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Trois hommes et un minaret

De
135 pages
L'histoire racontée dans ce roman, publié en 1926 et réédité ici pour la première fois, augmenté d'un chapitre inédit, a son origine dans la construction à Paris, aux lendemains de la Grande Guerre, d'un "Collège Panmahométan" érigé à l'intention des travailleurs musulmans en France. Ledit Collège suscite les réactions les plus diverses - et les plus extrêmes- chez les Parisiens.
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INTRODUCTION
L’histoire racontée dansTrois hommes et un minaret, publié en 1926, a son origine dans la construction à Paris, aux lende-mains de la Grande Guerre, d’un « Collège Panmahométan » érigé à l’intention des travailleurs musulmans en France. Ledit Collège suscite les réactions les plus diverses – et les plus extrêmes – chez les Parisiens. La mé1ance cédant vite le pas à la fascination, on assiste à une conversion progressive de la France à l’islam, destinée cependant à ne pas avoir la vie longue. Les véritables protagonistes de cette histoire sont moins les musulmans qui dirigent ou fréquentent le Collège que les « indigènes », c’est-à-dire les Français, dont toutes les faiblesses sont raillées avec beaucoup d’humour. L’histoire débute et se termine au Paradis : un Élu monté aux cieux livre à l’attention de Saint-Pierre le récit de ce qui s’est passé sur terre, et qui constitue le cœur du roman. Bien qu’elle se présente visiblement comme une fable, l’œuvre de Gabriel Audisio trouve son inspiration première dans des faits historiques qui précèdent de très peu sa rédaction (que nous pouvons dater avant l’été 1924).On sait que laFrance, installée enAlgérie dès 1830, a largement pro1pacité, d’abord pour la campagne de « 1cation » au Maroc (1907-1912), ensuite pour la PremièreGuerre mon-diale, de l’aide de différentes unités de combat recrutées sur le continent africain. Pendant laGuerre de 1914-18, plus de 200 000Africains – dont une large partie est algérienne – servent dans l’armée, et un grand nombre d’entre eux tombe sur les champs de bataille. Parmi les survivants, certains décident de continuer leur vie enFrance.Après l’armistice, la République doit faire face à un dé1cit important de main-d’œuvre : de très nombreux travailleurs nord-africains sont
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alors invités à rejoindre leurs compatriotes déjà installés en métropole pour remplacer, principalement dans les usines, les Français morts au front. En souvenir des soldats musulmans tombés pendant les combats et pour marquer sa reconnais-sance au peuple nord-africain, le Parlement français vote à l’unanimité, le 29 juin 1920, un projet de loi visant la création à Paris d’un Institut musulman. Le 19 octobre 1922, le Maréchal Lyautey inaugure solennellement les travaux de ce qui deviendra l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris. Au nom des élus de la capitale, PaulFleurot duConseil de Paris déclare ce jour-là :
Si la guerre a scellé sur les champs de bataille la fraternité franco-musulmane et si plus de 100 000 de nos sujets et pro-tégés sont morts au service d’une patrie désormais commune, cette patrie doit tenir à honneur de marquer au plus tôt, et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir.Àtous ces musulmans, quelle que soit leur origine, s’ils évoquent le nom de laFrance, et demandent son aide spirituelle ou son hospi-talité, Paris offrira l’accueil de l’Institut Musulman, l’ombre pieuse de sa Mosquée, le délassement des lectures dans la bibliothèque arabe, l’enseignement des conférences et en1n la 1 joie d’un foyer libre .
L’expérience de laGuerre avait déjà occasionné la rencontre physique, au quotidien, des combattants français et 2 algériens (et en moindre partie marocains) ; avec la construc-tion de la mosquée au cœur de la ville Lumière, une nouvelle phase de confrontation avec la population arabo-musulmane est inaugurée. Inutile de dire que cette présence de l’autre
1 D’autres extraits de ce discours sont cités sur le site of1ciel de la mosquée de Paris, à la page consacrée à son histoire : http://www. mosquee-de-paris.org/spip.php?article66. 2 Différents récits sont nés, peu de temps après la1n de laGuerre, de cette expérience. Nous nous permettons de renvoyer à notre étude «Des fusils qui cracheraient de l’encre. Les premiers récits francophones nés sous les armes »,Francofonia[Bologne], 52 (printemps 2007), p. 35-55.
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chez soi – et des infrastructures, des rythmes, des coutumes de l’autre – est faite pour réveiller de nombreux phantasmes chez les Français dits « de souche ».
Gabriel Audisio, témoin privilégié Au moment où il termine la première version de son roman, GabrielAudisio ne vit pas enFrance. Il n’est pas musulman. Il n’est pas (encore) un écrivain af1rmé, ni même un érudit, spécialiste de la question coloniale. Il n’a que vingt-quatre ans.Et pourtant, c’est la personne la plus indiquée pour écrire cette histoire. Né à Marseille en 1900,Audisio déménage àAlger à l’âge de dix ans, au moment où son père est nommé directeur de l’Opéra de cette ville.À Alger, il fréquente l’école française et étudie en même temps les lettres, le droit, l’histoire et la civilisation musulmanes. Son père ayant été chargé, en 1916, de diriger l’Opéra de Marseille, il rentre enFrance et continue ses études à Paris.Après laGuerre, à laquelle il participe en tant qu’engagé volontaire, il retourne enAlgérie pour passer le concours de rédacteur de Préfecture : il est nommé àConstantine. Il sera par la suite rédacteur au GouvernementGénéral de l’Algérie, puis secrétaire de séance 1 et bibliothécaire desDélégations1nancières algériennes . Jeune intellectuel cultivé, intelligent et dynamique, il connaît bien l’Algérie – mais aussi laFrance.Cela le pousse à chercher, depuisAlger, à établir un pont entre les institutions culturelles locales et l’univers littéraire français.Dès 1925, il organise des conférences dans le théâtre de son père, invitant différents représentants des lettres françaises.C’est l’occa-sion, pour lui, d’accueillir àAlgerBenjaminCrémieux, René 2 Lalou,GeorgesDuhamel,Francis Ponge .Ces rencontres lui
1 Voir Jean Susini,Gabriel Audisio le méditerranéensuivi deExtraits de ses œuvres, s.l., s.n. (imprimeriesCévennes), 1958. 2 VoirGabrielAudisio,L’Opéra fabuleux, Paris, Julliard, 1970, p. 203 et suiv. ix
permettent, en échange, de prendre contact avec différents milieux métropolitains. Parmi les intellectuels qui répondent de manière positive à l’invitation d’Audisio1gure Jean-RichardBloch, écrivain et essayiste qui dirige une collection littéraire auprès de 1 l’éditeur parisien Rieder .En 1924, date du premier contact entreAudisio etBloch, les « Prosateurs français contempo-rains » – tel est le nom de la collection, inaugurée en 1921 – ont déjà publié 28 titres. Il se trouve que cette collection se distingue par un « parti pris des périphéries » assez net. Pour le dire de manière concise, l’éditeur prête une attention marquée aux périphéries de la francophonie, qu’elles soient nationales (d’où un certain goût pour le régionalisme littéraire) ou internationales ; cette option concerne à la fois la provenance des auteurs et le sujet, voire les modalités, de leur narration.Contre toute forme de purisme bourgeois, Rieder met en avant des valeurs comme le métissage 2 (biologique, culturel) et la simplicité . Inutile d’ajouter que Bloch etAudisio sont faits pour s’entendre.Et que les « Pro-sateurs français contemporains » sont un cadre excellent pour la parution du premier roman deGabrielAudisio, qui sort en 3 effet des presses de Rieder en 1926 .
1 La visite deBloch àAlger n’aura1nalement pas lieu pour des raisons contingentes. 2 Pour un aperçu plus complet de l’éditeur et de la collection, cf. Maria ChiaraGnocchi,Le Parti pris des périphéries. Les « Prosateurs fran-çais contemporains » des éditions Rieder (1921-1939), préface de Valérie Tesnière,Bruxelles, LeCri-CIEL, 2007. On remarquera que c’est aux éditions Rieder que paraissent (dans la collection des « Témoignages », également dirigée par Jean-RichardBloch) les deux volumes de LucieCousturierMes inconnus chez eux, réédités eux aussi dans la collection «A9, présentation de» (n° utrement mêmes Roger Little, avec des textes de René Maran et de LéonWerth, 2003). 3 L’année précédente, la version manuscrite du roman obtient leGrand PrixLittéraire de l’Algérie, cf.GérardCrespo, «GabrielAudisio, Grand PrixLittéraire de l’Algérie : histoire d’un malentendu ? »,in Les Rencontres méditerranéennesAlbertCamus,Audisio, Camus,
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