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TOY BOY ET AUTRES LEURRES

De
89 pages
Un recueil de huit récits, en ouverture duquel la styliste Anna Winfall choisit de s'offrir un intermède sensuel avec le dénommé Stany : un toy-boy sur mesure, à la mesure de son désir. Même si le vaste jeu de feintes et simulacres qui va se déployer risque de conduire à tout, sauf à un happy end...
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Couverture

Cover

4e de couverture

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Livres libres

collection dirigée parMarc Bailly

Une collection où vivent plaisir, liberté, imaginaire et qualité.

Le plaisir de la lecture. Trop souvent oublié dans un monde qui file à la vitesse du numérique, le plaisir de la lecture offre pourtant une fenêtre sans limites sur le monde qui nous entoure. Pour certains, synonyme d’apprentissage, d’élitisme, de difficulté, la lecture plaisir a trouvé sa collection.

La liberté. De ton, de style, de genre, d’écriture. Une collection qui se veut sans barrière, sans limites, sans étiquette. Les auteurs seront libres de développer leur univers, d’exploiter leurs idées, de faire naître aux détours des pages, des galeries de personnages fascinants… Pour des lecteurs qui pourront, en toute liberté se plonger dans des récits riches, joyeux, tristes, dangereux, excitants, bondissants, drôles, terrifiants…

L’Imaginaire au pouvoir ! Qu’est-ce que l’Imaginaire ? Mais finalement, qu’est-ce qui n’est PAS Imaginaire. Une collection qui se permet tout, ne se refuse rien et qui ouvre grandes les portes d’une véritable aventure littéraire aux parfums exquis !

La qualité. Livres Libres se veut une collection de qualité et exigeante, qui ne publiera que le meilleur, au service d’une littérature de qualité (mais accessible), et d’un lectorat tout aussi exigeant…

Livres Libres propose des ouvrages inédits d’auteurs belges qui partagent une volonté tant de qualité que de divertissement.

Livres Libres, finalement n’est pas une collection ! C’est une expérience littéraire.

Déjà parus :

Hugo Poliart, Superflus, 2015.

Marc Bailly (sous la dir.), La Belgique imaginaire – Anthologie tome 1, 2016.

Marie-Paule Eskénazi, Walter ou Naïm, héros ou assassin, 2016.

Sophie et Jacques Mercier, Toute une vie d’amour, 2016.

Frédéric Livyns, L’obscur, 2016.

Pierre Mainguet, Le silence ne répond jamais, 2016.

Monique Bernier, La magie du frangipanier, 2016.

Marc Bailly (sous la dir.), La Belgique imaginaire – Anthologie tome 2, 2017.

Titre

 

 

ALAIN DARTEVELLE

 

 

 

 

 

 

TOY BOY

et autres leurres

 

 

RÉCITS

 

 

Images par Marc SEVRIN

 

 

 

 

 

 

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre publié avec l’aide du Fonds national de la littérature

 

 

Images © Marc SEVRIN

 

 

 

 

D/2017/4910/30

EAN Epub : 978-2-806-12146-2

©Academia-L’Harmattan s.a.

Grand’Place, 29

B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

 

 

www.editions-academia.be

TOY BOY

À Jean-Baptiste Baronian,
compagnon de tant d’émotions littéraires

 

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1

C’était toute une histoire, celle que la styliste Anna Winfall venait de vivre. Une histoire à la fois très simple et compliquée, estimait-elle, puisqu’après trois jours et quatre nuits d’attente fébrile dans un hôtel amstellodamois, la grève des bagagistes de Schiphol lui avait valu un transfert en Eurostar jusqu’à l’aéroport d’Heathrow, à partir duquel la Finairways inaugurait via Helsinki une liaison avec l’Empire du Soleil levant : destination Nagoya à un prix qui, véritablement, défiait toute concurrence pour un vol en business class !

Ne lui restait qu’à s’engouffrer dans un shinkansen, le train express du cru, avec en point de mire Tokyo et son complexe Megamax. Et d’arriver à point nommé pour l’ouverture du Salon Couleur Chair, foire mondiale du textile intelligent où figuraient en bonne place les plus récentes réalisations biotechnologiques de la collection Winfall.

Malgré la petite semaine perdue à rejoindre cet événement professionnel, Anna pouvait donc se considérer comme chanceuse, dans son malheur de créatrice en temps de crise : des contrats avaient aussitôt été signés pour différents projets d’innovations textiles dont la concrétisation lui garantirait travail et revenus durant presque toute une année.

Seulement voici… Il ne lui restait que deux jours avant de quitter le Japon pour cette Europe à vau-l’eau où renouer avec l’existence rassurante qu’elle s’y était aménagée.

Deux journées entières. Pas mal, quoiqu’un peu court pour se lancer dans un périple touristique digne de ce nom… Dès lors, comment tuer ce temps précieux la séparant du retour à la normalité ? Tudieu ! Seul le désordre en serait capable, fut la réponse qu’Anna Winfall formula spontanément en son for intérieur.

Mais un désordre organisé ! compléta-t-elle illico, se voulant maîtresse d’elle-même malgré ses pulsions. Alors qu’en vérité, le goût de l’aventure supplantait tout en elle, qui jusqu’ici avait agi en femme de tête. De sorte qu’Anna se retrouva bien vite en train de visiter les offres d’Intermedium, un site de rencontres internationales à la réputation pour le moins sulfureuse ! Où elle s’inscrivit d’emblée, avant de passer une commande très précise en acceptant en bloc un fatras de clauses contractuelles.

Pour s’offrir quoi ? Un intermède, précisément : une escapade sensuelle sans smartphone ni tablette, hors du temps et loin du monde habituels.

Tout en suçotant sa cigarette électronique – un modèle féminin au carénage d’argent et d’or blanc, nommé careniña –, elle pressentait que son choix s’accorderait en tout point à ses envies composites. Dont le profond désir de changer radicalement d’ambiance. Et aussi, et surtout celui de se sentir investie, parfaitement pénétrée par un homme amoureux, ou qui du moins en manifesterait tous les signes extérieurs.

Une trentaine de minutes plus tard, pimpante dans une combinaison en lycra scintillant et brodequins assortis – un ensemble thermostatique issu de sa collection expérimentale –, elle arpentait la fantasmagorie du quartier Manouchi, aux alentours de la colossale gare tokyoïte : là où, pour mettre un peu de nature dans le fatras de béton, des pépiements d’oiseaux électroniques se déployaient à intervalles réguliers, question d’indiquer que les feux venaient de passer au vert.

*

Je contemple sans broncher l’enregistrement du visage de cette cliente d’une trentaine d’années, capté tout le temps qu’a duré sa connexion à notre site. L’intensité de son regard derrière l’écran du laptop. Ses traits de jolie femme dont il m’appartiendra de faire vibrer la fibre sentimentale. Son petit air têtu, à la fois enjôleur et pincé, qui me rappelle certaines photographies d’une Marguerite Duras au sortir de l’adolescence. Du temps où elle venait de rencontrer l’Amant, et que rien ne laissait augurer de son infinie dérive ultérieure. La sensibilité de Duras jeune, oui, et l’aura de fragilité que laissaient transparaître Katherine Mansfield et Virginia Woolf, avant qu’elles ne perdent définitivement la boule.

Tant d’attraits, auxquels s’ajoutent une cascade de boucles de brune fatale, un sourire enfantin à la Greta Garbo, et, quand elle se lève et s’éloigne de l’écran, le déhanché d’une star en puissance. Un charme fou, en somme, qui me fait maudire cette faiblesse fatale qui veut que je tombe systématiquement amoureux de mes clientes ! Et m’incite à sélectionner les plus clinquants de mes uniformes de séducteur patenté, pour me lancer en vrai professionnel sur la piste d’Anna Winfall…

Fichtre, qu’il est dur et plaisant à la fois d’exercer mon métier, dois-je admettre à la façon d’un Montesquieu des temps contemporains, en cet instant précis où un bourdonnement interne me fait me moquer de moi ! « Ah ça ! Monsieur est toy boy ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être toy boy ? »

*

Anna avait à peine quitté son hôtel que, arpentant le boulevard Naka-dori, elle repérait son suiveur. Pas difficile : ce grand gaillard en uniforme bleu clair chamarré d’or, façon officier de marine ou général d’opérette, dépassait de trois têtes les flux entrecroisés de bataillons de Japonais en complets ternes, et ceux de Japonaises entre putes et bimbos, s’efforçant d’incarner leurs mangas préférés.

Ainsi Anna appréciait-elle en connaisseuse le défilé permanent d’adolescentes aux cheveux roux pâle, piquetés de mèches rouges ou jaune vif, coiffées de bonnets de laine emplumés ou à pompons, et portant au surplus pulls fluorescents, jupettes étagées en jeans et shorts ultra-courts par-dessus des bottillons à franges, ou des bottines cloutées, voire des cuissardes en faux cuir vernissé.

Tout un arsenal de séduction vulgaire sous le masque d’un ennui profond, réel ou simulé. Entêtante, entêtée succession de filles aux jambes torses, pour la plupart d’entre elles, qui ne distrayait pas entièrement Anna du manège de l’homme qui gagnait graduellement du terrain.

Par jeu, elle quitta la large artère bordée de buildings aux façades illuminées de publicités où dansaient et s’embrassaient des acteurs colossaux, pour se glisser en retrait, par une enfilade de parcelles où vivotaient des bouquets de verdure poussiéreuse, cloisonnées par des barrières de béton et des torsades d’acier, sous un enchevêtrement de câbles qui donnaient tout son sens à la notion de jungle urbaine.

Et l’homme n’en finissait pas de se rapprocher d’elle sans du tout se dissimuler, et sans non plus qu’elle prenne peur ni ne tente de s’enfuir.

D’ailleurs il pressait le pas et elle-même s’arrêtait, s’adossant à un pan de mur constellé de graffiti et de dessins obscènes. En un instant il fut sur elle, ce séducteur d’une corpulence impressionnante, enveloppante et rassurante. Ce don Juan qui portait la moustache et arborait un sourire enjôleur : en cela parfaitement conforme aux desiderata de sa cliente, que sans façon il enlaçait et caressait, embrassait à pleine bouche en pleine rue. Elle laissant faire et appréciant la bête : ce jeune étalon qui, sans faillir, allait la divertir l’espace d’un intermède.

Et soudain, comme si ce baiser appuyé d’un inconnu la chloroformait, les délices acidulés de Tokyo disparurent du champ de vision de la désirante Anne Winfall.

La seule, l’ultime image qu’elle perçut encore fut celle, radieuse et gracile, d’une fillette fardée de blanc, vêtue de taffetas comme une poupée de porcelaine. Une fillette aux yeux bridés qui ouvrait grand la bouche en l’observant et qui – Anna eut à peine le temps de se le dire – aurait sa place toute trouvée au musée des robots et des sciences émergentes du boulevard Aomi.

Puis tout s’éteignit tandis que résonnait en boucle, dans la tête d’une femme ravie dans tous les sens du terme, la ritournelle commerciale vantant les mérites de son nouveau maître à penser, ainsi qu’à vivre et à mourir :

N’existe plus ce que tu vois

Ce que tu entends sonne faux

Rien d’étonnant à ça :

Tu es aux mains d’Intermedium

Qui écrit votre scénario :

Autant le tien que celui de ton homme…