Un instant d'éternité

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Un moment hors du temps, est-ce possible ? Comment retenir le temps qui passe ? Un jeune horloger, inspiré par l'amour d'une femme dont la beauté le subjugue, prétend, pour la séduire, pouvoir suspendre le cours du temps, le temps de l'amour, au moyen d'une horloge magique ayant appartenu, deux siècles auparavant, à un haut dignitaire turc. Mais l'objet merveilleux est subtilisé, et le jeu de l'amour devient le jeu de la mort...
Publié le : mardi 1 mai 2012
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EAN13 : 9782296491830
Nombre de pages : 226
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     Un instant déternité  
 
 
 
 
Patrice HAFFNER          UN INSTANT DÉTERNITÉ   roman  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LHarmattan
 
   
            
 
 
          © LHarmattan, 2012 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96853-0 EAN : 9782296968530
 
A défaut d'être toujours, rien ne fera que  n'ayons pas été  Vladimir Jankélévitch
 
 
       I      Une histoire de montre. Une montre qui suspendrait le cours du temps à volonté. Yann Kermadec repousse les notes soigneusement étalées sur son bureau. Quelle idée davoir accepté cette affaire. Comme sil navait pas assez de travail en ce moment, avec le dossier du naufrage de l Erytrée qui accaparait à lui seul les trois quarts de son temps et de celui de son premier assistant. Il faut dire quil était un des rares avocats de la capitale spécialisé en droit de la mer. Et puis il devrait se rendre à la maison darrêt. Il y avait bien dix ans quil avait décidé de ne plus faire de pénal et navait plus mis les pieds dans une prison. Il est neuf heures quinze et Cynthia Lapierre nest toujours pas là. Cela devenait intolérable. Ces jeunes avocats simaginaient tout permis. Jamais il naurait fait attendre son patron quand il débutait. Elle va dire, une fois de plus, quon ne peut vraiment pas se garer dans lavenue de New-York. Pour faire remarquer quelle na pas droit à une place dans le parking de limmeuble. Le cabinet est composé de huit associés et de quatorze collaborateurs; les places sont en nombre insuffisant, mais elle prétend quil y a toujours une ou deux places inoccupées Elle allait arriver, bien entendu, dans un grand tumulte de portes qui claquent, de clés jetées sur la table dentrée, de petits cris, de « bonjour la compagnie » lancés à la cantonade, et je tembrasse les secrétaires qui, elles, étaient là depuis huit heures trente, et « un petit café, ah oui, je veux bien, je suis morte », et elle le regarderait avec ses grands yeux noir magnifiques en entrant en trombe dans son
 
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bureau et en disant « Mon Dieu jétais terrorisée à lidée que vous risquiez de mattendre mais voilà etc. ».Que simaginait-elle, avec ses longs cheveux savamment bouclés, et cette croupe incompréhensible mais superbe il est vrai, moulée, pour tout arranger, dans une jupe inventée par un styliste inconséquent. Et si Jonathan Hoenig, la conscience du cabinet, en sa qualité davocat le plus ancien de lassociation, blâmait lutilisation du mot « croupe », il reconnaissait, en aparté, quil était parfaitement approprié. Lorsquelle traversait le couloir, avec son mètre soixante-dix-huit et ses talons haut, ses multiples colliers indiens qui dansaient dans tous les sens à chaque pas, ses innombrables bracelets de métal de grande prêtresse et sa grosse ceinture à boucle dargent, cétait vraiment la parade de Hyde Park à Londres; à elle seule elle faisait toute la cavalerie des Horse-Guards , tambours en tête. Mais en même temps, quelle allure, quelle prestance, ajoutait Jonathan. Il la comparait à limpératrice Zoé Karbonopsina, la quatrième épouse de lempereur Byzantin Léon VI le Sage, au port altier et aux yeux de braise. Karbonopsina , en grec, cela veut dire « les yeux de braise ». Jonathan est féru dhistoire ancienne. « Ne le répétez pas, Yann, tout le monde va lappeler Zoé ». Toujours est-il que Kermadec allait signifier à Cynthia, sans la vexer, quil faudrait quelle attache ses cheveux. Elle ne pouvait pas aller plaider comme ça au Palais de justice. Cela nuisait au sérieux de ses plaidoiries, alors quelle sexprimait avec élégance, et que ses dossiers étaient soigneusement préparés. Les clients, nest ce pas, ne pourraient pas comprendre que leur dossiers, chargés de peines, de malheurs ou despoir, soient présentés façon Dougie.  La justice est quelque chose de grave. Les gens sont intraitables là-dessus, et cest bien normal. Neuf heures vingt et elle nest toujours pas là. Kermadec repousse son fauteuil et va à la fenêtre. Lautomne nen finit pas de quitter la scène. Les marronniers ont déjà perdu leurs feuilles, mais les platanes tiennent bon. Son bureau surplombe lavenue de New-York, et, depuis le cinquième étage où il se trouve, son regard peut porter jusquau pont de lAlma. Les autres collaborateurs sont arrivés, même Jean Bruguière. Il simagine quon ne le voit pas passer dans le couloir, tellement il passe discrètement, avec sa curieuse démarche, semblable à celle dun renard, disent les secrétaires, une démarche coulée, une sorte de trot allongé, souple et silencieux. Il faut dire quil porte de grosses chaussures à semelles de caoutchouc. Mais Kermadec la
 
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parfaitement aperçu, ce matin, au travers de la porte vitrée à petits carreaux de son bureau, situé juste au début du couloir, après le hall dentrée. Sil se faufile vers son bureau sans sannoncer, cest parce quils lattendent tous pour le mettre à contribution. Il sait tout en procédure civile, cet homme là. Il est bien trop serviable.  Cynthia nest toujours pas là  Etre à lheure, arriver à temps. Kermadec retourne sinstaller à son bureau. Il observe la pendulette sur le marbre de la cheminée qui orne la pièce. Le cadran et le mécanisme sont sous une cloche en verre. Quatre petites boules dorées tournent inlassablement, un tour et demi dun côté, un tour et demi de lautre. Sans un bruit. Elles brillent dans le soleil dautomne qui pénètre obliquement ce matin dans le bureau. Cest Elise Le Guen, la mère de Maryse Le Guen, qui la lui a donnée le 14 décembre 1985, il y a plus de vingt ans. La pendulette ne porte pas de date. Elle marchait avant le 14 décembre et elle continuera de marcher encore, mais jusquà quand ? Le temps a-t-il un commencement ? Et une fin ? Pour linstant, il vérifie régulièrement le bon fonctionnement des piles. Mais après lui ? Il pourrait la confier à ses enfants en leur disant de veiller à cette histoire de piles. Mais pour quoi faire ? Lheure quelle donnera, le temps quelle représentera leur seront totalement étrangers. Il ny aurait donc plus rien après sa mort. On pourrait dire finalement autant en emporte le temps, plutôt quautant en emporte le vent.    Arriver à temps. Ce quatorze décembre 1985, il y avait eu les deux coups de canon, les deux coups de canon qui préviennent quil y a un navire en détresse, quil faut y aller. Des hommes là-bas dans la tempête, se sont résignés à demander de laide, et espèrent en ceux qui courent comme lui maintenant, avec toute la vitesse que lui permettent ses lourds souliers, vers labri du canot de sauvetage. Il na pas réagi tout de suite lui, Yann Kermadec. A dix-sept ans, il navait pas encore le sens aux aguets de vieux marins pêcheurs habitués au malheur. Pourtant il sait. Il en a entendu des histoires de naufrage, racontées dix fois, vingt fois, et à plusieurs reprises, il est allé faire des exercices avec les autres volontaires, le dimanche
 
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matin. Car il est grand déjà et on a toujours besoin de bras en cas durgence. Et il voulait en faire partie de ceux là, qui sont aujourdhui sur la photo en noir et blanc, en bonne place sur une étagère de son bureau, fièrement alignés devant le hangar et le canot, avec leurs cirés et leur suroît de toile huilée, ces sauveteurs de la mer, qui ont arrachés tant de vie aux abysses, sortant par tous les temps « to go and do like wise » « pour y aller et faire au mieux » comme le rappelait François Bellec de lAcadémie de marine, toujours fidèles à la vieille devise Virtus et spes « bravoure et espérance ». Cest quand il a vu passer Louis Le Dantec en courant, devant sa maison, que cette fois il a réagi, quil a bien saisi quil y avait eu deux coups de canon. Dailleurs, il ne pouvait plus y avoir de doute : le sémaphore avait hissé le grand drapeau noir. Il sest mis à courir derrière lui et il le rattrape rapidement. Louis est plus vieux que lui, il a des muscles deux fois comme les siens, mais il a aussi déjà un bon ventre et le souffle lui manque. Arrivé à sa hauteur, Louis lui lance sans sarrêter de courir, « vas-y, vas-y, dis-leur que jarrive. Passe chez Mathieu et vois sil peut venir ». Yann court. Il a du mal à respirer dans les bourrasques. Depuis deux jours la violence du vent na pas faibli. Un gros temps douest, qui rend la barre de Ploumanach infranchissable. En cet endroit, la côte nest pas abritée, et elle est tellement battue par les vagues, quon a renoncé à bâtir un abri pour installer le canot de sauvetage de la Société des sauveteurs en mer. Labri existant était trop en retrait pour pouvoir mettre une chaloupe à la mer par tous les temps. Cest pour cela quon sétait résolu à bâtir un abri sur lIle-Grande, au bout de la vieille cale construite au moment de lédification du phare de Triagoz. Mais elle était toujours submergée à chaque coup de vent et impraticable à marée basse. Alors finalement, on a construit un édifice au pied du phare de Ploumanach, à labri des vents dOuest. Yann continue de courir. Il a rejoint maintenant les deux frères Pierre et Jean Verbeck. Ils courent ensemble, côte à côte, Pierre laîné, bien droit, bien en ligne, et Jean le plus jeune, toujours à la traîne, qui fait effort en se déhanchant pour rester à la hauteur de son frère. Yann les dépasse et ils lui font un geste dencouragement, sans parler, pour économiser leur souffle. Impossible de parler de toute façon dans ces bourrasques et ce vent. La mer est blanche et les mouettes, immobiles, face au vent,
 
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