Un certain savoir sur la psychose

De
Publié par

L'auteur s'est attachée à démontrer, par le biais de la littérature, comment les névrosés peuvent quelquefois témoigner d'une sorte de connivence avec la folie, ayant acquis à leur dépend un certain savoir sur la psychose. Une dizaine d'écrits dont le roman de Virginia Woolf Mrs Dalloway, la nouvelle de Melville Bartleby, les Lettres à Théo de Vincent Van Gogh illustrent divers aspects de la clinique, de l'éthique, et de l'esthétique de la psychanalyse.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
Lecture(s) : 59
EAN13 : 9782336253527
Nombre de pages : 298
Prix de location à la page : 0,0163€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

pour Noémi

Avant-propos
de Roger Arditi

Jacy Arditi, mon épouse, est morte le 19 mai 2006 d’une hémorragie
cérébrale, à l’âge de 58 ans. Elle quittait de façon soudaine sa famille, ses
amis, ses patients. Psychanalyste, elle exerçait son métieravec desadultes
etdesenfants, en pratique privée ainsi qu’en dispensaire public. Elle
aimaitégalementécrire,se levant tôtchaque matin pour s’yconsacrer
pendantquelquesheures. Un premierlivre,Métamorphoses de l’angoisse,
avaitparuen 1994. Àsa mort, elle laissait un ensemble detextesqu’elle
avait rédigésaucoursdesdouze dernièresannéesetqu’ellese promettait
de publier. Il m’estéchude le faire àsa place en les réunissantdansle
présentouvrage.
Quelques-unsde cesécrits sontissusde présentationsoralesdonnées
lorsdesjournéesdetravail de l’association l’Interprétation analytiqueet un
petitnombre d’entre euxa été diffusésousforme préliminaire dansles
fasciculesde cette association. Durantl’été2004, Jacyavait travaillé
d’arrache-piedsurplusieursdes textes ;elle nese lassaitpasd’améliorer
leur rédaction. En poursuivantainsi quelquesmoisde plus, elle n’aurait
pasété loin de pouvoirles rassemblerpourcomposer son livre.
Si elle ne l’a pasfait, c’estqu’à l’automne2005 elles’estprise de
passion pourlesLettres à Theode Vincent van Gogh. Après sesétudes sur
Mrs. Dallowayet surBartleby, oùelle montraitcommentla psychose
pouvaitêtre approchée pardesécrivains, ellevoulait voircommentles
lettresde Vincentconstituaientletémoignage d’un géniesur sa propre
folie. Sa lecture desLettres à Theo, le dernieretle pluslong deses travaux,
a été placée à la fin ducorpsprincipal de cerecueil. Sa morta
interrompularédaction desdernières sectionsmaiselle avaiteuletemps
de noterl’essentiel de ce qu’ellevoulaitdire.
Lorsque je mesuispenchésurcesdocuments, je lesai donctrouvés
dansdesétatsdivers. Pourcertains, il m’asuffi de faireune dernière
vérification de la forme, d’ajouterça etlàune note de basde page, de
réviseretcompléterlescitationset références. Maispourd’autres, le

AVANT-PROPOS

travail de préparation a été plusimportant, nécessitantparfoisde
reconstituerplusieurspages,voire des sectionsentières, à partirde
brouillons, deversionsmultiplesoud’indicationsmanuscrites. Les textes
surlesquelsil a falluintervenirde façonsubstantielleserontdûment
indiqués.
En dehorsde cellesurVan Gogh, de nature différente detoutesles
autres, l’auteurelle-même avait répartisescontributionsen différents
groupes, qui constituentautantdesectionsdulivre. D’abordviennentles
deuxétudesdéjà mentionnées surla façon dontdesœuvreslittéraires
déchiffrentla psychose (La littérature nous enseigne). Puis trois textes,
intimementliésàsa propre pratique, à l’écoute desmotsdesespatients,
relèventde la clinique, de l’éthique etde l’esthétique de la psychanalyse
(Prêtez-moi vos mots). Ensuite,troisécritsplus théoriquesontpourobjetla
question de lasublimation (Avec les secrets du commentaire). Aprèsletexte
surVan Gogh, figureune annexe oùontété placésquatre exposésde
facture plusclassiquesurlastructure desnévrosesetde la psychose.
Bien que certains travaux traitentde problèmesliésauxnévroses, le
thème principal qui conduitl’ensemble du recueil estcelui de la
psychose :lerepérage de lastructure psychotique,repérinage «tuitif »
pardesécrivainsou repérage «cliniqupae »rla psychanalyse. Dans
l’Introductionquisuit, Liliane Fainsilbercommente cela plusen détail.
Mais, davantage querepérerla psychose etla décrire, ce qui constituaitla
motivation profonde de Jacyétaitle besoin derestituerleseffets
d’angoisse que lespsychotiquesinduisentchezceuxqui lescôtoient:
ainsi l’angoisse de Clarissa Dallowaypar rapportà Septimus, l’angoisse
de l’avoué par rapportà Bartleby, l’angoisse de Gauguin par rapportà
Van Gogh.
Empruntantà Jacy une phrase qu’elle avaitécrite à proposde la
sublimation, j’aivouluque ce livre lui permette de «trouverle champ
danslequelse libèreson geste pourcréer, pourdonnerdansce champ
naissance à quelque chose qui, d’elle détachée, irarejoindre,si la chance
le permet, ces restesquitémoignentde l’humanité ».

Je remercie Claire Charlot-Hoffman pour sa contribution essentielle à la
préparation de deuxtextes : celui sur les obstacles à la sublimation et celui sur Van
Gogh. Sur la base de plusieurs projets laissés par l’auteur, l’ordonnancement dulivre
ainsi que les divers titres ont été établis avec Florence Géry. Je remercie Liliane
Fainsilber pour sa belleIntroduction. Je n’aurais jamais mené à bien cette
entreprise sans leur aide et leur amitié, ni sans celles de Rosie Pinhas Delpuech,
Annik Salamon et Francine Vandepopulière.

10

Introduction
de Liliane Fainsilber

J’ai longtemps travaillé avec Jacy et elle a été pour moi une très
précieuse amie, une amie avec qui je pouvais partager presque
quotidiennement ma passion de la psychanalyse. J’ai suivi presque ligne à
ligne l’écriture de ses deux livres, le premier,Métamorphoses de l’angoisse, et
ce second,Un certain savoir sur la psychose, puisqu’elle me lisait souvent au
jour le jour les parties qu’elle écrivait. Elle nous a quittés avant d’avoir
terminé son ouvrage, mais l’essentiel de ce qu’elle voulait nous
transmettre était déjà bien en place.
À une relecture de ces textes dans leur ensemble, il m’a semblé que le
lecteur pourrait en dégager deux fils de lecture, le premier étant une
approche de la question de la sublimation, possibilités de sublimation,
malgré la névrose et la psychose, question qu’elle avait déjà abordée dans
son premier ouvrage.
Le second fil est le plus essentiel et mérite d’être souligné. Jacy s’est
attachée à démontrer, par le biais de la littérature, comment les névrosés
peuvent quelquefois témoigner d’une sorte de connivence avec la folie,
ayant acquis, à leurs dépens, un certain savoir sur la psychose. Elle nous
en apporte une très brillante démonstration, en commentant longuement
le roman de Virginia Woolf,Mrs. Dalloway. Elle y fait surgir les rapports
subtils de Clarissa Dalloway avec Septimus Warren Smith, un homme
fou en proie à des hallucinations. Ils ont en commun une même phrase,
vrai leitmotiv de ce roman, « n’aie pas peur », phrase qui n’est rassurante
que pour Clarissa et qui reste sans effet sur Septimus. «Comme un fil
invisible, écrit Jacy,“fear no more”,“n’aie pas peur”, signifiant récurrent de
l’angoisse, lie, dans le texte, Septimus à Mrs. Dalloway. »
Jacy commente ensuite la nouvelle de Melville,Bartelby, avec cette
phrase si fermée et si répétitive prononcée par le scribe,« I would prefer not
to »,», phrase qui laisse en suspens la portée de« Jepréfère ne pas
l’énonciation du héros de ce roman, le scribe, le copiste. Elle n’est plus
en effet qu’un énoncé dont le sens nous échappe, échappe à jamais à

INTRODUCTION

notre compréhension, faute d’avoirpuêtre complétée d’un autreverbe
surquoi auraitporté cette non-préférence.
Cesdeux textesmajeurs, à la foisanalytiquesetlittéraires, concernant
cesavoir surla psychose dont sontdépositairescertainsnévrosés, de par
leurhistoire familiale, constituentla partie essentielle de cetouvrage.
Sont regroupésà leur suite des textesquireprennentla question de la
psychose avec ce conceptmême qui caractérisesastructure, celui de la
forclusion du signifiantdupère, duNom-du-père.
Une autre partie aborde la question de lasublimation et sa fonction
commesuppléance dunom dupère que Jacyavaitdéjà étudiée dansLes
Métamorphoses de l’angoisse. Cetteséries’achève avec le grandtexte
consacré à l’artde Vincent van Gogh. Jacy y témoigne en effetdesa
propre approche d’écrivain, desonsavoir surla psychose, enrelisant
motà motlesLettres à Théo, leslettresque Vincent van Gogh écrivaità
son frère, cellesqui faisaientde luiun écrivain desa folie,un écrivain
terriblementlucide, en mêmetempsqu’untémoin minutieuxde
l’engendrementdansla douleurdesesœuvrespicturalesdansles
périodesoù sa maladie lui laissait un peuderépit.
Quelques-unsdes textesde cetouvrage concernentl’éthique de la
psychanalyse dans sonrapportau réel. Souscetterubrique,setrouveun
desécritslesplusénigmatiquesqui composentce livre. Il a pour titreLa
Rime et la Raison. Jacy y reprend d’une façontrèsinnovante lesdeux
analysesde Freud concernantcelle de l’oubli dunom Signorelli, le
peintre desfresquesd’Orvieto, ainsi que celle desontrouble de mémoire
surl’Acropole, abordantainsi les rapportsde Freud aupère, maisaussi
au vieillissementetà la mort. Avec cetexteun effetde bouclagese
produit, démontrantque lesujetnévrosé peutéprouverdesphénomènes
hallucinatoires,vivre desmomentsde courte folie, desmomentsoùpour
lui aussisoudainses rapportsà laréalitése dérobent,vacillent, le laissant
sansdéfense en proie à l’angoisse.
Un beau texte auraitpu servird’introduction à l’ouvrage, à cette poésie
de l’inconscient, pour sa grande portée poétique. Il a pour titre
:Prêtezmoi vos mots et je lance les désouLe Repérage de la structure avec le transfert. Jacy
yaborde les troisformesdu transfert,toutd’abord celui de l’analysant
pourl’analyste : « Prêtez-moivosmots, motsde plume, motsde plomb,
lesmotsde l’ordinaire, dansmonrêve, la nuitdernière,transportésà
votre adresse,résonnentce matin d’unsensinattendu. »
Transfertaussi de l’analyste pourl’analysant,transfertqu’iltienten
réserve, quise doitd’être,si je puisdire,réservé, maisqui lui permetde
repérerce qu’il en estde lastructure de l’analysant. Cetransfertest:

12

INTRODUCTION

« Moyen léger, parle désirqu’il porte, il a fonction de levier: il permet
desouleverle poidsdesaffectslespluspénibles.
Moyen discret, il a fonction d’aimant: il attire et soutientavecses
propres signifiants, qu’il metà disposition, les signifiantsà l’œuvre dans
l’inconscientde l’analysant.
Moyen efficace, à condition que l’analyste lerègle à la bonne distance,
il a fonction desource lumineusil éclaie :re,ramène aujour, dans
l’espace de la cure de l’analysant, l’objetdeson désirinconscient. »
Jacyévoque enfin cette forme particulière detransfertque Lacan a
appelée «transfertdetraveail »tqui nouspermetderelire les textes
analytiquesetlittérairesde ceuxqui nousontprécédésdansce champ de
la psychanalyse, d’en proposerde nouvellesénonciationsetdonc de
réinventerla clinique etlathéorie analytique. De cetransfertdetravail,
JacyArditi nouslaisseun émouvant témoignage,sousla forme de cet
ouvrage. Nous souhaitonsà ce dernier, à cette poésie de l’inconscient
qu’elle a ainsi mise en acte,une longuevie pleine desuccès, lesuccès
qu’il mérite.

13

I
la littérature nous enseigne

Avant-propos de l’auteur
à la première partie

Le seul avantage qu’un psychanalyste
ait le droit de prendre de sa position, […]
c’est de se rappeler, avecFreud, qu’en sa matière,
l’artiste toujours le précède et […] lui fraie lavoie.
JacquesLacan

L’interprétation analytiquequi court telun filrouge àtraversleslectureset
commentairesquisuiventdemande à être entendue au sensde
l’interprétationd’un morceaude musique. C’estdire qu’elle convie le
lecteurà lire etcommenteravec l’auteurles textespasà pas, comme les
notesd’une partition.
Ici, la psychanalyse dit« après vous» à la littérature. Unroman et une
nouvdeelle :uxécrivainsqui approchentla folie. Virginia Woolf
rencontre SeptimusdansMrs. Dalloway. Herman Melville invente lerefus
deBartlebylescribe.
Cesécrits sontappelés, auxcôtésde l’œuvre de Freud etde
l’enseignementde Lacan, pouren donner une lecture qui mette enscène
lesavoirinconscient.

« n’aie pas peur »

ce que Virginia Woolf savait
de la folie

à la rencontre de Virginia Woolf lors
d’une journée avec Clarissa Dalloway

Il est rare qu’avec Virginia Woolf larencontre aitlieuimmédiatement.
Cela demande du temps.
Maislentement,sûrement, cela prend.
Lorsque l’on accède auplaisirde cette lecture, celle deses romans,
l’une aprèsl’autre lesfenêtres s’ouvrent…
etnousdécouvrentce querecèleson écriture :
unsavoirfulgurant surl’inconscient.
Capté parl’œuvre, ons’interrogesurl’auteur.
Qui estCommen-elle ?t sait-elletoutCommencela ?t réussit-elle à
l’écrire ?

Etl’on entreprendune longue exploration.
Liretoutce qu’elle a écrit, écritspublicsetintimes.
Lire les romans, lesnouvelles, les textesde critique littéraire. Lire aussi
sa biographie, puis son journal,sesprojetsetesquisses,sa
correspondance.
À mesure que desavie on prend plusample connaissance,unesorte
de parentés’installe.
Mais, auplaisirde la fiction, peuà peu sesubstitueune gêne,un
trouble, commeun encombrement.
Desnomspropres résonnent. Des substantifsetdesadjectifsinsistent
exagérément. Des traitsde caractères’accentuenten caricature.
Son portrait s’alourditdetrop designification. Jusqu’àsa mortpar

LA LITTÉRATURE NOUS ENSEIGNE

suicide dans un étang, lespoches rempliesde cailloux…
Etles témoignages sur sesétatscrépusculairesne fontqu’obscurcirle
mystère.

Alorsons’arrête. On oublie.
On faithalte, onserepose. Ce que l’onsaitd’elle, on le dépose.
On laisse choirlesnoms, lesdateset tantde coïncidences.
Onrenonce à comprendre.
Revient une conviction. Assurément, elle n’étaitpasfolle.
Maiselle avaitde la folie plusqu’une idée.
Carchezeux, dans sesfoyersde naissla folie éance, «taitdansla
a,1 b
maison »;autourd’elle, « la folie battaitle pavé » .
De cetterencontretraumatique précoce, ellese devaitderendre
compte.
Douée incontestablement, dotée en littérature, à l’appel de l’écriture
elle ne pouvaitquerépondre présent.
Maisni les ressourcespuiséesdansletrésorde la langue, nises
activitésmondainesoumilitantesnesuffisaientà payerletribut…
Trêve de psychobiographie,retourà la fiction.

Pour tâcherderendre compte à montourde ce que, parl’écriture,
Virginia Woolf nousenseigne,
pour tenterderestituer sa façon de mettre enscène ce que, malgré elle,
il lui a été donné desavoir,
pouressayerde faire entendre, de l’anglais versle français,savoix
discrète qui nousparvientàtravers sesnouvelleset romans,
2
j’ai choisi de lire iciMrs. Dalloway
parce que ceroman occupe, dans savie etdans son œuvre,une place
c
centrale ,
parce que c’estlà qu’elle décide de décrire, malgré ce qu’il lui en coûte,
ce que peutêtresonrapportà la psychose,
parce ques’y trouventdesportraitsquitémoignentdesa perspicacité
étonnante danslerepérage des structurespsychiques,

a
Lesnuméros renvoientauxnotesplacéesà la fin du texte.
b
Son biographe Quentin Bell écrit: « Dèsle départ, lavie de Virginia étaitexposée à la
folie, à la mortetaudésastre. » Sontmentionnésà ce propos, pourne citerqu’eux:
-Laura, la demi-sœurfolle de Virginia,son aînée de douze ans, fille deson père,
-J.K. Stephen,son cousin, qui faisaitirruption chezeuxen proie à deviolentescrisesde
démence.
c
Voiren annexe quelques repèresbiographiques, datesderédaction etde publication
des romansde Virginia Woolf.
20

CE QUE VIRGINIA WOOLF SAVAIT DE LA FOLIE

parce ques’ylivresa proprestructure.

Avantd’avoirpour titreMrs. Dalloway,
dunom de cette figure féminine lumineuse que Virginia Woolf n’a
cessé de ciseleretpolircommeun diamant,
ceroman devait s’appelerThe Hours,Les Heures.
LesépouxDalloway, Clarissa etRichard, apparaissaientdéjà dansLa
Traversée des apparences(The Voyage Out) et, avantde donneràMrs. Dalloway
l’ampleurd’unroman, Virginia Woolf en avaitfaitd’abordune courte
3
nouvelle,Mrs. Dallowaydans Bond Street .

Leroman etla nouvelle commencentde la même manière :
« Mrs. Dallowayditqu’elle iraitacheterlesfleurselle-même »(début
du roman),
« Mrs. Dallowaya déclaré qu’elle achètera lesgantselle-même » (début
de la nouvelle).
Dansla nouvelle, Mrs. Dalloway,sortie à onze heures s’acheter une
paire de gants,traverse les ruesde Londres un matin de juin. Ellese
prépare à donner, chezelle,uneréception ensoirée.
Le cadre estposé, intérieuretextérieur,sa maison etLondres.
Lespersonnagesqui entourentMrs. Dalloway sontévoqués, amis,
connaissancesmondainesetfamille.
Une gravure dans unevitrine estprétexte à esquisserle portraitdesa
fille :« Elleestespiègle,radieuse,réservée;c’estla jeune fille, comme
Elizabeth,sa fille chérie, letype même de la jeune fillevraie. »
Richard Dallowayestdéfini par untraitd’humour: « En faitc’estpour
cela qu’elle l’a épousé ! Il n’avaitjamaisluShakespeare ! »

La nouvelle nouséclaire, dansl’après-coup du roman,surce qui,
probablement,vintd’abord etinsistasuffisamment, jusqu’à devenir
leitmotiv.
Cesontdeuxpetitespropositions:
«Big Ben strikes»
et
«Fear no more».
Dèsla deuxième phrase :
« Big Bensonne l’heure ».
Puis, parmi descitationsde poèmesde Shelley, OmarKhayyam et
Shakespeare,unversde ce dernier:
« Ne crainsplusla chaleurdu soleil ».

21

LA LITTÉRATURE NOUS ENSEIGNE

Enfin,versla fin de la nouvelle :
« Ne crainsplus,
répète-t-elle en pianotant surle comptoir, ne crainsplusla chaleurdu
soleil. Ne crainsplus,répète-t-elle, »
parmi lespenséesqui latraversenten attendant sa monnaie.

Jevouspropose d’écoutermaintenantavec Virginia Woolf lasonorité
de ces refrainsquiserépètent toutaulong du roman.
J’ai choisi de centrernotre lecture autourde leursoccurrencesetde
leurs variations.

Big Ben sonne l’heure

« Big Bensonne l’heure;
lescerclesde plombse dissolventdansl’air. »

Tel estlerefrain quirythme cette journée de mi-juin, 1919 ou1920, à
Londres.
«A particular hush».
Chut!
Entendez-vous? Big Benvasonner.
Que cesoitde jouroude nuit, onreconnaîtcette épaisseurparticulière
du silence juste avantque Big Ben nesonne,
la densité de cetinstantd’avantoù, le jour, le bruitdu trafic estcomme
suspendu
oubien, la nuit, lorsque lesilence dansl’obscuritése fige et réveille.
Ce momentqui précède la petite musique avertissantque l’heureva
sonner,
le connaissez-vousaussi, lereconnaissez-vous, lesentez-vousoule
pressentez-vous
comme Mrs. Dalloway, comme Virginia Woolf ?
Dèsla deuxième page dulivre, pourla première fois
« Big Bensonne l’heure. […]
4
Lescerclesde plombse dissolventdansl’air. »

Depuisplusdevingtansmaintenant,se ditClarissa Dalloway, depuis
qu’elle habite Westminster, cette même petite oppression, puisl’heure;
on a ditque c’était son cœur,son cœur troublé parla grippe.
Untempspénultième desilence, de pause oudesoupir, comme on

22

CE QUE VIRGINIA WOOLF SAVAIT DE LA FOLIE

l’écrirait sur une partition de musique, danslequel l’angoissese concentre
juste avantdetrouverla cadence.
Età chaque foisquetoutaulong dulivre
« Big Bensonne l’heure »,
nousentendonslerefrainse compléter:
« … lescerclesde plombse dissolventdansl’air».

Ainsis’écritcette métaphore
qui nousporte, dans un jeuentre levisuel etlesonore, de l’aquatique
versl’aérien, etnousfait sentirl’angoisse qui passe avec letemps.
Ainsisetrouventmarqués, avec ceseulrefrain,sansqu’il aitété
nécessaire de lesdécrire,
cette pause juste avantquesonne l’heure, lesilence oulesoupirqui
immédiatementl’a précédée,
puisl’heure quisonne,
puislescerclesde plomb concentriquesquivontdansl’air s’élargissant
jusqu’à disparaître…

Big Bensonne l’heure.
Une angoisse de plomb en cescercles se dissipe.
Et, avec lesheuresquis’égrènent,
se dessinent savamment
—un détail inattendu venantà chaque foislibérerla plume pourque le
trait s’élance—
ici etmaintenant,
danslesdécorspassésetprésents,
danslescadresde naguère que la mémoirerecadre,
sesaisissantduprétexte d’une lumière, d’unson,
danslarue, lesmagasins, lesparcs,
leschambres, les vestibules, l’escalier, lesalon,
les silhouettes subjectivesinachevées
dontchaque apparitionrenouvelle l’esquisse.
La composition estpicturale, musicale, chorégraphique :
deshommesetdesfemmes
viventetévoluent
autourde la figure centrale,
Clarissa Dalloway.

23

LA LITTÉRATURE NOUS ENSEIGNE

portraits pour éclairerMrs.Dalloway

ClarissaDall oway
Charmante créature. Légère, élancée, droite avec quelqueraideur
malgré l’élégance etlasouplesse desa démarche,une certaine froideur, le
teint un peublême, la cinquantaine.
5
« Quelque chose de l’oiseau» ,en ellepenseunvoisin qui lavoit
traverserlaruesansqu’elle l’ait vude la, «vivacité etde l’étrangeté de
l’oiseau».
Claire comme le dit son prénom,
Clarissa Dalloway
estéclairée de l’amourque ceuxqu’elle aime lui portent.

PeterWalsh
Premieramour.
IlrevientdesIndes, portant toujours son même canif en poche,
aiguisant sesparoles tranchantes,trouvantlesmotsqui atteignentencore
Clarissa auplus vif.
PeterWalsh, c’estl’amourde jadis. PourClarissa, il estpassé, passé
comme elle le diraitd’une ancienne douleur. Seslettresmaintenant
l’ennuient, maiselle a gardé de leur séparation, pendant très,très
longtemps, «commeune flèche plantée dans son cœur, le chagrin,
6
l’angoisse » .
Pourlui, elle demeure, malgrésesfemmesquisesont succédé depuis,
malgré lesannéesetles soucis,sonunique amour.
Lorsdesavisite à l’improviste, le matin, il éclate ensanglots.
À la fin de lasoirée, il luireviendra de prononcerlesderniersmotsdu
roman.
« Quelle estcette crainte ?se demandait-il. Ceravissement? Quelle est
cette extraordinaire émotion qui m’agite ? C’estClarissa, dit-il.
7
Elle étaitlà. »
Telle qu’en elle-même,une pure présence :
«It is Clarissa, he said.
For there shewas.»

RichardDall oway
Celui que Clarissa avaitchoisi d’épouser.
Pleinement, en faisant siennes sesidéesetopinions. Librement, car
avec lui il étaitpossible de «vivre ensemble,touslesjoursde lavie, dans

24

CE QUE VIRGINIA WOOLF SAVAIT DE LA FOLIE

8 9
la même maison » . Il étaitcelui «surquitout reposait» .
Un homme mûret sûr. Il étaitdéjà établi dans une certaine aisance
matérielle quand elle l’a connu.
De la bellesonorité deson noms’étaitcomplétéson prénom. Elle était
maintenantClarissa Dalloway, bien-aimée, bien nommée,toute de
lumière, marchant versailleurs.
Si jamais,un instant, la certitude de l’amourque Dick lui portait venait
à être ébranlée,sison désir,son attachement,venaientà être misen
doute parquelque événementanodin, ellesesentaiten péril, plongeait
dans un profond désarroi.
Lui, massif et silencieux, aurait tant voulupouvoirdire à Clarissa, avec
desmots simples, qu’il l’aimait…
Ilsavaitpourtant, etcelasansaucun doute, qu’elle lui étaitnécessaire,
qu’il fallaità laréalité deson existence la présence de Clarissa.
10
Clarissa estpourlui celle qui éclaire, illuminesavie, «un mir,acle »
miracle commeson Elizabeth, leurElizabeth, qu’ilsadorent.

ElizabethDalloway
Dix-septans. Brune avec des yeuxbridésdans unvisage pâle.
« Pareille àune jacinthe, dans son étui de feuillesluisantes, […]une
11
jacinthe qui n’a paseudesOn la compaoleil. »raità «un peuplier, la
12
première aurore, […]une biche, l’eauqui court, le lisdujar.din »
12
« Tousleshommes tombaientamoureuxd’elle, etcela l’excédait» .
Elletraverse, desa grâce juvénile, cette journée de juin.

Autourde Clarissa Dalloway, Elizabeth, Richard etPeter sontles
personnagesquise définissentparleurlien d’amourle plusproche avec
elle. Leursdestinscroisent, dansle livre comme danslavie, d’autres
destins.
En lesmettantenscènetousensemble dansleurs rapports
réciproques, le génie de Virginia Woolf dessine en quelques traitsleurs
silhouettes, de façon àramenerà lasurface, parl’écriture, l’esquisse
précise de leur structure psychique.
Témoin, ce portraitde MissKilman,reconstitué à partirdeses
multiplesapparitions.

MissKilman
Historiennesanscarrière, elle estla préceptrice d’Elizabeth Dalloway.
Son nom d’origine allemande, dontimmédiatement s’entend la
consonance meurtrière en anglais,s’étaitécrit, audix-huitièmesiècle,

25

LA LITTÉRATURE NOUS ENSEIGNE

Kiehlmann.
Mrs. Dallowayestl’objetd’aversion de MissKilman etElizabethson
objetd’amour.
« MissKilman était surle palieretportait un mackintosh. Maiselle
avait ses raisons. D’abord c’était unvêtementbon marché;ensuite elle
avaitplusde quarante anset, après tout, nes’habillaitpaspourplaire.
13
Elle étaitpauvre, de plus, honteusementpauvre. »
« Aussitaciturne qu’un monstre préhistorique armé pourlesluttes
14 15
primitives«» ,un encombrantcuirassé », MissKilman avaitété grugée
parlavie,rongée parl’injustice. Maiselle « avait reçula grâce ilya deux
16
anset troismois» etdepuis,rien qu’enseremémorantcette expérience
mystique, elle arrivaitàsubstitueren elle, à la haine etlarancune contre
17
ce mondevil, «une délicieusesaveur[qui] coulaitdans ses veines» .
Priant, priantdansl’Abbaye de Westminster« —qu’il étaitdifficile l’accès
18
deson dieu, qu’ilsétaient tenaces sesdésirs!— »elle aspiraità n’être
18
qu’une âme, « pas une femme,u.ne âme »

PourElizabeth, «MissKilman et sa mère faisaientensembleun effet
19
terr.ible »
19
Alors, « avecson portoriental,son impénétrable mystère », « comme
un animal muetqu’on a amené prèsd’une porte, il nesaitpaspourquoi,
20
etqui brûle d’envie des’enfuir» ,elle essayaitdes’évader. «Sesbeaux
yeux, n’ayantpasd’autres yeuxàrencontrer,regardaientdroitdevant
eux,sansexpression, brillants, avec la fixité etla prodigieuse innocence
21
des sculptures» .

Sa mère, Mrs. Dalloway, « ne pouvaitpas se dépouillerd’unevirginité
22
conservée àtraversl’enfantement, quitenaità elle commeun linceu.l »
Elle avait sansdoute déçuRichard Dallowayà cause desa frigidité.
« Ellesavaitce qui lui manquait. Ce n’étaitni la beauté ni l’esprit ;
c’étaitquelque chose de central etderayonnant, quelque chose qui
montaitetbouillonnait, qui échauffaitle froid contactde l’homme etde
22
la femme, oudesfemmesentre elles. »
Elles’était réservé dans sa maisonune petite chambre,une mansarde
oùelle lisaitetdormaitdanslesdrapsblancsdeson litétroit. «Voilà le
22
vide aucœurde lavie :une cellule. »
Clarissa Dalloway, àsasoirée, était ravissantElle poe. «rtaitdes
23
bouclesd’oreille et unerobe desirènevertargentA. »vlec «’aird’une
23
créature flottantdans son élément» , «ellesemblaitdanser surles
23
vagues» .

26

CE QUE VIRGINIA WOOLF SAVAIT DE LA FOLIE

Triomphante, étincelante, elle connaissait, de l’éclatdeses succès,
« l’excitation qu’ilsdonnent, elle ensentaitaussi le creux, le
faux24
semblant» .

Tels sont, dessinésaufuretà mesure deses rencontresetdeses
souvenirs toutaulong de cette journée, quelques-unsdes traitsqui
composentle caractère de Mrs. Dalloway.
Maisd’autres traitsencore chargentparfoisla cohérence de cette
esquisse.
Plusque de Mrs. Dalloway, ilsm’ontplutôt sembléreleverd’un
autoportraitde l’auteur.
À l’instardespeintresqui incognito intègrentleursautoportraitsà
certainsde leurs tableaux, Virginia Woolf m’a paruprêterà Mrs.
Dallowaycertainsdesespropres traits.
Ainsi, en Mrs. Dalloway
qui avaitce donunique de pénétrer« commeune lame àtravers toutes
25
choses, […] de connaître lesgenspresque parinstinct» , en même
tempsqu’ellesentait, qu’elle avait sudepuis toujours, «qu’il était très,
25
trèsdangereuxdevivre, mêmeunseul jour» ,
c’estaussi Virginia Woolf quiserévèle.

n’aie pas peur

Lorsque le monstreune foisde plus s’éveille,
lorsque,
aussirégulièrementque lesheuresquisonnent,
répétitivement,
dans sesdéguisementsdiversderrière lesquels, identique, on lerepère,
le monstre encoreseréveille,
qu’ilsoitentoi, chez ton prochain, dansla maison, danslaville, dansla
nature,
n’aie paspeur.

À la devanture dulibraire, Mrs. Dallowaylitmachinalementdans un
livre grand ouvert sous ses yeux:
«Fear no more the heat o’ the sun
26
Nor the furiouswinter’s rages.»

27

LA LITTÉRATURE NOUS ENSEIGNE

«Fear no more»,
n’aie paspeur, n’aie pluspeur, ne crainsplus,
«Fear no more the heat o’ the sun»,
ne crainsplusla chaleur, l’intensité, l’ardeur, la fougue du soleil,
«Nor the furiouswinter’s rages»,
ni les ragesdufurieuxhiver.
Ne crainsplusla chaleurdu soleil ni lescolères, la furie, la fureurde
l’hiveracharné, forcené.

Telle estla première apparition de ce deuxièmerefrain :
«fear no more», « n’aie paspeur»,
au toutdébutdeMrs. Dalloway.
27
Dès sa deuxième occurrence, quelquespagesplusloin ,le deuxième
versdisparaît.
Puisla citationseraccourcitencore etperd en cheminsesguillemets.
28
À latroisièmereprise iln’enreste déjà plusque leseulfear no more.

«Fear no more, says the heart. Fear no more, says the heart, committing its burden
to some sea…»
N’aie paspeur, ditle cœur. N’aie paspeur, ditle cœur, livrant,
confiant,remettant son fardeauà la mer, à quelque mer…
—son fardeauou sonrefren effeain :tburden, en anglais, admetces
deuxacceptions—.
«… to some sea,which sighs collectivelyfor all sorrows…»
N’aie paspeur, ditle cœurquiremet son fardeau(ouqui confieson
refrain) àune mer(à quelque mer), à la merquisoupire pour tousles
chagrinsdumonde…

Aucœurque l’angoisse étreintetdontcette peur sans raison estle
refrainrépond, dansce cœur,venud’ailleurs, « n’aie paspeur».
Etla mer, avec l’homonymie qu’elle admeten français, ajoute ici pour
nous une charge affective et symboliquesupplémentaire à cetappel à la
rescousse…
Cettevoixhumaine, aussi fragile qu’assurée, quiréplique à
l’indomptable nature, cetimpératif affectueux, paternel, maternel, « n’aie
paspeur», estla petite phrase qui apaise, à chaque foisqu’elle pense à
l’appeleràsonsecours, l’angoisse de Clarissa Dalloway.

28

CE QUE VIRGINIA WOOLF SAVAIT DE LA FOLIE

Septimus Warren Smith

La même phrase, le mêmerefrain «fear no more» estprononcé par
Septimusmaiscela passe presque inaperçu.
Septimusestle fou.
Ce personnage quitraverse de parten partMrs. Dalloway, accompagné
a
desa femme Rezia, estle plusimpressionnantdulivre.
Virginia Woolf note plusieursfoisdans sonJournalqu’il l’embarrasse.
Il luisemble aussi nécessaire qu’hétérogène à l’ensemble du texte.

« SeptimusWarren Smith,trente ansenviron, levisage pâle, le nez
aquilin, les souliersbrunset un pardessus râpé, etdes yeuxcouleurde
noisette, avec ceregard d’anxiété quirend anxieuxmême ceuxqui lui
29
sontcomplètementétrangers. »
Il avaitété ainsi prénommé par sesparents, pour se distinguerdu
commun desSmith, pourêtre appelé peut-être, dansle domaine qu’ilse
seraitchoisi, àun destin exemplaire.
Il avaitépousé en Italie Lucrezia, dite Rezia, «une petite personne,
30
avec de grands yeuxdans un pâlevisage pointu,une Italienne »«si
simple,si impulsive,vingt-quatre ans seulement,sansamisen Angleterre,
31
etqui avaitquitté l’Italie pourl’amourde lu. «Ili »sétaientmariés
30
depuisquatre oucinq ansà présent. »
Un aviontraçait un message publicitaire dansle ciel. «“Tiens, pensa
Septimusenregardanten l’air, les voilà qui me fontdes signaux!”Pasen
mots véritables, il ne pouvaitpasencore comprendre leurlangage [le
langage desoiseaux], maisc’étaitassezclair, cette beauté exquise ! […]
“K… R…”,Kay Arrtoutprèsdeson oreille, […] pareil aucri des
cigalesqui […] lui envoyaitaucerveaudesondes sonores, quise
brisaientense choquant. Quelle merveilleuse découverte que lavoix
humaine, danscertainesconditionsatmosphériques(caril fautêtre
scientifique, avant tout scientifique), puisse donnerlavie auxarbres! […]
Lesormeslui faisaient signe;lesfeuillesétaient vivantes, lesarbres
32
étaient vivants. »
EtReziase demandaitpourquoi elle avait tantàsouffrir. «Pourquoi
était-elle abandonnée? Pourquoi n’était-elle pas restée à Milan?

a
L’amour, lasollicitude, l’espoiretle désespoirde Reziavis-à-visde Septimus sontbien
ceuxde qui a affaire, à proposd'un être cher, àsa folie. Dans sonséminaireLe Sinthome,
Lacan parle du rapport symptomatique de Joyce àsa fille folle Lucia (séance du
10/2/1976).

29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.