens s’approchaient de sa cellule.

— Une minute.

Sauf qu’ici, personne n’oserait fouiller dans ses affaires. Le piaf était-il au courant ? Avec leur technologie, il eut été étonnant qu’il ne le fût pas. Ce qui l’amenait au troisième point : et si tout ceci n’était finalement qu’un piège ? Ou une sorte de test retors ?

Il se releva pour tirer le rideau. Son lieutenant s’invita dans son antre. Larson comprit qu’il venait aux nouvelles.

— Comment ça s’est passé ?

Les lèvres du Suédois s’étirèrent :

— Bien, je suis revenu en un seul morceau.

Les yeux de Pedro se mirent à briller :

— Alors, on va s’évader ?

Énoncée de cette manière, l’interrogation appelait une réponse tranchée. Un oui susciterait un espoir probablement démesuré à ce stade. En fait, si la fuite demeurait dans l’ordre du possible, se posaient encore quantité de problèmes. La plupart sans solutions.

— C’est un peu tôt pour le dire.

L’enthousiasme de l’Espagnol s’effaça de son visage bouffi, sa main glissa dans son abondante tignasse couleur corbeau.

— C’était comment dehors ? lâcha-t-il alors.

— À mon avis, nous sommes au milieu d’une zone d’entrepôts. En tout cas, ça y ressemble. Il y a des dômes et des bâtiments à perte de vue. C’est un vrai labyrinthe et en sortir va être passablement compliqué. Je dois y réfléchir.

— Oh…

— Ouais, en général ce n’est qu’une fois à l’extérieur que les ennuis commencent, lui dit-il en accompagnant son propos d’une tape sur l’épaule. S’échapper d’ici, c’est juste la partie facile.

 

 

 

 

 

Sous le dôme, la journée s’organisait autour de principes que Larson, en qualité de chef désigné, avait tenu à imposer pour conserver la cohésion. La propreté de leur espace et les repas. D’abord, l’homme, même captif, n’était pas un animal ; dès lors, il ne s’agissait pas de se comporter comme tel. Ce faisant, ils adressaient un message clair aux aliens : ils restaient une espèce évoluée, civilisée. Pas autant qu’eux, mais le degré de maîtrise technologique ne constituait pas le critère principal séparant l’être doué d’intelligence de l’animal. L’essentiel était dans l’attitude, dans la dignité.

C’était ainsi que l’on survivait en prison. En gardant sa dignité.

Ensuite, les repas permettaient de maintenir un schéma social, malgré les inévitables frictions. Le groupe comptait sept femmes enceintes, les protégées de Michelle. Le docteur déjeunait à l’autre bout de la table. En face de lui. Une position de numéro deux. Sa compétence, irremplaçable, lui conférait une légitimité certaine. Larson observa les sièges vides ; une situation fréquente ces derniers temps, mais il n’en tenait jamais rigueur aux absents. L’isolement, l’intimité participaient d’un mécanisme naturel destiné à se ménager surtout lorsque la pression venait à augmenter.

— Il y a un moment qu’on a pas vu le piaf, lança Michelle.

Larson trempa son ustensile, cousin de la cuillère, dans son potage à la consistance ferme et au goût approchant celui de la carotte ce qui, étant donné la coloration verte, n’allait pas de soi.

— Je crois qu’ils réduisent les contacts au strict minimum. Ils ont peut-être peur qu’on les contamine.

Sa pique déclencha des sourires entendus.

— Moins on les voit, mieux on se porte, déclara l’un des hommes attablés à sa droite.

— Il faut qu’on réfléchisse à un moyen de sortir de là, poursuivit Michelle. On ne laissera jamais ces femmes livrer leurs bébés à ces monstres. Les grossesses en captivité, c’est… un traumatisme.

— Certes, mais nous avons gagné du temps. Sinon, ils nous auraient liquidés, tout le monde ici doit en être bien conscient.

— Neuf mois.

La discussion revenait sur le tapis à intervalles réguliers depuis qu’il avait accepté le marché. Les piqûres de rappel ressemblaient à une stratégie de Michelle lui signifiant qu’elle ne lâcherait pas l’affaire avant d’avoir obtenu une réponse franche. Sept futures mamans comptaient sur elle. Et sur lui.

— Ce sera amplement suffisant.

L’Espagnol s’arrêta de manger. Le silence tomba, ses compagnons se figèrent. Larson résista à l’envie de regarder Pedro ce qui pouvait donner un indice au médecin. La jeune femme n’avait pas assez de nerfs pour gérer ce genre de situation.

— Pour ? demanda-t-elle.

— J’en sais rien pour le moment, fit-il en se levant. C’est encore trop tôt.