Un petit noir haut comme trois boules de neige

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Un petit Noir (camerounais) est envoyé par ses parents fréquenter en France, en 1947. Pendant son voyage en bateau et son séjour en France, il découvre un monde merveilleux et des hommes de bon coeur.
Ce récit est une leçon d'hospitalité pour les hommes de tout genre.
Publié le : mardi 1 mars 2011
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782296717190
Nombre de pages : 161
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Un Petit Noir haut comme trois boules de neige





































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13961-9
EAN : 9782296139619Remy. Medou Mvomo




Un Petit Noir haut comme trois boules de neige

récit
















L’Harmattan
Un Petit Noir haut comme trois boules de neige est le
quatrième roman de R. Medou Mvomo, après Africa Ba’a 1969, Mon
amour en Noir et Blanc 1971, et le Journal de Faliou 1972, publiés aux
Editions CLE.

Mi-septembre ; le Douala de 1947 est en pleine saison des pluies.
Temps très lourd depuis plusieurs semaines déjà. La pluie est
quasiment permanente, entrecoupée de brèves périodes où une
bruine fine transforme le ciel bas tissé de sombres cumulus en
plafond de salle de bains de vapeur. Il pleut donc, mais on a chaud et
l’on transpire à grosses gouttes, un mouchoir à la main alors, pour
essuyer à la fois l’eau de pluie et la transpiration.
De tout temps, la pluie n’a jamais vraiment empêché les gens de la
ville de sortir pour le travail ou le soir pour se distraire ; surtout ce
genre de pluie bruineuse qui dure parfois des jours sans discontinuer ;
et aujourd’hui, les gens sont là au port. Tous, semble-t-il, comme
chaque fois qu’une arrivée ou qu’un départ important est annoncé. Le
quai est noir de monde. Enfin… blanc, devrai-je dire. Bien sûr, la
majorité des visages est noire ; les colons, bien à part, regroupés près
de la passerelle couverte du bateau et qui donne accès aux classes de
luxe. Mais, puisque pour la circonstance presque tout le monde est
vêtu de kaki clair et surtout de blanc : casques coloniaux blancs ;
chemises ou bien bas et chaussures blanches pour ceux qui portent
culottes style anglais, c'est-à-dire jusqu’aux genoux. Pour les femmes
et les fillettes : larges chapeaux blancs, longues robes tombant sur des
chaussures blanches. Alors, c’est comme un vaste grouillement
blanchâtre. On crie de toute part, on s’interpelle, on rit aux éclats ; on
pleure aussi parfois comme à un deuil : la déchirure de la
séparation…
Mon père me tient la main gauche. A ma droite, ma mère. Nous
sommes près de la passerelle du bateau, celle non couverte qui donne
accès aux classes économiques. Mon père porte un très élégant
costume blanc, un canotier et des chaussures vernissées blanches. Ma
mère est revêtue d’une simple robe à grosses fleurs bleues sur fond
jaune citron avec ceinture de même tissu, un vaste chapeau blanc
avec de sobres ornements ; aux pieds, des talons hauts blancs. Moi,
haut comme trois mangues, j’ai neuf ans et demis, mes parents m’ont
accoutré comme si je suis déjà en France : béret noir sur ma tête
7qu’on a rasé en laissant une calotte de cheveux raz au sommet du
crâne ; chemise blanche, cravate marron, costume trois pièces taillé
dans un tissus lourd qui ressemble comme un frère jumeau aux tissus
qui servaient à la confection des habits des militaires, ceux qui
partaient pendant la guerre pour le théâtre des opérations en Europe.
A mes pieds des chaussures de cuir marron, vernies, qui crissent à
chaque pas ; c’est un détail qui est très à la mode, tout comme les
talons de cuir dur qui martèlent les pas. Les bouts pointus de mes
chaussures me font souffrir vu que d’ordinaire, comme beaucoup de
bambins, je marche pieds nus, ne portant des chaussures que le
dimanche pour aller au culte, ou alors pendant les fêtes et certaines
occasions. Dans ce cas, les pieds ont tendance à s’empâter.
Aujourd’hui, pas question de me plaindre, je supporte stoïquement.
Après tout, je ne suis plus n’importe quel gamin, mais celui qui s’en
va "de l’autre côté de la mer" : la France, voyons !
Un grand nombre de passagers est en train de monter, d’autres
gens sont déjà à bord et ceux-ci se bousculent aux bastingages,
formant un autre grouillement blanchâtre, mais cette fois, nettement
rayé de noir, le noir des visages qui dépassent et qu’on aperçoit par-
dessus bord. La foule à quai crie à la foule à bord les dernières
recommandations, les dernières paroles d’amitié… Ceux qui sont déjà
à bord font de même ; des mouchoirs qui servent à éponger la bruine,
battent de temps en temps l’air.
L’arrivée d’un bateau est une opération qui se déroule un bon
bout de temps durant. Pour un départ alors c’est encore plus long.
Les employés qui tout à l’heure bavardaient avec animation à côté de
nous quand nous étions encore sous les vérandas des hangars,
disaient qu’un embarquement de cargo-mixte pouvait facilement
prendre une demie journée : chargement des marchandises, des
bagages, des voyageurs, les divers contrôles suivis de la répartition des
passagers en classes et cabines… Alors, les gens n’en finissent pas de
se dire adieu… au revoir… écris-moi souvent… fais attention à ta
santé… les études, pense surtout à tes études.
C’est ainsi que, lorsque entre ceux qui sont sur le quai et ceux qui
voyagent et sont déjà à bord sur le pont le flot de paroles se tarie, on
se met alors à agiter les mouchoirs en riant, en criant ou en pleurant.
Beaucoup sont arrivés ici au petit matin et devront y rester jusqu’au
8 soir, le départ du bateau n’étant prévue que vers seize heures ; à cela
ne tienne, ils supportent et supporteraient toujours même si le navire
ne devait appareiller qu’à l’aube ; d’ailleurs beaucoup ont apporté avec
eux un sac contenant casse-croûte et bière.
La main de mon père serre plus fortement la mienne à mesure que
nous approchons de la passerelle. Ma mère tout à coup fond en
larmes. Nous sommes au pied de la passerelle qui fait un « z » à
l’envers le long de la coque, un peu vers l’avant du bateau juste à
l’endroit où finit la partie émergée des cabines et qui fait comme un
grand immeuble de trois à quatre étages, tout blanc, brusquement
interrompu vers l’avant et se prolongeant vers l’arrière sur une bonne
centaine de mètres. La passerelle couverte d’une bâche bleue terne
est, elle, un peu vers l’arrière et part directement du quai jusqu’au
milieu de la partie construite du navire.
Je suis en train de quitter mes parents, de quitter le Cameroun,
Douala… pourtant cela ne me trouble pas sur l’heure. Je suis comme
un enfant qui découvre tout à coup un gigantesque musée des merveilles,
ou bien un parc d’attractions avec d’innombrables jeux et manèges. Il
est ivre d’enchantement, il ne sait où donner de l’œil, des oreilles, des
mains… Il veut tout voir, tout essayer, toucher, jouer avec tout, jouir
de tout à la fois… C’est trop nouveau pour lui et en trop grand
nombre Cela ne fait pas longtemps que je vois Douala pour la
première fois. Ayant quitté Yaoundé voici quelques jours, mes
parents et moi sommes arrivés à Douala par le train couchette qui
part de la capitale autour de minuit et arrive à Douala au lever du
jour. Le "Mikado" l’appelle-t-on,, certainement parce qu’il transporte
toujours beaucoup de colons qui semblent préférer le train de nuit à
celui du jour pour se déplacer de Yaoundé, centre administratif, à
Douala, centre commercial et porte d’entrée maritime et aérienne du
Cameroun ; bien entendu, porte de sorti aussi. En voyageant ainsi, on
a moins chaud et l’on peut dormir, pour les inconditionnels du
e e esommeil nocturne. Détail qui a son importance : il y a une 3 , 2 , 1
classe, plus wagon-lit et wagon restaurant. On remarque même pour
certains trains un wagon réservé aux Colons. Aucun noir ne peut y
entrer, à part bien entendu les "boys" qui y sont de service et qui
portent des livrées strictes et sont bien stylés.
9Pour venir à Douala, mon père nous a exceptionnellement
installés en première classe. Généralement nous voyageons en
deuxième classe quand nous partons de Yaoundé pour Mbalmayo via
Otélé, ville carrefour où nous laissons le train se rendant à Douala et
prenons un petit train pour Mbalmayo avant de monter sur un
camion et nous rendre au village vers Sangmélima à plus de cent
kilomètres de Mbalmayo. Scénario en sens inverse lorsque nous
revenons du village et nous nous rendons à Yaoundé où mon père est
Fonctionnaire du Trésor et moi, élève à l’école régionale.
Les wagons sont extérieurement différenciés : la troisième classe a
des wagons ressemblants à ceux pour les marchandises, avec trois
rangées de bancs installés dans le sens de la longueur du wagon.
Parfois c’est carrément une plateforme sans toiture, avec garde-fous à
hauteur du nombril d’un homme de taille moyenne. La deuxième
classe a des wagons beaucoup mieux finis extérieurement et
intérieurement : tout en bois ; les sièges sont en bois et rappellent la
forme de ceux des bancs publics du parc Repiquet à Yaoundé. Ils
sont disposés, les uns face à la marche du train, les autres en tournant
le dos. Il y a ainsi deux rangées par wagon. Il y a de la lumière au
plafond et des galeries pour déposer les bagages ; galeries toujours
surencombrées et pour ainsi dire inutiles car tout le monde entre dans
le wagon avec de ces paquets et ballots énormes et pesants, qu’on
fourre n’importe où dans le wagon et tant pis pour le confort des
autres voyageurs. D’ailleurs ici, en troisième classe, la surcharge de
voyageurs est quasiment permanente. Elle fait même partie du
folklore ou de la ‘’chose’’, comme qui dirait. On n’imagine pas le train
sans surcharge, sans grouillement humain auquel se mêle intimement
le spectacle surréaliste de ces immenses bagages que chargent et
déchargent les voyageurs. C’est une chance quand vous parvenez à
voyager assis. Il y a des gens partout, à cinq ou six pour une
banquette conçue pour trois personnes de corpulence moyenne ;
debout ou couchés dans l’allée centrale ; perchés sur les ballots et les
colis de toutes espèces. A cause de cela, il y a souvent des disputes,
voire des rixes au cours du voyage. C’est la raison pour laquelle aussi
à chaque arrêt de train ou à chaque gare, il y a une bousculade
monstre ! N’importe qui veut monter et chercher la meilleure place
dans le wagon, et, comme il le fait avec son lourd et volumineux
bagage sur la tête, sur le dos ou à l’épaule, cela donne un spectacle
10 hallucinant. L’étonnant dans l’affaire c’est que fin des fins, tout le
monde se retrouve dans le wagon, suant, essoufflé, quelqu’habit
déchiré ; écorchure quelque part, voire un œil au beurre noir, mais
heureux d’être dans le train et de voyager comme prévu. Entre
Yaoundé et Douala il y a 307km de chemin de fer, un arrêt ou une
gare tous les dix kilomètres environ, imaginez donc le nombre de fois
que ce spectacle d’exode de réfugiés fuyant les hostilités se reproduit
durant le trajet. Et, comme le train qui roule sur une voie étroite, très
sinueuses et affectées de fortes pentes ; ce train donc ne fait pas plus
de 35km heure en vitesse de pointe, on comprend alors pourquoi de
Yaoundé à Douala, le voyage dure plus de 10 heures !
Les wagons de première classe sont bien entendu quant à eux,
encore plus jolis intérieurement. Parfois en bois encore, mais aussi,
pour certain en tôle. Il y a des sièges rembourrés à l’intérieur. Ils sont
disposés dos à dos dans le sens de la marche du train ou en sens
contraire. Entre les sièges vis-à-vis, une table. Les sièges fauteuils ont
un repose tête et des reposes bras. Il y a des cendriers, au plafond des
ampoules et deux ou trois ventilateurs par wagon. Il existe aussi un
réduit pour les toilettes. Les autres wagons de luxe, (wagon
restaurant, wagon lits, wagon réservé aux colons) sont tous en tôle et
d’une conception complètement différente. Je n’y suis jamais entré et
de l’extérieur, même en guettant par les fenêtres, il est impossible de
voir l’intérieur. Ces wagons sont en queue de convoi, alors que les 3e
classes ne sont séparés de la locomotive à vapeur et de son tandem
que par un wagon postal et un wagon marchandises tous les deux en
bois.
C’est donc le "Mikado" qui nous a amené à Douala. J’avais
accompagné mon père un peu partout là où il devait se rendre pour
parachever les formalités pour mon départ. J’étais émerveillé partout
de ce que je voyais et vivais, autant que par le comportement de mon
père à mon égard. Il multipliait les attentions, les gentillesses, les
recommandations, les enseignements. Nous allions, me semble-t-il
partout : les bureaux et des maisons d’un luxe effrayant pour le
bambin que je suis alors. Nous ne sommes pas pauvres et la famille
habite au quartier "Madagascar" une de ces belles cases de
fonctionnaire, vaste, confortable et possédant eau courante et
électricité. Mon père, fonctionnaire du Trésor et depuis quelques
11années, actif syndicaliste ou quelque chose en politique, ou les deux à
la fois… Je ne sais pas vraiment et à mon âge je ne pouvais pas bien
savoir ni comprendre. Je sais seulement qu’à la maison, papa recevait
beaucoup de gens importants, même des blancs ; qu’ils parlaient de
choses concernant une guerre formidable qui avait lieu dans le pays
des blancs, "de l’autre côté de la mer", qu’il y avait un type nommé Hitler
qui menaçait tout le monde ; ils parlaient de Pétain, puis de De
Gaule… C’est ainsi que j’ai entendu parler, mais comme dans un
conte, de l’attentat auquel Hitler avait échappé en plein conseil ; on
disait qu’on avait jeté sous la table quelque chose qui ressemblait à un
œuf… Depuis le jour où j’ai entendu cette histoire racontée bien
entendu à l’africaine avec beaucoup de commentaires annexes, j’ai eu
pendant bien longtemps la psychose des œufs encore en coque. Je
craignais qu’un jour ou l’autre, un œuf n’éclate entre mes mains ou à
côté de moi et que je meure…
Je pense même que mon père avait été élu Délégué ; il était bien
souvent parmi les invités du Gouverneur des colonies. Il se rendait à
ces soirées avec ma mère ; tous deux s’habillaient alors avec une telle
élégance qu’ils ressemblaient aux modèles que je voyais dans les
catalogues de "Manu France", "la Redoute" à Roubaix, ou le "Printemps",
catalogues que nous feuilletions à longueur de soirées,
infatigablement, et qui nous donnaient tant de rêves. Ces réceptions
étaient toujours prétextes à des agapes ; les Colons avaient les moyens
et ils s’en servaient. Les boissons étaient si abondantes que presque
tout le monde en revenait plus qu’éméché ; même mon père qui
pourtant était étrangement sobre pour un Boulou ; la nourriture et les
friandises étaient si abondantes que, même après avoir consommé sur
place, après que tout le monde ait rempli son sac à provision
incapable d’en emporter d’avantage, il en restait encore des tas pour
les boys, qui eux-mêmes s’en allaient jeter aux poubelles beaucoup de
restes.
Mon père, Délégué de quoi ? Alors-là, bien qu’à cette époque, à
huit, neuf ans, je suis tout comme les enfants du moment, déjà fort au
courant des ‘’murmures nationalistes’’ qui sourdaient ici et là dès la fin
de la guerre mondiale. Je connaissais par exemple quelques brides du
‘’O Cameroun’’ cette chanson créée à Foulassi par quelques élèves de
l’Ecole Normale. Les causeries familiales, ou celles entre écoliers ou
12 entre les camarades de jeux au quartier, me mettaient au courant de
bien des choses qui se passaient en dépit du fait que nous n’avions
pas de radio à la maison et que je ne lisais pas les rares journaux
importés de France. Mon père était Délégué… une sorte de Chef,
quoi, c’est tout ce que je savais, je n’y comprenais pas grand-chose,
mais j’en étais fichtrement fier.
A Douala donc, mon père me trimbale un peu partout : bureaux
et domiciles de Colons ou d’Africains importants ; nous mangeons
dans des restaurants assez fréquemment, car, dit-il, il faut que je
m’habitue à manger à l’européenne. Nous parcourons Bonanjo pour
les démarches administratives ; nous sommes à Akwa pour les
emplettes. C’est le moment où on s’apprête à ouvrir le Cinéma "les
Portiques" ; son installation n’est pas parachevée, mais déjà on y
projette des films même en plein jour et la porte d’entrée est
largement ouverte ; ainsi, n’importe qui en passant peut avoir un
avant goût tout en restant planté dehors à cause des travaux. Mon
père et moi nous avons beaucoup de mal à continuer notre chemin et
restons souvent là jusqu’à la fin du film. Il en profite d’ailleurs pour
m’expliquer des tas de choses. A Yaoundé, il nous emmenait au
cinéma "Les Portiques" de la ville : une simple salle tout en longueur :
sol plat sur toute la partie de devant, de bons fauteuils alignés ; des
fauteuils tels qu’on en trouve dans les domiciles, une centaine, peut
être le double… Ils sont réservés aux colons et à quelques notables
Camerounais comme mon père. Derrière et bien séparées par une
allée gardée par deux ou trois vigiles armés de chicotes, des chaises
style chaises pliantes des jardins ; elles sont pour les autochtones
aisés. Le public lui, est debout au fond de la salle, si nombreux à
chaque séance qu’on se marche sur les pieds. Mais il n’y a jamais de
bousculade. Tout le monde est très concentré et suit l’action comme
si chacun est acteur : on rit, et de bon cœur quand c’est comique ; on
pleure à chaudes larmes quand c’est triste, on palpite, on s’inquiète,
on averti le héros du danger qui le guette, on lui indique en criant
comment il doit faire pour l’éviter ou pour vaincre le "Chef-bandit",
c’est l’acteur qui joue le mauvais rôle.
Marchant à côté de mon père à travers les rues de Douala, je me
fais déjà mon propre cinéma : je sautille, je cours devant lui, je fais des
gambades, je chantonne, exactement comme j’ai vu faire les enfants
13de blancs au cinéma ou même ceux que je rencontrais en chair et en
os, de temps à autres dans les rues de Yaoundé, et depuis peu, dans
les rues de Douala ; des enfants marchant avec leurs parents. Je vais
en France, ne l’oublions pas ! Moi en tout cas j’en suis hautement
conscient, sans vraiment savoir ce que cela contient en substance.
Dans ma tête, aller au "pays-des-blancs", "de l’autre-côté-de-la-Mer" c’est un
ensemble confus de clichés où se mêlent en vrac, tout ce que je voyais
chez les Colons : les domiciles, les voitures, leur façon de manger, de
se vêtir, de parler en mettant les poings aux hanches le dos plus ou
moins arrondis et semblant tout le temps dire avec une voix de gorge
"yok yok hiii, yok yok hiii… oui, oui !" Ou bien "Nom de Dieu… !..." Leur
façon d’être derrière les Nègres, une main dans la poche et l’autre
tenant une chicote…
Je m’apprête donc à aller là où je deviendrai un Blanc moi aussi.
Peut-être le devenait-on jusqu’à changer de peau, de cheveux… A
force de manger de la nourriture des Blancs, sûrement qu’on le
devenait…En tout cas, c’est la croyance quelque peu brumeuse qui
occupe ma tête de bambin. Alors si tel était le cas, dès à présent je me
devais de bien me préparer pour cette mutation. Petit Noir, je
m’efforce donc de faire comme les petits Blancs.
La guerre qui vient de s’achever n’a pas laissé beaucoup
d’empreintes sur un gamin comme moi et même sur les gamins en
général ; trop gosse pour vraiment réaliser mais pas bête au point de
ne pas avoir compris que quelque chose d’anormal et de tragique
venait de se passer. Mon père avait bien essayé au cours de certaines
veillées d’expliquer en termes simples certains tenants et aboutissants
de la grande tragédie qui venait de prendre fin… J’entendais, écoutais,
n’en comprenant qu’une partie, l’autre partie restant mystérieuse, mais
d’un mystère qu’il me plaisait qu’il demeure mystère pour moi,
bambin.
Mon père expliquait par exemple que le 27 octobre 1940, le
Général DE Gaule accomplit son premier acte de Chef en créant à
Brazzaville un Conseil de défense de l’empire. Ce Conseil se compose
alors de neuf membres désignés par lui : le Général Catroux, l’Amiral
Muselier, le Général Laminât, Sice, Sautot, d’Argenlieu, Cassin et le
Colonel Leclerc, plus un certain nombre de hauts fonctionnaires
devant conduire les activités nécessaires à la guerre : défense des
14 possessions et des intérêts Français. Félix Eboué, un Noir est nommé
Gouverneur Général de l’A.E.F. installé à Brazzaville, et Cournarie
remplace Leclerc en tant que Gouverneur du Cameroun, alors que
Leclerc, lui, à son corps défendant est nommé organisateur des
opérations qui auront pour théâtre, le Sahara.
Une conférence de Brazzaville prévoie des Députés français élus
à l’Assemblée Constituante française ; elle prévoie la personnalisation
territoriale des Colonies à la gestion de la chose publique ;
suppression du code de l’indigénat. Il est même question d’abolir le
travail forcé.
Même aujourd’hui, alors que je suis sur le point de m’embarquer je
n’y comprends toujours pas grand-chose, mais les noms reviennent
comme ça dans ma petite tête pour les avoir souvent entendu
prononcer : De Gaulle, Félix Eboué, le Colonel Leclerc,
Brazzaville…
Nous sommes maintenant ici, au port, au pied de la passerelle et à
quelques heures seulement du départ. Mon père qui serre ma main de
plus en plus fort ; ma mère qui larmoie, une main tenant son
mouchoir, l’autre posée sur mon épaule. Je vais donc vraiment
partir… Est-ce qu’on meure quand on part ? Dans ma tête d’enfant,
de drôles de questions se mettent à se bousculer sans pour autant que
je sois absolument désireux d’avoir des réponses. Je n’analyse pas
mon état d’âme du moment. Je ne m’analyse pas, je ne fais pas d’auto
radioscopie ; un gamin n’en fait pas dans de telles circonstances. C’est
le remue ménage autour de nous qui captive mon attention ; la foule,
remuante, criante ; la noria des engins aussi étranges les uns que les
autres et qui apportent les bagages et les marchandises à charger dans
le navire ; les grues du port et celles du bateau qui ramassent le tout et
le font disparaître dans le ventre énorme du navire ; le drôle de
vocable des manœuvres affairés à ce travail ; et surtout le bateau lui-
même. Ah, le bateau ! Il est énorme et il est beau. Je le trouve
vraiment immense et beau. Je lis à la proue : "Cap Saint-Jacques". Mon
père m’explique que c’est un cargo mixte transportant pour partie des
voyageurs et d’autre part du fret en tout genre.
Soudain la main de mon père lâche la mienne et, je me sens
poussé en avant. D’un pas allègre j’escalade la passerelle suivi par mes
15parents qui ne veulent me quitter qu’au dernier moment. Depuis le
bas du navire on voyait qu’il y avait déjà foule là-haut sur le pont. Une
fois en haut, on se rend compte qu’on était bien loin au-dessous de la
réalité. Il y a ici un monde fou ! Ça marche dans tous les sens, ça
gesticule, on parle, s’esclaffe, ça danse et chante dans certains coins
du pont en frappant des mains ; oui, oui,… c’est la fête à bord.
En débouchant sur le pont je me surprends à taper du pied, à
sautiller, cela pour voir si tout ça, ça tient bien. Sans conteste, sur un
navire de ce typez on est comme dans un immeuble sur terre à
quelques petits détails près. Pas de risque que ça s’écroule ? Mais que
c’est haut ! Surtout lorsqu’on se tient à l’extrême proue près du
bastingage et qu’on regarde le quai en bas. Par un système spécial, de
toutes petites embarcations sont accrochées au navire, mais hors
bord. Mon père me dit que ce sont des canots de sauvetage. Ils
servent quand le bateau a un accident, alors, tout le monde monte là-
dedans pour se sauver et ne pas aller au fond de l’eau avec le reste de
l’embarcation. Ah… donc un bateau cela a aussi des accidents !... ça,
c’est une idée qui me travaille dès lors.
Depuis que sommes à bord, mon père paraît très préoccupé. Il
cherche quelqu’un dans la foule. Il le trouve enfin. C’est un homme
assez jeune encore, très bon costume sombre, beaucoup de cheveux,
barbiche et favoris. J’apprends que c’est lui qui sera chargé de moi
durant toute la traversée jusqu’à mon arrivée en France, Charles
Zomzom, c’est son nom. Il part poursuivre des études supérieures. Il
m’a heureusement l’air gentil et de fait, nous sympathisons
rapidement. Désormais il ne me quitte plus. C’est lui qui redescendra
avec mes parents pour me ramener mes bagages à main qui étaient
restés à la douane : une valise en carton bourrée à craquer et un sac
de cuir. J’ai aussi une très grosse malle pleine elle aussi, mais elle a été
embarquée comme bagage de cale.
Après des adieux bien éplorés, mon père et ma mère sont
redescendus à quai. Ils pleuraient tous les deux. Pour ma mère, ça me
semble normal, mais mon père qui sanglote, çà, ça me semble très
insolite et ça me bouleverse. Moi pourtant je ne pleure pas. Peut-être
que le bambin qui s’en va ne réalise pas encore tout à fait la situation.
Sûrement aussi qu’il n’est pas encore sorti de son "Musée des
Merveilles ". J’ai quelquefois vécu des scènes de séparation d’avec mon
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