Un jeune Français à Cadix

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Marseille, un matin de 1775. Arnaud Bourbon, jeune garçon de 16 ans, s'embarque pour Cadix, où il va seconder son oncle dans son comptoir de commerce. Or, ses goûts le poussent plus vers la littérature et la philosophie. Nous sommes à l'époque des "Lumières" et de la guerre d'indépendance des colonies anglaises d'Amérique. Hors de son comptoir, Arnaud côtoiera à Cadix une jeunesse dorée et libertine. Il fera des rencontres inattendues.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782296183964
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Un jeune Français à Cadix
1775-1788

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
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Paule BECQUAERT, Troubles: le chemin des abîmes An II

-

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Jean Gérard Dubois

Un jeune Français à Cadix
1775-1788

L'Harmattan

cg L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04284-1 EAN : 9782296042841

importe uniquement ce que nous n'avons pas accompli, ce que nous ne pouvions pas accomplir, de sorte que d'une vie ne reste que ce qu'elle n'aura pas été. ))1

(( Nous

1775
Marseille, le 27 juillet 1775 à 5 h du matin, le vent était favorable, un petit groupe de personnes s'embarquait sur un bateau qui allait prendre la mer en direction de l'Espagne, plus précisément de Cadix en Andalousie, terme du voyage. Les adieux faits avec les quelques parents et amis venus les accompagner, les dernières embrassades terminées, le bateau passant devant les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas sortit lentement du port encombré de multiples embarcations de toutes sortes avant de prendre le large direction sud-ouest.

Le premier jour il fila vent arrière mais dès le lendemain un violent coup de mer, de ceux qu'on connaît bien dans le golfe du Lion pour leur

1 Cioran. «Aveux

et anathèmes

)). Œuvres, Gallimard,

1995, p. 1695

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imprévisibilité, secoua le navire en tous sens, le battant au flanc, et fit se signer quelques passagers recommandant leur âme à Dieu. Le calme revenu, toutes frayeurs passées, on continua la route sans trop de difficultés, on laissa au large les îles Baléares et apparut bientôt sur la côte la ville d'Alicante dont on pouvait apercevoir de loin le Castillo de Santa Barbara, ancienne forteresse dominant le port. Le lendemain on rencontra un petit bâtiment de pêche et de cabotage au gréement très simplifié permettant la manœuvre avec un équipage réduit, une tartane qui rentrait sur Marseille après quelques jours de mer. On lui fit passer un certain nombre de dépêches, des nouvelles à faire suivre si possible aux amis restés en France et on poursuivit le voyage en longeant les côtes, croisant au passage quelques chebecs, voiliers rapides équipés de nombreux canons, qui à l'époque sillonnaient la Méditerranée et étaient utilisés par les flottes espagnoles et françaises dans les combats en hauts-fonds. Le Cap de Gata, le go!ft d'Almeria, Punta de la Mona, le vent en poupe sur Velez Malaga et ce fut Malaga qui apparut dans toute sa splendeur. Le vent alors tombé pendant cinq jours obligea le navire marseillais à relâcher dans le port, ce qui permit aux quelques passagers de parcourir à loisir cette ville cosmopolite aux empreintes culturelles laissées par les Musulmans partout présentes. De l'Alcazaba, forteresse arabe construite entre les VIlle et XIe siècles, le plus important monument que ceux-ci ont laissé en cette ville, au Castillo de Gibra!faro datant du XIVe siècle, ou à la puissante enceinte percée de cinq grandes portes, nos voyageurs eurent le temps de s'imprégner d'odeurs et sensations qui leur parurent d'un exotisme extrême, inhabituel pour eux, la plupart n'ayant jamais quitté leur Languedoc natal, n'ayant jamais mis les pieds sur d'autres rives que celles de l'Hérault ou du Vidourle. Ce fut surtout la cathédrale qui retint l'attention du jeune Arnaud, cette cathédrale dont la voûte était pour lui d'une hauteur inimaginable et le maître autel d'une telle majesté qu'il en resta stupéfait. Cet édifice commencé en 1528, d'ailleurs resté inachevé ne comportant qu'une des deux tours prévues à l'origine, est de nos jours (( La manchote )). La richesse encore populairement surnommé des chanoines de cette église était telle qu'elle leur permettait d'accueillir et d'entretenir les meilleurs musiciens d'Europe.

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Puisque nous en arrivons à parler du jeune Arnaud, il est temps d'en faire la présentation, lui sans qui ce présent récit n'existerait pas puisque ce sont ses notes et sa correspondance qui nous ont permis d'en retracer l'histoire.

Embarqué à Marseille sur ce bateau en partance pour Cadix, c'est lui, un adolescent âgé d'à peine quinze ans né à Nîmes, Arnaud Bourbon, d'une famille de protestants languedociens, fils de Joseph Bourbon fabricant de chemises de soie en cette même ville, et neveu de Charles Bourbon négociant ayant établi un comptoir de vente à Cadix en Andalousie. Le jeune garçon, engagé par son oncle pour tenir emploi de commis aux écritures, s'en va rejoindre le poste qui lui a été confié dans ce comptoir où travaille déjà son frère aîné, et où il restera de nombreuses années sans revenir au pays. Envoyé à Cadix par ses parents, le jeune homme, n'en doutons pas, allait non seulement y trouver un emploi mais aussi parfaire son éducation, apprendre les langues et acquérir des connaissances sur le commerce qui pourront lui servir plus tard.
«AUJourd'hui les voyages dans les États policés de l'Europe sont au jugement des personnes éclairées, une partie des plus importantes de l'éducation dans la Jeunesse, & une partie de l'expérience dans les vieillards. Choses égales, toute nation où règne la bonté du gouvernement, & dont la noblesse & les gens aisés voyagent, a des grands avantages sur celle où cette branche de l'éducation n'a pas lieu. Les voyages étendent

l'esprit, l'élèvent, l'enrichissent de connaissances, & le guérissent des préjugés nationaux. C'est un genre d'étude auquel on ne suppléepoint par les livres, & par le rapport d'autmi ,.ilfaut soi--mêmeJuger des hommes, des lieux, & des ob~jets. Ainsi le principal but qu'on doit se proposer dans ses voyages, est sans contredit d'examiner les mœurs, les coutumes, le génie des autres nations, leur goût dominant, leurs arts, leurs sciences,leurs manufactures & leur commerce»2

Arnaud remplit à la lettre cet objectif, nous le verrons, au-delà même de ce que son père avait pu espérer pour lui.

2 Diderot & D'Alembert, Enryclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société degens de lettres, 35 volumes, Paris, Briasson. (1751-1780).

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Le vent étant redevenu favorable, le bateau reprit la mer et deux jours plus tard se trouvait aux Colonnes d'Hercule. Le détroit de Gibraltar fut passé en pleine nuit et le lendemain on arriva devant Cadix. Les caprices du vent s'étant à nouveau manifestés, ils durent cependant attendre vingt-quatre heures avant de pouvoir débarquer. Le voyage avait duré une quinzaine de jours et Arnaud avait alors hâte de mettre le pied à terre, et d'embrasser oncle, tante, frère et cousins.

- Alors mon garçon, comme tu as changé, je ne te reconnaissais pas, tu es aussi grand que ton père maintenant? - Presque, mon oncle, vous aviez le souvenir d'un enfant mais le temps a passé. - Parfait mon garçon, as-tu des bagages autres que ce sac de toile que tu tiens là comme un bien précieux? - Oui mon oncle, une malle assez lourde qu'on va sortir de cale dans quelques minutes, les livres dont j'ai besoin pour continuer mes études. - À la bonne heure, je vois que les leçons de ton père et de ta mère portent leurs fruits, instruis-toi, tu n'en sauras jamais trop. - Je sais mon oncle, et je prends du plaisir à me cultiver, à connaître le monde, à essayer d'y trouver ma place. - Diable! Mais dis-moi, tu es peut-être fatigué, n'as-tu pas faim ou soif? Viens, monte dans cette voiture, nous allons à la maison pour faire un peu connaissance, et puis ta tante, ton frère et tes cousins sont pressés de te voir, tu dois en avoir des choses à raconter. - Assurément mon oncle, ce voyage a été merveilleux, j'en ai encore plein les yeux mais je ne serai pas fâché de retrouver un peu de confort. - Allez, viens, ta malle arrive et si j'en juge par son poids tu as pillé la bibliothèque de Montpellier en partant!
Ils montèrent dans la voiture légère qui attendait sur fouettèrent le cheval qui d'un pas lent mais assuré les conduisit quais et quelques ruelles étroites jusqu'au comptoir de l'oncle, demeure située à l'étage, au-dessus des entrepôts et du bureau de le port, par les et à sa vente.

L'accueil fut chaleureux, Arnaud tomba dans les bras de son frère déjà là depuis deux ans et qui devait sous peu revenir en France, et remit

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à sa chère tante un pli de sa propre mère que pendant la traversée il avait conservé sur son cœur comme une précieuse relique. Ayant pris une collation ils visitèrent ensuite les magasins de stockage et de vente, on l'installa dans les lieux avec une attention particulière qui ne lui laissa aucun doute sur l'affection que lui portait cette famille qu'il ne connaissait vraiment que par ce que lui en avaient raconté ses parents. On lui montra sa chambre au premier étage dans une cour intérieure, rien de luxueux, un minimum de meubles mais il ne lui en fallait pas plus, habitué qu'il était à l'austérité d'une famille vertueuse et laborieuse. Il y posa ses bagages avec une satisfaction non dissimulée, heureux de se trouver enfin en cette cité qui lui paraissait déjà si animée et dont, depuis des mois, il avait tant rêvé.

Il

CADIX
Le lendemain, l'oncle fit faire au jeune garçon le tour de la ville en voiture, lui en montra les principaux monuments, le cœur historique et les quartiers commerçants. Le voici donc à Cadix le jeune Arnaud, cette ville considérée comme la plus vieille d'Europe, qui selon la légende, sous le nom de Gadir aurait été fondée par les Phéniciens vers 1100 avant J .-C. Il s'en remplissait les yeux, ne perdant rien de ce qui pouvait compléter ses connaissances, livresques jusqu'alors. Et dès son arrivée en Andalousie c'est sur de modestes cahiers qu'il commença à noter ses impressions au jour le jour afin d'en conserver le souvenir, qu'il commença aussi de recopier les lettres qu'il adressait à ses parents et amis restés en France. Ces notes diverses et nombreuses et ses copies de lettres nous sont parvenues et le trésor documentaire et littéraire qu'elles représentent ne pouvant rester inédit, nous avons estimé de notre devoir de le faire connaître et ci'en restituer le contexte. Il était heureux le jeune homme, partageant sa journée entre l'étude de la comptabilité dont son frère lui enseignait les secrets, celle de la langue anglaise avec un maître qu'on lui avait trouvé, et bien sûr les premiers rudiments d'espagnol avec la clientèle du comptoir de vente. Il était aussi chargé de recopier la correspondance commerciale sur de gros registres qui l'impressionnaient par leur importance et il n'était pas peu fier de s'appliquer à écrire pendant des heures sur les pages immaculées de ces énormes volumes que le soir venu il rangeait consciencieusement dans une armoire qu'il fermait ensuite à clef. Fils de manufacturier, neveu de négociant, engagé pour travailler dans un comptoir de vente, il avait une haute idée du commerce en général, commerce qu'il servira toutes ces années avec honneur et probité tout en déplorant selon lui, que cet état de commerçant qu'il chérissait tant ne puisse lui procurer du relief que par les richesses.

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Jour après jour Arnaud se familiarisait avec cette ville cosmopolite, se félicitait du climat dont il assurait qu'il lui était plus favorable que celui de France, disait dans ses lettres qu'il était bien nourri, même qu'il avait grandi et un peu grossi. Il avait tout d'abord été prévu par l'oncle qu'après un temps d'acclimatation, il serait envoyé en Hollande pour parfaire son expérience du commerce. Celui-ci cependant ayant rapidement reconnu les capacités remarquables du jeune homme, décida de le garder avec lui. Il restera là, dans le comptoir de Cadix, il l'aura sous la main, le modèlera à sa façon, et qui sait trouvera peut-être un jour en lui, son digne successeur.
- Je vous avouerais franchement mon oncle que je suis bien aise que vous ayez pris ce parti parce que je pense, et tous le font de même, que j'apprendrai mieux sous vos yeux que sous ceux d'un étranger. - Je le pense aussi mon garçon, et ici les risques seront moindres de te voir te disperser en vains passe-temps ou te voir soumis à certaines influences extérieures qui pourraient te perturber. Tu es bien jeune, et je me dois d'être là à tes côtés. Le monde dans lequel nous vivons, comme tu le verras progressivement, peut être dangereux pour celui qui comme toi n'a pas encore acquis l'expérience nécessaire. - Je vous écouterai mon oncle, je le promets. - Ta mère s'inquiète pour toi, tu connais sa dévotion, rassurer. tu dois la

- Effectivement, elle ne connaît pas ce pays et voudrait bien être certaine que les libertés religieuses sont respectées. Déjà nous en avons parlé avant mon départ. Vous avez raison mon oncle, je vais lui écrire dès ce soir. - Il me semble aussi mon ami après t'avoir vu effectuer avec entrain le travail que nous t'avons donné, que tu te sentes déjà bien ici. - Je vous dirai mon oncle que le commerce m'agrée plus que la philosophie et que j'y ai pris tant de goût que ce ne serait que la dernière extrémité qui m'obligerait à le quitter. « De vains passe-temps» avait dit l'oncle! N'était-ce pas là une bien réelle intuition qu'avait eu celui-ci en regardant le jeune homme en qui il sentait une nature délicate, un garçon sensible, ouvert et réceptif aux idées nouvelles de cette fin de, un peu trop peut-être à son goût.


pouvons

propos! émettre

ajoutait-il, malgré les réserves sur les idées des philosophes

que nous négociants et ce qu'on appelle

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communément Les Lumières, tu t'apercevras que malgré tout nous savons nous adapter. Tu pourras trouver à notre cercle, et je pense que sa lecture pourra t'intéresser, une édition, encore incomplète de la Grande EnrycloPédie. Fais en bon usage! Arnaud se réjouit intérieurement de cette annonce. Il avait tellement entendu parler de cette œuvre magistrale qu'il était impatient de consulter ce monument des savoirs et connaissances de l'époque. Employé tout le jour à la tâche un peu fastidieuse des écritures de la maison de commerce, Arnaud attendait en effet le soir pour reprendre ses cahiers dans lesquels (( il montait au Parnasse» suivant son expression, où il s'adonnait à cette passion de toute première jeunesse qui l'avait si délicieusement dévoré à Nîmes et dans la campagne montpelliéraine avec ses amis de pension, la poésie. Mais comment être poète et commerçant, la chose pouvait être mal vue, mal comprise. La poésie pouvant apparaître comme une perte de temps et risquant de nuire à la réputation d'un comptoir de commerce, il lui valait mieux en effet cultiver cette fleur vénéneuse en secret. Il sentait bien qu'il ne lui était pas possible de laisser entrevoir cette « faiblesse» qui pourrait un jour le déconsidérer dans le milieu mercantile dans lequel il se trouvait plongé. En ce temps le négociant n'avait pas le temps de lire. Le plus souvent préoccupé par ses intérêts, il restait insensible aux travaux de l'esprit et la poésie bien mal comprise derrière un comptoir de vente pouvait paraître en ce lieu comme la chose la plus futile et la plus inutile au monde. « Un poète ne peut faire un bon négociant» avait-il entendu dire, et lui qui était destiné au commerce, sans être persuadé de la vérité de cet adage, essayait comme il le pouvait de faire illusion.

Sa journée de travail achevée, le jeune garçon jouissant d'une relative liberté ne manquait pas quelquefois de parcourir en flânant les différents quartiers de cette riante cité andalouse, se perdant au hasard dans les environs du port qui l'attirait, ou dans le labyrinthe des ruelles abritant les enseignes de multiples échoppes d'artisans dont il ne manquait pas d'admirer le travail en passant. Curieux de nature et cédant à son envie de découverte, Arnaud s'était cependant fixé des règles de vie qui limitaient considérablement

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ses distractions, précisant sur ses cahiers qu'il souhaitait ne Jamais s'écarter de quelques principes hérités d'une éducation des plus rigoureuses donnée par ses parents. Il se disait en permanence qu'il devait se conduire en chrétien, en homme, et ce qu'on attendait de lui, en commerçant, sachant aussi quelles difficultés pouvaient être les siennes de répondre à ces trois sortes d'exigences, pas toujours compatibles. Disposant de quelques heures de liberté, matin et soir, il en consacrait quelques-unes à la prière et la méditation. Se nourrissant intellectuellement d'ouvrages de religion, de morale et d'histoire, il ne laissait jamais son esprit vagabonder sauf peut-être en composant quelques vers toujours inspirés par les plus hautes valeurs morales. Pas d'ami sincère avec qui partager quelques moments de loisirs, il s'en plaignait parfois, regrettant de ne pouvoir comme il l'aurait souhaité partager ses aspirations, ses désirs de bonheur. Seule la société de quelques dames, amies de sa tante qui l'invitaient de temps à autre et chez qui il allait passer une heure ou deux en soirée, sans plaisir, venait distraire un peu le jeune homme avant qu'il ne rentre, qu'il ne fasse une dernière prière puis n'aille se coucher. Il avait constamment en tête le souci du bon, du bien, de la droiture de ses sentiments et de ses actions et ses exigences morales semblaient ne pas avoir de bornes. Il redoutait les vides de l'esprit qu'il jugeait dangereux, s'astreignait à chaque instant à mériter la confiance que ses parents avaient mis en lui, et la récompense éternelle que le Créateur pouvait lui décerner lorsque son heure serait venue. Les principes étaient posés, mais la ville était là ! À portée de main, avec ses tentations. Arnaud le savait, l'appel de la rue était fort, il s'en méfiait et paradoxalement n'hésitait pas à se laisser tenter. Il y avait ces longues soirées au cours desquelles, malgré lui, son esprit vagabondait et où les notes égrenées par le clocher voisin l'incitaient à sortir au lieu d'aller se coucher, alors que son corps aspirait au repos. Il y avait la saine curiosité d'un garçon de seize ans heureux de ses premiers pas d'homme libre dans une ville étrangère où tout était possible. Il y avait cette cité grouillante et cosmopolite qui depuis qu'il la parcourait l'envoûtait. Seize ans, âge où bien des garçons gardent encore un pied dans le merveilleux jardin de l'enfance lorsque ce ne sont pas les deux, ont souvent les yeux sur l'horizon dans l'attente du passage de l'alouette, 16

Arnaud lui, était doué d'une maturité exceptionnelle et d'un appétit de connaissances peu commun qui le poussait à se perdre dans cette ville, à s'en imprégner comme pour s'en nourrir l'esprit. C'est tout naturellement que ses premières balades le conduisirent du côté du port où il avait débarqué quelques jours auparavant.

A l'époque de César déjà, le port de Cadix avait acquis une certaine importance en se consacrant à l'exportation de vins et de salaisons à destination de Rome et d'autres provinces de l'Empire.
Entourée d'eau sur trois côtés, bâtie sur un rocher relié au continent par une chaussée étroite et au bord d'une baie ouvrant sur l'Atlantique, Cadix (Cadiz en espagnol) par sa remarquable situation géographique était à cette époque l'un des ports les plus importants d'Europe. Au cours des XVIe et XVIIe siècles déjà, c'était plus de 160 tours de guet que les commerçants de la ville avaient fait construire pour surveiller les entrées et sorties de navires. Non seulement nécessaires pour la sécurité du trafic, ces tours étaient aussi le symbole visible par tous de la richesse et de la prospérité de la cité. Ce caractère de place forte, de ville forteresse, se renforçait encore en ce XVIIIe siècle après la remise définitive de Gibraltar à l'Angleterre lors de la paix d'Utrecht en 1713. La construction de murailles et surtout des remparts de Puer/as de Tierr;, tendait encore à en accentuer le caractère insulaire. En lutte contre la puissance commerciale de Séville, siège de la Casa de Contratacion4 ayant le monopole du commerce avec l'Amérique,
3 Entrée de la ville. Cette entrée qui commandait l'isthme d'accès à la péninsule, bastion du XVIIesiècle, était dotée d'une porte baroque en marbre, du XVIIIesiècle. 4 (Chambredes Comptes)Celle-ci, dont la création remontait à 1503, peu avant le Conseildes Indes (1511), bureau commercial, financier et administratif, réglementait sévèrement les échanges commerciaux avec les Indes et l'Amérique. La Casa de la Contrataciondonnait les autorisations pour les départs et les arrivées des navires, gérait les flottes qui suivaient des routes fixées par la Casa, organisait l'escorte des convois, dressait les cartes, contrôlait les chargements, percevait les droits de douane, etc. Séville était devenue la plaque tournante du commerce mondial et toute la vie de la cité s'organisait en fonction de ce commerce maritime, mais à partir de 1680 la puissance commerciale de Cadix commença à supplanter celle de Séville. En 1717 le siège de la Casa de 17

Cadix supplanta progressivement sa rivale dont la position géographique était beaucoup moins favorable et en 1717 le siège de cette Chambre des Comptes, bureau commercial, administratif et financier y fut transféré, développant ainsi grandement l'importance de Cadix dans le commerce avec les Amériques.
C'est alors que la ville connut son âge d'or. Port de transit isolé géographiquement sinon commercialement du reste de l'Espagne, Cadix dont la population à l'époque pouvait être estimée à 70 000 âmes, commerçait activement avec l'Europe d'une part et les Amériques d'autre part, alors que parallèlement à la fin du XVIIIe siècle, l'Espagne connaissait un déclin économique et politique, un immobilisme et un repli sur elle-même dont elle ne sortira qu'à l'époque napoléonienne. L'Espagne n'ayant eu longtemps en vue que les énormes richesses ramenées du Nouveau Monde, elle n'avait pas su encourager ses propres productions, laissant ce soin aux autres pays européens qui s'étaient évidemment empressés d'occuper la place laissée ainsi vacante.
« .. .l'inquisition, les moines, la fierté oisive des habitants, ont fait passer en

d'autres mains les richesses du Nouveau--Monde. Ainsi ce beau royaume, qui imprima jadis tant de terreur à l'Europe, est par gradation tombé dans une décadence dont il aura de la peine à se relever. Peu puissant au-dehors, pauvre & faible au-dedans, nulle industrie ne seconde encore dans ces climats heureux, les présents de la nature. Les soies de Valence, les belles laines de l'Andalousie & de la Castille, les piastres & les marchandises du Nouveau--Monde, sont moins pour l'Espagne que pour les nations commerçantes. Les autres peuples font sous leurs yeux le commerce de leur monarchie,. & c'est vraisemblablement un bonheur pour l'Europe que le Mexique, le Pérou, & le Chili, soient possédés par une nation paresseuse. . . »5

L'arrivée des Bourbons sur le trône d'Espagne au tout début du XVIIIe siècle, marquée par une politique de centralisation, avait cependant quelque peu amélioré l'économie, et les réformes entreprises par Charles III pour développer les productions nationales avaient été positives pour
Contratacionfut transféré à Cadix, illustrant ainsi le déclin sévillan étroitement lié au déclin de l'Espagne. Elle fut abolie en 1790. 5 Description de l'Espagne faite par M. le Chevalier de Jaucourt, tome 5 de l'EnrycloPédie paru en novembre 1755.

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l'économie du pays: réorganisation de l'armée et de la marine de guerre, création d'un réseau routier, travaux d'irrigation, création de manufactures, création de la Banque nationale de San Carlos, réduction des pouvoirs de l'Inquisition, etc.

L'Espagne cependant restait appauvrie et c'en était fini pour elle de la place prépondérante qu'elle avait tenue à l'époque des rois catholiques et sous les Habsbourgs. Le XVIe siècle avait été le Siècle d'Or du royaume, le XVIIIe siècle était celui du déclin. Cadix elle, si elle voyait faiblir son activité maritime, n'en restait pas moins une cité vivante et relativement prospère, comme aucune autre ville d'Espagne à cette époque. Une telle prospérité n'allait pas sans quelques inconvénients, les richesses attiraient bien des convoitises, et les meurtres et assassinats n'y étaient pas rares. Police et justice étaient peu empressées dans la recherche des coupables et Arnaud se voyait parfois contraint de se faire accompagner pour éviter les mauvaises rencontres qui souvent se multipliaient aux approches de l'hiver. Cadix, ville riche, ville lumière, outre les belles de jour ne pouvait qu'attirer aussi, qui s'en étonnera, les vilains papillons de nuit.

Et il s'en trouvait de ces papillons de l'ombre, et dans la plupart des quartiers: à El Populo l'ancienne cité médiévale, dans le quartier des pêcheurs de La Vina ou de La Chirigota, dans celui de Santa Maria où tavernes et cabarets rivalisaient d'animations nocturnes, dans les ruelles autour de la cathédrale dont Arnaud aimait franchir le porche pour y trouver le calme, la fraîcheur et un lieu propice à la réflexion et au recueillemen t. Avec cette très belle cathédrale de style essentiellement baroque6, l'église de Santa Crnz ancienne cathédrale, celle de Santa Maria du XVIIe siècle, la Casa deiAlmirante palais baroque du XVIIeau portail en marbre de Gênes, les châteaux de Santa Catalina et de San 5ebastian, la Casa
6 Commencée en 1722, en style baroque, la cathédrale ne fut achevée, après bien des difficultés qu'en 1883 dans un style néoclassique.

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Lasquef!J du XVIIIe, la Torre Tavira la plus haute et la plus importante des tours de guet de la ville, Cadix la ville la plus maritime d'Espagne était aussi une cité au riche patrimoine historique et architectural. Que de richesses, se disait chaque jour le jeune garçon en passant devant ces monuments tous plus remarquables les uns que les autres. Décidément, il était loin de son Languedoc natal et, bien que la ville de Nîmes ait toujours su le charmer par ses monuments antiques et ses vieux quartiers, il était là subjugué, ébloui par tant de merveilles. L'activité maritime étant bien entendu à l'origine de cette richesse. La ville percevant des droits et taxes sur toutes les marchandises transitant dans le port, elle n'avait cesse de s'embellir et de montrer à la face du monde ses monuments dus aux meilleurs architectes dont la grande figure restait Vicente Acero qui dessina la cathédrale et bien d'autres constructions du baroque andalou. Ville pleine de charme au surnom quelque peu désuet de « Petite tasse d'argent» qui lui est resté de nos jours, elle ne pouvait laisser indifférent le jeune garçon épris d'art et d'histoire qui souvent, le soir après sa journée passée au comptoir en parcourait les places et les ruelles. La ville était brillante et gaie, son port actif, de nombreux vaisseaux entraient et sortaient quotidiennement de sa rade, ses théâtres proposaient les meilleurs spectacles, dans ses nombreuses églises les prédicateurs rivalisaient d'éloquence et partout, chose remarquable, Arnaud entendait les gens s'exprimer dans sa propre langue. Effectivement on parlait beaucoup le français à Cadix, comme d'ailleurs dans les autres grandes villes d'Espagne, plus peut-être, les Français y étant plus nombreux. Charles III accueillait très favorablement les idées des philosophes et comme dans beaucoup de cours européennes le français était devenu la langue qu'il fallait nécessairement employer, cette langue des Lumières liée à une certaine idée de progrès social dont les esprits éclairés ne pouvaient rester à l'écart.

Il Y avait même un théâtre fréquentera assidûment avant français où étaient jouées des différentes de toute autre forme lieux de Cadix.

français dans la ville, théâtre qu'Arnaud d'en déplorer la disparition, théâtre œuvres du répertoire français assez de théâtre populaire jouée en d'autres

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Un voyageur anglais parlant quelques années plus tard du théâtre espagnol raconte que dans les salles les hommes sont séparés des femmes, que dans les soirées la première pièce est habituellement fort licencieuse, peu riche en esprit, que les personnages sont «tantôt déguenillés, tantôt bigarrés comme des arlequins, tantôt dégoûtants de saleté ». L'auteur de cet ouvrage publié à Londres évoque encore avec ironie la partie technique assez rudimentaire du rideau et des décors, précisant «Les arts mécaniques en sont encore là en Espagne »7. Il ne faudrait pas cependant généraliser ces observations quelque peu désobligeantes, ni oublier non plus que ces commentaires étaient ceux d'un Anglais, et qu'à cette époque ils ne se trouvaient probablement pas dénués d'un certain parti pris.
« . . .Notre Langue s'étant répandue par toute l'Europe, nous avons cru qu'il

était temps de la substituer à la langue latine, qui depuis la renaissance des Lettres était celle de nos savants. J'avoue qu'un philosophe est beaucoup plus excusable d'écrire en français, qu'un Français de faire des vers latins,. Je veux bien même convenir que cet usage a contribué à rendre la lumière plus générale, si néanmoins c'est étendre réellement l'esprit d'un peuple, que d'en étendre la supetficie... »8

Non seulement véhicule de la pensée et de la culture, mais aussi atout indispensable dans le monde du commerce et des affaires, la langue française après être devenue celle de l'élite intellectuelle, devenait plus ou moins celle des cercles bourgeois et commerçants et parfois même de l'aristocratie espagnole pourtant si conservatrice. Il faudra attendre la révolution française pour voir cette aristocratie devenir anglophile et anglophone en épousant les vues résolument anti-révolutionnaires de l'Angleterre contre la France.

En ce début de juin 1776, Louis XVI venait de monter sur le trône de France, les colonies anglaises en Amérique étaient ouvertement entrées en guerre contre leur mère patrie et Beaumarchais venait d'adresser «Au Roi seul» un mémoire sur l'Angleterre et l'Amérique, incitant celui-ci à soutenir les insurgents.

7 Gazette de France, 28 juillet 1802 8 L'Enryclopédie.Discours préliminaire des éditeurs, rédigé par d'Alembert

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UN PRINCE
C'est dans ce contexte qu'à Cadix était annoncée l'arrivée d'un navire amenant le duc de Chartres9, vice amiral de France, lequel sous le nom de comte de Joinville s'en allait rejoindre l'escadre française et espagnole qui croisait sur les côtes du Portugal. N'ayant pas permis que sous ce nom on lui rendît les honneurs dus à un enfant de la maison de Bourbon, on lui avait obéi sur ce point et aucune fête ne fut organisée pour lui par les autorités espagnoles. Il n'en avait pas été de même pour les Français de Cadix qui, n'ayant pas voulu laisser échapper l'occasion de montrer leur amour pour le sang de leurs rois, lui donnèrent une fête des plus brillantes qui marqua les cœurs et les esprits. Ce prince s'en était allé auparavant visiter les fortifications de Gibraltar qui rendaient la place quasiment imprenable, et c'est à son retour que la ville organisa le 13 juin cette somptueuse fête de nuit à l'entrée des pins de Chiclanelo. Un édifice avait été rapidement construit et décoré avec le plus grand soin. On y voyait une grande salle découverte destinée pour le bal. Ronde, elle comportait quatre cabinets, un pour le prince et sa suite, deux pour les musiciens et un dernier destiné au service des rafraîchissements. Tout était si bien disposé que bien qu'il y eût 4 rangs de sièges le dernier convive voyait autant que le premier. L'on voyait après une autre grande salle pour le souper, aussi grande que celle du bal, une salle en forme de fer à cheval de 400 à 500 couverts. Le prince était au milieu avec les dames notables de la ville, l'on avait encore construit dans la même salle deux cabinets: l'un avec le pavillon de France et l'autre avec celui d'Espagne.
«L'ensemble était superbement éclairé par plus de 10 000 lumières» dira

Arnaud Bourbon en rapportant

la soirée. Car il s'y trouvait le jeune

9 Louis- Philippe-J oseph d'Orléans, duc d'Orléans, de Chartres, de Valois, d'Aumale et de Montpensier, prince de Joinville, né le 13 avril 1747, mort sur l'échafaud révolutionnaire le 6 novembre 1793. Chef d'escadre des armées navales le 17 février 1776, puis lieutenant général desdites armées le 4 janvier 1777. Député à la Convention, devenu le citoyen Louis- Philippe-Joseph Égalité, il vota la mort de son cousin le roi Louis XVI. 10(Chiclana de la Frontera) Lieu de villégiature non loin de Cadix. 23

garçon, avec son frère, non pas sur invitation personnelle, sa position n'ayant pu lui conférer ce privilège, mais comme accompagnant de M. et Mme Bourbon, négociants en vue et membres influents de la communauté française de Cadix. Quel honneur pour Arnaud de se trouver ainsi et subitement plongé dans un monde qu'il n'aurait pu soupçonner quelques mois auparavant. L'on ouvrit le bal à que bien entendu le jeune par une contredanse que après l'on dansa le menuet 9 heures et ce fut Son Altesse avec une dame homme ne connaissait pas qui commencèrent le prince ne voulut pas achever. Une heure et l'on servit les rafraîchissements.

- Prends un verre mon garçon! dit l'oncle portant lui-même une coupe à son épouse. Les personnes chargées de servir à boire aux convives s'activaient et comme tout était gratuit on accourait en foule autour des tables décorées de superbes bouquets de fleurs. On pouvait voir devant les tables quelques prêtres et moines invités eux aussi, en grande conversation et faisant honneur aux rafraîchissements sans aucune retenue.

À dix heures et demie ou onze heures l'on se mit à table. Les cavaliers servirent les dames, les conversations allaient bon train. - Dis-moi mon garçon, qui est donc cet homme de si belle prestance avec lequel tu as lié connaissance, je vous ai vu en grande conversation il y a quelques minutes. - J'ignore son nom pour l'instant mon oncle, mais je vous assure bien qu'il s'agit d'un homme de bonne naissance, il m'a fait forte impression par la qualité de ses propos et sa discrétion à mon égard. - À la bonne heure! Engage-le mon ami à venir à notre table s'il le veut bien. - Je crains que cela ne soit possible, il n'est pas seul il me semble. - Je ne veux pas insister mais tu si vois la chose envisageable n'hésite pas, à Cadix les relations sont précieuses.

Le repas fut copieux, les mets choisis, les dames repassèrent dans la salle du bal et tous les hommes restèrent à table, quelques petits groupes s'étaient formés et jusqu'à une heure on donna plusieurs

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contredanses françaises dans le cabinet du prince, lequel peu après se retira. Arnaud avait un instant repris sa conversation avec l'homme en question et appris qu'il se nommait José de Cadalso11né à Cadix, qu'il avait fait des études à Paris et qu'il écrivait. - Peut-être nous reverrons-nous prochainement avait-il dit en prenant congé, je suis assez souvent invité dans les salons et on ne sait jamais. Connaissez-vous celui de Madame Desmasures, Calle de Montanes, il me semble y avoir vu un jour madame votre tante qui vous accompagne aujourd'hui.

- Hélas

non, je n'ai pas eu encore cette occasion!

Il disait vrai, ou presque, le jeune et timide Arnaud. La réalité était quelque peu différente. Il avait en effet déjà plusieurs fois refusé d'accorder à sa tante le plaisir de l'accompagner dans ces soirées presque essentiellement féminines et dans lesquelles, gauche, réservé, il se sentait parfaitement mal à l'aise. Il avait bien essayé deux ou trois fois depuis son arrivée, mais il s'y était fortement ennuyé, et cette compagnie de femmes oisives et surtout soucieuses de partager quelques potins de dernière heure ne l'amusait que fort peu. Peu de jeunes filles, et d'ailleurs il ne les recherchait pas particulièrement, quelques abbés de passage, quelques érudits souvent pédants, non! Décidément ces mondanités n'étaient pas pour lui. Il reconnaissait cependant ce soir qu'il avait peutêtre tort, que ce jeune poète était d'un abord agréable et sa conversation enrichis sante et il se dit que ma foi... on verrait! Qu'il le reverrait avec plaisir si l'occasion lui était offerte. Beaucoup de dames s'éclipsèrent discrètement après le départ du prince, estimant que la soirée avait perdu un peu de son intérêt, mais le nombre de celles qui restaient était encore trop grancl pour que chacun puisse s'apercevoir de celles qui manquaient. On passa le reste de la nuit à danser, à trois heures du matin l'on servit les mets froids, l'on observa dans ce repas le même ordre et les mêmes circonstances que dans le premier. À 5 heures du matin chacun se retira chez soi et quoique les jours précédents des vents impétueux aient balayé la presqu'île, la nuit fut aussi calme que la mer et les cieux.

11Cadalso Gosé de), poète, colonel né à Cadix le 8 octobre 1741, un des auteurs les plus remarquables de son temps.

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Outre la fête qu'elle donna à ce prince, la nation lui fit présent de deux chevaux estimés les plus beaux de toute l'Andalousie. Son Altesse s'embarqua deux jours plus tard et lorsqu'on mit à la voile, Elle fit saluer la ville de 15 coups de canon tirés du vaisseau. À la suite un navire de guerre espagnol lui répondit par 7 autres tirs. Avant la nuit le vaisseau du prince rejoignit Lagos près de Malaga où l'attendaient les deux escadres d'Espagne et de France.
Cadix avait beaucoup dépensé à cette occasion, on le fit voir et savoir, disant à qui voulait l'entendre comme pour justifier une telle débauche de moyens que la protection du prince avait été ainsi assurée. Les jours qui suivirent Arnaud n'avait en tête que le souvenir de cette superbe fête, et ses pensées s'attardaient toujours en compagnie du poète qui lui avait fait si forte d'impression.

L'été était arrivé. Peu habitué à de telles chaleurs, le jeune homme les supportait cependant assez bien. Le bureau qu'il occupait ne comportant que de petites fenêtres, la température était acceptable, et comme tout un chacun en Andalousie, ce n'est que tard dans la soirée qu'il sortait, profitant de la fraîcheur toute relative de la nuit. Ses pas le menaient parfois du côté de la Calle San Félix, là où l'animation était la plus visible, où dans de multiples tavernes plus ou moins éclairées, plus ou moins bruyantes, se retrouvait la jeunesse de Cadix, la jeunesse dorée précisons, et en majorité bon nombre de jeunes Français, fils de négociants aisés pour la plupart. Non pas qu'Arnaud recherchât particulièrement cette compagnie, mais plutôt mû par le désir qu'il avait de se faire quelques amis en cette ville ou à part sa propre famille il ne connaissait personne.

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RENCONTRE
Ce fut là qu'un soir il fut abordé par un petit groupe de jeunes gens. Ils étaient six ou sept, garçons et filles à discuter devant une auberge. Français et Espagnols semblait-il, tous enjoués et apparemment sympathiques. - Français... ? - Oui ! répondit-il, surpris par la question. - Tu es nouveau ici? - Si l'on veut! - Pas bavard! Moi c'est Jean-Marie, lui c'est Stéphane... - Et moi je m'appelle Anthoine, Anthoine Belmonte dit un autre qui semblait le plus âgé et le plus déterminé à engager la conversation. Un peu Français, un peu Espagnol, ajouta-t-il, heureux mélange, comme tu peux voir ! - Arnaud Bourbon, dit notre jeune garçon, je suis ici depuis un an et content de vous rencontrer. - Tu veux t'asseoir ? - Pourquoi pas, mais pas trop longtemps, je dois rentrer avant minuit. - Tes parents? - Non, mais je travaille et me lève tôt demain. La réponse était surprenante pour ces garçons, tous oisifs et peu habitués à ce genre de considération. Ils n'en laissèrent rien paraître, s'assirent devant l'auberge et pour une somme modique se firent servir un verre d'eau fraîche à peine teinté d'un sirop d'orgeat. La conversation dura un peu plus que prévu et Arnaud prit congé, satisfait d'avoir enfin réussi à parler à quelqu'un, heureux d'avoir pu rencontrer quelques garçons de son âge, même si ceux-ci lui avaient semblé un peu trop superficiels dans leur façon de parler et de se comporter. Ils se retrouveront, le vendredi était un jour propice, c'était convenu.
Et décidément, la belle saison d'été le voulait, les invitations suivaient. Arnaud qui n'oubliait pas son poète accepta d'accompagner tante chez une de ses amies dans l'espoir de l'y retrouver. se sa

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Eh bien non! Pas de poète ce soir-là autour de la tasse de thé et des petits gâteaux secs. Pas de poète, pas non plus de jeune fille en fleur à présenter au garçon, seules quelques dames originaires elles aussi du Languedoc, mais également, assis en face de lui, un jeune homme timide qui osait quelques mots, quelques regards vers l'une ou l'autre, regards un peu plus appuyés vers Arnaud qui en fut gêné et troublé à la fois. Il apprit que celui-ci s'appelait Jean-François Maurel, qu'il était à Cadix avec son père en cette ville pour affaires depuis quelques mois et que dans quelques semaines il devait repartir pour la France. Il apprit aussi ce soir-là, mais la nouvelle se trouvait être d'une autre nature et d'une autre importance, que les États-Unis venaient de proclamer officiellement leur indépendance12. Arnaud ne se doutait pas à ce moment des bouleversements que ces événements allaient engendrer autour de lui et dans sa propre vie. On se mit à armer dans tous les ports d'Espagne. Douze mille hommes de troupes furent regroupés à Cadix et dans les environs, 14 vaisseaux de ligne, 20 frégates et de nombreuses autres voiles se tenaient prêts à appareiller et à sortir de la baie. On ignorait la destination de cette armée navale qui devait être commandée par Monsieur de Tilly mais les commentaires ne manquaient pas, n'apportant aucune certitude sur celleci. Certains disaient qu'elle devait partir chasser les Portugais du Rio de la Plata, d'autres parlaient de Rio de Janeiro ou plus simplement de Lisbonne. Toujours était-il que cette agitation inhabituelle faisait l'objet de toutes sortes de spéculations, certaines plus réalistes que d'autres.

Septembre arriva, il avait été décidé par la famille que tous iraient passer quelques jours à La ùuisiane, propriété que l'oncle possédait à Chiclane. y seraient invités quelques amis avec leurs filles, ainsi que JeanFrançois Maurel et son père. Véritable oasis que cette propriété proche de la mer avec un jardin luxuriant ombragé par quelques énormes palmiers et un figuier centenaire sous lequel chacun allait s'asseoir à tour de rôle en fin d'aprèsmidi.

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4 juillet 1776 - Déclaration d'Indépendance

des États-Unis proclamée à Philadelphie.

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Ce furent quelques jours de complet dépaysement pour Arnaud. Vacances, c'est à peine s'il connaissait le mot, habitué qu'il était au labeur, que ce soit au cours de ses études, dans l'entreprise de son père où toujours il avait su se rendre utile, ou maintenant dans le comptoir de son oncle où en plus de ses travaux d'écriture dans lesquels il excellait, il savait s'occuper de manutention et lorsque cela s'avérait nécessaire de recevoir la clientèle. Il y avait là trois jeunes filles d'une vingtaine d'années, dont deux sœurs. Charmantes, spirituelles et rieuses, trop peut-être! Quelques tentatives de conversation polies, quelques amabilités entre garçons et filles, quelques sourires de circonstance, manifestement on en resterait là. S'étant trouvé quelques points communs, semblait plus sérieux entre les deux garçons. le rapprochement

Le premier jour les vit s'asseoir côte à côte sur le gazon à l'ombre du figuier et converser longuement. Il en fut de même des deux jours suivants et un observateur attentionné aurait pu remarquer entre eux un évident courant de sympathie, une attirance certaine à peine dissimulée. Ils avaient parlé là de leurs études, avaient philosophé à leur manière sur les circonstances qui les avaient fait se rencontrer et s'apprêtaient à les séparer. Décidément se disait Arnaud, faut-il donc toujours qu'une rencontre soit suivie d'une séparation, est-ce le lot de chacun de voir toujours ainsi se dissiper les plus beaux espoirs? Et il pensait à son poète entrevu le temps d'une soirée. Ce garçon allait rentrer en France, c'est promis ils se reverraient, mais quand? Arnaud savait que lui-même devait rester de longues années à Cadix. Il savait aussi que ce nouvel ami, il le voyait comme tel, allait lui manquer, que cette amitié naissante était fragile, pouvait se briser par l'éloignement et qu'il en aurait de la peine. Ils s'écriraient, se le promirent, se le jurèrent les yeux dans les yeux et les larmes aux yeux. La séparation à la fin de leur séjour à Chiclane fut douloureuse, les regards en dirent long et les jours suivants furent mortellement ennuyeux.

Quelques jours plus tard, Arnaud apprit que Jean-François Maurel avait embarqué plus vite que prévu sur La Provencecommandée par le
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capitaine Desprats Marseille.

lequel

bateau

avait appareillé

le jour

même pour

Arnaud retrouva ses activités au comptoir dont la clientèle toujours importante avait cependant tendance à diminuer compte tenu des événements politiques se complexifiant chaque jour un peu plus. Le jeune homme était faire des affaires, gagner de avait aucune ambiguïté dans et on savait le lui rappeler de là pour travailler il ne l'oubliait pas, pour l'argent, c'était clair dans son esprit, il n'y ses préoccupations et son emploi du temps, temps à autre.

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COMMERCE

ET PROSPÉRITÉ

Cité riche et prospère, Cadix avait su très tôt attirer les capitaux européens et ce n'est pas par hasard si Voltaire lui-même y avait placé une partie de ses fonds.
« J'ai été affligé de votre lettre, etJe ne saurais deviner les sUJ"etsde chagrin que vous avez (. ..J Je ne devine pas les procès perdus. Vous avez la plupart de vosfonds placés à Cadix: il est sûr que la Juridiction de l'évêque d'Anneçy ne s'étend pas Jusque-là (...J P.S. Bon Dieu, quelle cruauté de persécuter la vieillesse d'un homme qui illustre sa patrie et sert de plus grand ornement à notre siècle! Quels
barbares! »13

Cadix attirait surtout de nombreux négociants espagnols et européens, et parmi ces derniers un certain nombre de Français y avaient fondé d'importants comptoirs. Le commerçant maritime, celui qui organisait de lointaines expéditions, dont la caractéristique première était d'être animé de l'esprit d'entreprise, prenait des risques calculés, souvent financièrement importants, et les assumait. Bien que les cargaisons fussent assurées, il n'était pas rare que de lourdes pertes soient à déplorer pour diverses causes: faits de guerre ou de piraterie, primes d'assurance décuplées lors des conflits maritimes, pertes dues aux variations subites et imprévisibles de droits de douane, cargaisons détériorées (marchandises avariées, marinées ou naufragées), mévente due à des malfaçons de marchandises ou aux évolutions de goût de la clientèle, prohibitions imprévues de l'Espagne sur les importations, concurrence déloyale de marchés parallèles interlopes, etc. Souvent cependant enrichis, ces négociants dont l'ascension sociale se voulait visible rentraient au pays fortune faite et se rendaient acquéreurs d'importants domaines ou de confortables demeures bourgeoises. Ce sera d'ailleurs le cas de Charles Bourbon, qui outre ses comptoirs de Marseille et de Cadix, sa propriété de Chiclane fera à son retour en France l'acquisition d'une grande et somptueuse bastide dans la région d'Aix-en-Provence.

13Lettre adressée à Voltaire par Frédéric II roi de Prusse, datée du 25 novembre 1776.

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De nombreux Français, riches négociants ou simples ouvriers exerçant de petits métiers, vivaient et travaillaient ainsi à Cadix où existait une véritable petite colonie alimentée par une émigration en provenance de plusieurs régions, essentiellement du centre de la France: Limousin, Auvergne, Languedoc, Gascogne, Lyonnais14. Quelques plus rares émigrants pouvaient venir aussi de Bretagne, région parisienne, Picardie, etc. Florissant le commerce de Cadix, tout du moins hormis les périodes de guerre; dans celle qui nous concerne, aucun des maux de nature à l'entraver et le paralyser ne lui sera épargné. Il saura néanmoins faire face aux événements avec patience et ténacité. L'esprit d'initiative des négociants trouvait encore, là dans l'adversité, un stimulant de premier ordre. Le monde changeait, les rapports entre les nations étaient bouleversés, l'indépendance nouvelle des États-Unis d'Amérique ouvrait d'immenses perspectives et l'espoir d'une paix prochaine avec l'Angleterre ne pouvait que conforter l'assurance qui était la leur du retour d'une prospérité un instant interrompue. Le commerce de Cadix était confiant en ses possibilités, son potentiel économique restait incomparable. En ces années de conflit il savait qu'il lui fallait attendre, patiemment. Pendant ces funestes périodes de guerre le commerce maritime était à peu près abandonné; de timides vaisseaux se bornaient au cabotage, ou si, durant des intervalles de paix, ils osaient reprendre un trafic de routine avec les colonies, les armateurs ne se livraient qu'avec défiance à ces expéditions, sans cesse assiégés par la crainte, trop souvent justifiée, qu'une nouvelle rupture n'arrêtât les retours.

Cadix attendait d'espérer.

le retour

de la paix, Cadix avait de bonnes

raisons

Comme les autres maisons européennes installées à Cadix, la société « Charles Bourbon» importait et exportait.
14 Ozanam (Didier) La coloniefrançaise de Cadix au XVIIf siècle- Sobieniak (Madame ChantaD. Cadix. Corrèze Généalogie. Maison des Associations. 11, place Jean-Marie Dauzier. 19100 Brive. À propos de l'émigration corrézienne à Cadix au XVIIIesiècle.

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De Bretagne par exemple elle importait d'importantes quantités de toile à voiles qui souvent étaient réexportées en Amérique; de Bordeaux, La Rochelle, Bayonne, grains et farines, de Normandie des étoffes de velours coton ou mousseline, de Picardie des toiles, des draps de Troyes, des draps étoffes de laine et bas de soie du Languedoc. Elle importait des dentelles blanches du Havre, cette fameuse et délicate dentelle au fuseau renommée jusqu'à la cour, qui par ballots entiers, arrivait et était expédiée dans les Antilles et les colonies espagnoles d'Amérique centrale et du Sud. Des Flandres, ces pays qui du temps de Charles Quint appartenaient à la monarchie espagnole, arrivaient des toiles, des dentelles, des draps, des merceries, des couteaux, sabres, épées, clous, cercles de fer, cuirs et veaux tannés, des bois de construction, des blés, quelques lainages, le poivre, la cannelle, le girofle, la muscade, les autres productions des Indes domaines hollandais aux Indes orientales, des fromages, du beurre, des légumes, et tous les objets propres à la marine. D'Angleterre venaient des lainages, draps et quincaillerie, d'Écosse des munitions navales, d'Irlande du beurre des harengs et de la morue de Terre Neuve. L'Allemagne procurait des toiles, de la cire, du bois de construction et l'Italie était le grenier à blé, le principal secours de l'Espagne dans les années de disette. D'autres produits arrivaient aussi de Suisse, de Scandinavie, de Pologne et de Russie. On pouvait avancer sans se tromper que Cadix réalisait les deux tiers du commerce fait en Espagne avec l'étranger. Les navires mêmes, partant d'autres ports et armés pour l'Amérique y faisaient escale à l'aller et au retour, y complétant leurs cargaisons. Ils y embarquaient d'énormes quantités de marchandises pour le Nouveau Monde, soieries diverses, rubans, brocarts, draps, ainsi que des huiles, eaux-de-vie, faïences, produits divers de l'Espagne et des îles Baléares.

Cadix de son côté, la maison «Charles Bourbon» qui nous intéresse, exportaient à Londres ou Amsterdam, Marseille ou Gênes, au Danemark ou en Suède, une partie des produits de retour des pays d'Amérique. Quelques expéditions étaient faites à Ostende, Hambourg, en Suède et Russie.

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De nombreuses denrées en provenance d'outre-adantique se trouvaient ainsi réexportées en France et en Europe; indigo poivre salsepareille vanille du Mexique, tabac et drogues médicinales de l'Orénoque, quina, sucre, cacao, cochenille, denrées diverses du Venezuela, du Pérou, Chili, Panama, Buenos-Aires, etc.

Le commerce local n'étant pas négligeable, le comptoir en gros de la maison «Charles Bourbon» fournissait de plus quelques boutiquiers de la ville qui s'approvisionnaient au détail au fur et à mesure de leurs besoins. Y étaient entre autres vendues les chemises de soie fabriquées à Nîmes par la manufacture de Joseph Bourbon, le père d'Arnaud. C'étaient d'ailleurs ces chemises qui furent à l'origine de la création de ce comptoir de vente à Cadix. - Alors mon garçon, as-tu reçu des nouvelles de ton père? - Pas depuis trois semaines mon oncle. - Il aura été pris par ses occupations. J'espère qu'il aura pris en compte le défaut que nous lui avons signalé sur sa dernière livraison, nous avons eu quelques retours et l'affaire est sérieuse. - Je l'espère aussi. Attendons pour voir.
Les conversations entre Arnaud et son oncle, toujours courtoises, ne s'étendaient jamais au-delà des strictes exigences du commerce et des affaires. Point de fioritures, point de digressions, ce n'était pas entre eux que pouvait naître une conversation portant sur la littérature, la philosophie ou la peinture espagnole qui intéressait tant le garçon. Depuis le départ de Jean-François Maurel, Arnaud lui avait déjà écrit deux fois et aucune lettre ne lui était encore parvenue. Rien d'étonnant, il le savait, car un courrier mettait habituellement un mois pour être transmis de Cadix à Marseille, et encore fallait-il s'estimer bien heureux qu'il arrive un jour. Mais quelle impatience était la sienne d'ouvrir enfin un pli cacheté. En attendant, il transcrivait sur ses cahiers ce qu'il voyait lui-même dans la baie de Cadix et les dernières nouvelles du conflit, dont il avait connaissance. Son goût pour l'écriture lui facilitant grandement la chose, il notait scrupuleusement les moindres faits, les départs et arrivées des navires, les commentaires des uns et des autres, jusqu'aux faits divers qui jamais ne le laissaient indifférent.

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À la veille de Noël 1776, il notait par exemple que l'expédition commandée par le général Cevallos15 était partie depuis vingt jours et qu'on ignorait sa destination. On avait appris en ville que les Anglais avait fait subir une défaite à ceux que l'on appelait maintenant les Américains, mais il se disait aussi que cette prétendue défaite ne pourrait être qu'une feinte destinée à les attirer à l'intérieur du pays pour mieux les combattre. On discutait beaucoup de cette guerre craignant avant tout que le commerce en général en pâtisse et celui de Cadix plus que tout autre en Espagne.

Chacun le sait, les distractions sont à tous nécessaires en période de guerre, et la Comédie avait particulièrement sa place dans la ville. Arnaud ne manquait pas de fréquenter le Théâtre français lorsque ses occupations mercantiles lui laissaient un peu de temps. Il en gravissait chaque fois les marches avec d'autant plus de plaisir que cette salle était superbe: grande, large, bien illuminée, produisant toujours des spectacles de qualité avec des acteurs danseurs et musiciens habituellement sélectionnés pour leur talent. Un voyageur anglais16 ayant récemment visité Cadix en avait fait un compte rendu très élogieux, disant même qu'ayant eu l'occasion de voir ceux de La Hague, Amsterdam, Bruxelles, Berlin, Dresde et Vienne, il pensait qu'ils étaient tous surpassés par celui de Cadix. Arnaud s'y rendit le jour de Saint Louis et l'on y donnait une représentation de La Belle Ariane. À la sortie, les amateurs se pressaient sur les marches du théâtre. - Bonsoir Arnaud, comment as-tu trouvé la pièce? Le jeune garçon se retourna, surpris et heureux de voir en face de lui ce garçon rencontré un soir dans une taverne des vieux quartiers. - Anthoine Belmonte! Tu te souviens de moi!

. Jete présente. . . Il ne finit pas sa phrase, la belle lui ayant pressé le bras, implorant ainsi un peu de discrétion de sa part. Elle sourit.
P. de Cevallos, gouverneur de Buenos Aires qui deviendra plus tard vice-roi de la Plata. Il s'empara en 1777 du fort de Santa Catarina qui sera définitivement rendu au Portugal par le traité de Santo Ildefonso signé entre Lisbonne et Madrid la même année. 16Richard Twiss, aristocrate anglais. "Travels throughPortugaland Spain in 1772 and 1773. " (pp. 280-281) London 1776. Ouvrage traduit en français par C. Millon, Paris 1799. 35
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- Et voici..

Mademoiselle, dit Arnaud. - Alors, comment as-tu trouvé la pièce? - Agréable, sans plus! Bonne à divertir les musiciens, mais n'étant pas vraiment mélomane je préfère la comédie. J'apprécie particulièrement une actrice que j'ai vue la semaine dernière, mais dont j'ignore le nom. - Une nouvelle actrice? Et tu dis qu'elle est convaincante? - Elle joue si naturellement que si elle était bien secondée, le théâtre de Cadix ne le cèderait qu'à Paris. - Ah ! Paris! dit la jeune fille. Vous y êtes allé? - Hélas non! Le nom seul de Paris faisait toujours rêver, à Cadix plus encore qu'à Nîmes, Arnaud le savait et ne fut pas surpris de cette réaction. Après avoir échangé quelques propos banals les deux jeunes gens qui probablement allaient finir la soirée ensemble s'éclipsèrent rapidement laissant Arnaud à ses réflexions. Bienvenue cette soirée, se disait-il. Musique et comédie, voilà décidément ce qui nous manque le plus ici en ce moment. Il était arrivé ces jours quelques navires du Mexique chargés de cent mille piastres pour la plus grande satisfaction du commerce mais l'on disait dans le même temps que les Américains occupaient beaucoup les Anglais et que ces derniers avaient fait une nouvelle levée de troupes. Si tout cela était vrai, c'était une preuve de leur mauvais état et on estimait qu'il leur coûterait beaucoup de sang, du temps et de l'or avant leur réduction. Les corsaires de ces colonies disait-on font beaucoup de mal au commerce anglais et l'on craint fort que deux ou trois de ces corsaires qui croisaient depuis quelque temps sur les côtes n'aient enlevé plusieurs navires sortis de ce port et convoyés par un seul vaisseau. La guerre déroutait tout le monde et l'on ne savait à quoi s'en tenir sur les bruits qui couraient. Arnaud qui s'intéressait de fort près aux événements politiques ne manquait aucune occasion de glaner des nouvelles à droite ou à gauche, et surtout à chaque arrivée de navires en provenance des Amériques. Il entendait dire et partageait cette opinion que, tant que les Anglais seraient occupés avec leurs anciennes colonies, ils se tiendraient tranquilles en Europe et qu'il n'y aurait que peu de craintes à avoir de leurs offensives dans la région. Les leçons du passé portant leurs fruits, Espagnols et Français se tenaient cependant sur leurs

- Charmé,

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gardes et les vaisseaux étaient en permanence cela devenait nécessaire.

prêts à mettre à la voile si

Était parvenue récemment la nouvelle de la mort de Sa Majesté le roi de Portugal17 laquelle, heureuse conséquence, semblait terminer les différends que la cour de Lisbonne avait avec celle de Madrid et on s'en réjouissait ici. On ajoutait aussi que la reine avait rappelé tous les grands du royaume que Carvalho18 avait exilés et que tout était tranquille dans ce royaume.

17Joseph 1er(1714-1777),roi de Portugal de 1750 à 1777. Épousa en 1732 Marie-Anne (1718-1781), fille du roi d'Espagne Philippe V. 18 Sebastiano José de Carvalho e Melo, marquis de Pombal. Premier ministre du Portugal de 1750 à 1777, secrétaire d'État pour les territoires d'outre-mer.

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