Un soupçon d'éternité

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Tout commence par un verre de trop, un instant d’inattention, un bus… et un type écrasé sous les roues. Ça crie, ça hurle, le type se relève et se contemple, raide écrabouillé sous la gomme… du coup, tout se complique : quitter un bistrot pour l’Éternité n’est pas aussi simple qu’il paraît.

Voilà notre mort en route pour un road-trip entre deux mondes : celui des vivants qui ne le voient pas, celui des trépassés qui errent dans l’éternité ; le paradis, l’enfer, c’est bon pour ceux qui y croient ! Mais surtout, le temps va être long… dans quatre milliards d’années le soleil commencera à rougir, à gonfler, à absorber la terre avant d’exploser. Dans quarante milliards d’années l’énergie noire aura eu raison de l’univers et il ne restera que ténèbres et protons. Il se demande ce que ressent un proton dans les ténèbres… En attendant, les gens passent sans le remarquer et aucun fantôme en vue. Où sont donc passés les morts ? Et s’il allait hanter Paris ?

Soudain, au hasard d’un wagon (oui, même les morts prennent le train), la rencontre foudroyante : Lee-Lou. Elle est jeune, belle, et surtout, elle a le goût de l’amour. Mais peut-on être amoureux quand on est mort ?
Publié le : jeudi 25 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374531212
Nombre de pages : 109
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Extrait
Quand on est mort, on s’envole et on reste à planer là, en voyant tout. Son corps, les gens et le paysage. Puis on s’en va dans un tunnel avec de la lumière au bout. Ce que doit ressentir un nouveau-né, finalement. C’est ce qu’on raconte.
C’est faux.
C’est là qu’on se rend compte qu’on ne meurt jamais vraiment, qu’on ne vit jamais vraiment. On n’est qu’une feuille de passé qui chute dans un néant de futur ; le présent, ça n’existe pas. Même un cent milliardième de milliardième de seconde : si ça existait, tout rond au bord de la route, c’est que le temps se serait arrêté. Le cent milliardième de milliardième de seconde est une durée, tout le monde le sait, tout le monde l’oublie.

Les roues d’un bus me sont passées dessus. Le thorax et le ventre éclatés. Ceux qui ont vomi ne pouvaient en détacher les yeux ; la bile facile. Tout leur est bon, on aurait dit qu’ils n’attendaient que ça. Pour d’autres, moins nombreux, un bref regard, la peur, la méditation sur les fins dernières. Quelqu’un a couru après un chien qui s’enfuyait, mon foie dans la gueule. Il ne l’a pas rattrapé. Il criait : « Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! » les gens regardaient à hauteur d’homme tandis que le chien et mon foie leur passaient entre les jambes. Et moi dans tout ça ?
C’est là que je me suis rendu compte qu’on ne meurt jamais vraiment, qu’on ne vit jamais vraiment. À quoi bon rester sur place ? Je suis parti.
J’avais un corps qui n’en était pas un. Je ne suis pas rentré chez moi, je suppose que la police, les services sociaux et que sais-je allaient disperser mes affaires, ma vie. Mes cendres… Faudrait être masochiste pour assister à ça. J’ai pris un train, puis un autre et encore un autre jusqu’à une gare. Je portais des vêtements, des chaussures qui n’en étaient sans doute pas. Je me suis regardé dans des toilettes, je me ressemblais. Bizarre. J’ai fait :
— Ah ! Aaaaah !
Ça sonnait creux. J’ai approché ma bouche de la glace, j’ai soufflé : aucune buée. J’étais dans le genre mort. La matière me supportait, autrement j’aurais traversé le siège du train jusqu’aux rails et sans doute plus bas. En enfer ? Donc, pas de passe muraille, exit : « Garou, garou ! » et les bonnes blagues. Je suis sorti des toilettes, me suis assis sur un banc et j’ai regardé passer les voyageurs dans un sens et dans l’autre. Je ne m’ennuyais pas, je n’avais aucune envie. J’aurais pu rester là une éternité.
La journée est passée, puis la nuit. Au matin, les navetteurs, le regard fixe de sommeil et de dégoût. Je me demande pour la première fois si on me voit. Bizarre que je ne me sois pas posé la question plus tôt ; ma mort avait sans doute causé un état de choc. Les pensées banales reviennent peu à peu : « Est-ce qu’on me voit ? » Je fais signe à un chien qui semble chercher son maître, mais comme je ne suis pas son maître il m’ignore. Je siffle discrètement : aucune réaction. Je n’ose m’adresser à quelqu’un. Peur du ridicule. Même dans la mort. Peur peut-être d’être invisible, isolé, sans désir aucun. Pour toujours ? Punition ? Vivant ou mort, c’est à ça qu’on pense : une punition. Suffit de voir les navetteurs, la Ressource humaine, les vivants et leurs cinq francs six sous. Tellement emballés qu’ils se sentent coupables au moindre souffle d’air. L’Humanité fonctionne, sa matière gonfle la panse sourde des trains, les artères des métros, se renouvelle, on la façonne en jetant le surplus, de la pâte à tarte qui déborde du moule, tranchée d’un coup distrait.

Le grand corps va, souffre et endure, un banc de milliards de petits corps en forme de grand corps pour la pêche miraculeuse de quelques-uns. Fais-ce-que-dois et cause toujours !
Je suis peut-être puni de m’être senti coupable toute ma vie ? Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Aurais dû… Le conditionnel. « Cette grâce vous sera accordée à condition de… » La condition. Condition humaine ; chantage. Et elle continue, la crainte de la punition, sauf que maintenant, elle s’appelle le regret. Je n’ai pas bien agi, je n’aurais jamais dû me sentir coupable. Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Tout flanquer en l’air ? Impossible, j’aimais ce que je faisais. Peut-être que je me sentais coupable d’aimer ce que je faisais ? De toute façon, je suis ici, sur ce banc, et il est trop tard. Trop tard… fini. Cette idée me fait du bien, finalement. La punition est peut-être une affaire de vivants. Suffit d’attendre voir.

— Vous permettez ?
Je sursaute. Une femme s’est arrêtée près de moi, elle me regarde.
— Vous me voyez ? que je hasarde.
— Bien sûr.
— Et les autres ?
— Ça dépend.
— Ça dépend de quoi ?
— D’un tas de choses. Trop long à l’expliquer. Je peux m’asseoir ?
— Je vous en prie. Vous êtes fatiguée ?
— On peut dire ça comme ça.
— Vous êtes… euh…
Morte ? Non, je suis Ratu Kidul la déesse des mers du Sud.
Elle soupire, le regard perdu.
— Ils me gonflent, tous les ans, avec leur cérémonie à la con pour que je protège leur île de Java. Faut les voir, les nantis, en habit de lumière à jeter des trésors dans les vagues et le petit peuple qui frétille les pieds dans l’eau, comme des poissons dans le seau, histoire d’attraper une babiole au vol.
Je ne dis rien. Le chien de tout à l’heure s’est assis devant nous et la regarde. Apparemment, il la voit.
— C’est à vous le chien ?
Elle hausse les épaules.
— C’est le Chien d’Octobre.
— Nous sommes en septembre.
— Justement. Il attend la fin du mois pour se mettre à aboyer. Il aboie toujours au loin, au crépuscule, quand monte l’odeur des feuilles qui tombent. Alors, on ferme les yeux, le temps s’arrête l’instant d’un bonheur triste. La conscience d’espaces immenses vous vient et s’en va.

Je le regarde. Un beau chien. Le chien de tous les cœurs. Il m’ignore. Je pose la main à gauche sur ma poitrine. Aucun battement. Pourtant je respire.
— Vous vous y ferez, dit la dame sans me regarder.
— Je suppose que je n’ai pas le choix.
— Le choix ?
Elle éclate de rire. Le chien ne bronche pas.
— Le choix est la nostalgie de ceux qui ne l’ont pas. Vous, vous l’avez, le choix. Il vous manque seulement la nostalgie.
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