Un cadeau de Noël pour Le Refuge, volume Felix d'Eon

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Un cadeau de Noël pour Le Refuge

Volume Felix d'Eon

Collectif de 20 auteurs
Cet ouvrage existe également au format papier de 400 pages.

Cet titre existe également en un second volume : Un cadeau de Noël pour Le Refuge, volume Sven de Rennes
20 auteurs écrivent sur la double thématique « Noël et Homosexualité » et offre leurs droits d'auteur pour soutenir Le Refuge.

Cette association recueille, soutient et forme les jeunes homosexuels en rupture familiale.

Site : le-refuge.org

• Le santonnier d’Aubagne de Éric Jung

• Au bout du chemin blanc de Eve Terrellon

• Petit papa Noël de Jan Vander Laenen

• La loi de Noël de Jean-Marc Brières

• Mon cadeau de Noël de Flora Despierres

• La tête à coiffer de Barbara Jadice

• Il est né le divin enfant de Jeff Keller

• La licorne de Noël de Michel Evanno

• Amour virtuel de Danny Tyran

• Jules et Jimmy de Benoit Semaille

• La magie de Noël de Catherine Epfel

• Christmas night safari de Nicolas Henri

• Un Noël de misère... ou bien ? de Alexandre Maloin

• Stéphanie de Anya Kennedy

• Le gai Noël de Richard Dickens de Denis-Martin Chabot

• Un Noël d’ambre de Philippe Gimet

• Sensations d’Asie de Tony Vellone

• Revivre un Noël de Jean-Jacques Ronou

• Sans compromis, sans concession de Aurore Baie

• Poudre et flocons de Erwan Pommereau
Retrouvez tous nos titres sur http://www.textesgais.fr/


Publié le : dimanche 2 novembre 2014
Lecture(s) : 16
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029400018
Nombre de pages : 400
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Un cadeau de Noël pour Le Refuge Volume Felix d’Eon L’idée deUn cadeau de Noël pour le Refugeest née de la conjonction de deux désirs. Un premier, plus prosaïque : éditer la nouvelleUn cadeau de Noël*(voir leVolume Sven de Rennes) de H. V. Gavriel sous format papier comme ses deux autres ouvragesJournal d’une robe noire etJustin’ Love. Mais cette nouvelle était un peu courte pour cela et je souhaitais l’intégrer à d’autres textes. Un second, plus activiste, celui d’aider Le Refuge à développer aussi modestement que ce soit leurs efforts dans l’accueil de jeunes homosexuels en rupture familiale. En effet, l’ensemble des droits d’auteurs de cet ouvrage va au Refuge. J’ai alors fait un appel à textes, à mes auteurs d’abord, et à qui voulait bien ensuite, pour créer un recueil d’histoires de qualité. C’était l’occasion pour certains d’être publié pour la première fois dans un livre. Des auteurs d’autres maisons d’éditions se sont volontiers joints à nous. Un petit paragraphe en en-tête de leur texte vous les présentera. Cet appel à textes comportait une double thématique : Noël et Homosexualité, avec un interdit : la pornographie. Les passages fripons étaient bien sûr acceptés, mais cet ouvrage n’a pas vocation, on le comprend facilement, à émoustiller les sens. J’avais peur de recevoir beaucoup de textes mettant en scène Le Refuge lui-même, au risque d’avoir un peu la même histoire racontée différemment : un jeune maltraité par ses parents, recueilli et entouré par des bénévoles de cette association. Je dois avouer que ma propre nouvelle, qui se cache au milieu des autres, fait participer cette association. J’ai été étonné par la diversité des thématiques abordés. je ne dirai pas qu’il y en a pour tous les goûts, car j’espère bien que vous les trouverez toutes intéressantes. Mais si l’aventure, la science-fiction, la romance, la satire politique vous intéressent, vous serez comblés. Je voudrais tout d’abord remercier Alex qui a accepté très volontiers de corriger les textes, ceux-ci et ceux des autres ouvrages Textes Gais. C’est un travail colossal compte tenu de la longueur de cet ouvrage, même si la quasi totalité des auteurs ont soigné leur écriture. Mais qui peut se targuer de connaître toute la grammaire, sachant que certains verraient une faute là où l’on a voulu être trop puriste. S’il reste quelques rares fautes, j’en serais le seul responsable, vous m’en excuserez par avance. Je voudrais remercier également Felix d’Eon pour son geste concernant le dessin de la couverture de ce livre. Dès qu’il a su que cet ouvrage concernait Le Refuge, association un peu éloignée de lui, qui est Américain vivant au Mexique, il a voulu apporter son soutien au projet. Felix d’Eon est un personnage excentrique dont je vous laisse retrouver le lien vers son site en tapant son nom. Attention, il est déconseillé aux personnes que la vue du sexe e masculin peut effaroucher. Personnellement j’adore son style début XX siècle. Je voudrais également remercier Sven de Rennes qui a fait l’exact même effort pour la seconde couverture. Sven a un style plus contemporain. Ce dernier a dessiné les plus belles couvertures des Éditions Textes Gais. Sven connaît bien les actions du Refuge et il est fier
qu’on puisse trouver tant de générosité en France. http://www.svenderennes.com Un énorme merci à N qui a maquetté cette couverture comme toutes celles des Éditions Textes Gais. * Un cadeau de Noël de H. V. Gavriel est le seul texte de ce recueil déjà paru en numérique aux Éditions Textes Gais.
Le santonnier d’Aubagne
Éric Jung
Éric Jung a bientôt 60 ans et enseigne l’histoire. Il est gay et fier de l’être. Il ne se considère pas comme un écrivain, mais comme un militant qui écrit pour combattre toutes les formes d’exclusion : homophobie bien sûr, mais aussi xénophobie, racisme, sexisme, tous les préjugés que la bêtise humaine peut engendrer. Il est auteur chez Textes Gais avecUn été 62 etMarins d’eau douce.
Bastien sculptait un berger. De temps en temps, il s’arrêtait, nettoyait ses mains et feuilletait le porte-vues dans lequel il avait rangé de nombreuses représentations de la nativité.
Il voulait renouveler le genre, mais hésitait à s’affranchir de la tradition. Il aurait aimé modeler un pâtre biblique. Ce n’était pas commun dans les crèches provençales, mais il en avait déjà vu dans les catalogues de ses collègues. Il l’imaginait jeune, les cheveux noirs et frisés, vêtu d’un chiton court et chaussé de sandales.
Il ne savait pas encore quels traits donner à son visage et il espérait que les tableaux de maîtres allaient l’inspirer. Absorbé par l’étude des œuvres, il n’avait pas remarqué qu’un client était entré dans la boutique. Noémie, la jeune vendeuse, lui parlait d’un ton peu aimable.
— Je suis désolé, monsieur ! Nous ne faisons pas ce genre d’article.
— Ne serait-il pas possible de les créer pour moi ?
— Non ! Ici nous ne produisons que des santons provençaux. Il faudra vous adresser ailleurs.
— Je comprends. Je vous prie de m’excuser. Bonne journée mademoiselle.
Bastien se demandait bien pourquoi Noémie l’avait éconduit de cette manière. Elle savait pourtant qu’on pouvait satisfaire une commande particulière. Il fallait seulement être patient et y mettre le prix. Une création originale pouvait coûter plusieurs centaines d’euros. Intrigué par l’attitude de sa collègue, il aurait aimé en connaître la raison. Il s’apprêtait à l’interroger quand elle s’approcha de lui furieuse :
— Il ne doute de rien cet arabe ! Il voulait des santons orientaux et quoi encore ! Ils ne
fêtent pas Noël les musulmans !
— Qui te dit qu’il est musulman.
— C’est un Arabe donc c’est un musulman !
— Tous les Arabes ne sont pas musulmans. Certains sont chrétiens.
— Première nouvelle ! Moi, je n’en connais pas. Chrétiens ou pas, je ne leur fais pas confiance à ces Arabes ! Il n’a qu’à les faire fabriquer chez lui ses santons orientaux !
— Il avait l’air bien gentil ce jeune homme. Tu aurais dû m’appeler. J’aurai pu en discuter avec lui.
— Oh toi ! Pourvu qu’il soit joli garçon et qu’il ait la braguette bien remplie, tu lui donnerais le Bon Dieu sans confession.
Il ne préféra pas répondre et se remit à son travail. Elle n’était pas méchante Noémie. Elle avait simplement des préjugés aussi bien sur les Arabes que sur les pédés et ça l’agaçait.
Il ne l’avait même pas regardé ce client, mais sa voix était douce et rassurante et cela suffisait à le rendre agréable. Et puis, tous les pédés ne sont pas des bêtes de sexe qui ne pensent qu’à baiser. Ce sont des êtres humains avant tout. Ils peuvent aussi avoir des sentiments.
Du moins essayait-il de s’en convaincre. Les expériences qu’il avait faites lui prouvaient souvent le contraire. Il avait cessé de fréquenter les boites gays ou les saunas pour cela. Ses rencontres s’étaient généralement limitées à des rapports physiques.
Quand parfois se tissaient les prémices d’une relation amoureuse, ses partenaires fuyaient. Ils avaient peur de s’engager ou ils ne voulaient pas d’un santonnier. À leurs yeux, c’était un métier de vieux. Dès qu’il évoquait sa profession, il voyait les visages se fermer ou pire, on se moquait de lui et il avait l’impression de prendre cinquante ans d’un coup.
Il se sentait seul et la perspective de trouver un compagnon s’amenuisait. Il n’y croyait plus. Seul son travail lui permettait de ne pas sombrer dans la déprime. Il rêvait de s’installer à son compte, de créer en toute liberté sans être obligé de rendre des comptes à un patron trop conservateur à son goût.
Certes, il était l’héritier d’une tradition. Il se devait de la respecter, mais rien n’empêchait de l’interpréter. Il n’était pas toujours compris et avait dû, bien des fois, renoncer à ses projets. Il conservait néanmoins ses dessins, quelques ébauches en argile pour s’en resservir le jour où il serait enfin son propre maître.
La journée se terminait, mais il devait attendre encore deux heures avant de sortir les santons du four. Il proposa à Noémie de rentrer chez elle. Il garderait le magasin à sa place.
— Merci Bastien. Tu es sympa ! C’est mon Félix qui va être content. Excuse-moi pour tout à l’heure. J’étais en colère.
— Tu es pardonnée. Je te connais. Tu es une brave fille.
— Toi aussi ! Tu sais que je t’aime bien même si tu n’es pas un homme comme les autres.
— Oui ! Oui ! Rentre vite ! Va retrouver ton homme !
Elle ne mit pas longtemps à sortir. Il était enfin seul et put se consacrer à son berger. Comme il n’avait rien trouvé d’intéressant dans son recueil d’images, il improviserait. Sculpter un visage nécessitait une grande concentration. Il avait placé son sujet derrière une loupe et avec un modeleur de dentiste, il ciselait les yeux puis la bouche et enfin le nez. Dès que le faciès commençait à prendre forme, il affinait les traits pour donner une expression à son personnage. C’est là que se révélait toute sa créativité.
Il fulmina quand il entendit le carillon de la porte d’entrée. Ce n’était pas le moment d’être dérangé. Il regrettait presque d’avoir laissé partir Noémie, mais puisqu’il n’avait pas d’autre choix, il se résigna à abandonner son ouvrage. Il leva la tête et reconnut immédiatement le client que sa collègue avait congédié dans l’après-midi. Il avait l’opportunité de réparer sa maladresse. Il retrouva le sourire et l’interpella fort civilement.
— Bonjour Monsieur. Que désirez-vous ?
— Oh désolé ! Vous étiez en plein travail. Je ne voudrais pas vous importuner. Je peux attendre que vous ayez terminé.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Je vais humidifier l’argile et nous aurons tout le temps de discuter. Ma collègue, tout à l’heure, n’a pas compris ce que vous vouliez.
— En effet, elle ne m’a pas permis de m’expliquer et je vous remercie de vous rendre disponible. J’ai déjà contacté de nombreux santonniers. Ils ne sont pas convaincus par mes idées ou ils manquent de temps. On m’a dit qu’ici, il y avait un jeune créateur qui serait éventuellement intéressé. On m’a parlé de Monsieur Bastien Giraud. Vous le connaissez peut-être ?
— C’est moi. Vous auriez dû le dire à Noémie. Cela vous aurait évité de revenir.
— Vous avez raison, mais je voulais d’abord évoquer mon projet, mais elle a paru tellement outrée que je n’aie pas osé poursuivre.
— Il faut l’excuser. Elle a été surprise par votre demande. De quoi s’agit-il exactement ?
— Merci de votre compréhension. C’est une longue histoire, mais je vais tâcher d’être bref pour ne pas gaspiller votre temps.
— Faites, je vous en prie. Rien ne presse. Puis-je vous demander votre nom ?
— Je ne me suis pas présenté, désolé. Michel Arida, mais pour vous, Bastien, ce sera Michel, si vous le permettez.
— Bien évidemment Michel !
Décidément le jeune homme était sympathique. Bastien était charmé par son sourire enjôleur, par ses yeux clairs, subtil mélange de gris et de bleu, qui contrastaient avec sa peau cuivrée et ses cheveux noirs bouclés. Il ferait un modèle idéal pour son berger. Il l’encouragea à poursuivre et Michel s’expliqua.
Il était libanais, chrétien maronite. Sa famille possédait une chapelle privée qui avait été gravement endommagée durant la guerre. Tous les objets du culte avaient été pillés ou détruits. Parmi eux figuraient les santons de la crèche.
Ces santons avaient été offerts par un ami français et ils avaient été fabriqués à Aubagne. Son père lui avait confié la mission de les renouveler et pas nécessairement à l’identique. Il avait donc carte blanche.
Il aurait aimé transposer la nativité dans le monde actuel, dans le Liban d’aujourd’hui. Il y voyait un symbole de paix. Il souhaitait montrer à ses compatriotes déchirés par le communautarisme que les religions du Moyen-Orient avaient des racines communes. Il était conscient que son projet était bien loin des traditions provençales. Il comprenait donc que, jusqu’à présent, les santonniers aient refusé de le réaliser.
— Bastien, vous êtes ma dernière carte. Si vous refusez de m’aider, il ne me restera plus qu’à rentrer bredouille pour les fêtes de Noël. Ma famille sera déçue.
— C’est magnifique ! Je suis enthousiasmé par cette idée, mais je ne suis qu’un employé et dois en parler à mon patron. Hélas ! Je me doute de sa réponse qui risque d’être négative. Je vais tout de même réfléchir à votre projet, Michel. Pour commencer à dessiner, j’ai besoin de quelques précisions. Je suppose qu’il s’agit de grands santons habillés. En dehors de la Sainte Famille, quels autres personnages voulez-vous ajouter ?
— Comme dans les crèches provençales, des artisans, des bergers, des paysans, mais bien sûr des gens de mon pays. Ce sont les fameux santons orientaux que j’évoquais avec votre collègue. Il faut que ces santons ressemblent à des Arabes d’aujourd’hui. Est-ce possible ?
— Tout est possible ! Les santonniers ont beaucoup d’imagination. Je vais me documenter sur votre pays et nous discuterons, ensuite, à partir de ces premières esquisses. Je ne peux pas garantir qu’elles aboutiront. Ça ne dépend pas de moi.
— Je comprends Bastien. Quand aurez-vous une réponse de votre patron ?
— Sans doute demain. Comment pourrai-je vous joindre ?
— Je vous donne mon numéro de téléphone et, si ça ne vous dérange pas, donnez-moi le vôtre.
Ils échangèrent leurs coordonnées et Michel quitta la boutique après avoir chaleureusement
remercié le jeune santonnier pour lequel il n’éprouvait pas que de l’estime.
Bastien poursuivit son travail. Il n’hésitait plus. Il savait exactement quelle physionomie donner à son pâtre. Il termina rapidement. Le santon pouvait sécher. Il ne lui restait plus qu’à s’occuper du four avant de rentrer chez lui et de se mettre à sa planche à dessins. Une multitude d’idées fusait dans son esprit. Il avait hâte de les concrétiser.
Il commença par le décor. À grands traits, il représenta un paysage de collines parsemées de bouquets d’arbres en partie calcinés. Au centre, il plaça une ferme dévastée par les bombes et, au premier plan, une étable dont la toiture à deux pans était intacte. Seules les ouvertures avaient été soufflées par le bombardement.
Il soigna ensuite quelques détails, les lézardes des murs noircies par l’incendie, un volet ne tenant plus que par un gond, des bottes de paille bien rangées dans une remise épargnée, un pont de pierre enjambant un ruisseau, des champs labourés, un tracteur reposant sur ses essieux. Il alternait ainsi les traces des combats et les signes du renouveau. Comme l’avait souhaité Michel, cette crèche devait être le symbole du retour de la paix.
Enfin, il esquissa quelques personnages. Il dessina deux Joseph. Le premier était vêtu d’une salopette à l’image des charpentiers actuels. Le second portait une djellaba et un cheich. Pour Marie, il ne chercha rien d’original. La représentation conventionnelle conviendrait.
Il imagina plusieurs types de bergers, des jeunes en jean et en T-shirt, des plus âgés habillés de longues tuniques resserrées d’une ceinture à la taille, d’autres encore portant un pantalon, une chemise et un gilet.
Il ébaucha plusieurs artisans, un boulanger, un garagiste, un forgeron. Il manquait de repères et avait l’impression de reproduire les stéréotypes provençaux. Il devait demander conseil à Michel.
Il prit son portable pour lui envoyer un message. Il était deux heures du matin. Il n’avait pas vu le temps passer. Il était temps d’aller se coucher.
Le lendemain, le patron refusa. C’était trop ambitieux. On devait assurer les commandes courantes. Il faudrait embaucher un autre ouvrier. Si le client se défaussait, s’il n’était pas solvable, on mettait l’entreprise en péril. Un Libanais en plus, on n’aurait aucun recours.
Sébastien s’en doutait, mais il avait gardé un peu d’espoir. Toute la journée, il se sentit triste n’ayant pas le cœur à l’ouvrage. Même son berger ne l’intéressait plus. Ce refus l’affectait au-delà du simple enjeu professionnel. Il voulait tellement faire plaisir à Michel. S’il n’avait rien promis, il s’en voulait de le décevoir. En fin de journée, il se décida à l’appeler. Il avait retardé ce moment fatidique, car il savait qu’après ils ne se reverraient plus.
À sa grande surprise, Michel ne se montra pas rancunier. Bien au contraire, il l’invita à dîner pour le remercier d’avoir tenté cette démarche dont il était presque certain qu’elle n’aboutirait pas. Il lui proposa de venir le chercher à sa sortie du travail, mais Bastien préféra lui donner rendez-vous chez lui. Il voulait malgré tout lui présenter ses dessins.
Il décida de rentrer plus tôt. Il voulait ranger le désordre coutumier de son appartement et se préparer avec soin. Tout devait être beau pour accueillir Michel à commencer par lui.
Il venait à peine de terminer quand la sonnette vibra. Il s’empressa d’ouvrir le cœur battant. Le jeune Libanais apparut dans l’entrée. Un sourire radieux illuminait son visage. Il portait un grand paquet qu’il déposa su la table du salon. « Je suis un peu en avance, mais j’ai retenu une table dans un restaurant sur la côte. Il ne faudra pas tarder à nous y rendre, mais voyons d’abord vos dessins », expliqua-t-il.
Dans un premier temps, il les regarda rapidement. Puis, très concentré, il les examina longuement, mais ne fit aucun commentaire. Il se tourna vers Bastien et très ému lui dit :
— Vous avez su exactement traduire ma pensée. Vous êtes un véritable artiste. Vous vous êtes donné tant de mal pour rien finalement. C’est tellement dommage !
— Je suis content que ça vous plaise. C’est déjà une récompense.
— Tenez ! Ceci est pour vous en témoignage de ma gratitude. C’est un livre de photos sur mon pays. J’espérais qu’il vous serait utile. Qu’il soit désormais le symbole de notre amitié si vous acceptez de devenir mon ami Bastien.
— Bien sûr que j’accepte et j’aimerais mieux vous connaître, mais vous allez sans doute bientôt rentrer au Liban.
— Je n’y vais que pour les vacances. Le reste du temps, je vis à Paris. Nous aurons l’occasion de nous revoir. Maintenant, allons dîner si vous le voulez bien.
Dans la voiture, ils se racontèrent leur jeune vie. Dès l’enfance, Bastien était passionné par les crèches. Pourtant ses parents n’étaient pas croyants. Il n’était même pas baptisé. À Noël, on se contentait de décorer le sapin et, très tôt, il avait appris que le Père Noël n’existait pas.
Cela ne l’avait pas empêché d’arpenter les rues de Marseille pour contempler, dans les églises, les reconstitutions de la nativité. Il connaissait par cœur le nom de tous les sujets de la pastorale provençale, l’ange boufarèu, le ravi, le tambourinaire. Avec la complicité de son grand-père, il avait réalisé sa première crèche.
Ce fut un drame familial. Son père, furieux, lui avait même interdit de retourner chez ses grands-parents. Sa mère, plus conciliante, finit par admettre que c’était une lubie bien innocente qui finirait par passer avec l’âge.
Bastien put enfin se dédier à sa passion. Tous les ans, dès le mois d’octobre, il récoltait des mousses, des brindilles, de jolies pierres pour parfaire le décor. Il fabriquait des ponts, des maisonnettes, un moulin et, avec son argent de poche, il complétait sa collection de santons.
À quinze ans, il modela son premier santon avec de la glaise ramassée près d’un ruisseau. Sa première tentative fut maladroite. L’objet était fragile, la peinture tenait mal et la terre séchée s’effritait. Il était néanmoins très fier de sa réalisation. Les heures passées à sa confection avaient été exaltantes. Il en avait éprouvé tant de bonheur qu’il avait décidé d’en
faire son métier.
Évidemment ses parents s’y opposèrent. Ils exigèrent qu’il passe son Bac alors que lui aurait voulu commencer son apprentissage après la classe de troisième. Il dut se soumettre au verdict familial, mais à sa majorité, il abandonna ses études. Il trouva un santonnier qui lui apprit le métier.
Michel était né en France où ses parents s’étaient exilés pendant la guerre. Il y avait vécu jusqu’à l’âge de douze ans. En 2000, sa famille rentra au Liban.
Ce fut pour lui un déchirement. Il se sentait étranger dans son propre pays. Il en parlait mal la langue et ses camarades le considéraient comme un petit Français. Ce furent des années difficiles. Très solitaire, il se réfugia dans les études et devint un brillant élève.
Pour le récompenser, son père l’autorisa à s’inscrire en classe préparatoire dans un lycée parisien. C’est ainsi qu’il était devenu ingénieur. Il savait qu’un jour ou l’autre on lui demanderait de revenir définitivement. Il en retardait le moment prétextant qu’il devait compléter sa formation par une expérience professionnelle.
Dans ces récits croisés, aucun des deux n’évoqua l’épineux sujet de l’homosexualité. C’était trop intime et ils n’osaient pas se dévoiler ne sachant pas comment l’autre réagirait.
Bastien n’en faisait pas mystère. Tous ses proches le savaient et cela depuis bien longtemps. Il avait eu bien moins de mal à faire son coming-out qu’à imposer sa vocation de santonnier.
En revanche, Michel n’en avait jamais parlé et il craignait la réaction de son entourage. On attendait de lui qu’il se marie et fonde une famille. Il aurait pu faire semblant, donner le change, mais une telle hypocrisie l’écœurait. C’était aussi pour cette raison qu’il vivait en France.
Ils arrivèrent enfin. L’auberge paraissait modeste, mais l’intérieur était luxueux. Le patron les accueillit et les installa dans un petit salon dont la vue donnait sur la mer.
Bastien était impressionné. Il n’était pas coutumier de ce genre d’endroit. Michel tenta de dissiper le malaise qui semblait s’installer.
— Tout va bien Bastien ? Ça ne vous plaît pas ?
— Il faudrait être difficile pour ne pas apprécier. Tout est si parfait, si beau et sans doute très cher. Est-ce bien raisonnable ?
— Ne vous inquiétez pas de cela. Le propriétaire est un ami de mon père et c’est lui qui nous invite. Profitons-en sans arrière pensée. C’est lui qui a choisi le menu et j’espère qu’il vous conviendra.
— Votre famille est riche n’est-ce pas ?
— Riche, influente et légèrement oppressante.
— Vous en souffrez ?
— J’aimerais être plus libre. Ils se mêlent un peu trop de ma vie personnelle. Parlons d’autre chose. Je ne veux pas vous ennuyer avec ça.
— Vous ne m’ennuyez pas. À quoi servirait un ami si on ne peut pas lui confier ses soucis ?
— C’est gentil et je vous remercie. Mon principal souci est de ne pas pouvoir honorer mes engagements. Il faut que je trouve une solution de remplacement. Je tenais tellement à mon projet.
— Je comprends votre déception. Je m’en sens un peu responsable.
— Vous n’y êtes pour rien. Je m’y suis pris trop tard.
— Les délais sont suffisants à condition de ne faire que ça, mais les santonniers ont d’autres obligations.
— Il suffirait donc que je trouve une personne disponible ?
— Exactement ! Un artisan habile peut réaliser l’ensemble en trois mois, voire moins. C’est le temps dont vous disposez. Hélas, je n’en connais pas de libre sur Aubagne !
— Moi, j’en connais un et c’est vous Bastien !
— Qu’allez-vous imaginer ? Vous savez quelle est ma situation.
— Vous pouvez en changer, fonder votre entreprise par exemple.
— Je n’en ai pas les moyens. Ça coûte cher de s’installer à son compte. Et puis, je ne peux pas quitter mon patron qui m’a tout appris et lui faire concurrence. C’est déloyal. Vous rêvez Michel. N’y pensons plus.
— L’argent n’est pas un problème. Je suis prêt à vous avancer les fonds. Je comprends vos scrupules, mais vous pourriez quitter Aubagne.
— C’est très généreux de votre part, mais c’est risqué. Vous pouvez tout perdre si j’échoue.
— Vous avez beaucoup de talent. Vous saurez trouver votre voie.
— Je n’en suis pas si sûr que vous et puis quitter Aubagne pour aller où ? C’est utopique. Mieux vaut tout abandonner.
Un silence pesant s’installait. Les deux garçons fixaient leur assiette comme si leur vie en dépendait. Tout à coup, Michel, abandonnant le vouvoiement, s’écria :
— Bastien ! Pourquoi tu t’entêtes à refuser ? Moi, je crois en toi. Je t’en prie Bastien ! Accepte !
Il y avait tant de ferveur dans le regard du jeune Libanais que Bastien en fut bouleversé.
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