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Tu parles !

De
221 pages
Il s'agit là d'une réédition d'un texte publié en 1959. Sous les dehors d'une fiction, c'est le récit autobiographique de Boris Taslitzky, fils d'émigrés russes, artiste-peintre. La mère et Paris sont les figures majeures de ce livre. D'abord, l'enfance pauvre et pleine de vie d'un pupille de la Nation, puis ce sont les années de formation : après nombre de péripéties, Igor fait accepter à sa mère qu'il sera peintre. Commence le périple qui conduira ce jeune homme des années 20-30 à l'Ecole des Beaux-Arts : il découvre peu à peu l'amitié, l'amour, l'engagement solidaire.
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Tu parles! ...
chronique

Ce n'est pas parce que la clef est sur la porte qu'il faut vous dispenser de frapper avant d'entrer.

1 ère édition Les Éditeurs Français Réunis, 1959

Boris Taslitzky

Tu parles! ...
chronique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7089-4

EAN : 9782747570893

À la mémoire de ma mère assassinée par les nazis en septembre 1942.

I

En ce temps-là, l'avenue du Général-Fortin n'était pas pavée. Les eaux brunes et savonneuses du lavoir se déversaient dans le caniveau d'où montaient des odeurs tièdes de javel. Nous étions souverains-maîtres des boues que créaient ces alluvions répétées; elles nous fournissaient la belle matière première que l'imagination et les mains transformaient en multiples chefs-d'oeuvre: pâtés, éclairs au chocolat, châteaux, forteresses et remparts. Une herbe suspecte s'étiolait tout au long du mur d'enceinte de l'usine à gaz qui prenait, au soir tombant, une allure lugubre. C'était l'heure où nous nous réfugions dans le lavoir, cavalcadant à la queue leu leu entre les rangées de laveuses rythmant de leurs battoirs une symphonie que j'étais seul à entendre, qui m'emplissait d'un lyrisme exacerbé. On nous chassait régulièrement de ce lieu merveilleux d'où nous sortions invaincus et tout éclaboussés, emportant le souvenir journalier de quelque coup de pied aux fesses ou d'un revers de casquette administré d'une main sûre par le gardien moustachu dont la voix éraillée avait pour nous des inflexions de tendresse. Dédé Couratin, qui avait sept ans (c'était un grand) était notre chef. Auprès de lui, nous étions un peu rassurés lorsque, expulsés du lavoir, nous nous retrouvions dans la nuit noire où chaque ombre de pierre devenait un rat gros comme un chat. Serrés et silencieux, nous tournions à l'angle de l'avenue pour déboucher chez nous, à la clarté du phare où tout devenait rassurant et paisible. Ce phare, c'était un bec-de-gaz de l'avenue de Choisy, lieu de rassemblement des gosses de la maison, à la lueur duquel nous mettions un peu d'ordre dans notre toilette avant d'aborder le regard sévère de Madame Benoît, la concierge du 168, traditionnellement chargée par les ménages ouvriers de veiller sur la marmaille dont les galoches emplissaient d'un bruit de tonnerre l'entrée de l'immeuble. J'étais son préféré et aussi son pensionnaire. Elle était ma mémé et me bourrait de crêpes sucrées. 9

Sur la cheminée, se faisaient vis-à-vis les chevaux de Marly en bronze, grands comme la main, encadrant un médaillon de plâtre jauni: c'était Marat, l'Ami du Peuple, un vrai de vrai, disait Monsieur Benoît qui criait "Vive la Sociale!" et aussi "Vive Clémenceau ! ". Il était contremaître au Métro. Le matin, il se ceignait les reins d'une grande ceinture de flanelle rouge longue comme la loge; elle faisait bien dix fois le tour de sa taille. Il se plaçait à un bout de la pièce, Mémé à l'autre bout tendant la ceinture qu'il plaquait solidement contre sa hanche; puis il s'avançait lentement vers elle en tournant sur lui-même. " V'là, bon dieu de bordel! " disait-il. Puis, il vidait d'un trait son verre de blanc dont il lapait d'un coup de langue les gouttes éparses dans sa formidable moustache blanche. " Encore un que Guillaume n'aura pas! ". Il partait, en proclamant qu'il s'en allait faire suer les autres puisque c'était son emploi, que c'était bien dégueulasse mais que c'était son boulot et que de toute façon, les boches on les aurait. J'étais admiratif et terrorisé, persuadé absolument que les boches avaient des têtes carrées et naissaient avec des casques à pointe. J'affectionnais l'odeur de la loge. Sur le fourneau mitonnaient à longueur de journée des plats que M. Benoît critiquait avec véhémence. Je suivais Mémé dans les escaliers dont elle frottait les marches d'un balai vigoureux. Son rôle me paraissait d'être le premier de tous, d'autant que son autorité s'étendait sans conteste à toute la maison. De temps à autre, je grimpais chez le sergent de ville au deuxième étage. On disait bien dans la loge que sa fille était un peu catin, mais outre que cette désignation demeurait pour moi pleine d'inconséquence, je la trouvais jolie avec son chignon blond et ses cols de dentelle. J'assistais un jour à sa toilette: son flic de père lui lavait les seins. Ils se tenaient debout l'un devant l'autre, lui en uniforme, képi et pèlerine, elle, nue jusqu'à la ceinture, tenant sur son ventre la cuvette d'émail bleu. C'était plus beau encore que le rite de la ceinture de flanelle. Il arrivait qu'avec Mémé nous montions au grenier. On y accédait par une échelle placée sur le palier du sixième étage. II fallait pousser une trappe, puis, du dernier barreau, se hisser sur le plancher du grenier immense dans son demi-jour doré. C'était un lieu admirable, fait de charpentes en bois, avec de grandes ombres inquiétantes où se tapissaient les rats qui man10

geaient les petits garçons assez fous pour quitter Mémé d'un pas. On y faisait sécher le linge, on y élevait des poules, il y avait même quelques lapins. À midi, tout le monde se rassemblait dans la loge. On s'y donnait des nouvelles des soldats. Les boches, décidément, étaient des êtres horribles, mais il paraît que les Autrichiens étaient moins atroces. J'inclinais volontiers à croire qu'ils ressemblaient peut-être à des hommes. Lorsque le fils du flic eut la Croix de Guerre, il y eut fête dans la maison. Mémé fit des crêpes pour toutes les locataires. L'une apporta le sucre, une autre la farine; puis d'autres encore arrivèrent avec des œufs, du café, de l'huile. Les crêpes montèrent en deux piles rondes et odorantes sur des assiettes à larges bords; tout le monde chanta dans la loge comble. M. Benoît fit un discours aux termes duquel j'appris que les Français étaient poilus, puis, debout sur une chaise, j'y allai de mon couplet: As-tu vu Guillaume À cheval sur un tonneau Poincarré l'attrape Par la peau du cul, etc... Ce fut un triomphe; j'étais beau comme un coeur, une petite crotte jolie et puis, dans mon genre, j'étais un héros parce que mon papa était sergent d'infanterie. Sergent... quelque chose de pas comme les autres papas de la maison, le plus haut gradé, quoi! Mais les crêpes, ça n'intéressait pas beaucoup M. Benoît, le flic non plus; alors ils s'en allèrent au bistrot et je les suivis sans joie parce qu'il paraît que le môme ça lui ferait du mal d'en avaler encore, des crêpes. Devant le zinc, M. Benoît expliquait des choses très compliquées: le front, Poincarré et Joffre, la Marne. Je m'ennuyais ferme. Ils en vinrent à gueuler, à avoir l'air fâchés, à taper du poing. M. Benoît disait à l'autre qu'il n'était qu'un flic et le flic lui rétorquait qu'il était bien contremaître. Contremaître ou pas, hurlait M. Benoît, je suis un ouvrier. Mémé vint frapper à la vitre du bistrot; dans la loge, j'éclatai en sanglots. Elle consola son petit bijou, sa petite cocotte en or. Lorsque M. Benoît rentra, il avait l'air d'un fauve: " Ferme ta gueule, Marie, bon dieu de bon dieu ". Elle se le tint pour dit. Elle avait très peur de lui. On disait qu'elle Il

l'avait épousé à quinze ans trois mois, qu'il lui en avait fait voir de dures. Ils avaient un fils, Léon, qui était au front. C'est-àdire qu'il était soldat, pas sergent. Dans lajoumée, lorsque la joie des pâtés de boue s'épuisait, nous devenions soldats, sous la haute direction de Dédé Couratin. Nous avions tous des fusils de bois, mais Dédé avait une petite carabine qui se pliait par le milieu avec un déclic sec indiquant qu'elle était chargée. Il avait aussi un képi. Donc, il était le chef. Et puis, c'était un grand puisqu'il avait sept ans et qu'il allait à l'école. Il imposait durement une autorité que nous avions la sottise de contester parfois. Moi, dit un jour Albert, je suis un capitaine. À quoi un autre moutard répondit qu'il était commandant et Robert affirma qu'il était général. Je fus parfaitement vexé, je m'écriai que j'étais maréchal-ferrant. Alors Dédé fut sublime: " Vous, les mômes, vous êtes rien que des troufions, c'est moi le chef et j'allonge une mornifle au premier qui rouspète ". Pour ponctuer son dire, il m'en allongea une, encore que je me sois tu. Puis, d'un air sévère, il m'affirma que je n'étais qu'un petit con. Ensuite, il chargea sa carabine et nous entraîna à l'assaut: " À la baïonnette, en avant! ". Alors ce fut du délire. Nous culbutâmes un ennemi aussi capon qu'invisible et triomphâmes devant l'usine à gaz en hurlant: "Vive la France et les pommes de terre frites ". Les passants trouvaient cela très bien: "Allez-y, les gars, on les aura L.. ". Le soir, j'avalais ma soupe dans la tiédeur de la loge, contemplant avec désapprobation M. Benoît qui faisait chabrot avec son vin rouge. Cette couleur du vin mêlé aux dernières cuillerées de bouillon me paraissait absolument écœurante. Sous la table, j'entendais grogner Follette, la petite chienne blanche, mon ennemie, qui avait une fois pour toutes décidé que je n'avais pas le droit de remuer les pieds. J'étais presque assoupi lorsqu'à sept heures maman, rentrant de son travail, venait me chercher pour me coucher dans notre logement du troisième étage.

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II

Lorsque mes parents vinrent habiter au 168 de l'avenue de Choisy, ils y furent fort mal accueillis. Ils ne furent longtemps que les Russes du troisième. M. Benoît se plaisait à rabrouer ma mère dont on ne comprenait pas le charabia. Il était plein d'antipathie pour mon père dont le métier lui semblait improbable. Va donc, hé! poète. Ma naissance transforma ces rapports difficiles. Mon père cessa d'être poète pour devenir ouvrier mécanicien d'aviation chez Bréguet et M. Benoît jugea sainement qu'il devenait sérieux puisqu'il se mettait au boulot pour nourrir son gosse. Il se souvint qu'il était anarchiste sans cesser pour autant d'être chauvin. Le Russe émigré politique lui devint peu à peu sympathique parce qu'il était devenu ouvrier. Il glissait sur le fait que le Russe avait été ingénieur dans son pays et lorsque mon

père fut promu au rang de chef d'équipe, M. Benoît lui paya le
JUS. Mémé régentait tous les enfants de l'immeuble. Elle insista pour me garder lorsque maman avait une course à faire et m'exposait avec fierté dans ma voiture devant la porte de la loge à l'admiration de toutes les locataires. Celles-ci me cajolaient, critiquaient mes brassières brodées de mille couleurs, s'accordaient sur le fait que la Russe était toquée, et méfiante avec ça puisqu'elle lavait les joues de son gosse d'un tampon d'eau de Cologne pour le désinfecter parce qu'en son absence on l'avait plus ou moins embrassé. Vous direz tout ce que vous voudrez, ces Russes, c'est pas des gens comme les autres. Mais Mémé m'avait adopté et, peu à peu, elle fit respecter les locataires du troisième qui étaient un peu bizarres mais qui étaient polis et adoraient ce môme marrant avec sa tête en poire et ses cheveux bleus tant ils étaient noirs. Mémé remporta enfin une victoire définitive sur les Russes lorsque je fus assez grand pour proclamer la supériorité de sa cuisine sur celle de ma mère, lorsque m'entendant hurler devant la viande sucrée, elle montait me chercher et persuadait ma 13

mère que le bifteck et la purée étaient ce qu'il me fallait et non ce plat curieux qui lui faisait froncer le nez d'un mépris qu'elle ne pouvait déguiser. C'est grâce à elle que je fis connaissance avec cette réalité supérieurement indéniable de la culture française, cette cuisine qui n'a pas sa pareille au monde, qui est le produit d'une civilisation aussi prodigieuse qu'inégalée. Né à Paris, c'est grâce à Mémé que par le goût d'abord je suis devenu Français à un âge où j'étais le petit Rusco de l'immeuble. Peu à peu, Mémé cessa de se méfier des loufoques qui venaient voir mes parents. Elle s'accoutuma à leur accent, à leurs capes et à leurs feutres, à la longueur de leurs cheveux et n'eut plus la crainte de leurs regards de braise à quoi, évidemment, se reconnaissent tous les révolutionnaires russes plus ou moins Bonnot et Ravachol de là-bas; et, en tout cas, tous sûrement crève-la-faim. Je ne me souviens pas de ce jour d'août où la guerre éclata, mais je me souviens de ce jour où l'épicier me fourra dans la main un cornet de bonbons que ma mère m'ordonna de jeter. Il paraît que durant ce mois d'août nous étions redevenus les Russes du troisième. Puis, la majorité des Russes émigrés ayant décidé de s'engager volontaires pour la durée de la guerre, ma popularité était redevenue indéniable, d'où le cadeau de l'épicier qui gueulait jusqu'au début de septembre que je n'étais qu'un fils d'embusqué. Engagé volontaire au 1er Régiment de Marche de la Légion Étrangère, mon père, caserné à Reuilly, arrivait de temps à autre en permission pour quelques heures. Je me souviens de ses jambes immenses dans son pantalon garance. Il me portait comme le messie. Il rêvait pour son fils de destinées universitaires grandioses. Une seule chose l'inquiétait: saurais-je dessiner les cartes de géographie? Il était très beau, très fort, très grand et très doux. Des épaules d'Hercule, une taille de jeune fille. Ses grands cheveux étaient tombés sous les ciseaux du coiffeur régimentaire, il por-

tait le képi galonnédu sergent avec la simplicitédu civil de carrière. Il devait sa promotion à sa taille, à sa voix et à sa connaissance de la langue française. Il était persuadé que la guerre ne durerait que quelques mois; il y avait des choses qu'il ne comprenait pas: il n'était pas bolchevik, il était social-révolutionnaire. Quelque temps avant son départ pour le front, ma 14

mère tomba malade. Mémé aussi. Je fus, par autorisation spéciale, emmené pour deux jours à la caserne Reuilly où je devins à trois ans le plus jeune soldat de France. Cette affectation peu commune, je la dus au colonel désireux de calmer les esprits en effervescence des soldats de son régiment qu'une goujaterie dont mon père fut l'objet avait profondément indignés. Je ne sais à quel propos un gradé s'en était pris à lui, avait affirmé que tous les engagés se foutaient de la France, n'ayant pour objectif que la gamelle. Mon père ayant protesté, l'autre fut d'une telle grossièreté qu'il y gagna un solide coup de poing dans la gueule, dont il eut la bassesse de se plaindre à ses supérieurs. Mon père fut déféré en Conseil de Guerre et, par extraordinaire, acquitté. Cet extraordinaire-là ne s'explique que par la violente colère qui secoua le régiment à la veille de sa montée en ligne. L'injure avait été aussi totale que générale. Ce n'était pas un homme mais tout un régiment qui s'en était trouvé atteint. Le colonel saisit l'occasion de calmer les hommes par un geste humanitaire. Un soir, donc, je fis mon apparition au réfectoire. C'était sale et sombre. Les miettes de pain nageaient dans des mares de vin sur le bois graisseux des tables faites de planches posées sur des tréteaux boiteux. Les soldats m'entourèrent et me firent mille caresses. J'avais très peur de ces barbes et de ces moustaches. Le soir, je couchais au dortoir avec mon père. Le colonel vint m'y voir. Il me donna une petite pièce de dix sous que je laissai choir et que personne ne put retrouver. Il n'y avait pas de pot-de-chambre ; on m'apporta une gamelle. Le lendemain, donnant la main au colonel, je passai le régiment en revue. Mon père présentait les armes, de garde de drapeau. C'était très beau, j'étais le héros. Les hommes rigolaient dans les rangs. C'est la seule fois que j'ai vu rire un régiment. Je passai la journée au poste de garde, en compagnie de deux adjudants bardés de médailles, qui buvaient du vin à pleins quarts et me bourraient de grands biscuits de soldats durs et savoureux. J'étais un vrai chef.

Un jour, avec ma mère,je retournaià la caserne.La cour du
quartier était pleine de soldats et de femmes. Mon père me prit dans ses bras. Les pans de sa capote étaient relevés sur les côtés. Il avait la poitrine barrée de courroies, le sac au dos. Ma mère tenait son grand fusil au bout duquel était fichée la baïon15

nette courbe. Il avait l'air sérieux. Il me serrait à me faire maL Les clairons sonnèrent. Quelques minutes plus tard, nous étions devant la petite porte du quartier, à côté de la guérite. Ma mère était silencieuse. Le portail s'ouvrit. La clique et le drapeau, suivis du colonel à cheval, passèrent devant nous. Puis, tout le régiment, baïonnette au canon. Les gens hurlaient d'enthousiasme: " En avant, les gars, on les aura! ". Ma mère était triste. Nous prîmes le tram. Nous arrivâmes trop tard à la gare de l'Est pour revoir mon père. Au bout du quai, le dernier wagon filait sur l'enchevêtrement des rails. À l'aube du 13 juillet 1915, le sergent Simon Kortchenko muté à titre étranger au 169è régiment d'Infanterie de ligne, sautait sur une mine avec son groupe de combat. Il mit quelques heures à mourir. On trouva sur lui des poèmes pour son fils. Ma mère venait d'avoir vingt-cinq ans.

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III

En 1904, ma mère avait treize ans. Elle n'avait été admise qu'à de très rares occasions à l'honneur de voir son grandpère, le Grand-Rabbin de Russie. Encore lui cachait-on la chevelure sous un grand châle de cachemire rouge, afin de ne pas offenser le regard du patriarche. Celui-ci contemplait sans dire un mot sa petite-fille dont la présence lui rappelait l'existence, quelque part dans le monde, d'un fils qui n'avait su que déshonorer sa race. Ce maudit ayant perdu la foi s'était révélé homme de caractère. À peine ordonné prêtre, il avait jeté la casaque aux orties. Emporté par le désir de voir le vaste monde, il était parti sans adieu, droit vers l'occident où il menait la vie misérable et odieuse d'un travailleur manuel. Le patriarche alliait au sacerdoce l'emploi de collecteur d'impôts de la collectivité juive de Crimée. De ce fait et par égard pour son grand savoir, il était l'ami personnel d'un fort grand seigneur, pogromiste à ses heures, mais qui ne manqua jamais de prévenir son savant ami des intentions qu'il nourrissait en faveur du salut éternel des youpins du secteur. Le seigneur aimait la cuisine juive et s'exprimait fort passablement en yiddish. Il n'était pas non plus insensible à la beauté des femmes juives auxquelles il s'efforçait de rendre hommage par divers moyens dont les rapports avec le langage des cours d'amour semblent avoir été hypothétiques. Les jours de massacre, le grand-prêtre était convié à dîner au château où je n'ose affirmer que la cuisine était rituelle, mais la conversation ne devait pas être sans attrait entre ces personnages de haute culture. Ils s'entendaient très bien et s'appréciaient fort. Un soir de printemps, ma mère croisa dans la rue un groupe de jeunes gens qui fuyaient, poursuivis par la police. L'un d'eux fourra dans son tablier une poignée de tracts et un revolver, puis il lui recommanda de cacher ce matériel chez elle où il viendrait le reprendre. La pauvre enfant s'affola, courut jusqu'à la maison où elle fut rattrapée par un policier. Le comte local, l'ami du grand-père, étouffa le scandale. Mais l'enfant 17

fut sacrifiée. Expédiée vers la France où la réceptionna son voyou de père qui la mit en apprentissage chez un artisan fourreur de ses amis. Il se révéla un père fort sévère jusqu'au jour où, quelques semaines plus tard, il prit sans prévenir personne le train pour Dieppe et le bateau pour Londres. Il y devint quelque temps laveur de harengs sur les docks. Il s'ennuya rapidement dans les brumes de la Tamise et s'embarqua sur un cargo en partance pour New-York où, peu satisfait du sort qui lui fut fait, il se tira une balle dans la tête, ce qui est une façon comme une autre de conclure une existence faite d'insatisfactions prolongées. À quatorze ans, ma mère devint donc orpheline dans un pays dont elle ne parlait pas la langue, où elle ne connaissait personne et n'avait pour vivre que son salaire d'apprentie. Elle ne baissa point la tête devant la vie. En même temps que l'apprentissage de son métier, elle fit celui de l'héroïsme permanent et silencieux qui illustra son existence malheureuse et digne de femme sensible et timide qui ne sut jamais à quel point elle fut une combattante exemplaire de la cause sacrée de la classe ouvrière. En ce temps-là, le mardi-gras était une fête d'importance. Les déguisements et les confettis s'inscrivaient dans la tradition d'un peuple qui savait rire et dont le rire, tantôt tendre tantôt terrible, s'était fait entendre jusque sur les barricades du mai de la Commune, répercuté en échos grandioses à tous les bouts du monde. Assise sur un banc du boulevard Saint-Michel, la jeune ouvrière qu'était devenue ma mère regardait le défilé des masques dont elle s'amusait lorsqu'elle reçut dans les yeux une poignée de confettis qui l'aveugla quelques minutes. Le maladroit auteur de cet incident banal ayant pris place à son côté s'excusait avec une adresse égale à ses capacités de viseur. Ma mère ayant retrouvé la vue le traita d'imbécile et le trouva très beau. Il était très beau et pas du tout idiot. Il avait aussi des yeux pour y voir et se convainquit sur-le-champ que la jeune fille qu'il venait de rencontrer était la plus belle qu'il ait vue de sa vie. Ils firent la seule chose raisonnable qui logiquement s'imposait à leur jeunesse : ils s'aimèrent. Mon père lui apprit un peu mieux le français, il lui apprit aussi le russe qu'elle ignorait. Ils menèrent ensemble une vie faite de beaucoup d'amour et de peu de pain. 18

Condamné à mort par contumace pour sa participation dirigeante à la grève des étudiants d'Ekathénoslaw en 1905, mon père s'était réfugié en France quelques mois plus tard. Son frère avait été un peu pendu. On ne savait pas ce qu'était devenue sa sœur depuis qu'elle était entrée en prison à son corps défendant quoiqu'en chantant un hymne déplaisant au pouvoir tsariste. Ils étaient les enfants d'un marchand de viande en gros, riche et barbu, honnête homme s'il en fut, qui jamais ne vola un centime ni un oeuf, que le vol d'un cheval eût suffi à déshonorer pour la vie et jusqu'à la septième génération. Il faisait le commerce de chevaux entre l'Ukraine et la Pologne. C'était un homme de courage mais dont la longueur de vue s'arrêtait au respect de certaines frontières, celle du commerce exclusivement. Au demeurant, bon citoyen, défenseur du pouvoir établi dont il connaissait et appréciait pleinement les lois. Mon père était l'aîné, se désintéressait du commerce et se sentait poète. Aussi, décida-t-on d'en faire un ingénieur. Son sens poétique lui ayant fait juger que la plus belle poésie du monde s'inscrit avant tout dans les faits, naît d'eux et les impulse, il prit place dans les rangs de la Révolution, y entraîna ses cadets. Le 30 septembre 1911,je naquis à Paris, à l'hôpital Tarnier dont les fenêtres donnent sur le Petit-Luxembourg en proue duquel s'élève ce chant d'amour et de justice qu'est la Fontaine Carpeaux, à quoi répond l'effigie héroïque de Ney, soldat de la Révolution, juvénile sous-lieutenant dans son uniforme de Maréchal d'Empire, avançant de son pas allègre de fantassin de ligne, dans ses bottes merveilleuses de cavalier, clamant un "en avant" qui peut être la Marseillaise, entraînant à l'assaut de l'avenir les tranquilles consommateurs de la Closerie des Lilas. Je reçus le prénom de mes deux grands-pères Igor, ce qui me fait belle jambe et commençai ma vie par une de ces aventures qui n'arrivent qu'à moi. Ma mère s'exprimait difficilement en français. n lui arrivait de confondre des mots qui n'étaient pas de sens courant. L'infirmière lui ayant demandé s'il lui plairait que je fusse baptisé, elle donna à entendre qu'elle ne comprenait pas de quoi il s'agissait. Le langage des signes étant de portée plus internationale, la voisine de lit se pencha vers ma mère et lui fit sur le bras un petit signe de croix, à quoi ma mère comprenant qu'il 19

lui était demandé s'il convenait que je sois vacciné, adhéra d'enthousiasme.
- Elle ne comprend pas grand-chose,dit l'infirmière, mais

pour la religion, elle pige tout de suite. Je fus donc confié aux soins diligents du curé de SaintJacques-du-Haut-Pas et remis à ma mère ceint d'un beau ruban bleu et d'une petite croix, ce dont elle pensa périr de fièvre et d'indignation. La foi de la petite-fille du Grand-Rabbin s'était réveillée brutalement en elle et, en moi, une grippe intestinale dont je fus sérieusement occupé, en quoi ma mère vit, clair comme le jour, la punition de sa légèreté et de son ignorance. Mon père prit la chose du baptême avec indifférence mais le mal de ma mère et le mien avec sérieux. Cependant, pour être en règle avec le désir de sa femme de voir laver son fils d'une indignité dont il avait été la très innocente victime, il fit à la paroisse une visite de politesse et de protestation. Mais on ne peut revenir sur le caractère sacré du baptême. C'est ce que lui dit le prêtre qui dut lui assurer du même coup que j'étais heureusement sauvé de l'ennui de croupir dans les limbes pour l'éternité étant, du fait de l'erreur divine de ma mère, promis soit à l'enfer soit au paradis. Dieu réglera cette affaire avec Dieu; elle n'est pas de mon ressort. J'avoue qu'elle m'inquiète peu, Carpeaux et Rude me semblant des personnages incomparablement plus importants dans leur substantialité de bronze. Cependant, si Dieu est aussi terrifiant et aussi amusant que M. Benoît, je ne vois pas d'inconvénient à ce que ce Jupiter-tonnant soit admis un jour à l' honneur de m'être présenté.

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IV

Pour un enfant de Paris, la campagne, ce peut être d'abord un petit tas d'herbe grand comme un mouchoir, un arbuste maigre et aigrelet sur lequel, se prenant à rêver, il perd toute notion du temps. M. Benoît me menait parfois promener sur les" fortifs " dont j'ai conservé l'extatique souvenance d'une immense étendue vert tendre, faite de monts et de précipices, qui avaient résonné du son du canon, loin dans l'histoire, lorsque M. Benoît était enfant, à l'époque du siège des Prussiens. Des êtres curieux y cassaient la croûte, les pieds nus auprès des godillots bâillants ; des jeunes gens s'y tenaient embrassés, immobiles et couchés, on ne savait pas bien pourquoi si longtemps; les enfants y jouaient aux soldats les jeudis et les dimanches. Au soir tombé, il paraît que c'était plein d'apaches et qu'on y jouait du couteau. M. Benoît les appelait avec colère et respect des julots et des gigolettes. On y chantait des airs amusants : À la cabane bambou, bambou... et Viens Titine, viens Titine, viens... On y respirait bien et qu'est-ce qu'il pouvait y avoir derrière comme cabanes à lapins et tout ce lointain qu'on découvrait d'en haut! On y allait voir lorsqu'à l'occasion d'un enterrement, toute la maison marchant au pas derrière le corbillard, on dépassait les portes de Paris, ces portes mystérieuses dont tout le monde parlait mais que je ne vis jamais. On arrivait fatigué et heureux au cimetière de Bagneux et, après l'ultime cérémonie, les moules, les gaufres et le vin blanc réunissaient l'assistance au bistrot, face à la porte de la cité des morts. C'était épatant, on s'amusait bien. La campagne, c'était aussi ces rues bordées de marronniers, loin, très loin de Paris, où mon père, soldat permissionnaire, me mena un jour pluvieux, après que nous avons pris le tram à 21

la place du Châtelet. Sur les créneaux du théâtre, une clique jouait des airs martiaux. C'était une clique de zouaves merveilleux avec leurs chéchias rouges. Les clairons luisaient, j'étais empli d'enthousiasme et de l'étonnement de voir l'agacement paternel. Un soldat pourtant... À la descente du tram, cette rue bordée d'arbres, la petite maison de bois des amis, un petit peu de terre et de fleurs dans le jardin minuscule: pour moi beau comme un royaume, c'était la plénitude et le bonheur. La campagne, c'était Châtillon. Quel beau nom, chantant, tendre, gracieux, un nom de l'autre bout du monde, où nous étions en attendant le retour de papa, bientôt, quand la guerre serait gagnée. Un jardin avec de beaux arbres, un cerisier croulant de fruits mûrs aux rouges éclatants dont un peintre aux longs cheveux, silencieux et maigre, si maigre, vint un jour faire un petit tableau avec une peinture brillante qui sentait si bon que c'était meilleur que le parfum des fleurs. Avec un autre garçon, Serge, je vagabondais dans le pays. Nous tournions sans cesse avec la peur au ventre autour du camp des bohémiens qui possédaient un grand singe effrayant. Ils étaient barbus, hirsutes, ils avaient de grands chapeaux; les femmes, avec leurs cheveux noirs et leurs grands anneaux, ondulaient dans le camp et nous souriaient de toutes leurs dents éclatantes. Ces décolletés qu'elles avaient, aussi... Le grand vieux était terrifiant, tout noir et ridé, armé d'un accordéon immense dont il tirait des airs de danse, des valses qui faisaient tournoyer les longues robes bariolées des gitanes. Et puis tout le monde reprenait autour du feu de camp le même air lancinant et charmant: : Sous les ponts de Paris Lorsque descend la nuit... Serge avait son papa. Étrange qu'il ne fût pas soldat. Enfin... Il arriva un jour avec deux gros paquets sous les bras. Déballés, en sortirent un beau cheval de bois haut comme moi et, un peu plus petit, un âne très joli. Le père de Serge avait l'air gêné. Il nous prit par la main et, s'adressant à moi, me dit de choisir celui des deux animaux de bois, à bascule, qui me plaisait le mieux. Je lorgnai vers le cheval, vers Serge, vers maman, et je compris qu'il serait malséant de prendre le plus 22