Un amour à l'automne

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Bijou est à l'âge des bilans. Sa vie de grande bourgeoise a été jusque-là sans histoire. Un accident va lui faire découvrir Internet et l'amour. La passion va tout faire imploser et lui montrer que la vie peut commencer à soixante ans.
Dans Un amour à l'automne, l'auteur nous livre un récit, fruit de ses réflexions sur la vie, l'amour et la mort.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 276
EAN13 : 9782296257504
Nombre de pages : 133
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© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11966-6
EAN:9782296119666

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"L-(8

«Acejour jen’ai pas trouvé de meilleure définitionde ce
qu’apportelalittérature : entendreunevoixhumaine.
Raconter une aventuren’est pas le but.Les personnages
aidentà écouter quelqu’und’autrequiest peut-êtremon
frère,mon prochain.»
FrédéricBeigbeder

«Aime etfaiscequetu voudras.»

SaintAugustin

«Le dernieramourbalaietous lesanciens quideviennent
poussière.»
Anonyme

«La chaleurducœur empêche les corps de rouiller. »
Marie d’Hennezel

- « Tune dis rien»?

Non,jene disais rien.Soudainement muette, comme
frappée d’aphasie,jenepouvais proférer un son.
Jevenaisderecevoiren pleincœur larévélationde ceque
j’avais toujours pressenti.Il paraît quelesgrandesdouleurs
sontmuettes…Celame fournissaitune belle excuse.
Masœur venaitdem’annoncer lamortdenotremère, et je
réalisais quejeneressentais rien, absolumentrien. Jene
pouvais plus parler.Cette découvertem’anéantissait…
J’articulai: «J’arrive.» et jeraccrochai.Millepensées
contradictoires se bousculaientdansmatête,soulagement,
culpabilité, colère,maischagrin,non…C’était unchoc.

Nepasaimer sapropremère.Quel monstre étais-je donc,
pourquoi, comment ? Jen’en savais rien.
Jel’aimaisbien,maisc’était tout, etc’était peu.J’avais
quandmêmeune certaine admiration pourcequ’elle avait
faitdesalonguevie.Maiscommemère, ellesesituaitaux
antipodesdemes rêves.Etde ça,jeluien voulais.
J’avais toujourseudumaldansmes rapportsavec elle; je
n’avais lesouvenir que de disputesàtout proposà
l’adolescence.Pourtantj’étais plutôtune enfantfacile,pas
révoltée.
Et quandj’évoquais maplus tendre enfance,jen’avais pas
non plus lesouvenird’élansd’amourverselle.Lesondesa
voixet ses manières péremptoiresm’avaient toujours
hérissée. C’étaitépidermique.
Jeune adulte,jen’avais qu’uneidée : fuir lamaison.
Aujourd’hui quej’étais moi-mêmemère,je comparais
l’amour passionnéquej’éprouvais pour mesenfants, et que
manifestement ils merendaient,jemesouvenaisdenos
câlins, denosdiscussions, denosconnivences, detoutceque
nous partagions.Et jemesuraisl’abîmequi m’avait toujours
tenue éloignée demapropremère.

9

Jen’avais jamais rien partagé avec elle.Jamais nous
n’avionseula moindre conversation intime.Jamaisellene
s’était intéresséenià cequeje faisaisenclasse,nià cequeje
n’yfaisais pas… Celanepouvait pasêtreseulementdûàla
différence d’éducation, àl’époque. Ou peut-être bien quesi,
après tout.

Dès notrenaissance,on nousavaitconfiées,masœuret
moi, à des nurses puisdesgouvernantes,qui - mise àpart
«Mademoiselle »unemerveilleusevieille fille(mon pèrela
disaitamoureuse demaman) qui, elle, était restée de
nombreusesannéesavecnous - sesuccédaient rapidement,
trouvant masœuraînéeingérable, etc’est peudirequ’elle
l’était.
Pour jenesais quelleraison,versl’âge de deuxans, alors
quejusquelà ellese développaitharmonieusement, elle
s’était arrêtée de parler.Avait-elle ététraumatiséepar ma
naissance alors qu’elle avaitdix-huit mois,oubien lanurse
quiveillait sur moiet quin’aimaitquelesnouveau-nés
l’avait-ellemaltraitéenon seulement psychologiquement
maisaussi physiquement?C’estuneidéequi m’estvenue.On
cherchetoujoursdesexplicationsaposteriori.
En touscas sic’estle cas,mes parents nesesontaperçus
derien.Et lemal s’estinstallé.Masœurestdevenueune
petite fille difficile, capricieuse,seroulant par terre àla
moindreoccasion, caractériellepour toutdire.Monopolisant,
ducoup,toutel’attentiondes parents.Moi,j’étais la
raisonnable, cellequi travaillaitbien,sur quil’on pouvait
compter,quicomprenait les soucisdesgrandes personnes.
On peutadmettrequetoutel’attentiondes parents seporte
surl’enfant quia des problèmes.Mais jepensequej’en
attendais aussi, del’attention, et quej’enai manqué.
Pourquoiaimais-jetant meréfugier sous le bureaudema
chambrequejerecouvraisd’une couverture, etàl’abri
duqueljem’enroulais les poignetset leschevillesde bandes

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Velpeau,jouantàla foisàlamalade etàl’infirmière, dans
cette «cabane »improvisée?Evidente demande d’attention.
Vers l’âge de huit ans,nos parents nousfirent«tester», QI et
tout le bazar.Verdict:j’étaisune «surdouée » àl’époqueon
disait«précoce ».Dès lors,les parentsétaient tranquilles.
«AvecunQIde140, ellese débrouilleratoujours.»
Leproblème, c’est queles surdoués peuventfair.de
parfaitscancres lorsqu’ils s’ennuientenclasse et qu’à
l’adolescenceles questionsexistentielles lesempêchentde
s’intéresserà autre chosequ’à eux-mêmes et àleur nombril.
C’est exactementcequim’arriva.Collectionnant les prix
aucollège,jesautaiune classeparcequejem’ennuyaisdans
lamienne,maisensuitejememisà glander,toujours sans
quemes parents ne s’aperçoiventderien.Stupeur quandje
ratai monbac !J’avais deuxansd’avance,mais je
n’apprenais rien,jerêvassais,plus intéresséepar lesgarçons
quepar lerègne d’Alexandre deRussiequiest pourtant
passionnant!
Ala deuxièmetentative,j’avais décrochél’oralde
rattrapage,mais jene m’yprésentai pas,paniquantàl’idée
d’affronterun profqui pourrait mesurer mon ignorance.
J’avais fait tantd’impasses,jen’auraisjamaiseula chance de
tomber surundes rares sujets quej’avais étudiés.Exitle bac.
Jepostulaidonc àl’école d’infirmièresdelaCroix-Rouge
oùl’on passaitunexamend’entréelorsqu’on n’était pas
bachelier.Et j’yentraihaut lamain.Les questionsditesde
« culture générale »m’avaient sauvée.Il n’yavait ni
physique,ni maths,nichimie.

J’aimaislesautres,j’aimais soigner.Jetravaillai
sérieusement pour lapremière foisdepuisl’adolescence, et
devinsuneinfirmière diplôméequi regretta amèrement toute
savie den’avoir paseu le déclic avant…Jeresteraisdonc
toujours«un médecin rentré ».

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Et voilà, aujourd’hui,j’avais près de soixante anset tout
celaremontaitàlasurface aumoment oùmamanvenaitde
s’éteindre.Lapilule étaitamère.J’avais duchagrindenepas
éprouverde chagrin.J’avais duchagrindetoutes les
occasions manquéescar ilavaitdû yenavoir.Mamère avait
certainementdes qualités.Asonâgetrèsavancé elle était
entourée d’amis.
Quandj’analysais mes sentiments,j’éprouvais pour elle,
pour sa forcevitaleune certaine admiration. Pourça ce
n’était pasdifficile.Elle faisait l’admirationdetous. Surtout
depuis lamortdemon père, hommesupérieurement
intelligentet qui, desonvivant,luifaisait toutdemêmeun
peud’ombre.C’estlui quidominait.
Depuis quepapa était mort, elle avaitfait saspécialité de
recevoir merveilleusementà dîner touteunesociété brillante,
eten plusdetrente ans, dustatutde «relations intéressantes»
nombreuxétaientceuxquiétaient passésà celuidevrais
amis ;et même àplusde centans ilscontinuaientdel’inviter
etdevenirchezelle aveclemêmeplaisir. Elle avait la chance
d’avoir dans sonentourage des personnesexceptionnelles, et
ilfautbiendirequelesdîners pour mondains qu’ils soient,
car ilsl’étaient, étaientaussid’uneraretenueintellectuelle.
Chezelle,l’ons’amusait et l’on s’instruisait.
C’est d’ailleurs, assez récemment, aucoursd’undîner plus
intime chezelle,quemamanavait, aucoursdela
conversation, admis nejamais s’être beaucoup préoccupée de
moi.Nous étionsavecune desesamies qui m’avait connue
enfant, et nousévoquionsdes souvenirsde cette époque.
Cela avaitétéuneilluminationetunchoctoutàla fois. En
fait,jusquelàjen’yavaisjamais pensé;et jen’analysais pas
non plus les sentiments quejelui portais. Pour toutcequi me
gène et m’empêcherait tout simplementdevivre,jetirele
rideauet j’efface.Jusqu’à cequ’unévènement ou unephrase
fortuits merenvoient letruc en pleine figure, en pleincœur,
devrais-je dire.

12

C’estce quivenait d’arriver.Jevenais de réaliser les
raisonsdemon manque d’amour:jem’étais sentie
« délaissée ».Et inconsciemment,jeluienvoulais.
Pourtant jesuis sûrequemamèrem’aimait.Mais elle
n’avait pas sumelemontrer.
«Il n’yapasd’amour,iln’yaque des preuvesd’amour.»
Jen’avais pas duen trouver suffisammentàmongoût. Du
coup nousétions restéesàlasurface deschosesdans nos
relations.
Celan’avait d’ailleurs paséchappé àlaperspicacité d’une
denosamies.Pour l’anniversaire de ma mère,j’avais faitun
discours oùjeretraçaisbrièvement les traits marquantsdela
vie dela centenaire. Tout lemondes’était accordé à direqu’il
était excellent,mais cette amie, finemouche,m’avait dit:
«Comme c’est curieux, tuas parlé dela femme,mais rien
sur lamère.»
Parlerdelamère, commentaurais-jepu?
Les morceauxdupuzzlesemettaienten place.

Lamortdemamèrenemelaissaitdoncpas réellement
indifférente,puisquej’éprouvaisleregretde cerendez-vous
manqué;celamesoulageait, et jem’en remettrais.

De toute façon, depuisun peuplusde deuxans,jene
pensais plus qu’àmoi, à cequejevivais, àl’amour qui avait
fait irruptiondans mavie.

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