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Un cri

De
118 pages
Tu avais trente-cinq ans et tu étais belle, belle comme une vache. Notre petit Julien te l'avait dit avec tant d'amour qu'après un moment de surprise tu l'avais remercié pour ce drôle de compliment. Mi-vexée, mi-amusée, tu étais partie avec moi dans notre dernier fou rire. J'ai pensé te rejoindre, rouler en moto à toute vitesse, prendre la route des Crètes et faire un vol plané en sautant du Cap Canaille mais Julien était là, avec ses grands yeux perdus, son corps maigre et sa confiance effrayante qui me rendait invincible.
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Un cri. Un cri qui déchire. De sa gorge est sorti ce cri qui n’en finissait pas. C’était insupportable mais le silence qui allait suivre m’angoissait plus encore. Son sourire lumineux m’avait accueilli puis son vi-sage s’était assombri lorsqu’il avait croisé mes yeux. Les mots que j’avais répétés cent fois pendant le voyage étaient sortis hachés dans les soubresauts de ma voix. Notre petit garçon de onze ans m’a écouté, s’est serré contre moi puis s’est éloigné jusqu’à la limite de la falaise et a crié. Sans pleurer. C’était un cri désespéré, in-terminable. Un hurlement de bête. Depuis les premières heures du matin, lorsque le téléphone avait sonné, je savais que je devais y aller. Mon frère m’avait accompagné jusqu’à la maison de Cogolin dans laquelle vous étiez venus passer une semaine de va-cances mais il n’y avait plus rien à voir. Au téléphone, avant de partir j’avais demandé : – C’est très grave ? – Viens c’est terrible, ils sont… – Ils sont ? – Viens… Nous avons fait, mon frère et moi, ce voyage inu-tile. Une heure et demie de route sans échanger une pa-role. J’aurais détesté qu’il parle. Dans une pièce obscure,
une belle-sœur, un oncle. Je revois leurs lèvres qui bou-gent mais je n’écoute plus. Nous repartons. Encore une heure de route. Il faut le lui dire. Le bonheur de me voir puis l’inquiétude dans ses yeux.
Julien, notre enfant, criait sur le flanc de cette col-line. Je l’ai emmené vers une nouvelle vie dans laquelle nous n’étions plus que deux. Le regard qu’il me portait était si lourd de confiance que j’en tremblais. Un oiseau qui n’a pas encore volé, penché au bord du nid.
Le chemin du retour, une impression de flotte-ment, la sensation de ne pas être concerné. Puis le cha-grin qui s’insinue dans mes veines, lentement, inexorablement. J’ai le ventre dur, les dents serrées. Un cri muet : non, ce n’est pas vrai. Je conduis la voiture, j’écoute le vent qui hurle dans les arbres, je vois les gouttes de pluie qui coulent sur le pare-brise. Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas arrivé. Retrouver la maison, descendre l’escalier, fouler la pelouse que tu m’avais demandé de couper, que je n’avais pas tondue. Des frères, des parents nous atten-dent, tous prostrés, hagards, ahuris. Julien entouré de trop de bras et moi qui vais jusqu’à la cuisine.
8
Sur le Frigidaire un mot de toi que je n’ai pas vu hier soir : « Jupe chez le teinturier, rue d’Endoume. » Quel jour est-on ? Dimanche. J’irai demain. Oh mais pour quoi faire ?
9
La nuit tombe. Je leur demande de nous laisser seuls. Un silence épais. Julien pose sa tête sur mon bras dont je retiens les frissonnements et s’endort.
Cette première nuit, je n’ai pas fermé les yeux. Les images déferlaient. Des souvenirs récents, des pleurs, les naissances des enfants, des pleurs. À côté de moi, à ta place dans notre lit, un petit être frêle dormait. Il était ce qui restait de nous. J’imaginais que tu me parlais. Tu avais confiance en moi, je n’avais pas le droit de baisser les bras. Je m’oubliais pour ne plus penser qu’à lui, mon amour devenu unique mais aussi mon rôle, mon devoir. En faire un homme. Que nos fils soient des hommes mais jamais des adultes. Je souriais dans ma tristesse au souvenir de cette phrase tombée d’une chanson. Julien portait une de mes chemises, son corps tout fin perdu au milieu de ce vête-ment rassurant. Les nuits suivantes, je dormais quelques heures et lorsque je me réveillais, pendant quelques secondes, tout était comme avant. La maison allait résonner de vos bruits mais j’ouvrais les yeux et le désespoir m’envahis-sait, les images de toi et des enfants m’arrivaient et chas-saient le sourire inconscient de mon réveil.
10