Un pont sur la Méditerranée

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De 1954 à 1967, un puissant tourbillon transforme la société algérienne et l'identité française outre Méditerranée : guerre de libération nationale, traumatismes individuels et collectifs. La présente fiction a pour cadre ce brûlant contexte, où se croisent des personnages de différentes communautés -maquisards, soldats, rapatriés, harkis, travailleurs immigrés, coopérants, citoyens algériens-, tous unis par l'amour du pays natal. Un pont sur la Méditerranée leur permet de continuer à se battre, à espérer, à se réaliser.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336265469
Nombre de pages : 207
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UN PONT SUR LA MÉDITERRANÉEGeorges GONZALEZ
UN PONT SUR LA MÉDITERRANÉE
Roman
L'HarmattanDu même auteur
Mais l'Algérie vivra toujours..., roman, L'Harmattan, 2003.
@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-05822-4
EAN : 9782296058224Mobilité et stabilité des civilisations
Mouvement et immobilité s'accompagnent, s'expliquent l'un
par l'autre. Il n'y a aucun danger de se perdre à aborder les
civilisations par l'un ou l'autre chemin, et par le plus absurde en
apparence, cette poussière d'évènements et de faits divers par
laquelle se signale d'abord toute civilisation vivante.
Fernand Braudel
La Méditerranéeet le mondeméditerranéenà l'époque de PhilippeII.Il a reçu son appel sous les drapeaux il y a un mois environ.
L'imprimé-type de la routine administrative. Une feuille simple au
papier de mauvaise qualité sentant le rance, se froissant au moindre
contact, une frappe à la calligraphie stéréotypée et condensée, des
annotations manuscrites complémentaires et précises, rédigées
dans une encre violette: Nom: Garcia, prénom: Jacques. Date et
lieu de naissance: 15 juin 1934 à Alger. Nationalité: française.
Adresse: 25 boulevard Guillemin Alger. Unité et lieu
15èmed'affectation: régiment de tirailleurs sénégalais Guelma.
Date d'affectation: 15 octobre 1955. Un en-tête républicain à la
triple enseigne héritée de 1789 surmontant l'identification précise
de l'autorité militaire. Enfm, en bas de page, une signature et trois
tampons estampillés dans le désordre, suffisamment lisibles pour
parfaire l'authenticité du document.
En ce tout début de matinée, le soldat qu'il devient est encore
affublé de ses habits civils. Dans sa tête il a bien compris, depuis
minuit et de la tête aux pieds, confié à la Grande Muette. Le voilà
troufion. Heureusement, durant une période bien déterminée, les
dix huit mois réglementaires. Pour l'instant aucun indice ne permet
de pressentir d'éventuelles prolongations. Obéir n'a jamais été son
fort. Il accepte cette contrainte dans la mesure où tous les citoyens
sont appelés, un jour ou l'autre, à la partager. L'égalité de
traitement devant la loi, c'est sa marotte.
9Il a quitté le domicile qu'il partage avec ses parents par une
douce matinée automnale. Très peu d'affaires à emporter. Là-bas il
sera homogénéisé, métamorphosé dans un uniforme à la
signification sémantique sans appel, le même costard pour tous. Il
sera cependant identifié par un numéro matricule. Son père, qui a
passé près de trois ans au front dans l'intermède mortifère de la
deuxième guerre mondiale, lui a tout dit, de long en large et
souvent dans un détail minutieux. Il s'en fout. Etre comme tout le
monde ne le dérange pas, bien au contraire. Salut Gracchus. !
c'est ainsi que l'interpelle parfois son géniteur, avec un sourire
narquoIS.
Une décennie déjà... Ce dernier revenait du Tyrol, auréolé de
son petit uniforme Yankee, élégant dans ses trente cinq ans, fou de
joie de retrouver la famille et de réintégrer l'appartement de cette
paisible et sympathique «Habitation bon marché» du boulevard
Guillemin.
José fier d'avoir participé, à son niveau, à la libération de la
France et à la victoire de la liberté sur le faschisme ... comme il
dit dans son jargon Toutefois l'Algérie aujourd'hui c'est autre
chose. Très peu en prennent conscience, quelques-uns le
pressentent. L'annonce de temps difficiles, une incertitude
inquiétante, des perspectives de sérieuses remises en cause... on
n'en sait rien exactement mais ce n'est plus comme avant.
Sur l'heure, Jacques a décidé de faire le vide dans sa tête,
laisser pisser le mérinos et détendre son corps. Difficile quand il se
voit être réceptionné et accompagné, avec quatre autres jeunes,
dans un wagon de marchandises où sont larguées une dizaine de
caisses vides. Avant de les quitter, le gendarme leur a dit sur le
quai de gare:
- Conservez bien avec vous les convocations. Elles sont
contresignées. Aucun problème avec les Chemins de fer algériens.
Vous les remettrez à l'arrivée et surtout, n'oubliez pas de
. Gracchus Babeuf 1760-1797: Théoricien et révolutionnaire
français, auteur d'une doctrine résumée dans le Manifeste des Egaux,
exécuté sous le Directoire.
10descendre à la bonne station, sinon vous risquez d'avoir des
ennuis... Un vrai père de famille ce brave pandore à la bonne
gueule.
Temps doux et couvert,. Alger s'enfonce graduellement dans la
torpeur d'un nouvel automne dont le moins qu'on puisse dire est
qu'il s'accorde mal avec l'éclatante blancheur qui inonde de
bonheur ses murs et ses immeubles. Cette année point d'été indien,
un temps au diapason de l'étrange et inhabituelle ambiance qui se
dégage du proche environnement.
.
Cette étrangeté, déjà éprouvée récemment dans un contexte bien
déterminé. Nous sommes le dimanche 21 août 1955, il y a moins
de deux mois. Avec son cousin germain Louis, au retour d'un
voyage en Espagne et en France, après une traversée de dix huit
heures commencée à Marseille et sérieusement chahutée dans le
golfe du Lion. A peine débarqués du Kairouan, fleuron de la
Compagnie Mixte, ils ne reconnaissent plus leur ville devenue
morne, triste, laide. Leur ville, là où ils sont nés, là où ils ont
grandi, où ils ont subi les tourments de l'enfance, les élans de
l'adolescence, là où ils ont découvert leurs premières amours.
L'après-midi est fortement entamé. Après avoir fait débarquer
la mémorable 4 CV, les deux parents se séparent pour se retrouver
vers 20 heures dans un petit restaurant de la rue Hoche. Pas un chat
sur le trottoir, la ville semble être affligée d'une épidémie. De rares
voitures sillonnent les voies, quelques passants pressent le pas,
peut-être pour suivre les informations radiodiffusées ou télévisées
de fill de journée. Pesant silence, linceul insolite, du jamais vu.
Même durant la deuxième guerre mondiale, alors qu'ils étaient
enfants, Alger avait toujours présenté un front obstiné, un regard
arrogant, une voix insouciante. Partis en voyage début juillet,
aujourd'hui disparue cette joie de vivre, l'une des plus flatteuses
réputations de la cité. Certes, tout le monde n'est pas encore rentré
de la plage... Mais ceci ne suffit pas à expliquer cela.
IlIls sont assis à l'une des tables les plus communes, dans un
établissement des plus ordinaires où sont déjà installées deux
paires de consommateurs dont la présence a du mal à donner le
change. Il est 20 heures. Le garçon, d'un geste déterminé, allume la
télé et s'éloigne avec délicatesse sans quitter des yeux le carré
magique. La voix particulièrement austère du présentateur
s'affirme sans équivoque:
« Samedi 20 août 1955 se sont succédé, à Philippeville et dans
sa région, des évènements d'une exceptionnelle gravité. Plusieurs
dizaines de civils européens, des erifants, des femmes, des jeunes et
des vieillards ont été massacrés. Dans la surprise la plus complète,
des familles entières ont été livrées sans défense à l'intervention
brutale et criminelle de hordes d'assassins surexcités, armés de
sabres, de haches, de couteaux... »
Le communiqué précise que les émeutiers étaient encadrés, que
l'intervention de l'armée a été immédiate et déterminée, qu'elle
continue à traquer et à arrêter les coupables, à incarcérer les
meneurs, l'armée qui se porte garante de l'ordre, de la paix
retrouvée, de 1'harmonie entre les communautés. Suivent des
scènes douloureuses et parfois atroces qui percent le petit écran,
victimes massacrées, parents et amis effondrés, cercueils alignés,
cadavres de rebelles, autorités civiles, militaires et religieuses
appelant au calme et à la concorde, indignation au plus haut
point. ..
Les cousins demeurent sans voix, le regard prisonnier de
l'image. Leur ville devenue muette, ils ont compris... Ce sentiment
à la fois naturel et négatif qu'est la peur, sentiment déstabilisateur,
potentiel de redoutables dérives... Bouleversé, Jacques essaie de
faire marcher sa tête. Mémorise les propos du journaliste, les
séquences filmées. Essaie de se rappeler le ton pathétique, les
possibles non-dits, la référence à l'autorité militaire lourde de
menace. Difficile de garder son sang-froid face à de telles
informations. Le trouble submerge tout. ..
Dix jours plus tard, dans ce petit deux pièces qu'il partage avec
ses parents, il est l'objet d'un appel téléphonique à réceptionner
12chez la voisine de palier, l'une des rares locataires à posséder ce
machin bien utile. C'est Robert, l'un de ses meilleurs camarades
d'Ecole Normale qui vient d'être nommé dans le Constantinois, à
quatre kilomètres de Philippeville, à Saint-Antoine. Une voix
décolorée, blanche, parfois inaudible:
«Jacques, c'est terrible ce qui vient d'arriver dans la région
de Philippeville. Une centaine d'Européens massacrés et mutilés.
L 'horreur, quelque chose d'incroyable. Et puis l'intervention de
l'armée, brutale, sans mesure, sans discernement. Sans nul doute
des milliers de musulmans incarcérés ou exécutés... »
Le timbre s'interrompt soudain. Un bruit rauque filtre du
bigophone, comme une légère brise. Son ami reprend son souffle.
Une précipitation à s'exprimer et une émotion à contenir. . .
«J'ai peur, Jacques. J'ai vraiment peur. Je suis nommé dans
une petite commune où les indigènes sont majoritaires. Je ne vois
pas en quoi mon statut d'instituteur me protège. Je me demande si
au premier octobre je vais prendre mon poste. Pour l'instant, je
reste cloîtré dans mon appartement de jonction. J'ai appris qu'il y
avait ici des parents de victimes, quelle que soit leur origine. Tout
le monde a peur, Européens et Arabes confondus. Chacun demeure
chez soi. On entend parfois des coups de feu. Les soldats, nerveux,
sont partout. C'est horrible. Je crains que l'armée soit tombée
dans un piège. Si elle réprime dur, elle risque de faire le jeu de
l'insurrection... »
Long silence après cette remarque non dépourvue de bon sens.
La conversation s'oriente alors vers des sujets infiniment plus
agréables de la vie ordinaire: vacances, récentes lectures,
affectations des collègues... mais le cœur n'y est plus, vraiment
plus.
De retour chez lui, Jacques est abordé par Clara et José. En
percevant sa mine soucieuse, ils ont tout saisi.
- Ca ne va pas recommencer, commente Clara. Y en a marre.
On va pas connaître une deuxième fois les événements de Sétif de
45. On veut vivre en paix! Avec des réformes justes et bien
choisies le gouvernement devrait arranger ça.
13Discrètement, derrière sa cuisse droite, elle reconstitue, en
jouxtant ses phalanges, la main de fatma. Une vraie fausse solution
à laquelle elle fait souvent appel. Conjurer le mauvais sort et se
préserver de la scoumoune. Menue et vigoureuse, le cheveu noir et
le teint éclatant, volontaire voire pugnace quand c'est nécessaire,
sachant être drôle ou cassante selon les circonstances, elle n'hésite
pas à intervenir sur tous les sujets.
- Non répond José, front sillonné de rides et regard anxieux,
l'histoire n'se répète jamais... J'crois pas aux réformes, les dés
sont pipés. Y a trop d'intérêts privés, trop de mauvaises habitudes.
L'Algérie est quand même française depuis longtemps. C'est
important. Il y en a qui disent que sa situation géographique est
statégique... Pourtant, je crains qu'aujourd'hui ce soit
extrêmement grave.
Interruption dans un mutisme pesant. Ton trop sérieux, c'est
mauvais signe. Cet artisan tailleur, réfléchi et réservé, qui a
travaillé dès le plus jeune âge, pense soudain à ses camarades, à
ceux qui ont partagé ses difficultés durant la guerre. Pourquoi cette
évocation du passé à cet instant précis? Il ne saurait le dire. Il
songe aux Dupont, Mohamed, Diouf, Paco qui ont participé aux
campagnes d'Italie, de France, d'Allemagne. Marginalisés, les
indigènes, ont souvent retrouvé, à leur retour, le regard méprisant,
le propos xénophobe, l'exclusion politique, la ségrégation sociale.
Il en avait revu un certain nombre. La connaissance de leurs
sacrifices n'avait pas taraudé la conscience des élus qui en avaient
tiré profit selon leur habitude. L'hymne au drapeau était censé
résoudre tous les problèmes... José subodore que quelques uns,
parmi les plus jeunes et les plus instruits, ont franchi le Rubicon.
- Stratégique! J't'ai déjà dit papa. Stratégique et pas statégique.
Prononce bien bon sang !... Quant aux cent vingt cinq ans de
l'Algérie française, c'est bien sûr important, et c'est que dalle si tu
regardes la longue histoire de l'humanité et ses multiples
bouleversements.
- L'Algérie est quand même notre pays renchérit Clara, inquiète
de l'interrogation que soulève la remarque de Jacques. On y est né,
14on y travaille dur et c'est notre terre. Kifkif que les Arabes. Tu
nous vois vivre ailleurs. Plutôt mourir tiens !... Quant à ton père, tu
fais bien de le reprendre. Il ferait mieux de consulter le dictionnaire
plutôt que de lire sans arrêt le journal. A moins qu'il prenne des
cours du soir. Qu'en penses-tu José?
Propos baigné d'une douce ironie, père et mère complices.
Comme à l'accoutumée en pareille circonstance, José rit dans sa
barbe. Le fils aîné sourit et recule d'un petit pas en signe de
respect. Tout le monde se comprend. Ici, une même philosophie
unit la petite tribu: si dans la vie tu ne te marres pas, tu peux te
considérer comme mort! Les rabat-joie, ignorés!
L'un des vœux formulés par Clara va donc bientôt se réaliser.
Non pas que son mari va s'immerger dans l'encyclopédie Quillet
qui orne l'une des deux étagères de la rachitique bibliothèque
familiale, pas du tout! Le quotidien habituellement lu, censuré
depuis quelques semaines, est menacé d'une interdiction défmitive
de paraître. Alger Républicain est en sursis. Le pire se profile,
inévitable.« Lire sans arrêt le journal» deviendra pour José un
problème. A moins qu'il opte pour une page conservatrice? Jamais
de la vie! ... c'est ce que pense Clara.
- Tu es pessimiste ma femme, tu vois tout en noir. En Algérie
nous sommes chez nous. Il n'a jamais été question et il ne sera
jamais question de vivre ailleurs qu'ici. Quelle idée!
.
Jacques réagit. Il chasse de son esprit le proche souvenir de ces
instants troublants. Aujourd'hui il marine dans ce wagon à bestiaux
asservi au bruit métallique et aux tressautements désagréables. Il
pense que l'armée aurait pu offrir, aux bleus qu'ils sont, la
banquette en bois d'une troisième classe.
On s'échange des cigarettes. Par pudeur juvénile on évite de se
regarder. On pisse de temps à autre par le battant entr' ouvert du
compartiment. On lâche une connerie en relation avec la situation
du moment, histoire de rigoler et au sol, de temps à autre, cafards
et autres types d'insectes s'aventurent dans des parcours tortueux
et familiers. En dehors de cela on se tait. Chacun se replie sur soi,
en complète symbiose avec le temps qui file dans une infmie
15lenteur... Il a déjà avalé les deux consistants sandwichs préparés
par sa mère et vidé une bouteille de gazouze.
Le premier à quitter les lieux le fera à Bordj Bou Arreridj. Le
second s'arrêtera à Sétif. Deux autres termineront leur périple à la
gare de triage du Kroubs. C'est lui qui ira le plus loin, à Guelma où
il doit arriver en principe vers 19 h - 19 h 30. Près de douze heures
de train pour un itinéraire de deux cent quatre vingt kilomètres....
On n'en est pas encore là. Pour l'instant, il se laisse griser par le
long panorama qui se déroule sous ses yeux. Etroites et ténébreuses
gorges de Palestro d'un reflet incarnat lorsque le soleil les pénètre,
plus généralement d'un sombre fascinant et inquiétant, ondulations
verdoyantes de Bouira derrière lesquelles on débusque les
premières saillies du prodigieux Djurjura, paysage chaotique et
tourmenté des Portes de Fer, site dantesque de la chaîne des
Bibans, uniformité reposante des Hauts Plateaux. Un ciel bleu
domine de vastes étendues herbeuses ou quasi désertiques. Sur les
collines se distinguent des vergers ondoyants et, dans un ensemble
piqueté par un habitat dispersé, de merveilleuses petites maisons en
maçonnerie ou de torchis, généralement de plain-pied, proprettes et
élégantes... adorables tétons lorsque, posées sur le sommet, elles
érotisent un mamelon isolé. Une alternance d'aridité et d'eau, des
champs peu nombreux mais tirés au cordeau, des oliviers et des
figuiers aux troncs torturés et centenaires, des grottes, quelques
moutons et brebis pour donner au tout une note biblique.
Envoûté par ce film merveilleux, Jacques tire de sa poche le
seul livre, d'un petit format, qui l'accompagne. Un récit
authentique qui a pour auteur Eugène Fromentin -écrivain et
paysagiste dont de nombreuses œuvres picturales agrémentent les
musées d'Algérie-« Une année dans le Sahel» au canevas se
situant en 1852. Il s'attarde sur un passage qui se glisse
naturellement dans le moment présent: «Au surplus, tout me
charme dans ce pays, je n'ai pas à te l'apprendre. La saison est
magnifique,. l'étonnante beauté du ciel embellirait un pays sans
grâce. L'été continue, quoique nous soyons en novembre.
L 'humidité de la nuit rafraîchit la terre en attendant la pluie, que
rien ne fait prévoir. L'année s'achèvera sans tristesse,. l 'hiver
16viendra sans qu'on s'en aperçoive et qu'on le redoute. Pourquoi la
vie humaine ne finit-elle pas comme les automnes d'Afrique, par
un ciel clair, avec des vents tièdes, sans décrépitude ni
pressentiments? ».
Lorsque le convoi ferroviaire arrive au Kroubs, ses deux
derniers voisins quittent les lieux. Il les a longtemps observés tant
leur physique échappe aux canons habituels. Le grand est filiforme
et osseux, encadré de bras démesurément longs, dressé sur des
échasses, visage gris et triste, regard toujours interrogateur, parfois
tourné vers l'intérieur de soi, parfois à la recherche d'une aide
extérieure. L'autre se singularise petit, lourdaud, pourvu de
membres véritables appendices inachevés, figure ronde, mine
écarlate et joviale, pupilles étonnées. Quand ils s'en vont, il ne peut
s'empêcher de penser à Don Quichotte et Sancho Panza. Oui, Don
Quichotte et Sancho Panza tout crachés. Sur le quai, un
sousofficier et un soldat les attendent pour les convoyer à Constantine,
3èmeà la caserne du prestigieux R.T.A.-.
En gare de Guelma, un caporal chef et un homme de troupe, en
armes, l'attendent. Avertis par qui? L'autorité militaire d'Alger à
n'en pas douter. Guelma, une petite ville de province de l'est
algérien. Il est 19 h 30. Il fait déjà sombre. Rien de particulier dans
la partie terminale de son périple si ce n'est la tristesse généralisée
des lieux.
La caserne est étroite dans son accès. Deux sentinelles à
l'entrée, le poste de garde puis le bar sur la droite, un talus élevé à
gauche. Se succèdent, de part et d'autre d'une voie centrale en
pente ascendante, des bureaux aux murs usés, défraîchis, aux vitres
opaques et tout au bout la place d'armes ample, dégagée, ornée du
drapeau national, encadrée de dortoirs aux hautes fenêtres répartis
sur trois niveaux. En arrivant à droite, au pied de l'une des façades,
de grandes tentes d'une capacité de vingt personnes. C'est là que la
bleusaille, encore endimanchée, va passer la nuit. L'une de
cellesci sert de réfectoire. Un dîner insipide et vite bâclé.
.
R. T .A. : Régiment de tirailleurs algériens.
17Le jeune Algérois descend nonchalamment vers le bar. Presque
pas de lumières sur le camp, une impression de désordre accepté
par la hiérarchie. Autant de blancs que de noirs, pour une unité de
tirailleurs sénégalais c'est curieux... Beaucoup de caporaux et de
caporaux chefs, des tenues réglementaires chiffonnées, souvent
débraillées.
En chemin, il surprend une conversation qui fIXe son attention.
Il s'arrête:
- Quais, ces temps derniers ça a bardé, précise un jeune militaire
au bleu en civil qui lui fait face, le visage cramoisi. Les rebelles ont
attaqué la caserne. Ils étaient nombreux. Certains sont même
arrivés sur les remparts. On les a sans problème repoussés. Ils
étaient très mal armés. Hier les autochenilles sont sorties et ont
arrosé à la mitrailleuse les magasins, les terrasses de café et les
rezde-chaussée du quartier arabe. On en a bousillés pas mal.
Maintenant y vont se tenir tranquilles.
- C'est stupide ça !... C'est pas en tirant dans le tas que les gens
vont se tenir tranquilles.
Un gnon en pleine poire le fait reculer d'un mètre, la mâchoire
inférieure endolorie. Le soldat, bien campé sur ses jambes, lui tend
une main secourable et lui explique, tout de go, que les anciens
n'acceptent pas les remarques désobligeantes des nouveaux venus.
Il se sent morveux. Son point de vue, il n'a qu'à se le garder.
Fermer sa gueule, ce qu'il y a de mieux à faire lorsque l'on est
immergé dans un univers que l'on découvre et auquel il faut
s'adapter. A ses dépens, une leçon à méditer.
Il reprend sa morose déambulation et sans conviction pénètre
dans le bar où deux caporaux, la quarantaine passée, bourrés à
mort, se livrent à une curieuse concurrence. Sur le zinc, des
cadavres de canettes de bière. L'appelé préposé au service s'est
discrètement esquivé. Les visages ravinés, les habits défaits, les
deux compères se lancent des défis et finissent, dans des
ricanements sardoniques, par tremper leur sexe dans le précieux
liquide jaune avant que celui-ci ne disparaisse dans leur panse
hypertrophiée.
18Sans hâte, il retrouve l'air libre et respire à pleins poumons. Il a
l'impression d'avoir été le spectateur d'un mauvais film. S'en
retourne d'un pas lent vers le haut. Un clairon a signifié
l'extinction des feux. Il est 22 heures. Des cris rauques et furieux,
venus des ténèbres et du plus profond de la terre, percent soudain
l'atmosphère:
« J'veux rentrer en France... J'vous emmerde tous! L'armée
j'en ai rien àfoutre ! L'uniforme foutez-vous le au cul! J'veux pas
rester en Algérie. J'veux retourner chez moi... De véritables
hurlements à certains moments.
- C'est un bouseux de la 55/1 B lui explique un marsouin-, le
calot de la coloniale orné de l'ancre marine rabattu sur le nez, le
mégot collé à la lèvre inférieure. Cet abruti-là, durant des journées
entières, a raconté qu'il allait déserter. Tu parles, y s'est fait
repérer. Lorsqu'il a filé en douce on s'est tout de suite aperçu de
son absence. Son fusil était abandonné près de son lit. Surveillé
comme il était... il a été cueilli près de la frontière tunisienne, pas
loin d'ici. Où voulais-tu qu'il aille? Il a tout avoué. Je n'sais pas ce
qu'y vont lui faire? Peut-être le falot- ? Il gueule comme ça toutes
les nuits. S'il continue, il va devenir fou. Bien fait pour sa tronche,
il avait qu'à être moins con.
Il est sous la tente, ça ronfle de partout. Anonyme dans
l'obscurité, il s'est effondré sur un tout aussi anonyme lit de camp.
Inconfortable, dur comme du bois. Tout habillé, sans les
chaussures mais avec les chaussettes. Allongé sur le dos, les
coudes écartés et les mains jointes derrière la nuque, il essaie de
faire le bilan de la journée. Qu'il fait chaud sous cette guitoune!
Doit être environ 23 heures. Son corps se relâche, ses membres se
libèrent et s'allègent, son esprit se dilue peu à peu.
Soudain, son bras droit est doucettement dirigé par une main
caressante, délicate, aux doigts fluets. Il suit. Cette main l'entraîne
. Marsouin: soldat de l'infanterie de marine.. Falot: conseil de guerre.
19avec autorité dans une atmosphère brumeuse. Tout va très vite. Il
est dans un immense tunnel. Au bout, le rond de lumière vive d'où
le geste féminin l'invite à l'accueil, à la rencontre. Il se déplace à
grande vitesse. Cependant, plus il se rapproche, plus la forme
s'éloigne. Il distingue une tache blanche entourée de cheveux dont
il ne parvient pas à définir la couleur. Il perçoit la nature
évanescente du corps dans un vêtement soyeux blanc écru. Soudain
le tunnel se rétrécit, le boyau se resserre. Il va être broyé, il va
mourIr. ..
Assis sur son lit de camp, les jambes allongées, les bras raidis
derrière lui pour supporter les épaules et le haut du corps, il essaie
de se libérer de cet étrange cauchemar. Tricot de corps mouillé,
cœur qui bat la chamade, tempes chaudes et enflées, il met
quelques minutes à reconnaître les lieux. Autour, les ronflements
redoublent de plus belle. Ni ceux-ci, ni la dureté de son plumard, ni
la nature rêche de la couvrante n'auront raison de sa fatigue...
Demain on verra bien... il s'enfonce dans un profond sommeil.
Il sursaute, ensuqué. Le clairon, un réveille-matin, une note
claire et ferme, une composition musicale à reproduire fidèlement
par le soliste du moment. Pas de fantaisie dans l'armée,
l'originalité est subversive. ..
II déambule encore, les mains dans les poches de son jean noir,
après s'être empifré de plusieurs tartines accompagnées d'un
détestable caoua à l'arôme plus que fugitif. Rendez-vous est pris à
10 heures, sur la place d'armes à l'intention des bleus toujours
accoutrés de leur tenue civile, venus pour l'essentiel du
Constantinois. Des groupes se densifient. La tchatche reprend ses
droits. Ils' en éloigne, désireux de conserver ces derniers moments
de solitude qu'il désire protecteurs.
Un deuxième classe, adossé au mur, prend connaissance du
quotidien local et lui, toujours friand d'informations, se range à ses
côtés en essayant de se faire petit.
- Les salauds! Les salauds! Bordel de merde c'est pas
possible! C'est pas possible! Ils les ont tués! Ils les ont tués!
20Sur la Dépêche de Constantine du jour, une énorme manchette:
« Un dodge" de l'armée tombe dans une embuscade» et sur trois
colonnes: « Hier 15 octobre vers 18 heures, un dodge de l'armée
est tombé dans une embuscade entre le Kroubs et Constantine. Les
quatre occupants ont été tués. Deux d'entre eux étaient des soldats
3èmedu R T.A. Les deux autres, de nouvelles recrues venues par
train d'Alger, encore dans leur tenue civile, avaient pour objectif
de rejoindre cette unité pour y effectuer leur service militaire. Un
détachement s'est aussitôt porté au secours ... »
Le dos scotché au mur, il glisse avec lenteur vers le sol. Crevé,
il est crevé. La journée éprouvante de la veille et maintenant cette
tuile épouvantable. Il craque. D'énormes sanglots au goût amer
submergent sa bouche, atomisent sa salive, rendent ses paroles à
peine audibles:
- Ils les ont tués! Ils les ont tués! Ils ont tué Don Quichotte et
Sancho Panza! Ils ont tué Don Quichotte et Sancho Panza! Les
salauds! Les salauds!...
Deux tirailleurs s'approchent de lui. Inquiets pour sa santé
mentale ils essaient, par les coudes, de le redresser. Un adjudant, la
quarantaine accomplie, se penche vers lui, la mine
chaleureusement attentionnée.
- Qu'est-ce qu'y t'arrive mon vieux? Dis-moi, ça n'a pas l'air
d'aller?
Alors il raconte, il parle, parle. A flots rapides pour convaincre,
malgré les hoquets... C'étaient ses copains de voyage. Douze
heures passées avec eux. Peu de paroles mais de temps à autre des
regards solidaires. Des jeunes comme lui, des braves types...
N~auraîent pas fait de mal à une mouche... Des gestes d~adîeu ont
même été échangés, en gare du Kroubs, une demi-heure avant
qu'ils ne trouvent la mort. Oui c'est vrai, c'étaient les sosies, les
fidèles portraits des héros de Cervantès.
L'autre, rassurant, a tout décodé:
. dodge: véhicule de commandement.
21- Tu sais mon gars, j'ai fait la deuxième guerre mondiale, j'ai
fait l'Indochine. Je peux te dire une chose: la guerre est bien la
pire des merdes que j'ai connues. J'ai peur qu'ici elle pointe encore
son nez. Alors, si tu veux durer, faut t'endurcir mon gars.
T-" endurcîr sans te renier, sinon tu seras balayé.
Le sous-officier lui tend le bras et le remet sur pied d'un
mouvement sec et énergique. Ille remercie. Un baume apaisant, un
précieux conseil mais aussi une grandissante inquiétude: putain de
bonsoir que se passe-t-il en Algérie?
Un coup de sifflet, il est 10 heures, le lendemain. Sur l'aire
centrale se retrouve la bleusaille. Un capitaine monté sur un banc
prend la parole, assisté de deux sous-officiers. Il comprend alors
que Guelma est un centre de regroupement à partir duquel les
nouvelles recrues vont être réparties dans des unités voisines. Dans
un premier temps, déjà répertoriés, sont rassemblés les volontaires
pour les régiments parachutistes. Ensuite se met en place le
dispatching:
- Garcia Jacques. ALAT et OH na 2., base Aïn Arnat, Sétif.
Il est content. Il connaît Sétif, sa contrée, les ruines romaines de
.lSèmeDjémila... Il est heureux de savoir qu'il va quitter le RTS
et Guelma. Ici tout est terne et lugubre. Là-bas c'est une base
aérienne, les grands espaces, le vent frais, l'air vif, le soleil, il aime
ça.
Soudain jaillissent les hurlements du déserteur:
«J'veux rentrer chez moi! J'veux retourner en France! Je
n 'veux pas me servir d'une arme! Ici c'est pas mon pays! Vos
ordres n'ont aucune valeur. Je n 'obéirai jamais... »
Insupportable. S'habituer ce serait pire. Demain sept heures,
départ pour le cœur des Hauts Plateaux. Ils sont une douzaine. En
prime, sur les banquettes en bois de la troisième classe des
. ALAT : Aviation légère de l'armée de terre.
GR n° 2 : Groupe hélicoptère n° 2.. RTS : régiment de tirailleurs sénégalais.
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