Un oued pour la mémoire

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En 1908, Angèle Boissier organise une réception pour célébrer la fin des travaux de l'immeuble qu'elle a fait construire, malgré les craintes de l'architecte concernant la présence d'un oued, cours d'eau temporaire qui pourrait, dans environ cent ans, faire s'effondrer le bâtiment. Un deuxième roman de l'auteure sur "l'identité algérienne"(cf. quatrième de couverture).
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296293298
Nombre de pages : 128
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UN OUED, POUR LA MÉMOIRE

Du même auteur La Scaléra, L'Harmattan, 1993

Illustration de couverture: Serge Sineux

@ L'HARMATTAN, 1995 ISBN: 2-7384-2733-2

Fatima

BAKHAÏ

UN OUED, POUR LA MÉMOIRE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Il avait eu ses heures de gloire, le vieil immeuble de la rue en pente. Madame Angèle Boissier, sa première propriétaire, s'était déplacée presque chaque jour pour en surveiller là construction. Elle ne craignait pas d'abîmer ses bottines à talons pointus sur les gravats du chantier. Elle relevait un peu ses jupes et trottinait parmi les briques et les poutrelles, appréciant, du bout de ses doigts gantés, le fini d'un mur ou la pose des faïences. C'est qu'elle était pressée, madame Angèle Boissier, de voir enfin son immeuble se dresser majestueusement tout en haut de la rue en pente! Elle avait convaincu son architecte, monsieur Weber - qui avait fini par redouter l'arrivée de cette petite femme à la voix aiguë -, d'imaginer un plan tel qu'elle put, de ses balcons, avoir une vue plongeante sur la mer à droite et l'hôtel de ville à gauche. Madame Angèle Boissier ne pouvait prévoir, en ce début de siècle, que les jardins et les terrains vagues qui s'étageaient jusqu'au port s'offriraient bientôt à toutes les convoitises et que les fils enrichis des premiers colons avides allaient se disputer l'espace, élever des immeubles encore plus hauts, plus imposants que le sien et ne lui laisser entrevoir, du haut de sa terrasse, qu'un petit bout de mer, immanquablement bleue. 7

Mais madame Angèle Boissier, comme toutes les personnes qui ont longtemps rêvé et qui soudain voient leurs rêves se réaliser, n'envisageait pas l'avenir. Elle, fille de l'assistance publique, qui toute son enfance s'était accrochée comme une ortie aux charbonnages de ce Nord gris et pluvieux, n'avait pas tout de suite compris que la fortune lui souriait enfin quand la surveillante du pénitencier pour femmes, au moment de l'appel, lui avait demandé de se mettre de côté. Elle avait pensé, le cœur serré, que ses anciens patrons l'avaient sans doute dénoncée et qu'à la condamnation pour le vol d'une ravissante capeline, on allait lui annoncer une nouvelle peine pour les cuillères en argent. Mais à son grand étonnement, la surveillante sur un ton monocorde lui intima l'ordre de ramasser ses affaires et de se préparer à faire un grand voyage. - Pour où ? avait-elle vainement interrogé. - Tu verras bien! s'était contentée de répondre la gardienne à qui presqu'un quart de siècle d'ouvertures et de fermetures des grilles de cette prison sordide avait fini par donner un teint de salpêtre. Angèle, après trois jours d'une traversée pénible, avait débarqué, un petit matin de janvier, dans ce port si lumineux qu'elle était restée là, immobile au milieu de la foule, le temps pour ses yeux de s'habituer à l'éclat de ce soleil d'hiver. On lui avait dit qu'elle était libre à condition de ne pas retourner en France et on lui avait indiqué l'adresse d'une pension pour dames modestes où elle aurait le temps de se préparer à affronter son nouveau destin. C'est sans doute pour toutes ces raisons que Madame Angèle Boissier tenait tant à avoir une vue sur la mer. Elle ne l'avait jamais retraversée la mer! Et la France pour elle n'était plus que le souvenir d'un gigantesque crassier, lugubre et menaçant, dont l'immensité bleue la séparait et la protégeait.

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L'immeuble de la rue en pente était d'abord né dans le cœur d'Angèle. Elle le rêvait cossu et chaleureux, avec de hautes fenêtres et des balcons graciles, des corniches ouvragées, des 8

anges en pierre joufflus, des gouttières d~versant leurs eaux par des gueules de lions ou peut-être bien de tigres, des rosaces, des mascarons, enfin tous ces petits détails qui ne trompent pas, pensait-elle, sur la qualité du propriétaire. Pendant les travaux d'excavation, monsieur Weber, l'architecte, avait remarqué que sous les premières roches ocres et friables, la terre était bien humide. Il s'en était ouvert à un ami géologue qui avait soupçonné l'existence d'un oued souterrain dont il ne pourrait, disait-il, confirmer la profondeur et le débit qu'après une étude minutieuse des sols qui devaient porter l'immeuble. Madame Angèle Boissier, avertie du danger qu'il y avait peut-être à bâtir son immeuble à cet endroit, reprocha à son architecte de vouloir retarder les travaux; elle le soupçonna même, un instant, de l'entraîner à engager des dépenses supplémentaires avec la complicité de son ami le géologue. - Quels risques! Voulez-vous m'expliquer? lui avait-elle demandé avec agacement. - Et bien, s'il y a réellement un oued au-dessous, ses eaux peuvent grossir après de fortes pluies par exemple et venir ronger les fondations et... - Monsieur! l'avait-elle interrompu, d'abord rien ne prouve qu'il Y ait ici un oued, et si oued il y a, je ne le crains pas! Voilà trente ans que je vis dans ce pays et les oueds, je les connais! Quant aux pluies diluviennes que vous redoutez, je n'en ai jamais vues! A supposer même, que chaque année l'oued fantôme vienne lécher les solides fondations que vous m'avez
.,'

promises, combien de temps faudrait-il pour que l'immeuble
s'effondre? - Cent ans, peut-être moins, on ne peut pas savoir vraiment... Madame Angèle Boissier était partie d'un grand éclat de rire qui fit trembler l'architecte de colère retenue devant cette femme un peu vulgaire mais qui payait si bien.

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Les derniers ouvriers quittèrent le chantier au début du printemps 1908 et madame Angèle Boissier organisa une belle réception pour fêter l'événement. 9

Elle avait invité tout ce que la ville comptait de personnalités et même un caïd - sur les conseils du gouverneur - qui vint tout de blanc vêtu et qui la fit frissonner lorsqu'il lui baisa la main. Madame Angèle Boissier était heureuse. Elle avait conçu son immeuble un peu comme l'hôtel particulier de ses anciens patrons lillois, avec de vastes salons, des chambres et des antichambres, des cheminées profondes à dessus de marbre et une bibliothèque, elle qui savait tout juste 1ire. Elle regretta seulement, le soir, quand tout le monde fut parti, que monsieur Hector Boissier, feu son époux, n'ait pu vivre ces moments de triomphe, couronnement de toute une vie de labeur. Elle avait accepté d'épouser, moins d'un an après son arrivée, ce grand Alsacien blond, de vingt ans son aîné, qui s'exprimait difficilement en français et boitait légèrement, parce qu'il venait de recevoir en concession de belles. terres à défricher que l'on avait retirées à une tribu rebelle dont elle ne se souvenait pas le nom. Hector était dur à la tâche et Angèle ambitieuse. En trente ans, le domaine tripla de superficie et la belle ferme blanche au milieu des orangeraies respirait la prospérité. Mais pour Angèle, «Les Lauriers-Roses» - nom qu'Hector avait choisi pour désigner sa propriété en raison des innombrables arbustes fleuris qu'il avait découverts avec ravissement en parcourant ses terres -, « Les Lauriers-Roses» donc ne valaient que par les revenus, chaque année plus intéressants, qu'ils pouvaient rapporter. C'est elle qui tenait les comptes et les chiffres sur le registre noir lui procuraient plus de plaisir que le parfum des orangers au printemps. Angèle s'ennuyait à la campagne. Il fallait une demi-journée pour se rendre chez leurs voisins les plus proches, des colons de la première heure, des gens tristes et besogneux, qui vivaient encore dans la hantise des attaques indigènes et se barricadaient dès le coucher du soleil. Alors Angèle travaillait, dirigeant avec fermeté - mais justice, se plaisait-elle à répéter - ses nombreux domestiques

arabes, donnant avec autorité les ordres qu'elle avait jadis reçus
et, lorsque tout était en ordre, l'après-midi sur sa véranda, elle rêvait. .. 10

Elle rêva longtemps. Le temps que son fils Antoine devienne un homme et, à sa grande déception, se prenne d'amour pour ses ruches, ses champs et ses orangeraies. Elle avait rêvé pour lui d'une belle carrière dans l'administration, dans le barreau ou la magistrature pourquoi pas, enfin, un de ces métiers où les hommes portent des costumes élégants et remettent négligemment à leur valet leur chapeau et leur canne en rentrant à la maison. Mais Antoine ne se plaisait qu'en pantaion de velours et bretelles et rayonnait de bonheur lorsque les récoltes s'annonçaient belles. Pour se consoler, madame Angèle Boissier achetait des bijoux qu'elle ne portait que deux fois l'an, pour le réveillon de Noël et le jour où elle conviait tous les colons des environs pour son grand méchoui de printemps. Avec le siècle finissant, madame Angèle Boissier s'aperçut qu'elle n'était plus une jeune femme et que les mains d'Hector n'arrêtaient pas de trembler. Depuis qu'il ne pouvait plus, chaque matin, enfourcher son cheval pour parcourir ses terres, il restait là, sur sa chaise à bascule, à surveiller l'allée des « Lauriers-Roses» en marmonnant parfois, dans la langue de son enfance, des petites phrases rauques qu'Angèle ne comprenait pas. C'est à cette époque, pourtant, qu' Hector se mit soudain à parler de ce vieux projet qui faisait jadis briller les yeux d'Angèle mais qui, chaque année repoussé, s'était enfoui comme un vieux souvenir au fond de leur mémoire. Il fallut bien des mois pour se convaincre que rien n'empêchait plus le rêve de se réaliser: un immeuble en ville! Après tant d'années! Une seule chose inquiétait Angèle: le temps! Les jours devinrent soudain trop courts, les saisons se succédaient à un rythme affolant et tandis qu' Hector s'étiolait sur sa chaise à bascule, Angèle tentait de lutter contre le temps qui passe. Ce n'est qu'après, bien après, lorsque de son balcon elle respirait la mer, qu'elle comprit que l'immeuble était un ultime cadeau d'Hector et que jamais le vieil homme n'avait eu

l'intention de quitter les « Lauriers-Roses».

Il

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