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Un Petit Noir haut comme trois boules de neige
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13961-9 EAN : 9782296139619
Remy. Medou Mvomo Un Petit Noir haut comme trois boules de neige
récit
L’Harmattan
Un Petit Noir haut comme trois boules de neigeest le quatrième roman de R. Medou Mvomo, aprèsAfrica Ba’a1969,Mon amour en Noir et Blanc1971, et leJournal de Faliou1972, publiés aux Editions CLE.
Mi-septembre ; le Douala de 1947 est en pleine saison des pluies. Temps très lourd depuis plusieurs semaines déjà. La pluie est quasiment permanente, entrecoupée de brèves périodes où une bruine fine transforme le ciel bas tissé de sombres cumulus en plafond de salle de bains de vapeur. Il pleut donc, mais on a chaud et l’on transpire à grosses gouttes, un mouchoir à la main alors, pour essuyer à la fois l’eau de pluie et la transpiration.
De tout temps, la pluie n’a jamais vraiment empêché les gens de la ville de sortir pour le travail ou le soir pour se distraire ; surtout ce genre de pluie bruineuse qui dure parfois des jours sans discontinuer ; et aujourd’hui, les gens sont là au port. Tous, semble-t-il, comme chaque fois qu’une arrivée ou qu’un départ important est annoncé. Le quai est noir de monde. Enfin… blanc, devrai-je dire. Bien sûr, la majorité des visages est noire ; les colons, bien à part, regroupés près de la passerelle couverte du bateau et qui donne accès aux classes de luxe. Mais, puisque pour la circonstance presque tout le monde est vêtu de kaki clair et surtout de blanc : casques coloniaux blancs ; chemises ou bien bas et chaussures blanches pour ceux qui portent culottes style anglais, c'est-à-dire jusqu’aux genoux. Pour les femmes et les fillettes : larges chapeaux blancs, longues robes tombant sur des chaussures blanches. Alors, c’est comme un vaste grouillement blanchâtre. On crie de toute part, on s’interpelle, on rit aux éclats ; on pleure aussi parfois comme à un deuil : la déchirure de la séparation…
Mon père me tient la main gauche. A ma droite, ma mère. Nous sommes près de la passerelle du bateau, celle non couverte qui donne accès aux classes économiques. Mon père porte un très élégant costume blanc, un canotier et des chaussures vernissées blanches. Ma mère est revêtue d’une simple robe à grosses fleurs bleues sur fond jaune citron avec ceinture de même tissu, un vaste chapeau blanc avec de sobres ornements ; aux pieds, des talons hauts blancs. Moi, haut comme trois mangues, j’ai neuf ans et demis, mes parents m’ont accoutré comme si je suis déjà en France : béret noir sur ma tête
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qu’on a rasé en laissant une calotte de cheveux raz au sommet du crâne ; chemise blanche, cravate marron, costume trois pièces taillé dans un tissus lourd qui ressemble comme un frère jumeau aux tissus qui servaient à la confection des habits des militaires, ceux qui partaient pendant la guerre pour le théâtre des opérations en Europe. A mes pieds des chaussures de cuir marron, vernies, qui crissent à chaque pas ; c’est un détail qui est très à la mode, tout comme les talons de cuir dur qui martèlent les pas. Les bouts pointus de mes chaussures me font souffrir vu que d’ordinaire, comme beaucoup de bambins, je marche pieds nus, ne portant des chaussures que le dimanche pour aller au culte, ou alors pendant les fêtes et certaines occasions. Dans ce cas, les pieds ont tendance à s’empâter. Aujourd’hui, pas question de me plaindre, je supporte stoïquement. Après tout, je ne suis plus n’importe quel gamin, mais celui qui s’en va "de l’autre côté de la mer": la France, voyons !
Un grand nombre de passagers est en train de monter, d’autres gens sont déjà à bord et ceux-ci se bousculent aux bastingages, formant un autre grouillement blanchâtre, mais cette fois, nettement rayé de noir, le noir des visages qui dépassent et qu’on aperçoit par-dessus bord. La foule à quai crie à la foule à bord les dernières recommandations, les dernières paroles d’amitié… Ceux qui sont déjà à bord font de même ; des mouchoirs qui servent à éponger la bruine, battent de temps en temps l’air.
L’arrivée d’un bateau est une opération qui se déroule un bon bout de temps durant. Pour un départ alors c’est encore plus long. Les employés qui tout à l’heure bavardaient avec animation à côté de nous quand nous étions encore sous les vérandas des hangars, disaient qu’un embarquement de cargo-mixte pouvait facilement prendre une demie journée : chargement des marchandises, des bagages, des voyageurs, les divers contrôles suivis de la répartition des passagers en classes et cabines… Alors, les gens n’en finissent pas de se dire adieu… au revoir… écris-moi souvent… fais attention à ta santé… les études, pense surtout à tes études.
C’est ainsi que, lorsque entre ceux qui sont sur le quai et ceux qui voyagent et sont déjà à bord sur le pont le flot de paroles se tarie, on se met alors à agiter les mouchoirs en riant, en criant ou en pleurant. Beaucoup sont arrivés ici au petit matin et devront y rester jusqu’au
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soir, le départ du bateau n’étant prévue que vers seize heures ; à cela ne tienne, ils supportent et supporteraient toujours même si le navire ne devait appareiller qu’à l’aube ; d’ailleurs beaucoup ont apporté avec eux un sac contenant casse-croûte et bière.
La main de mon père serre plus fortement la mienne à mesure que nous approchons de la passerelle. Ma mère tout à coup fond en larmes. Nous sommes au pied de la passerelle qui fait un « z » à l’envers le long de la coque, un peu vers l’avant du bateau juste à l’endroit où finit la partie émergée des cabines et qui fait comme un grand immeuble de trois à quatre étages, tout blanc, brusquement interrompu vers l’avant et se prolongeant vers l’arrière sur une bonne centaine de mètres. La passerelle couverte d’une bâche bleue terne est, elle, un peu vers l’arrière et part directement du quai jusqu’au milieu de la partie construite du navire.
Je suis en train de quitter mes parents, de quitter le Cameroun, Douala… pourtant cela ne me trouble pas sur l’heure. Je suis comme un enfant qui découvre tout à coup un gigantesquemusée desmerveilles, ou bien un parc d’attractions avec d’innombrables jeux et manèges. Il est ivre d’enchantement, il ne sait où donner de l’œil, des oreilles, des mains… Il veut tout voir, tout essayer, toucher, jouer avec tout, jouir de tout à la fois… C’est trop nouveau pour lui et en trop grand nombre Cela ne fait pas longtemps que je vois Douala pour la première fois. Ayant quitté Yaoundé voici quelques jours, mes parents et moi sommes arrivés à Douala par le train couchette qui part de la capitale autour de minuit et arrive à Douala au lever du jour. Le "Mikado" l’appelle-t-on,, certainement parce qu’il transporte toujours beaucoup de colons qui semblent préférer le train de nuit à celui du jour pour se déplacer de Yaoundé, centre administratif, à Douala, centre commercial et porte d’entrée maritime et aérienne du Cameroun ; bien entendu, porte de sorti aussi. En voyageant ainsi, on a moins chaud et l’on peut dormir, pour les inconditionnels du e e e sommeil nocturne. Détail qui a son importance : il y a une 3 , 2 , 1 classe, plus wagon-lit et wagon restaurant. On remarque même pour certains trains un wagon réservé aux Colons. Aucun noir ne peut y entrer, à part bien entendu les "boys"y sont de service et qui qui portent des livrées strictes et sont bien stylés.
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Pour venir à Douala, mon père nous a exceptionnellement installés en première classe. Généralement nous voyageons en deuxième classe quand nous partons de Yaoundé pour Mbalmayo via Otélé, ville carrefour où nous laissons le train se rendant à Douala et prenons un petit train pour Mbalmayo avant de monter sur un camion et nous rendre au village vers Sangmélima à plus de cent kilomètres de Mbalmayo. Scénario en sens inverse lorsque nous revenons du village et nous nous rendons à Yaoundé où mon père est Fonctionnaire du Trésor et moi, élève à l’école régionale.
Les wagons sont extérieurement différenciés : la troisième classe a des wagons ressemblants à ceux pour les marchandises, avec trois rangées de bancs installés dans le sens de la longueur du wagon. Parfois c’est carrément une plateforme sans toiture, avec garde-fous à hauteur du nombril d’un homme de taille moyenne. La deuxième classe a des wagons beaucoup mieux finis extérieurement et intérieurement : tout en bois ; les sièges sont en bois et rappellent la forme de ceux des bancs publics du parc Repiquet à Yaoundé. Ils sont disposés, les uns face à la marche du train, les autres en tournant le dos. Il y a ainsi deux rangées par wagon. Il y a de la lumière au plafond et des galeries pour déposer les bagages ; galeries toujours surencombrées et pour ainsi dire inutiles car tout le monde entre dans le wagon avec de ces paquets et ballots énormes et pesants, qu’on fourre n’importe où dans le wagon et tant pis pour le confort des autres voyageurs. D’ailleurs ici, en troisième classe, la surcharge de voyageurs est quasiment permanente. Elle fait même partie du folklore ou de la ‘’chose’’, comme qui dirait. On n’imagine pas le train sans surcharge, sans grouillement humain auquel se mêle intimement le spectacle surréaliste de ces immenses bagages que chargent et déchargent les voyageurs. C’est une chance quand vous parvenez à voyager assis. Il y a des gens partout, à cinq ou six pour une banquette conçue pour trois personnes de corpulence moyenne ; debout ou couchés dans l’allée centrale ; perchés sur les ballots et les colis de toutes espèces. A cause de cela, il y a souvent des disputes, voire des rixes au cours du voyage. C’est la raison pour laquelle aussi à chaque arrêt de train ou à chaque gare, il y a une bousculade monstre ! N’importe qui veut monter et chercher la meilleure place dans le wagon, et, comme il le fait avec son lourd et volumineux bagage sur la tête, sur le dos ou à l’épaule, cela donne un spectacle
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