Un autre monde RECIT

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Ce 11 novembre 1939, la vie de Jakub, 17 ans, bascule : il est seul, sur le quai d'une gare d'une ville inconnue. Il doit et devra, durant des années, réagir très vite, dans l'instant, sans jamais savoir s'il prend la bonne ou la mauvaise décision, sans jamais savoir la direction dans laquelle ses choix le mèneront. Dans ce parcours initiatique, il rencontrera Edzia qui lui sauvera la vie et, plus tard, il risquera la sienne pour elle avant d'entrer dans un autre monde, sans règles ni lois pour des hommes comme lui.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782296465220
Nombre de pages : 194
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© L’Harmattan, Paris, 2011






Un autre monde Du même auteur
Chroniques
Chroniques botaniques, Journal Rustica, l’hebdo jardin, Paris,
2003 et 2004.
Sacré-Choeur, Editions du Petit Pavé ( collectif), Paris, 2004.


Nouvelles
Liberté, Editions Regards (collectif), Paris, 2005.
L’Ermite et le Christ et autres nouvelles, prix littéraire « Alain
Decaux ». Édition La Fondation de Lille (collectif), Lille, 2007.
Quelqu’un trouve un billet, prix de la micronouvelle, Editions
L’iroli (collectif), Beauvais, 2008.


Théâtre
Reviens !... Pars ! , Editions du Petit Théatre de Vallières,
Clermont-Ferrand, 2008. Sylvie Teper

Un autre monde
Récit
L’Harmattan

























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55165-7
EAN : 9782296551657
À mon père,
À ses petits-enfants et arrière petits-enfants. Chapitre I
Jakub, l’espiègle
La rivière Pilica est calme. Neuf kayaks biplaces, ali-
gnés, flottent. Assis dans le bateau, les pieds en appui sur
la barre de pieds, la pale trempée dans l’eau, les bras
tendus sur la pagaie, j’attends le signal avec Hermann,
mon coéquipier assis derrière moi. Sur la rive, les suppor-
ters silencieux et nerveux nous fixent.
Mille mètres à parcourir. Le rituel commence. On se
sert la main avec une volonté de gagner. On se concen-
tre, chacun à sa place, en silence. Les conseils de
l’entraîneur affleurent. La tension monte. Le cœur
s’accélère.
Coup de feu. Cris sur la rive.
Les pales de nos pagaies attaquent l’eau à la même se-
conde. Bonne prise. On glisse, s’élance, regarde droit
devant.
Pagaie à droite, à gauche.
On avance, gagne sur nos voisins de gauche.
Pagaie à droite, à gauche.
Appuyer avec les jambes, tirer avec le dos.
Pagaie à droite, à gauche.
Au diable, la sueur !
Pagaie à droite, à gauche.
On gagne sur nos voisins de droite.
Pagaie à droite, à gauche.
Douleurs aux avant-bras.
Pagaie à droite, à gauche.
La ligne approche. Se donner à fond. À fond !
Pagaie à droite, à gauche.
Douleur dans le dos. Le souffle manque.
Pagaie à droite, à gauche, la ligne d’arrivée, on passe,
dépasse, tourne la tête à droite, à gauche… Les cris sur la
rive… Je me renverse, ruisselant, épuisé, dans les mains
d’Hermann qui embrasse mon front. On n’entend plus
rien, on ne voit plus rien. On est mort. On a gagné.
Nous devons être pitoyables, car l’entraîneur nous
aide à sortir du kayak. Les copains nous étreignent, sou-
lèvent, jettent en l’air. Tout le monde rit, crie grisé par la
joie de la victoire et le directeur, espiègle, lance : « En
1936, l’Autriche recevait la médaille d’or. En 1940, ce
sera la Pologne ! »
Sous les ovations, Hermann Ceder et moi, Jakub Te-
per, du lycée Katzenelson de Łodz, recevons la coupe de
la finale inter lycée de kayak biplace de l’année 1938.


« Espèce de rat ! »
Je passe, indifférent, devant les cracheurs d’injures,
mais l’entraîneur réagit et l’altercation continue dans
mon dos. Hermann, l’Allemand qui a quitté son pays à
cause des exactions contre les Juifs, ne cache pas son
pessimisme, mais moi, j’ai envie de faire la fête et ce ne
sont pas ces deux paumés qui m’en empêcheront.

10 Hermann me parle beaucoup dernièrement de
l’antisémitisme. Et pourtant, cette attitude a toujours
existé, non ? Quel Juif pourrait se vanter de n’avoir ja-
mais reçu de cailloux ? Même pas moi, avec mon faciès
de « goy ». Je lui fais remarquer que, même à Łodz, la
piscine est interdite aux Juifs, mais cela ne nous empêche
pas d’aller nager dans celle de Zgierz et de bien nous
amuser dans le car qui nous y mène. Hermann est mon
complice pour les bêtises. Il est aussi inventif que moi
dans ce domaine et il ne se passe pas une semaine sans
qu’on entende « Ceder et Teper, dans le bureau du di-
recteur ! » On nous a même accusés d’avoir cassé je ne
sais plus quoi alors que nous étions absents le jour du
délit… La rigolade !


– Chut !
– Tu es déjà là ?
– Chut !
Mon père est assis, les coudes écartés sur la table, le
menton dans les paumes de ses mains, les yeux vers le
poste de radio.
« … à Berlin et à Vienne, des centaines de vitres ont été
brisées, des dizaines de synagogues brûlées, plus d’un mil-
lier de magasins pillés… de nombreux Juifs ont été tués
dans la rue… »
Le communiqué continue à décrire l’événement, puis
ne se prive pas de le commenter. Il pense qu’il s’agirait
de représailles à l’assassinat d’Ernst Von Rath à Paris par
un jeune Juif.
11 – Peut-être qu’on aurait dû partir en Palestine… dit
mon père.
– En Palestine ?
– J’ai acheté deux terrains, Jakub, un à Afoula, le
deuxième sur le Carmel, à Haïfa. Ne l’oublie pas, cela
pourrait te servir.
Le voir abattu, lui si bon vivant, si jovial, me démora-
lise. Je le laisse dans ses pensées négatives. Aucune envie
d’aller en Palestine. Je suis bien en Pologne. Pourquoi je
quitterais mon pays ?


Depuis la « Nuit de Cristal », on débat, dans les soi-
rées, de la politique de l’Allemagne, d’Hitler et depuis
leur revendication sur Dantzig, d’une nouvelle guerre.
Les postes de radio sont continuellement ouverts pour
les flashs d’informations :
« … Allemagne occupe la Tchécoslovaquie… »
L’Allemagne est sur toutes les lèvres, dans toutes les
rues, maisons, lycées, et perturbe nos cours. Les profes-
seurs discutent avec nous et les rapports deviennent ami-
caux. La préparation militaire a remplacé la natation. Si
c’est la norme pour les deux dernières années de lycée,
l’ambiance n’y est plus conforme. On nous traite au-
jourd’hui comme de vrais soldats : on marche pendant
des heures, porte des tonnes dans un sac à dos, manie
une arme à feu… La discipline ne m’emballe pas et en
faisant le guignol, je tombe et me casse la clavicule. Ainsi
prend fin ma carrière militaire et commence celle
d’assistant du professeur de chimie, idée du directeur qui
voulait me caser avec mon plâtre.
12 J’ai failli faire sauter l’école. L’odeur de soufre em-
peste encore dans les couloirs…
« … Hitler parle d’étendre l’espace vital de
l’Allemagne… »
Mes professeurs de culture physique et de technologie
sont mobilisés pour l’armée. Leur discours est humaniste
et réaliste, leur ton lent. Pour la première fois, je pense à
la guerre. Serait-elle imminente ?


L’année scolaire se termine brillamment pour Her-
mann et moi : on a raflé toutes les premières places, lui
dans les matières littéraires et moi dans les scientifiques.
Belle année, mais je préfère les vacances. Deux mois sans
devoirs ni leçons ni contraintes et bientôt départ pour
Tuszyn-las, dans notre villa, les copains et la fête !


Dans le train, Moniek, mon grand frère, me parle de la
Belgique. Il a été accepté dans une école d’ingénieur, à
Tournai. Son enthousiasme est mitigé et je le com-
prends : moi aussi, je n’aimerais pas laisser mes amis.
D’un autre côté, je découvrirai un nouveau pays, une
autre langue. Au moins, nos cours de français serviront à
l’un de nous, car moi je resterai en Pologne.
La vue des pins, entourant la maison, me rend heu-
reux. Je regarde, je sens, je touche, j’écoute. Les aiguilles
dans le ciel, l’odeur de la résine, les pommes de pin au
sol, le gazouillis des oiseaux. Chaque arbre, chaque
plante, chaque coin me sont familiers. Je fais le tour pour
le plaisir. Quand je repasse par la porte d’entrée, elle est
13 ouverte. La radio parle d’un nouvel incident à Dantzig et
de l’Allemagne qui crie à la provocation polonaise. Je
m’éloigne. Il faut savoir se détendre, non ?
Les cirrus décorent le ciel. Une troupe d’oies et de ca-
nards vont et viennent sur l’étang scintillant d’étoiles de
soleil. La cime des saules et des frênes offre, sur la rive,
une ombre légère dans laquelle, assis, les pieds dans
l’eau, je retrouve mes amis et l’on discute de la guerre.

– Ce n’est pas possible ! Pas possible ! lâche mon
père, les mains dans le dos, en arpentant la pièce. Ma
mère reste muette, assise sur sa chaise près de la fenêtre,
les yeux dans le lointain.
« … Ribbentrop et Molotov ont signé un pacte de non-
agression… », répète le journaliste.
– Il y aura la guerre, murmure mon père entre deux
pas.
Non-agression et Guerre, deux idées qui se repous-
sent et pourtant, la première entraînera la deuxième : les
Russes laissent les Allemands nous envahir, ces mêmes
Allemands qui parlaient de barrer définitivement la route
au bolchevisme. Je ne comprends plus rien.
– On s’est tous fait berner ! conclut Moniek.
Les réservistes sont rappelés. Le président Roosevelt
intervient auprès d’Hitler. On n’échappera pas à la
guerre, mais je ne me rends pas compte des répercus-
sions, même si j’ai étudié la Première Guerre mondiale à
l’école.
« … Hitler adresse un ultimatum à la Pologne… »
Mon père nous adresse le sien : « On part immédia-
tement pour Łodz ! »
14 Je regarde, par la vitre du train, défiler la campagne
aux couleurs de fin d’été et les paysans sur la route. Ils
rentrent chez eux. Tranquilles. La mobilisation générale
ne semble pas les concerner. Je les envie. J’aurais tant
aimé rester.


La nouvelle a fait office de bombe. L’Allemagne nous
a envahis à l’aube, sans déclaration de guerre, sans pré-
venir. Du jamais vu. Dans la rue, les gens courent. Les
informations fusent, circulent, partent dans tous les sens.
Les vendeurs de journaux à la criée se déchaînent. Les
hommes s’attroupent, s’impatientent, se bousculent pour
un journal. Leur fièvre me gagne, j’en achète un, remonte
la rue en lisant : 1er septembre 1939. La guerre a commen-
cé. Par surprise. Les unités allemandes sont importantes…
La puissance de feu…
Le repas se passe, l’oreille aux aguets des nouvelles ; la
nuit, les yeux ouverts.
J’ai envie de parler, mais pas à mes parents. Je veux
d’autres visages, d’autres points de vue. Peut-être un peu
d’espoir aussi. Je file au lycée pour retrouver copains et
professeurs, mais le directeur est seul. Il m’accueille cha-
leureusement avant de m’annoncer la mobilisation de
tous ses enseignants et la fermeture de son établissement.
On discute un moment et je découvre que ce n’est pas
une grosse vache comme je l’ai toujours pensé.


« 3 septembre, 11 heures. L’Angleterre déclare la guerre
à l’Allemagne… »
15 – Vous avez entendu ? crie mon père.
C’est l’euphorie. On s’embrasse sous l’hymne national
polonais qui résonne dans le poste suivi de celui de
l’Angleterre.
« La Grande-Bretagne est notre alliée, nous gagnerons
la guerre », précise le journaliste.
On le croit. Je me mets à baragouiner en anglais avec
Moniek. On s’amuse tous les quatre, puis Père va cher-
cher une bouteille pour fêter la nouvelle. C’est l’ivresse
après l’angoisse.
« … La France, à son tour, déclare la guerre à
l’Allemagne… »
Et l’hymne national français suit celui de la Pologne. Il
est 17 h. Je cours avec Moniek vers le consulat français
pour crier en chœur avec d’autres Polonais « vive la
France » et pour entonner la Marseillaise.
Le consul apparaît sur le balcon, nous salue.
Les manifestants jouent, chantent et dansent dans la
rue pendant une ou deux heures.
Maman avait raison : il faut apprendre les langues ; ça
sert un jour.
La nuit est joyeuse. J’ai retrouvé le sourire, comme on
dit. C’est fou comme une bonne nouvelle peut transfor-
mer un homme. Même la voix de la radio devient arro-
gante, alors je taquine Moniek et son pessimisme.
Au réveil, j’ai faim. Je déboule dans la cuisine… Arrêt
net… Le visage de mes parents me dégrise. J’apprends
que la Wehrmacht avance et que rien ne semble l’arrêter.
– Et la France ? Et l’Angleterre ?
– Pas là.
16 Oh ! le bruit ! Quelque chose a explosé. Les murs ont
tremblé. Je fonce dans la rue. Je ne suis pas le seul. Je
cours. Les curieux affluent de partout et se massent de-
vant un pavillon éventré.
Je n’avais jamais vu de maison bombardée ; on aurait
dit qu’elle a vomi ses entrailles : des éclats de verres, de
pierres et divers débris dégoulinent et jonchent le sol.
Des volontaires aident les propriétaires à récupérer ce
qui est récupérable.
– C’est la seule de Łodz. Nous autres avons eu de la
chance, dit une voix dans la foule.
Je réalise que la guerre a vraiment commencé.
Sur le chemin de retour, j’entends que les Allemands
ont pris Czestochowa, c'est-à-dire qu’ils ne sont plus qu’à
120 km de Łodz.


Ce soir, réunion d’amis à la maison pour faire le point
de la situation. Pour une fois, je reste avec eux, même si
les écouter me déprime. Père intervient peu.
L’inquiétude se lit sur son visage. Quelqu’un soulève la
question du départ. Je les abandonne et fonce dans ma
chambre, me plante au milieu de la pièce, regarde mon
lit, m’attarde sur mes affiches, mes livres... Sentiment de
bien-être mêlé à la tristesse de devoir laisser cette partie
matérielle de moi. Hermann l’a fait et il n’en est pas
mort ! Mais quelle nostalgie quand il en parle ! Je n’ai
pas envie de partir.
On est le 5 septembre, quatre jours après le début de
la guerre, et les Allemands sont aux portes de Łodz. Ils
17 sont là et ni la France ni l’Angleterre ne sont intervenues.
Ils attendent quoi ?
– Vous allez partir, dit mon père.
– Quoi ? Et toi ?
– Je reste avec ta mère.
– On ne part pas sans vous !
– Il le faut.
– Pourquoi ?
– C’est ainsi.
– Pourquoi ?
Ma mère quitte la table, sans nous regarder. Je me lève
aussitôt, mais la main de mon père me retient. Je me dé-
gage avec violence, hésite et sors. Dans la rue, j’avance
sans but précis, pour me calmer, pour trouver quelque
chose, une alternative peut-être… Sans eux ? Les laisser ?
Jamais ! Et maman est d’accord ? Pas possible !
Moniek me rattrape, m’explique qu’il faut obéir, qu’ils
ont peur pour nous, qu’ils nous rejoindront dès qu’ils
auront réglé leurs affaires. Comme si je ne savais pas
avaient deux commerces, mais on peut les aider pour accé-
lérer leur départ, non ?
Je retourne au lycée, lieu de rencontre et d’échange
d’informations. Je retrouve des copains aussi perplexes
que moi. Leurs parents parlent de quitter Łodz. D’après
le directeur, c’est une bonne décision. L’arrivée des sol-
dats dans la ville ne présage rien de bien. Surtout pour
les Juifs.
– Pourquoi, surtout pour les Juifs ?
– Pense à ce qu’ils ont fait en Allemagne !
18 Je réalise la gravité de la situation. Ma décision est
prise.
Rentré à la maison, j’annonce à mon père que je ne
partirai pas sans lui, que je l’aiderai à faire les bagages et
à régler ses problèmes. Ni il ne me répond ni il ne tourne
la tête vers moi.
Dans la soirée, ma mère, assise près de la fenêtre,
coud. Un dé orne un de ses longs doigts. Ses mains trem-
blent. Elle ne parle toujours pas. Elle fourre de l’argent
dans les coutures des vêtements de Moniek et dans les
miens. Elle prépare notre départ en silence. Je la vois
lutter contre ses larmes… L’aiguille file vite… Mais
qu’est-ce qui nous arrive ? Et pourquoi Varsovie ? Est-ce
vraiment plus sûr ? Est-ce la meilleure solution ? Qui peut
le savoir ? Elle doit se demander si elle ne rajoute pas en-
core quelques billets… Elle tremble… Père est blême, lui
si rieur et si espiègle… Les laisser ? Non ! Jamais !
Vers minuit, du bruit dans la rue. Je bondis vers la fe-
nêtre, suivi de Moniek. Que de monde ! Une foule mar-
che, muette avec valises, baluchons. Des carrioles, des
charrettes…
– Tu crois qu’on va partir aussi, Moniek ?
À trois heures du matin, papa entre dans notre cham-
bre, suivi de maman.
– Habillez-vous et partez ! Tout de suite !
– Non ! pas sans vous.
– Ne fais pas ça, Jakub. Obéis s'il te plaît.
Cette voix… elle chevrote. Il essaie de se tenir… Mes
larmes jaillissent, incontrôlables. Ma mère couvre son
visage de ses mains. Je fonce vers elle, mais mon père
m’intercepte.
19

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