Tu n'as pas fini d'en baver

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Avec la mort vient la paix éternelle… Ou peut-être pas.
Publié le : mardi 30 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004150
Nombre de pages : 17
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Extrait


Quand c’est fait, vraiment fait, que le doute n’est plus permis, ils commencent à tourner autour de toi ; d’abord sans te toucher, puis ils se décident à te palper du bout des doigts, ton front, tes mains, tes joues. Tu entends des phrases chuchotées dans la salive, genre « Mon Dieu cette fois ça y est ! », genre « Est-ce que vous en êtes bien sûrs au moins ? », genre « Ce n’est pas possible, il n’est pas encore froid, il est encore tiède, il n’est même pas raide, c’est fou on dirait qu’il dort, c’est terrible on le croirait vivant. » Clichés attendus, qui ne te font même pas sourire. D’ailleurs le pourrais-tu ? Tu es peut-être encore tiède, oui, et toujours souple, tu as peut-être l’air vivant, d’accord, mais remuer les lèvres, même une fois, pour leur dire de la fermer, ça non tu ne pourrais pas, tu ne pourras plus, jamais… Ce qui ne t’empêche pas de penser, en dedans, là où ça ne se voit pas, pendant qu’ils continuent à chuchoter, à déglutir entre deux phrases, à pleurer un peu, mais si peu, à te palper, à te toucher du bout frémissant de l’index. Pas tous, bien sûr. Pas toutes. Il y a ceux qui n’oseraient pas, ta femme, ton frère cadet, ceux qui, pour tout l’or du monde, ne voudraient pas, ton fils et ta fille, et enfin ceux qui voudraient bien, pour voir comment ça fait, un mort, mais à qui on l’a formellement défendu : ces gosses de passage, qui sont à tu ne sais même pas qui.


Quand ils se décident à rabattre le drap du dessus jusqu’au pied du lit, quand ils décollent avec précaution et le nez froncé de dégoût le pyjama souillé adhérant à ton corps qui n’a plus que la peau sur les os, un vrai pensionnaire d’Auschwitz qui serait enceint de la protubérance violette du cancer intestinal qui t’a emporté là où tu es mais te gonfle encore le ventre autour du nombril, tu voudrais protester encore. Hélas ! bouche cousue. Et tu les vois te dépouiller de cette pelure rayée qui, de toute évidence, pue. Avant de mourir tu t’es encore pissé dessus, tu as encore chié un tout petit étron noir, une limace de résine, expulsée avec une douleur atroce, tu t’en souviens, de tes tripailles envahies par la Bête

Le pyjama est vite fourré dans une corbeille à linge et tu restes raide sur le lit, tout nu, ridicule, hideux. Tu as froid. Tu voudrais le dire, le crier : « J’ai froid, bordel ! » Mais tu ne peux pas. D’ailleurs le froid, ce n’est qu’une impression. Tu n’as pas froid, c’est seulement le fait de te voir ainsi, en plongée, étendu pour le compte, ridicule, hideux. Parce que tu te vois. Tu viens seulement d’en prendre conscience, tu te vois de haut, comme si tu t’étais élevé au-dessus de ton corps ou, sinon toi, une partie de toi, invisible, insubstantielle, mais douée de vision post-mortem et de la capacité de réflexion qui va avec. Disons… hahém – ton âme.
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