Tu viens avec moi ?

De
Publié par

Si l'éducation spécialisée nous était contée, elle pourrait s'incarner dans les héros de ce roman, grands et modestes à la fois. A travers le prisme de leur quotidien, ils nous invitent à partager leurs rencontres, leurs doutes et leurs amours... Travailleurs sociaux, enfants en danger ou familles marginalisées, tous participent aux aventures personnelles, sociales et professionnelles qui composent cet ouvrage. "Quand la protection de l'enfance coïncide avec la crise du personnel, faut plus comprendre, faut prier !" (M. Audiard, Les Tontons flingueurs, 1963).
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
Lecture(s) : 78
EAN13 : 9782336264721
Nombre de pages : 230
Prix de location à la page : 0,0121€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

rancine gisait sur lecanapé, lascive, son double
souFs lesoleilestival. Elleaimait bien cesfeuilletons de
menton reposant sur son abondantepoitrine. À la
télé, deux amoureux s’enlaçaient fougueusement
l’après-midi où la viesemble facile, où les acteurs sont
aussi jeunes quebeauxet où les sentiments serévèlent
hésitants, tumultueux, torrides…
Ses amours à elle avaient un peu le goût de rance…
Faut dire qu’il faut oser s’la taper,Francine. Maintenant
du moins, parce qu’elle avait dûêtrejoliequandelleavait
vingt ans. Si tant est qu’elle ait eu vingt ans!Une enfance
de merde, des noëls pourris, un CAP d’esthéticienne
jamais terminé, un tonton un peu trop affectueux, ça vous
gâcheunevie !Pourtant,elle en avait rêvédu prince
charmant. Elle l’avait attendu... Et puis, après des amours
déçus,après quelques mecs qu’elle bricolait dans les caves
pour quelques sous,ellea rencontréJean-Claude, un nain
dejardin qui bosseà la ville, auxespaces verts, avec un
vrai salaire. Lemaireleur a mêmeobtenu, pour leur
mariage, un logement auxNoisetiers,un quartier d’habitat
social réhabilité. C’était pas bien grand mais ça leur a
suffi. Quelque temps du moins. Parce qu’à l’arrivée de
Zizou, le cinquième, y’avait plus grand place dansla
chaumière. D’autant qu’avec le home cinéma,l’écran
géant, ses six haut-parleurset son caisson debasse,faut

pas vouloir danser letango argentin dans la salleà
manger! Les mètres carrés s’étaient d’autant plus rétrécis
que Francineavaitenflé !

Heureusement, lesgamins avaient compris, surtout les
garçons.Ils jouaient dehors,glandaient dehors, dealaient
dehors...Çalibérait de l’espace.
Debraves petits queles ilotiers ramenaient parfois à la
maison...
-«C’est pas bien ça Madame Francine, ils vontfinir
commeleurgrand-frère,en maison decorrection!
-C’est pas grave leur répondait-elle, y’m’le gardent
jamais longtemps.Et puis,m’damela juge,elle
sait bien qu’il est pas méchant mon grand. Qui
qu’a pas fait de bêtises quandilétait jeune? C’est
pas pac’qu’il fourgue un peu d’herbe qu’il faut
l’punir. Même le fils du maire,on sait qu’il en
croque»!

Elleles aimebien sesgosses. Surtout lesgarçons.Ils
peuvent faire tout ce que bon leur semble. L’aînépeut
mêmelui direles pires insanités quandellea un coup dans
la musette. C’est pas grave, c’est qu’elle le mérite!
AvecBritney, c’est pas pareil, à cause que c’est une
fille.Et unefille, ç’est pas un garçon…Àdix ans,elle en
faisait déjà plus, commesi les années avaient compté
double, commesi desenfantsgrandissaient plus viteque
d’autres.Britneyétait timide, sensible, craintive, au point
qu’un jour l’instituteur, inquiet du comportement de la
gamine, prit contact avec l’assistante sociale de secteur. Il
lui décrivit les symptômes alarmants qui s’accentuaient au
fil des jours.
C’était une assistante sociale comme on en fait
®
aujourd’hui, jean moulant et WondeUnrbra .epetite
minette fraîchement sortie de l’école, connaissant tout de

6

la misère du monde puisqu’ayant lu PierreBourdieuet
écoutéJean-LucDelarue! Elle s’était orientée vers le
métierpardépit universitaire.Ellelequitteraitpardépit
toutcourt!

Clara notait donc les propos de l’instit, essayant de
comprendre les soupçons qu’il portait.
-«Enêtes-vous sûr ?En avez-vousparléà votre
hiérarchie?Connaissez-vouslesconséquences qui
découlentd’un signalement de ce type»?

L’instituteur lui expliqua qu’il en avaitréféréà
l’inspecteur d’académie et avait réaliséune fichede
signalementafin delatransmettreauxservices
départementaux de l’enfance.

Enfait,Claraétaitennuyée. Lesaffairesd’Angerset
d’Outreau avaient brouillé les cartes. Les travailleurs
sociaux nesavaientpluscomment sepositionner. Maisle
dilemme qui rongeait Clara était d’autantplusimportant
qu’on était jeudi. Elle n’allait pas gâcher sa RTT du
lendemainet son longweek-end decongépourles
déclarations d’un instituteur soupçonneux qui accorde un
peu trop d’importance aux propos d’un enfant.

-

«Laissez-moiréfléchir... Mon chef esten
récupération decongésnonpris aujourd’hui et
demain...On a la formation à l’analyse des
pratiquesprofessionnellesen débutdesemaine
prochaine, mercredi ongèrelesdossiersen
cours…Onenreparledanshuitjours ?Çavous
permettra deprendre de la distance. C’est
important la distance dans ce genre d’affaire. Tous
lespsysvouslediront.Etpuisjecrois sincèrement

7

quecela peut attendrehuit jours deplus!Vous
savez, l’urgence...»!

Clara s’en était bien sortie. L’instit n’avaitpas trop
tiqué. Elleconnaissait bien lafamille. Il y a quelque
temps, sa précédente collègue qui n’avait travaillé que
quelques mois au service avant d’obtenir une promotion
pour incompétence notoire, l’avait briffée sur Francine et
son nabot. Pourelle, uneréussiteincontestable. Elleleur
avait décrochédes droits, des primes, des allocations...
Elle leur a même fait obtenir des bons d’achat de bouffe et
devêtements que Francineavait revendus à bon prix au
voisin du dessus. Uneréussitevraiment!

Les travailleurs sociauxet les charitables detout poil,
elle les connaissait par cœur la Francine. Tous les services
deprotection socialedéfilaient chezelle.Et quand ils ne
venaient pas ou que les odeurs de l’appartement les
incommodaient, c’est ellequi allait les voir. Jetedis pas la
têtedesemployés!
-«C’est un service social ici, pas l’armée du salut»
qu’elle braillait la secrétaire.
Mais Francine s’en moquait éperdument. Armée du
salut ou polyvalence de secteur, l’important était dene
jamais rentrer bredouille !

Claraétait intervenueà plusieurs reprises. La
première fois,Francinevoulait justesavoir quelletronche
elleavait la nouvelleassistantesocialequeles voisins lui
avaient décrite. C’est vrai qu’elle avait un beau cul!
Etaprès lui avoir raconté les affres de l’existence,
après lui avoirexpliquéla mauvaiseinfluencedes jeunes
du quartier sur sesfils,elle enétait ressortieavec un séjour
en Corse pour chacun d’entre eux sur une base de loisirs
près de Bonifacio!

8

Laseconde fois, Francine l’avait convaincue
d’intervenir dans son dossier de surendettement.
-« Pour sûr qu’il a pas été raisonnable, le
JeanClaude, d’acheter une «Béhème» six cylindres!
Mais son pote lui a garanti que c’était une bonne
occasion!Puisfaut bien qu’il bosse!Les bus?Y
sont toujours en grève… Tas de fainéants!Etpuis,
Zizou est si palot qu’avec la voiture, on peut
l’amener prendre l’air»!
Emue,Clara avait instruit ledossieretobtenugainde
causeauprès dela commission.Les dettesétaienteffacées.

Toutenrentrant chezelle,Clara repensait à tout ça,
s’étonnant il est vrai de n’entendre jamais Francine lui
parler de Britney. Et si l’instit avait raison? Ceboulotne
l’avait jamais empêchée de dormir mais là, elle le sentait
mal!Uncoupà luigâchersa RTT!

Clara vivait seule. Son dernier mec l’avait lâchée.
Faut dire qu’elle avait dû le choisir pour faire chier ses
parents, tous deuxmédecinsgénéralistes! Despiercings
partout, les cheveux verts, des études qu’il auraitvoulues
faire mais qu’il a jamais faites… Les toubibs n’en
voulaientpas sous leur toitet avaientpayéà leurfilleun
petit appartement au centreville.Elleavaitfini sa
formation, il avait continuéàglander, lesparents avaient
raqué !

Arrivéechezelle,Clara regarda soncourrier, se fit un
thé, sedéshabillaetprit unedouchecommepour se
débarrasser des souillures deson métier.Elle étaitpour la
première fois confrontéeà unesituationdecetype et cela
l’angoissait. Attribuer des aides est unechose.Signaler
une familleaux autoritésenest uneautre! Tout ce qu’on
lui avait appris à l’écoledetravail socials’estompait pour

9

laisserplace au doute et à la peur. Peur d’affronter l’autre,
peur deson regard, peur des représailles, peur dese
tromper… Et si tout cela était faux ? Si l’instit fabulait?

Clara nemangea pas, dormit mal, seretournant sans
cesse dans l’espoir de trouver le sommeil. Elle fut
soulagéedevoir arriver lepetit jour. Sa RTTétaitgâchée,
ellelesavait.Elledevaitretrouver l’instit, en savoir
plus… Ce qu’elle fit.

Il luiexpliqua queles résultats scolairesétaienten très
forte baisse depuis quelques mois, qu’elle ne travaillait
plus commeavant, qu’elle s’isolait de plus en plus de ses
camarades,ellequiétait plutôt expansive…Des bleus sur
les poignets et les bras l’inquiétaient sérieusement.Mais
surtout, il mit cesfaitsen relation avec des dessins
inquiétants.Des bonhommes à trois pattes, traversés de
couteaux, sans visage, sans cheveux, sans couleurs…
L’instit n’était pas devin mais il sentait bien que lagamine
avait vu quelquechose.

Il n’y avait pas d’urgence avérée mais la procédure
mise en place nécessitait la rédaction d’un rapport sur la
situation.Deretour au bureau,Clara ressortit ledossier. Si
lafamille est connuedes services sociaux depuis des
années,ellen’est pas signalée comme maltraitante.Bien
sûr les garçons ont fait l’objet de mesures multiples.
L’aîné a même été placé en centre éducatif renforcé pour
des délits variés :détentionet ventedeproduits illicites,
vols de voiture, conduite sans permis… Mais en tant que
mineur, tout cela est resté sans suite. D’autant plus que la
juge était compréhensive et qu’au vu du peu
d’équipements départementaux pour accueillir ce type de
jeune, il valait mieux lelaisser dehors avec un contrôle
judiciaireà la clé !

10

Les autresfrangins suivaient la mêmepentemais
étaient plus futés. S’ilsdealaienten douce, ils
magouillaient surtout dans lafauche et la reventede DVD.
Encoreun peu scolarisés, cela leur permettait depasser au
travers des mailles dufilet.

De Britney, ledossier nedisait pasgrand-chose.
«Fillettedocile, réservée, aidant sa mèredans les tâches
ménagères…»,ellesemblait transparente. Quant à ses
parents - «Monsieuret Madame» - la précédente
assistantesocialeles trouvait attachants. Marginaux mais
touchants!Toutes ces années derapports,
decomptesrenduset dedossiers confirmaient lesentiment de Claraet
ne permettaient pas d’accréditer la thèse de l’instit. Rien
ne laissait présager le moindre risque d’abus sexuel sur
Britney.Fort de ce qu’elle avait lu,Clara prit leparti de
rencontrer, dès la semainesuivante, les parentset
d’informer la juge de la situation.Cettedécision la
soulageait.

Clara quitta son bureau, traîna un peuen ville etfit
deux ou trois courses avant derejoindreson appartement.
Les soiréesétaient longues depuis ledépart deson mec.Il
était con commeun manchemais baisait commeun dieu.
Ça faisait passer le temps. Même qu’il aurait bien aimé
faireça à plusieurs,mais elle n’a jamais voulu. C’est
peutêtre pour ça qu’il s’est cassé!

Clara décida desechanger les idéeset opta pour le
cinéma. Un coup de fil à Julie, sa copine,et les voilà
parties, bras dessus, bras dessous, vers le grandécran! Ils
redonnaient uneanciennepalme d’or dufestival de
Cannes. Unfilm sur la misère, unemisèrede film… Des
images pour intellos oùs’entrecroisent indistinctement des

11

bottes, un mobil-home, des frites et un temps pluvieux…
Tout celafilmé à dos de chameau que quand tu sors, t’as
mal au cœur!MaisClara aimait ça, cecinéma soi-disant
branché qu’elle croyait engagé.

Elles finirent la soirée autour d’un verre, évoquant
leur travail, leurs amours, leurs projets… Elles s’étaient
connues sur les bancs de l’école primaire. Puis, après
s’être perdues de vue,elless’étaient retrouvées par
l’intermédiaire du petit copain de Julie. Depuis, elles se
voyaientfréquemment.

Leweek-end s’écoula, triste et monotone malgré les
grasses matinéesetles DVD qu’elle avait loués en bas de
sonimmeuble.

C’est marrant la solitude! Des millions d’abrutis,
mâlesetfemelles, crèvent devivreseuls, rêvent de
rencontres, d’amours éphémères, de princes charmants et,
va-t’en savoir pourquoi,ils restent seuls dansleur
appartement vide, leur lit froid, leur cœur endolori!
Va-t’en savoir pourquoi ils necrient pas à chacun
leurs détresses, l’invitant à s’asseoir un instant, à parler, à
dîner, à plus si affinités…

Faut-y qu’on soit con, pudique, normé, pour nepas
oser courir après celui ou cellequi nous attend sans le
savoir, quelquepart dans unerue, un sommeil, uneviede
chiotte !Moi, ça ne m’étonne pas qu’il y ait des cinglés
qui sautent sur la première fillevenue: parcequesi toutes
lesgonzesses qui avaient envie de quelqu’un-et
réciproquement -le disaient tout haut, y’aurait moins de
malades, deputesetde malheureux (et l’un n’empêche pas
l’autre…). Enfin, moi, c’que j’en dis…

12

Clara était presquecontentedevoir leweek-end
s’achever. La langueur de ces deux journées l’avait
®
plombée. Un petit coup deStilnoxet elle s’endormit tout
de go.

13

h merde !pensa-t-ilenéteignant son réveil.Dans
et qEuidormaitencoreprès de lui.
un brouillard desaké,ilseremémora sa soiréeau
restaurant chinois, l’inconnue qu’il avait ramenée
Sa premièretentativepour se leverfut unéchec! Cinq
minutes de rab en s’efforçant de ne pas replonger dans le
sommeil… Une seconde tentative plus fructueuse l’amena
au bord du lit.Encorecinq minuteset il réussit à
s’arracher vers la cuisine pour sepréparer un café; il se
glissa vers la salle d’eau,seregarda dans laglace,fit une
grimace en voyant la tronche qui s’yreflétaitet
s’engouffra sous la douche. Les vertus présumées du
geldouchene furent pas à la hauteur desesespérances.Des
conneries tout ça!Rinçage, séchage, lustrage… Il chercha
désespérément un cachet d’aspirine dans son armoire à
pharmacie, letrouva, leprit,enfila son jeanet retourna
vers son café, ailleurs, lointain…

Il décida departir au boulot sans réveiller lafillequi
sedébrouillerait bien touteseulepour regagner ses
pénates.Et puis, ça luiéviterait deseprendrela têteavec
desexplications vaseuses, des promesses derevoyures
qu’il ne tiendrait sans doute pas. C’était un bon coup, sans
plus.

Ilfaisaitencorenuit quand il monta dans sa voiture.
La journée qui s’annonçait ne le réjouissait pas. Réunion

d’équipe, bilan sur le placement d’un gamin en famille
d’accueil, visite à une mère célibataire à mi-temps… Il ne
serait pas deretour avant tard lesoir.

Une fois garé devant le service d’Action Educative en
MilieuOuvert pour lequel il bossait comme éducateur, il
somnola encore un peu dans la chaleur de l’habitacle.
C’était pas brillant mais son mal de crâne passait
progressivement.La radio débitait sesfadaises, les mêmes
depuis ledébut dela matinée, lancinanteset troublantes.
Perdu dans des pensées qu’il n’avait pas, des coups sourds
sur letoit desa voiturele firent sortir desa torpeur.
-«Ben qu’est-cequetufous? T’as pas fini ta nuit
ou quoi?Viens prendreun jus avant la réunion »!

L’auteur de ce tapage nocturne n’était autre que son
collègue Michel. Unéducateur commelui, maisen plus
aguerri, plus vieux, plus moche… Julien l’avait connu il y
a quelques années, alors qu’il bossait en prévention
spécialiséedans les quartiers chauds dela ville.Pris à
partiedans une coursive par une bande de jeunes qu’il
pensaitéduquer,Julien nedutson salut qu’à l’intervention
inopinéede Michel.Alors quelesgamins lui tiraient son
portable, son larfeuille et quelques crochets au menton,
Michel intervint dans ledébat.Son mètrequatre-vingt-dix
et ses cent-vingtkilosfurent deséléments décisifs dansla
rencontre.Surtout quand ses paluchess’abattirentsur la
tronche encapuchonnée de l’un des jeunes qui sortait son
canif.La rencontreviraeneau deboudin sous leregard
ébahi de Julien.Michel récupéra sansencombrele
téléphone, leportefeuille eten primedesexcuses
hypocrites des protagonistes.
-«Cenesont quedesgamins »conclue-t-ilen
donnant un dernier coup de pied au cul à l’un
d’entre eux.

16

Quand Michel lui proposa devenir boireun verre
dans son appartement, Julien accepta son invitation. Il
vivait dans un petit studio quifleurait bon lecélibat :
cendriers qui dégueulent, cannettes debière écrasées,
vaisselle, linge et clic-clac en vrac… toute la panoplie y
était!
Michel n’était pas célibataire de souche. Son mariage
avaitétéunfiasco total. Trop pris par son boulot, il avait
délaisséson couple. Ilétait bien leseul car unebonne
partie de la ville s’affairait sur sa moitié…« Plus cocu, tu
vires maquereau »avait même argumenté l’avocat lors de
l’audience. Le divorce prononcé, il avait été contraint de
vendrelepavillon pour prendreun logementHLM.

Michel sortit d’un placard une bouteille de pastis, tira
une cruche d’eau et remplit copieusement deux bocks qui
traînaient dans la pièce.
-« Qu’est-cequetu branles ici?Je t’ai jamais vu
dans lecoin » demanda-t-il à Julien.

Il lui expliqua qu’il était éducateur et qu’il bossait sur
lequartier depuis quelques mois. Son désenchantement
était total. Lui qui rêvait dechanger lemonde, il prenait
conscience de son impuissance. Son idéal s’était
transformé en cauchemar.Il luifit part deses craintes,
voiredesa peur à descendredans la rue, à rencontrer les
jeunes.Ilen arrivait presqueà les haïr tantla blessure était
profonde. C’était la troisième agression qu’il subissait en
six mois. Il n’avait jamais réussi à se faire accepter d’eux.
-«T’en fais pas ! C’est le métier qui rentre! Et puis
situ crois queta bonne gueule et tes bons
sentiments vont suffireàles calmer ?Si tuy
arrives, tu me dis…»

17

Ilséchangèrent longuement sur les vicissitudes dece
monde, la détressedes jeunes, la misèresociale, les
aberrations des politiques publiques…

Fort du vieil adagequ’un être qui aime le pastis ne
peutêtre foncièrement mauvais, un curieux sentiment
d’amitié naissait entre les deux hommes.
Michel expliqua sa théorie, l’importancedetravailler
avec les familles, l’intérêt de parfois placer l’enfant…
C’est pour cela qu’il avait quitté la prévention spécialisée
dans laquelleil avait bossédurant des années.
-«Faut prendrelemal à la racine !Si tu voyais un
peu la tronchedes parents, tu comprendrais mieux
celles desenfants »!
C’est ainsi que quelques mois plus tard, Julien quitta
son boulot pour rejoindreleservicedeMichel.

*

L’air frais du petit matin lui fit du bien. Le café qui
s’ensuivit le revigora. Deux cigarettes plus tard,ilétait
d’aplomb, les neurones en ordre de marche. Ils montèrent
au premierétagedu petit immeublequi abritait la sallede
réunion. Tout lemonde était làou presque.Galeriede
portraits:undirecteurcommeçaexisteparfois!Le genre
demecqui secroitêtre mais qui n’est pas. Fort de ses
échecs successifscomme éducateur,toujours prêtànepas
s’investir, beau parleur et faux-cul,ildevint rapidement
chefdeservicepuisdirecteur.Après avoir sévidans une
boiteoudeux pour se fairela main,il avait pris la
direction de ce service d’action éducative dans l’attente de
gravir la hiérarchiede l’associationqui le gérait. Letravail
social offre encoredebeauxdestins professionnelsà ce
typedepersonnages, donneursdeleçons,incompétents
mais propres sureux.

18

Depuis saprisede fonction, il avait réussi à conduire
à la démissionune grandemajoritédes salariés.Ainsi
pouvait-ilembaucher depetits jeunes aisément soumis à
sonautorité etfairevaloir untitrequepeu lui
reconnaissaient.Michelet Julienenfaisaientpartie,
habitués qu’ils étaient aux changements rapides de
directeurs désireux demarquer deleurempreinteleur
passage éphémère et stérile.

Pourmener à biensamission, il avaitHélène, la
psychologue, son bras armé… Entredeux âges,grande,
élancée, unchouïaguindée,ellesedéclarait volontiers
lacanienne.Ça lui permettait de dire n’importe quoi
n’importe quand ! Et le pire, c’est qu’elle y croyait! Elle
avait, depuislongtemps, cessédeserendreau domicile
desenfantset desfamilles.Si elle enrecevaitencore
quelques uns dans sonbureau, samission principale
consistait aujourd’hui à aider l’équipe, à gérer les
émotions, àprendrede la distance, à dirigerles séances de
debriefingcomme elledisaitet àparler de longues heures
avec ledirecteur.Commebeaucoupdeses congénères,
elle était payée pour cela et bien payée… Lors des
réunions, Michel la regardait sciemment d’un œil lubrique,
sedemandant comment ça baisait unepsychologue
lacanienne et délirait souvent avec certains collègues sur
ses hypothétiques aventures avec ledirecteur.

Et puis, y’avait Lucienne, un amour d’antillaise.
Partiederien,elleavaitgravi tous leséchelons
professionnelspour être aujourd’hui éducatrice
spécialisée.Elleadorait sonboulotet intervenait avec ce
talent qui anime tous ceux qui croient en l’autre. Toujours
sereine, elle apportait à l’équipe une bouffée
anticyclonique et apaisait lesorages quiéclataient
sporadiquement.Ledirecteurnepouvaitpas la blairer.Je

19

nesais pas pourquoi!Peut-être parce qu’elle avait un gros
cul, parce qu’elle était noire ou tout simplement
compétente.

Bon, on va peut-être en rester là… J’vais pas passer
trois plombes à te décrire l’équipe. Surtout qu’il y a encore
Martine, la secrétaire, un tantinet nymphomane, Mathieu,
un jeunetrou du culfraîchement diplôméqui doit coller
desaffiches pour l’extrême droite, j’en passe et des moins
bons! Detoute façon, si tu veux en savoir plus, tu n’as
qu’à assister à une réunion. Tu as toujours un con pour
ramener safraise, pour teparler deson nombril, pour
t’expliquer ce que c’est que la vie, lui qui n’en connaît rien
et que c’est encore trop… Le genre de gars qui n’hésite
pas à mettre en causelesfamilleset lesenfants pour
masquer ses manqueset sesfaiblesses.
Mais je suppose que c’est partout pareil, quetu sois
chez Renault ou au ministère… Et puis tu sais,y’a aussile
mec qui tedonnedes conseils, qui travaillesouvent à
mitempsbecauseses délégations, le gars qui tedit bosser
pour toi alors qu’au final, tu as un panier garni pour Noël
et trois chèques-vacances au mois dejuillet. Tu te
demandes d’ailleurs comment il peut passer tant de temps
pour proposer tous les ans les mêmes banalités.

Julien attendait donc patiemment lafin dela réunion,
écoutant sans l’entendre le directeur exposer ses
problèmes decontrôles, d’emploi du temps, de plannings
decongés, deremplacements, deMartine Aubry qui aurait
mieuxfait derester sous la couettelejour oùellea pondu
les 35 heures…

Unesoufflanteà un ou deux membres du personnel
afin demontrer quiest lechef,sous prétexte qu’ils n’ont
pas fait leur boulot, qu’ils sont restés trop longtemps dans

20

une famille, qu’ils n’ont pas pu faire le reste et que si ça
continue,en accord avec lesyndicat, il va mettre en place
une badgeuse pour vérifier les emplois du temps…

Un petit coup depsychologue, un inutiletour detable,
une fin deréunion, un apéro aubistrot d’en face pour
quelques-uns…

Enfait, quetu soiséducateur, ingénieur, technicien de
surface ou chômeur, le bistrot, c’est l’annexe du lieu de
travail. T’en apprends dix fois plus qu’en réunion. C’est
l’endroit où tu peux causer du boulot avec ceux que tu
aimes, où tu peux refairelemonde, virer tes chefs,
changer ta vie… C’est aussi l’envers du décor, simple et
tranquille.

C’est un lieu de salut public, un sanctuaire identitaire.
Que ce soit hier après la messe ou aujourd’hui après le
travail, c’est pareil!Regarde-les bien,entrehommes ou
entre femmes,entrejeunes ouentrevieux,entreouvriers
et ouvriers…On nesemélangepas,on se retrouve… Et
pour ça, l’anisette ou le blanc-lim, c’est parfait.

Sauf qu’au rythme où ça va,lepetit jaune et le
sauvignon vontêtrehors-la-loi… Bistroquet, c’est un
métieren voiededisparition.C’est comme porteur d’eau
ou pompiste !Dans notremonde, on doit avoir un souci
avec les professions liquides…La preuve: desgardiens
de phare, t’en connais beaucoup?

21

il y a desmétiers à la con, y’en a un qui m’a
S’
toujours interrogé: assistante familiale. Tu
sais, ces personnes qui accueillent à leur
domicilelesenfantsen difficultés. Souvent mal aimées,
ces professionnelles souffrent encore d’un passé peu
glorieux qui leur colle à la peau. C’est dommage car s’il y
a sans doutequelquestordues, y’en a un paquetqui bosse
sacrément bien!Va-t’en recevoir chez toi desenfants
paumés, révoltés, amochés… pour troisfrancs - six sous!
Va-t’en distinguer tesgosseset ceux des autres quand on
vit tousensemble !Va-t’enêtremère et professionnelle,
objet d’amour et objet de haine, sacrée et profaneà la
fois! Fautêtredrôlement douée.

Et justement, Julien allait voir Michaël, ungamin
placédepuis longtemps ou presquedans la même famille
d’accueil.

Julien neconnaissait ni lejeune, ni lafamille
naturelle,ni la famille d’accueil. Il était juste missionné
par la jugedesenfants pourfaireun rapport motivésur la
situation del'enfantetl’aiderainsi à prendresa décision.

Julien s’assit à la table, pritavec plaisir lecaféqui lui
était offert et discuta avec l’assistantefamiliale et Michaël.
Celui-ciévoluait trèsfavorablement.Conformément aux
attendus du jugedesenfants, il avait retrouvélechemin de

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.