//img.uscri.be/pth/cc19c35e139fd5dc86572c7179df3a14d27a4032
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Un papillon à l'âme

De
174 pages
Oscillant entre réalité et fiction, humour et lyrisme, cet ouvrage est un recueil de courts récits et de nouvelles. Trente-cinq histoires nourries d'intimité et de sensualité que l'on survole tel un papillon imaginaire butinant, de texte en texte, les sensations et impressions que nous laissent voyages, lectures, rencontres ou événements divers.
Voir plus Voir moins

Daniel Plaisance

Un papillon à l’âme
Nouvelles
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03226Ȭ9

EAN : 9782343032269

Un papillon à l’âme

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Daniel Plaisance

Un papillon à l’âme

nouvelles



















L’Harmattan

Du même auteur



Le Gâtinais au temps de Mme de Sévigné, éd. D. Plaisance,
1988

Promenades littéraires en Gâtinais, Éditions de l’Écluse, 2006

Georges Thouvenot (en collaboration avec Gilbert
Baumgartner), Éditions de l’Écluse, 2008

Fugues musicales en Gâtinais, Éditions de l’Écluse, 2009

Empreintes (chroniques et nouvelles), Éditions de l’Écluse,
2011

Madame de Sévigné – son cercle littéraire et familier, Éditions
de l’Écluse, 2012

« Papillon, ce billet doux plié,
cherche une adresse de fleur… »

Jules Renard

à toutes ces fleurs intimes – parents, amours, amis –
qui ont métamorphosé la chrysalide…

SE PROMENER AVEC LE CHIEN

« Si tu promènes le chien, n’oublie pas de l’attacher ! »,
vous lance avec insistance votre compagne…

Il vous revient alors à l’esprit la réaction spontanée, visȬ
cérale du loup de la fable à la vue du collier d’un chien dont
il a fait la rencontre. « Attaché ? dit le loup. Vous ne courez
donc pas où vous voulez ? ». L’œil complice de votre golȬ
den retriever témoigne de sa conviction : comme La
Fontaine, vous êtes du côté des loups et il vous en sait gré.
Du moins dans un premier temps : il évolue à votre hauȬ
teur, le port altier, fier de la confiance accordée, heureux
surtout d’avoir franchi la clôture du quotidien pour flairer
enfin la liberté des grands espaces… VousȬmême êtes gaȬ
gné par l’ivresse, le pied foulant avec une soudaine légèȬ
reté retrouvée le chemin en contrebas du vallon qui jouxte
votre habitation. Vous avez entre temps, comme toujours,
converti « promener le chien » (c’est l’affaire des vieux, des
gens seuls !) en « se promener avec le chien ». Deux situaȬ
tions, deux attitudes différentes et surtout une conquête :
la liberté !
Et, peu à peu, vous oubliez la laisse que l’on vous a
pourtant recommandée et qui pèse si peu dans la poche. Le
11

chien aussi l’a oubliée. Il feint de humer la brise pour
mieux s’arrêter, et puis un regard à la dérobée et un
brusque retour en arrière pour flairer le passage d’un
congénère sans doute. Les rappels se font plus fréquents au
fur et à mesure de votre progression entre les haies d’acaȬ
cias qui encadrent le sentier gravissant la colline. Sentier de
plus en plus buissonnier, vous incitant l’un et l’autre à jeter
les contraintes parȬdessus les barrières. Cette impression
de légèreté qui tient à la transgression de la consigne autant
qu’à la douceur de l’air, à la tentation des mûres à votre
portée, vous fait peu à peu oublier votre « compagnon » –
lequel n’est déjà plus en votre « compagnie ». Votre esprit
vagabonde d’ailleurs comme à l’accoutumée lorsque, derȬ
rière le rideau de chênes à votre droite, vous percevez souȬ
dain, dans un froissement de feuilles et de branches, les
bonds d’un lièvre, suivi à quelques mètres… par votre
chien qui, lui aussi, vivait « sa vie » de son côté et à votre
insu. Vous vous rassurez, sachant que votre golden n’est
pas chasseur, que bien vite, il abandonnera sa course. La
suite prouvera que vous étiez un peu trop optimiste. À son
retour – il revient toujours, vous êtesȬvous répété, masȬ
quant votre inquiétude –, comme pour vous punir vousȬ
même vous fixez la laisse au collier, agité d’une colère que
vous savez vaine. Vous vous asseyez alors dans l’herbe aux
senteurs d’humus et de fruits sauvages et vous contemplez
le paysage, le faîte des peupliers au bord de l’Ouanne, à
vos pieds, et, sur le versant sud de la vallée, face au soleil
déclinant, vous apercevez distinctement la tour et le piȬ
geonnier du château du Perthuis qu’habitait autrefois la faȬ
mille du sculpteur Henri de Triqueti, que l’écrivain Henry
James a fréquenté. Votre chien s’est assis près de vous, le

12

regard fixé dans la même direction, le museau à la reȬ
cherche de la caresse qui est celle de l’absolution puisque
la laisse glisse bientôt dans votre poche.
La suite sera ponctuée de nouveaux vagabondages de
part et d’autre, mais plus mesurés, plus « raisonnables » :
vous êtes tous deux sur vos gardes, chacun, selon un scéȬ
nario bien réglé, souhaitant rassurer l’autre pour mieux
préserver sa propre liberté. Et puis, à la vue de la maison,
en un ultime accord tacite, votre chien se laissera aisément
attacher, sachant que, désormais, c’est « pour rire », pour
créer l’illusion…
Un jour, bien sûr, vous « promènerez le chien » – un
autre peutȬêtre – et vous saurez alors que la liberté était un
luxe et que, désormais, ce sera lui qui vous « promènera » !


13

DU CÔTÉ DE NOGENT

Une journée d’août hachée de pluies quasi automnales,
parfois traversée de rais de soleil irisant les risées qui friȬ
sent à la surface de la Marne… Tu devrais aimer, Jacky –
les allitérations surtout, toi si sensible à la musicalité des
textes ! Bientôt 2 heures de l’aprèsȬmidi, mais le « Bistrot
du port », comme sa fonction (de plaisance !) tend à le souȬ
ligner, se montre accueillant : on peut encore déjeuner. Du
haut de la rue qui dégringole et annonce le port de NogentȬ
surȬMarne, on la remarque, cette tonnelle de toile marine
jouxtant le ponton où propriétaires de yachts et de horsȬ
bords côtoient quelques employés assurant l’entretien des
bateaux. Parmi eux, je distingue un homme encore jeune,
coiffé d’un canotier et vêtu d’un teeȬshirt rayé de bleu, de
haute stature, s’affairant avec de fines et longues mains auȬ
tour d’un mât auquel sont reliées des voiles, vaguement
dépliées.

Mes yeux s’amusent à suivre la trajectoire capricieuse
des bulles, plongés dans la mousse d’une bière ambrée. Et
bientôt, la tonnelle s’éclaire entre les mailles d’une glycine
tamisant la lumière d’août et protégeant les rares clients de
cette guinguette ressuscitée. J’en suis alors certain :

15

l’homme au canotier est un habitué de la Grenouillère ; il
te rappelle, Jacky, par sa taille, sa gestuelle. Je l’imagine,
ramant de ses grands bras puissants entre les saules qui enȬ
cadrent la Marne à portée de regard. Sa manière bien à toi
également d’occuper l’espace… Et cet espace est, d’une
manière irréfragable, celui du tableau de Renoir. Un temps
encore et l’homme se mue en Jean Gabin dans La belle
équipe. C’est toujours toi, l’acteur, celui qui, le canotier
glissé sur le côté, en ces soirées mémorables et fraternelles
avec M., nous enchantait naguère encore par ses imitaȬ
tions – Maurice Chevalier bien sûr, dont tu avais si bien
capté la gouaille et le phrasé, et aussi Gabin (« Ca s’est
passé un dimanche »), mais le Gabin âgé de L’affaire
Dominici (et – souviensȬtoi – j’aimais malicieusement te
rappeler que le héros du film de Duvivier était nettement
plus jeune !).
Le temps s’est étrangement dilaté et je perçois, comme
dans un rêve, le serveur me demander, sur un ton miȬ
cordial miȬamusé, si je prends un café. Alors je sais qu’il est
temps de te rejoindre sur les hauteurs de Nogent, non loin
de là, dans cette Maison des Artistes, somptueuse résiȬ
dence dominant la Marne, aux allures de paquebot. Un paȬ
quebot sur lequel toi, le poète, l’homme de théâtre, déȬ
ploies aujourd’hui des « ailes de géant », tel l’albatros de
Baudelaire, tes grands bras battant l’air, dessinant des araȬ
besques en quête d’étoiles que nous, tes amis, ne savons
pas cueillir pour toi.
Je te retrouverai, vers 3 heures, après ta sieste, et je te
parlerai comme souvent du passé ; tu m’écouteras avec atȬ
tention, manifestant ton intérêt par la profondeur du reȬ
gard, celuiȬlà même qui m’a scruté un soir, laissant éclater
en confidence ta lassitude de vivre – ce qui, en moi, crée
16