Travail au noir

De
Publié par

Richard Saurer est un manager performant. C'est un "liquidateur", un spécialiste de la restructuration. Les chantiers d'élagage, quelle que soit la saison, crise ou croissance, ne font jamais défaut. Il n'a pas de souci d'emploi, ni d'état d'âme. Mais l'univers de Richard Saurer, jusqu'ici ci bien réglé, va basculer. Voici le récit d'une machination dont les acteurs et les concepteurs ne sont pas ceux qu'on pense.
Publié le : mardi 1 novembre 2011
Lecture(s) : 39
EAN13 : 9782296473386
Nombre de pages : 236
Prix de location à la page : 0,0132€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois
TRAVAIL AU NOIR
Marc S. MASSE
TRAVAIL AU NOIR Roman
L'Harmattan
DU MÊME AUTEUR: Virage dangereux, L’Harmattan,2009.
© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56367-4 EAN : 9782296563674
l trônait au milieu de la rue, figure menaçante de monstre I au repos, posé à cheval sur le trottoir, noir évidemment, écrasant. Il affichait ses chromes rutilants, ses enjoliveurs d’argent, ses excès métalliques comme autant de provocations luxueuses en période de disette, un objet coûteux, inutile et gourmand, conçu pour une steppe, des chemins boueux et des pentes rocailleuses qu’il ne verrait jamais. Emblème incongru dans cet endroit tranquille, évocateur d’accélérations bruyantes et de vrombissementscarboniques, il narguait de sa gueule puissante les modestes véhicules, les cyclistes silencieux, les piétons lents, enfin tout le monde, auquel il affirmait, par sa seule présence, sa conformité au modèle du constructeur et celle de son propriétaire à un archétype dominateur. Il n’était pas surpris. Assis dans sa voiture discrète, une série déjà ancienne à la carrosserie grise, il attendait, silencieux et patient. Garé le long du trottoir, entre une camionnette et un fourgon postal, il était invisible. L’objetconfirmait l’image du personnage,celle qu’on lui avait décrite,celle qu’il espéraitet qui rendrait les choses plus aisées. Il consulta sa montre : 7h45. La journée avait commencé tôt ! L’homme passait pour un bourreau de travail. Le
5
premier rendez-vous durait depuis bientôt une demi-heure. Pour un manager de cette envergure, un décideur à l’emploi du temps surchargé, on devait approcher de la durée limite. Sa cible sortit en effet deux minutes plus tardde l’immeuble, un attaché-case à la main et se dirigead’un pas rapide jusqu’à son véhicule.C’était un homme d’une quarantaine d’années, brun, grand et vêtu de l’inévitable manteau de tissubleu foncé entrouvert sur un costume sombre à fines rayures, l’esprit tout occupé par les dossiers en cours,iln’avait pas le moindre soupçon de ce qui l’attendait. Il le laissa quitter son stationnement, mit le contact, et se lança à sa suite dans la circulation.
6
Chapitre 1 a réunion commençait à 9h00. LLa plupart des participants, debout dans la salle ou arpentant le couloir, donnaient avec autorité des instructions à leur téléphone mobile. Quelques uns inscrivaient d’un stylet compulsif des rendez-vous urgents sur leur agenda électronique. Un dossier à la couverture grise était placé devant chaque chaise avec un crayon désuet. Les sièges, un peu trop droits, à l’assise un peu trop dure, se préparaient à torturer des dos déjà courbatus. Sur une desserte, posée contre le mur dans un coin de la pièce, descarafes de jus d’orange rompaient de leur reflet ensoleillé les alignements de pots inoxydables et de tasses remplies de café noir en train de refroidir, car personne n’avaitencore osé y toucher. On avait aussi fait semblant de dédaigner les assiettes de croissants, au grand dam d’estomacs tiraillés par la tension.Quelques participants relisaient,discrètement à l’écart, des liasses de notesrésumant la liste des arguments qu’ils auraient, dans un instant,à produire pour expliquer l’état non moins long de leurs manquements aux objectifs. Face à la table de conférence en forme de fer à cheval, un écran encore gris attendaitles projections d’un portable installé au milieu de la branche basse du U. Une nappe de
7
câbles noirs en sortait comme d’un malade sous perfusion. La climatisation soufflait un air légèrement trop frais destiné à réanimer la concentration des moins attentifs, ceux auxquels la lecture de l’ordre du jour avait causé plusieurs nuits sans sommeil. Certains conversaient deux par deux, échangeant à voix basse des pronostics sur la teneur des chiffres qu’on allait annoncer. Quelques rares privilégiés, confortés par des résultats en phase avec les prévisions, s’étaient emparés d’une tasse et devisaient allègrement, détendus.Des secrétaires vibrionnaient autour de la table, remplaçant en hâte à l’intérieur des chemises grises des documents devenus obsolètes le matin même, par des tableaux achevés dans l’urgence une demi-heure plus tôt. L’un des conférenciers désignés, soucieux de vérifier la visibilité des « slides» qu’il devait projeter, découvrit que l’ordinateurobstinément de communiquer avec refusait l’écran. Un employé des services généraux appelé en urgence déclara, cachant mal un sourire, que les branchements n’étaient pas corrects. Ilrétablit en un instant le bon agencement des câbles,et l’assistance laissa échapper un soupir de soulagement. C’est le moment queRichard Saurer choisit pour arriver. Le léger murmure de fond se transforma soudain en un silence respectueux. Le bruit de ses pas retentit comme la marche d’un peloton d’exécution. En même temps qu’il prenait place chacun le salua. Il s’assit le premier, sur la chaise placée au centre de la table du côté recevant la lumière entrant par la large baie vitrée. - Bonjour à tous ! Déclara-t-il d’un ton qui n’avait rien d’enjoué, laissant déjà planer une sourde menace sur l’assemblée. Vous avez tous eu l’ordre du jour. N’ayant reçu aucune remarque j’en déduis que personne n’a rien à y ajouter. Ils avaient pourtant mille questions qui les tourmentaient,mais ils n’osaient pas les poser. Non par
8
manque de courage, bien sûr, mais de crainte de soulever des sujets susceptibles de retarder un programme de travail déjà bien chargé. Richard Saurer avait préparé quelques phrases d’introduction, directes et angoissantes, propres à maintenir chacun dans l’attente dedécisions qu’il n’avait pas encore prises et ne prendrait peut-être pas. Avant de donner la parole à ceux qui jouissaient du dangereux privilège de démontrer leur aisance d’expression et la clarté de leur pensée, Richard Saurer commenta quelques uns des tableaux préparés pour l’occasion. Sans passion, mais en marquant ça et là des silences qui ne laissaient guère de doute sur leur insuffisance, il énuméra les chiffres propres à chaque activité. La satisfaction alternait avecl’opprobre sans excès d’intonation, et l’expression qui en résultait sur le visage des intéressés suffisait à désigner parmi les élèves assemblés dans l’attente de leur bulletin scolaire ceux qui auraient préféré se terrer sous leur pupitre. Après cette introduction propre à rappeler à tous que les positions ne bénéficiaient d’aucune garantie de pérennité et que seul un dévouement forcené à la tâche pouvait permettre d’espérer atteindre la fin du prochain exercice, la parole, comme prévu, fut donnée pour les exposés. Rétabli dans des connections idoines,l’ordinateur consentit à devenir la vedette du reste de la matinée. L’assemblée suivait, tantôt concentrée, tantôt l’esprit ailleurs, selon la séquence desplanches à l’écranle ton du et présentateur, le plaidoyer pro domo que chacun avait concocté et déguisé en présentation objective qui ne trompait personne. Richard Saurer posa ici et là pour garder tout le monde en éveil, quelques judicieuses questions. D’autres, pour démontrer qu’ils ne dormaient pas, soulevèrent des points mineurs. Ailleurs on avait pour coutume, au nom du parler vrai, de s’empoigner àla moindre occasion, convaincu que
9
l’affrontement permanent renforce la tonicité des troupes et leur aptitude au combat économique. Ici, dans cette entreprise qui prônait la convivialité et la paix sociale, régnait une culture d’apaisement de surface quiréservait les différents pour les alcôves. On se poignardait plus aisément dans l’obscurité des coulisses que sous les projecteurs de la scène. Sanglé dans ses hautes fonctions, Richard Saurer surfait sur la vague des coups bas. Comme en apesanteur, il regardait avec compassion et détachement les luttes qui se déroulaient juste sous ses pieds, posés la plupart du temps sur la moquette épaisse d’un bureau abrité de la rumeur du monde.Qu’il faisait bon être du bon côté, celui du manche de la hache ! * La hache, c’était sa spécialité, son image de marque. Sur son maniement, sans état d’âme, il avait bâti sa réputation.« Richard Saurer le boucher, le sauvage, le coupeur de têtes » étaient ses surnoms les plus utilisés. Il faisait mine de s’en offusquer, mais il ne les aurait pas troqués contre celui de bienfaiteur de l’humanitéou le prix Nobel de la paix. Grâce à eux, pas besoin de développer son CV, son nom était connu, et désormais il faisait trembler. Si cette image lui collait à la peau, un sceau que certains pouvaient trouver infamant,c’était pourmieux tenir lieu tout à la foisd’armureet de néon. On le connaissait de réputation, ce qui dispensait de s’inquiéter de son passéet lui servait de publicité. On savait son talent pour comprimer les coûts et surtout les organisations. Il savait poser sur elles un regard de chirurgien et voir aussitôt où trouver des gisements de productivité, raccourcir les circuits, tailler dans les organigrammes, créer la
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.