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TUNIS 1942-1952

De
256 pages
A travers le personnage de Ninette, c'est l'histoire d'une famille de Juifs tunisiens qui est ici reconstituée en séquences animées, avec le langage idiomatique judéo-arabo-tunisien, les expressions intraduisibles. Hasard ou nécessité ? Déterminisme ou coïncidences ? Qui pourra dire pourquoi le sort s'est acharné sur cette famille bénie, cette femme heureuse entourée d'un mari chéri et de ses trois filles adorées ? La saga de cette famille d'un quartier tranquille de Tunis -la Tronja- entre 1942 et 1953.
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Tunis 1942-1952 Chronique de trois jeunes filles juives
tunisiennes face à leur destinée HAB RABBI la volonté de Dieu

(Ç)

L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2540-6

Gabriel G. Benattar

Tunis 1942-1952 Chronique de trois jeunes filles juives tunisiennes face à leur destinée
BAB RABBI
la volonté de Dieu

L' Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L' Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L' Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

J'ai plus de souvenirs que si j'avais ntille ans.
Charles Baudelaire - Spleen.

Je ne vois bien que ce que je m.e rappelle, Et je n'ai de l'esprit que dans Ines souvenirs.
Jean-Jacques Rousseau.

A SIMON

Préface

Une préface à un livre d'images, pourquoi faire? Je ,rais vous le dire. Au commencement je n'avais qu'une seule idée: essayer de faire revivre par des mots et des phrases pittoresques, des verbes expressifs et des adjectifs chocs un pays que j'ai aimé, avec ses gens bigarrés, insouciants et gais, un pays avec son odeur, les fragrances de sa flore, les sonorités de sa langue riche, colorée et ô combien métaphorique, la succulence de sa cuisine et surtout de ses fruits, son soleil, ses plages, sa mer bleue, les filles du collège Paul Cambon et celles d'Hammam-Lif, et aussi les mouches, les odeurs nauséabondes de certains coins de rue, les pissotières à ciel ouvert, les mendiants, les riches roulant en carrosse et tous les autres en Taxi BB... Je voulais raconter l'attachement aux traditions religieuses ou séculières des trois communautés qui se sont côtoyées pendant des siècles, les commémorations, les cérémonies, les fêtes respectées par tous (en 1954, par décret beylical, la journée de Kippour devient fête légale et chômée) ;

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Noël est célébré par tous, le calendrier grégorien est le seul couramment utilisé et pendant le mois de ramadan tout le monde déguste les succulents gâteaux traditionnels - la zlabia - ruisselant de miel. Je voulais décrire le RESPECT universel envers les morts. Jamais on n'a entendu parler de profanation de cimetière et lorsqu'un corbillard passe lentement dans les rues, les uns se découvrent, les autres s'arrêtent quelques secondes et les magasins baissent leur rideau de fer ou ferment leurs portes quelques minutes. Je voulais me souvenir des activités quotidiennes, des tâches et des occupations d'une population qui "se hâte avec lenteur" : écoliers insouciants, ouvriers sérieux, commerçants consciencieux, enseignants compétents... Je voulais vanter l'ingéniosité des petits commerces, les vendeurs de cigarette ou de ticket de tramway à l'unité, les revendeurs de billets de cinéma le samedi soir, les cireurs de la rue de Rome qui, pour cinquante centimes transforment vos vieilles chaussures en miroirs, les vendeurs de ftgUes de Barbarie, qui savent les ouvrir avec dextérité et en faire jaillir le fruit rubescent, les porteurs d'eau dans des outres de cuir... Je voulais vous faire partager les heures de liesse des jours de fête: Pâque (pessah), le Nouvel An (Rach a-Chana), la fête des Lumières (Hanoucca), vous faire entendre les chants liturgiques, vous présenter la table dressée, vous expliquer la part prépondérante qu'occupent les enfants autour de cette même table et le sérieux avec lequel ils assument cet honneur...

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Je voulais vous décrire La Goulette... Je voulais vous faire goûter l'eau du Saf-Saf de La Marsa.. . Je voulais vous plonger dans l'eau chaude des sources de Korbous.. . Je voulais partager avec vous un sandwich tunisien plein de thon et d'arissa. .. avec un petit verre de boukha ou un verre de rosé bien frais. . . Je voulais vous griser des senteurs du Jasmm d'Hammamet et des roses de l'Ariana. . . Car, bien que "la nostalgie ne soit plus ce qu'elle était", faire revivre les moments heureux de sa jeunesse, c'est les revivre deux fois. . . Et puis, j'ai trouvé mieux, beaucoup mieux! J'ai préféré sélectionner un couple, un couple que je connais bien, un couple de gens heureux comme il en existe des centaines de millions dans le monde, mais un couple qui a un visage familier et un nom qui m'est cher, un couple avec de merveilleux enfants, trois filles splendides destinées à s'empiffrer de tout le bonheur disponible, destinées à s'unir à des hommes vertueux, probes et surtout nés dans la même rue, destinées à procréer à leur tour et à donner naissance à sept garçons qui deviendront de grands érudits, de grands magistrats, de grands médecins ou de grands musiciens. Ce couple, Ninette et Victor - Maman Nina et Papa Victor - sont mes grands-parents et il aura fallu tout le talent, tout le génie d'un grand romancier pour imaginer les péripéties plausibles mais complètement imaginaires que je leur prête.

Il

Et puis, au f11de l'écriture, chaque fois que j'évoquais leur visage, c'est une séquence animée qui m'apparaissait; expression, gestuelle, voix, langage, attitudes et automatiquement le dialogue venait avec. Tout naturellement, je retrouvais les expressions idiomatiques - tellement difficiles à traduire - et l'enchaînement des idées. Et plus je transcrivais leurs mots, leurs phrases, plus les personnages prenaient de corps, d'épaisseur, de densité, de vie; ils redevenaient papy et mamie et mon amour, mon affection, ma tendresse pour ces deux êtres trop tôt disparus grandissait d'une manière exponentielle, si bien que tout l'environnement m'est apparu secondaire et que je me suis focalisé sur les personnages. Et puis, il m'est apparu, à la relecture, que j'étais en train de me lancer dans une autre opération, une opération bien plus vaste que de vous raconter mes grands-parents, une opération de sauvetage - oh, bien modeste en vérité! - sauvetage d'une langue en voie de dessèchement, de disparition, d'extinction: le judéo - arabe - tunisien. Agonie et mort annoncée pour plusieurs raisons: -- parce que les Juifs tunisiens ont quitté le pays natal et se sont installés en France, en Israël et même au Canada; -- par honte aussi, de parler une langue tellement éloignée des langues européennes; -- parce que voulant se fondre dans un anonymat qui ne trompe personne et montrer une bonne volonté d'assimilation, ils ont décidé de ne plus parler cette langue ni l'enseigner à leurs enfants; -- et peut-être encore et surtout parce qu'il n'y a plus de dialogue, il n'y a plus personne avec qui parler (il reste

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bien des sites protégés comme Belleville, Marseille, Juanles-Pins et Natanya, mais c'est loin I) Alors j'ai fait deux colonnes: celle de droite ne fait que reproduire ce que ma mémoire a enregistré, sans tout comprendre à l'époque, et celle de gauche raconte à peu près la même chose, mais sans servilité, similaire mais pas équivalente. Et aujourd'hui, je fais le vœu suivant: puissions-nous être nombreux à relever le défi de faire revivre cette langue contre toute attente et malgré le "capot" annoncé. Puissions-nous, un jour, surprendre dans le métro, à la terrasse des cafés, au bureau, des Juifs, Tunisiens, jeunes et instruits, commenter l'actualité en judéo-arabe et entendre le dialogue suivant entre un Juif et un Arabe dialogue ô combien surréaliste aujourd'hui, mais que j'ai souvent entendu dans ma jeunesse, au restaurant par exemple: -- Tenez, garçon, encaissez! Et gardez la monnaie! Et au moment de partir, l'échange suivant: -- Es salam alèïkoum I -- Alèïkoum èl salam ou rahmèt Allah ou barakatou !

*****

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Chapitre 1

LA RUE

TRONjA

Lundi 5 octobre 1942. Six heures du matin.

Le soleil n'est pas encore levé sur Mégara, faubourg de Carthage, que la rue Tronja est réveillée et s'anime déjà. Dans la maisonnée, Victor s'est levé le premier. Il ne fait pas de bruit et ne réveille personne. Il se lave les mains et la figure, les essuie dans la serviette prévue à cet effet et récite à VOLX basse les prières "... âl nétilate
yadqyim" et "... rofé ko/ baJJar ou mffli IaâJJote".

Il raccroche la serviette sur le bouton de la porte, enftle un pantalon, boutonne une chemise qu'il laisse pendre par-dessus le pantalon, rajoute une veste qu'il décroche à la patère fixée près de la porte d'entrée, glisse ses pieds

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dans une paire de chaussures de ville et n'oublie surtout pas la casquette. Il saisit une grande casserole suspendue à un piton dans la cuisine et sélectionne un couvercle de marmite de même diamètre. Il se dirige vers la porte et après un rapide aller et retour de sa main vers la "mézottza", sort en refermant la porte doucement. Dans le ciel matutinal, des lueurs orangées laissent présager une journée superbe. L'aube radieuse, auréolée de gloire va peu à peu faire place à la quotidienne aurore aux doigts de rose. Je me suis laissé dire qu'il existe des pays, de l'autre côté de la Méditerranée, où l'aube est toujours blafarde, livide et maladive et se confond avec une aurore glauque et souffreteuse qui dure toute la journée, voire plusieurs jours d'affilée! Que Dieu nous en préserve! "Sim Si/inou l'' Où va cet homme d'un pas pesant et pourtant diligent? A quelques mètres de l'immeuble, à gauche, il débouche sur la rue Bab-el-Khadro. Il prend à droite, remonte cette artère jusqu'à la rue Bab-Carthagina, prend à droite, traverse la rue à hauteur du passage de l'Eperon, communément appelée Cheurl-iJèïba,tout simplement parce qu'elle est en pente, et après l'avoir escaladée, enfile la rue des Glacières, à droite, vers la rue Sidi-Bou-Hadid. En chemin, il est rejoint par un voisin qui se rend de toute évidence au même endroit. Sa première action de la journée est une bonne action: faire l'aumône. Ce matin, c'est Fraji qui en bénéficie. Fraji est aveugle et il se tient généralement dans rentrée de

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l'immeuble Nataf, au 67 de la rue des Glacières. Fraji joue du violon, debout; (enfm, il croit en jouer; en vérité, il se contente de pousser son archet sur les cordes et le grincement qui en résulte fait dire aux habitués de la rue : tiens Fraji commence tôt ce matin l) et, de plus, il a le don de reconnaître les passants, soit à leur pas sonore soit à leur voix. Il interpelle Victor: -- S'bah èl khèïr,ya Victor!

-- Bonjour,ya Fraji. Déjà debout? -- N'oublie pas que l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt!

-- Tu

as bien raison I Tiens ! Voilà pour ta peine!

A Sidi-Bou-Hadid on compte de nombreuses épiceries, des boucheries, des pâtisseries, des marchands de légumes et de fruits; c'est le ventre de La Hara, le quartier juif de la Médina de Tunis. Les épiciers vendent tous les mêmes articles, le prix et la qualité de la viande sont les mêmes dans toutes les boucheries, les gâteaux ont le même goût et pourtant tous les commerçants s'affairent et ont, en gros, le même nombre de clients. C'est une question de fidélité, de commodité ou de personnalité ou d'affmité et chaque acheteur a quand même une légère préférence pour un produit plutôt que pour un autre, qu'il considère comme similaire mais non point identique. A cette heure-ci, les boutiques sont toutes ouvertes et les clients assez nombreux. Victor se plante devant le comptoir de son fournisseur préféré, Victor Naïm, pose sa casserole sur le comptoir et lui commande: -- Victor! pour six I bien servi 1

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Le pâtissier Naïm prend la casserole et verse six grandes louches de chah'lèb, soupe de sorgho, bouillante, onctueuse et crémeuse à souhait. Sans perdre de temps, Victor prend sa casserole, pose dessus le couvercle et refait le même chemin en sens inverse. Entre temps, à la maison, Ninette s'est levée et a réveillé les enfants. Aujourd'hui,5 octobre, c'est la rentrée des classes, "!'assaâ n oltl ma ch'k!Jrollne. Cette année, les fêtes de Tichri (Roch aChona, Kippour et Souccote) sont tombées au mois de septembre et hier dimanche, c'était Simhat Torah, le dernier jour de fête. Les écoles, collèges et lycées européens ont fait leur rentrée le jeudi 1e£ octobre, mais la plupart des enfants juifs vont aux écoles de l'Alliance Israélite et les plus petits passent leur journée au Kotlttab, sorte de maternelle où les plus petits apprennent les rudiments de l'hébreu et de la religion juive, sous la férule d'un vieux rabbin qui a dû commencer à enseigner sous Charlemagne. La coutume veut que, dans les écoles juives la rentrée se fasse après les fêtes, et les congés scolaires coincident avec les manifestations religieuses de Hanoucca(en hiver), de PesJah (au printemps) ou de ChOtJouotevers la mi-mai.) ( Victor fait une entrée attendue par toute la famille. D'abord 'Mi Doua, la mère de Ninette, qui est réveillée mais ne se lève pas du divan où elle passe le plus clair de son temps. Puis Ninette, vive, diligente et efficace. Enfm, les trois filles Rachel, 21 ans, Esther, 17 ans, et Fortunée, 13 ans.

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Victor pose la casserole sur la table et soulève le couvercle d'où perlent des gouttes de sueur. Ses premiers mots sont pour l'aïeule 'Mi Doua : -- Mamie, comment vas-tu? 1-- Yam'mi, èch' enti ? L'interpellée n'est pas obligée de lui répondre. Que lui dirait-elle d'ailleurs de nouveau ou d'original ? Les regards de Victor se tournent ensuite vers ses filles chéries:

-- Rachel,

Rnuichla, Ouarda, Ouard'ti,

ma "rose",

lumière

de

mes yeux, viens m'embrasser. Rachel, SA rose, s'approche timidement et se laisse embrasser plus qu'elle ne participe elle-même. -- Esther, Stérina, ya Qaboura, "ma petite boulette", tu boudes? Un bisou pour la journée! Esther embrasse volontiers son père qui seul, a le droit de l'appeler" sa petite boulette". -- Fortunée, Fntna, _yaAffrita, toi mon petit "démon", tu ne m'embrasses pas? Fortunée se précipite dans les bras de son père et y reste blottie. Victor la couvre de baisers et la garde sur ses genoux pour le petit déjeuner. Ninette a déjà disposé six bols, un panier avec le pain qui reste de la veille et des petits pains de sorgho qu'elle vient de démouler. Il y a également sur la table un grand bol avec du sucre-glace et un autre avec du t,"hkef!i'bir, u d gingembre en poudre. Elle remplit chaque bol de la soupe de sorgho, saupoudre de gingembre et de sucre-glace et place un bol devant chacun. La première servie est 'Mi Doua; c'est comme ça : respect aux anciens; ils passent avant le mari et les enfants.

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Pendant qu'ils prennent ce déjeuner qui doit leur tenir au ventre jusqu'à midi, on entend dans la rue le cri guttural du chevrier qui promène lentement son troupeau de rue en rue, en vendant le lait de ses chèvres. Ninette sort sur le pas de la porte cochère, un pot à lait en main. Quand le chevrier arrive à sa hauteur, elle le salue cordialement et lui tend le pot. Les chèvres sont traites devant elle, directement dans le pot et Ninette rentre avec un litre de lait mousseux et chaud. Les filles pourront en boire un grand verre avant de sortir. Par contre, dans la rue, toute la journée les passants fouleront les crottes de biques et les repousseront, s'ils sont d'humeur badine, dans le caniveau. Le petit déjeuner terminé, les filles entrent à tour de rôle dans la cuisine pour une toilette sommaire sur révier. Elles se lavent les mains, le visage, un peu le cou et derrière les oreilles et c'est tout. La serviette passe de mains en mains et toute la place est ensuite laissée à Victor qui commence très tôt à travailler. Ninette et 'Mi Doua feront leur toilette plus tard, quand Victor et les filles seront sortis. Rachel, l'atnée, est une jeune fille assez grande de taille et plutôt mince - d'aucuns la qualifient de maigrichonne. Ses cheveux longs et d'un noir de jais sont relevés en chignon. Ses grands yelLx noirs toujours tristes lui donnent un air sérieux. Elle est d'un abord réservé et certains la trouvent revêche. Elle porte une robe toute simple, avec manches longues et col boutonné jusqu'en haut.

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Elle a effectué une scolarité sans histoire à récole des @les de l'Alliance Israélite de la rue El Mèchnaka. Après le Certificat d'Etudes Primaires, ses parents lui ont permis d'étudier deux années de plus à l'Ecole des Arts Appliqués de la rue Bab-Souika où elle a appris la couture, la broderie, le dessin et la pyrogravure. C'est une éducation digne des meilleures familles de la petite bourgeoisie et elle en est très fière. Cette formation, et surtout son air sérieux ont valu à Rachel d'être recrutée à l'école de la Mèchnaka en tant qu'aide économe et responsable d'une section de la cantine scolaire. A vingt et un ans, elle travaille depuis deux ans et les sous qu'elle rapporte scrupuleusement à la fm du mois permettent à ses parents d'échapper à l'inscription sur les listes des indigents de la Communauté Israélite, listes malheureusement plus que surchargées. Rachel est quand même la fille préférée de son père; elle
est, curieusement, Sa Rose

-

pas une rose de l'Anana,

bien sûr, plutôt une rose fragile, une rose de serre, une rose-thé, pâle et délicate et de petite santé. Oh ! Evidemment, sa position à la cantine de récole lui permet de manger à volonté, mais c'est l'appétit qui ne vient pas. A son âge, les filles sont généralement mariées, mais aucun garçon n'est venu demander sa main, ni directement, ni par le truchement de la marieuse, la somsaro. Elle a des amies de son âge, qui lui demandent tous les dimanches de sortir avec elles, d'aller au cinéma ou de se promener sur l'avenue Jules Ferry; Rachel refuse le plus souvent, préférant rester à la maison, lire, coudre ou broder en compagnie de sa mère et de sa grand-mère.

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A sept heures et demie elle est prête et presse sa sœur Fortunée de fmir de boucler son cartable. Fortunée est la plus jeune des filles. A treize ans elle est vive~ enjouée~ rieuse, farceuse même, et son surnom de Affrita - la diablesse -- lui va comme un gant. Pour le moment, elle va à l'école de la Mèchnaka où travaille RacheL Elle essaie péniblement d'arriver au bout du cycle des études primaires et serait fière de décrocher ce foutu Certificat que ses sœurs ont réussi à obtenir quand même. Il y a bien l'histoire et la géographie qui la rebutent un peu, car n'ayant aucune imagination, elle voit mal comment Louis XV peut être l'arrière-petit-ftls de Louis XIV. En géographie, elle apprend les départements français avec leur chef-lieu, et POJ-de-ColaiJ, chef-lieu AtTOJ, qu'elle répète phonétiquement en boucle, la fait se tordre de rire. Elle est encore petite de taille mais bien proportionnée; ses cheveux châtains, tirent sur le blond; de grands yeux rieurs, bleus ou verts, on ne sait pas, lui mangent le visage et on pressent que dans quelques années ce sera une belle fille, facile à marier. Fortunée a fermé son cartable et après un rapide salut à la compagnie sort en compagnie de Rachel. Elles vont contourner la rue Bah-el-Khadra, prendre la rue BabCarthagina jusqu'à la place du même nom et faire une cinquantaine de mètres dans la rue EI-Mèchnak.a, où se trouve récole des filles de l'A.I.U. L'ex palais du Caïd des Juifs Nessim Samama a été aménagé pour recevoir des élèves de huit à treize ans ; elles sont plus de mille, réparties en classes surchargées, et

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honnêtement, beaucoup, parmi les plus jeunes, viennent pour le repas de midi qu'elles ne trouvent pas forcément à la maison. Mais malgré une misère endémique, ces filles malingres et sous-alimentées deviendront de belles femmes et donneront de nombreux enfants qui poursuivront à leur tour leur rôle de chaînon dans la lignée de ceux que l'on appelle aujourd'hui les Juifs de Tunisie, et plus tard les Tunes. Elles marchent dans ces rues paisibles de Tunis, à la frontière entre la ville européenne et le Ghetto de La Hara, à la limite de la Médina. Fortunée récite à sa sœur le début de la fable "Le loup et l'agneau", de La Fontaine, qu'elle a apprise l'année dernière et qu'elle s'est évertuée à retenir: -- "... Qui te rend Ji hardi de troubler mon breuvage, Dit cet animal plein de rage. . . " A cette heure matinale, beaucoup d'enfants rejoignent leur école, en portant fièrement leur cartable par-dessus l'épaule. Vous vous souvenez de la scène du film Viva Zapata, où le jeune révolutionnaire se rend à Mexico suivi d'une petite troupe de fidèles partisans; en chemin, les paysans qui le voient passer, interrompent leur ouvrage, se saisissent d'un manche de pelle ou d'une pioche et emboîtent le pas de l'escorte, qui deviendra l'année de libération du Mexique. C'est sur ce modèle que, suivi d'une noble troupe, le groupe mené par Rachel et Fortunée arrive à l'école.

D'autres enfants vont aussi à l'école et ils se croisent selon qu'ils se dirigent vers l'Alliance de la rue Malta Srira,

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l'école des Protestants de la rue du même nom, récole de la rue Bab-el-Khadraou encore l'école italienne de la rue des Glacières. Les plus petits vont au kouttab. Il y en a un justement au premier étage de la synagogue de la rue Babel-Khadra,juste en face de la rue Tron;a. Les commerçants, artisans et ouvriers fouleront les mêmes rues un peu plus tard. Mais tout le monde commence très tôt sa journée de travail. Esther a mis un peu plus de temps à se préparer. A dixsept ans, c'est une jeune fille splendide, aux formes un peu trop rebondies, peut-être, mais Dieu qu'elle est "meugnonne" - elle aurait pu, même, s'appeler Hannah et les deux fossettes qui sourient perpétuellement éclairent un visage fm et régulier. De grands yeux foncés et un nez petit complètent harmonieusement l'ensemble. Renoir l'aurait placée sans hésitation parmi ses Baigneuses. Elle a eu son Certificat à l'école de la Mèchnaka et depuis un an a trouvé un emploi de fleuriste dans une des boutiques qui ceignent le marché du Bahn:. Ses horaires sont plus avantageux que ceux de ses collègues qui ont un étal; elle ne commence qu'à huit heures et s'aITête vers treize heures. L'après-midi elle accompagne son patron dans les propriétés d'horticulteurs des environs de Tunis, et elle raide à choisir les fleurs qu'elle aura la charge de préparer en bouquets harmonieux pour le lendemain. Elle est très efficace et montre des qualités artistiques évidentes. Ce matin-là, vêtue d'une robe toute simple, en coton, dans les tons clairs, avec des fleurs, elle sort et remonte la rue Bab-el-Khadra,vers le café du "SoleilLevant" à l'angle de

-

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la rue Bab-ef-Khadraet de l'A'Tetlue de Londres, puis vers le marché du Balln: *** Victor se prépare à son tour. La journée qui vient risque d'être fatigante. Pas tant sur le plan technique mais plutôt linguistique. Il a rendez-vous à dix heures avec le Capitaine Cuderat - communément appelé Jeuk-el-Far par tous ceux qui parlent ou comprennent l'arabe - de la base militaire de Forgemol, pour une commande de réservoirs cylindriques en zinc. Victor est ferblantier - plombier - zingueur. Son atelier de la rue d'Athènes, est toujours achalandé; de la ménagère qui apporte une bassine percée et le supplie de lui refaire un fond, jusqu'aux officiers français du Génie qui ont une confiance totale dans le sérieux de son travail, la boutique ne désemplit pas. Victor poursuit son labeur en discutant avec les uns et les autres. Il sait ce qu'il doit faire et le bavardage des clients, amis ou voisins ne le dérange absolument pas. De chacune des extrémités de la rue d'Athènes, on peut savoir si Aaif Vittorio -le patron est dans sa boutique, suivant que sa fidèle bicyclette est appuyée contre le mur près de la porte d'entrée ou non. Quand les filles sont sorties, Victor s'enferme un moment dans les "toilettes" qui ne sont en vérité qu'un espace d'un mètre carré "serti" dans la cuisine. C'est un homme costaud. A cinquante-deux ans, il est dans la force de l'âge, mais il exerce un métier où la fatigue use son bonhomme plus vite. Il présente un embonpoint certain et il a sûrement du diabète mais il ne le sait pas: les visites chez le médecin et les examens

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réguliers sont réservés à une autre couche de la population que celle à laquelle il appartient. On pourrait l'esquisser ainsi: le crâne légèrement dégarni et les cheveux coupés très courts, un teint sanguin et des joues où l'on distingue des veinules violettes - et pourtant il ne boit pas - des yeux remarquablement bleus et rieurs, une petite moustache, un cou de taureau, des épaules larges et le reste à l'avenant. e'est un soudeur hors pair et il est très demandé. Sa réputation dépasse les bornes de son quartier et l'armée française lui passe des commandes de réservoirs, gouttières, ustensiles divers en acier galvanisé ou en zinc. Quoique Tunisien, il a été enrôlé dans le corps du Génie des Tirailleurs pendant la guerre de 14-18. TI connaît malle français, sait un peu lire et écrire, mais calcule très bien. Il ne connaît pas 1t mais ne se trompe jamais dans le tracé d'un cercle ou le volume d'un réservoir cylindrique. Victor ressort des w.c. en caleçon long dont les lacets sont noués juste sous le genou; il porte également un tricot à manches longues, fermé par trois boutons sous le cou. Il est déjà chaussé d'une solide paire de godasses et il tient à la main une ceinture de flanelle rouge, d'au moins trois mètres de long et de trente centimètres de largeur, souvenir de son passage chez les Zouaves en 14. Il se lave les mains, les essuie et appelle sa femme à la rescousse: -- Nèïna, viens m'aider! Ninette attend ce moment rituel où elle aide son mari à fmir de s'habiller. Elle lui tend le pantalon de coutil de son ensemble bleu de travail. Victor le passe et, estimant

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qu'il est décemment vêtu, il sort de la cuisine et s'aventure dans la salle à manger.
'MiDoua ne peut s'empêcher de le chambrer:

-- Mah'la Je parle du pantalon bien sûr l / sarrouèl l Ninette intervient: -- Maman, pas de familiarité
ni de vulgarité, s'il te plaît!
1

-- Mon Dieu, qu'il est beau!

qaddou

fèl

_-

Yam'mi, yèji mèl tsara I
!

Yèji, ah'cheume

Victor achève de s'habiller. Il met une chemise bleue, en rentre les pans dans le pantalon et fiXe ses bretelles pardessus. Il se saisit de la bande de flanelle et en applique une eÀ1:rémité sur son estomac. Ninette tient le reste. Victor tourne sur lui-même et Ninette tient fortement le tissu qui s'enroule autour de la taille de Victor. Quand il n'y a plus de tissu, Ninette se trouve tout contre son man, qui n'attend que ce moment pour lui tapoter gentiment le derrière en guise de remerciement. Cela fait partie du rituel. Un large ceinturon avec une boucle à double cran maintient le tout. TI enfile la veste et enfonce sur sa tête l'indispensable casquette sans laquelle il se sentirait tout nu. Il sort sur le palier et embrasse la mézouza fiXée sur le chambranle, avant de refermer la porte. Il prend la bicyclette sagement accoudée contre le mur, descend les deux marches qui mènent à la rue, enfourche le vélo, fait un signe de la main et s'éloigne. La maison reste aux mains de Ninette et de 'Mi Doua. Elles vont pouvoir souffler jusqu'à midi. Ninette met une

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