Un train dans la nuit

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"Et dans ce train menant un vacarme infernal et hurlant sa peur dans la nuit ; dans le long et froid couloir de cette machine d'Enfer, le vieux Coolie, assis à califourchon sur son "Toung-Bang" lui souriant de toutes les ridules étoilant le coin de ses yeux pétillants de malice." (Extrait)

Publié le : samedi 1 septembre 2012
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EAN13 : 9782296502505
Nombre de pages : 266
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   Un train dans la nuit
 
Lettres des Caraïbes Collection dirigée par Maguy Albet  Déjà parus  Germain SENSBRAS, « Mangé cochon » à Karukera , 2012. Beaudelaine PIERRE, Lenfant qui voulait devenir président , 2012. Jacqueline Q. LOUISON, Lère du serpent, 2012. Joël ROY, Variations sur un thème détestable , 2011. Jean-Claude JANVIER-MODESTE, Un fils différent , 2011. Beaudelaine PIERRE, La Négresse de Saint-Domingue , 2011. SAST, Le Sang des Volcans , 2011. Claire Marie GUERRE, Clone dange , 2011. Sabine ANDRIVON-MILTON, Anatole dans la tourmente du Morne Siphon , 2010. José ROBELOT, Liberté Feuille Banane , 2010. Yollen LOSSEN, La peau sauvée , 2010. Sylviane VAYABOURY, La Crique. Roman , 2009. Camille MOUTOUSSAMY, Princesse Sit ā . Aux sources des lépopée du R ā m ā yana , 2009. Gérard CHENET, Transes vaudou dHaïti pour Amélie chérie , 2009. Julia LEX, La saison des papillons , 2009. Marie-Lou NAZAIRE, Chronique naïve dHaïti , 2009. Edmond LAPOMPE-PAIRONNE, La Rivière du Pont-de-Chaînes , 2009. Hervé JOSEPH, Un NegMawon en terre originelle. Un périple africain , 2008. Josaphat-Robert LARGE, Partir sur un coursier de nuage s, 2008. Max DIOMAR, 1 bis, rue Schoelcher , 2008. Gabriel CIBRELIS, La Yole volante , 2008. Nathalie ISSAC, Sous un soleil froid. Chroniques de vies croisées , 2008. Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie , 2007. Ernest BAVARIN, Les nègres ont la peau dure , 2007. Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné , 2006. Claude Michel PRIVAT, La mort du colibri Madère , 2006.
       
Raphaël Caddy       Un train dans la nuit
L
ES TRIOS TANBOU DU VIE
T OME 3                     L’H ARMATTAN  
XUC OOLIE
 
                                 © L'H ARMATTAN , 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris   http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-96433-4 EAN : 9782296964334  
 
      Afrique Ne tremble pas le combat est nouveau, Le flot vif de ton sang élabore sans faillir Constante une saison ; la nuit cest aujourdhui au fond des mares, Le formidable dos instable dun astre mal endormi, Et poursuis et combats  neusses-tu pour conjurer lespace Que lespace de ton nom irrité de sécheresse. Boutis boutis Terre trouée de boutis Sacquée Tatouée Grand corps Massive défigure où le dur groin fouilla    
 
 
 
 
 
 
Aimé Césaire
CHAPITRE I  Tous les coups frappés sur la peau tendue du « Djouba » heurtaient ses tempes avec une violence, quasi, insupportable, et les roulements continus, orageux des « Tanboularavine » couraient sur son cur au bord de la rupture. Il y avait, dans ce vouko 1 e, quelque chose de grand ! Quelque um  sauvag chose qui, de toute évidence, dépassait la Ravine, la noyait et emportait dans son flot impétueux tout ; donc forcément Stephen ! En proie à une profonde et intense émotion, le jeune homme sut dès linstant que seule la fuite, la fuite immédiate sans barguigner lui éviterait la honte publique des larmes. Un homme vrai ne pleure pas ! Un homme avec un H majuscule ne pleure jamais. Lors, sans réfléchir plus avant, le pouvait-il ? Sans un mot prononcé, sans même un simple geste des mains, un geste vers ceux, qui rassemblés autour du vieux manguier centenaire de « lakou Siamen », roulaient, cognaient Tanbou en son honneur, mettant ses jambes à son cou, il détala tel un vulgaire toutou auquel on jette des pierres. Il fuyait Stephen, il fuyait, avec au fond du cur, le sentiment de la défaite, lamer goût de la désespérance. Et voici quau lieu de courir vers la grand-route, il plongeait vers le « fond », vers la ravine sournoise, lui qui voulait à tout prix se soustraire à ladieu du tambour ! Lui qui ne voulait plus entendre les cris, les plaintes qui lui labouraient le cur. Voici quil senfonçait au sein de ce quil voulait fuir, dans une véritable chambre déchos ; car le mur, rempart du parc à mazout de la marine nationale, à grand renfort de ces voix mystérieuses venues de partout, et aussi de nulle part, lançait à sa poursuite par vagues sans cesse renouvelées, les chants des Répondè et les roulements dorage du tambour. Il fuyait et dans le même temps, il sinterpellait, sinvectivait : « attitude de lâche » se disait-il. Oui, oui, je ne suis quun lâche car la fuite ne résout aucun problème. Pour corser la situation, les échos déchaînés le poursuivaient, amplifiant les coups de gueule des tanbou ; à croire que ce parc, dhabitude hostile, avait de la peine à le voir fuir ainsi, et décidait de mettre à ses basques, telle une meute, toutes les voix des échos détenues dans son enceinte : « Interdit au public. Propriété Militaire ». Le panneau était net et clair. Il fuyait Stephen ! Il fuyait alors justement quil ne voulait pas le faire. Il avait à la bouche comme un arrière-goût daliments tièdes, et
                                                 1 Vacarme.
 
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ses narines étaient pleines du remugle de quasi-vomissures qui lui remontait par saccades. Il fuyait Stephen, et il lui semblait que, dans cette fuite, il emmenait, entraînait à sa suite tout lenvironnement dans un indescriptible cahot ! Oui, il entraînait tout avec lui, sauf le groupe Tanboularavine qui, figé par « ladieu », lentement sestompait. Il savait Stephen que ses amis du groupe les Tanbouyè , il savait quen ce moment précis, ils avaient tous les trois bloqué, en quelque sorte, un « talon sur la peau » pour assourdir les sons jusquà lintime. On ne hurle pas un « Adieu », on le murmure, on le susurre ! On dit, dailleurs, toujours adieu à ceux qui ka pâti pour Fwans 1  Pourquoi ne le fait-on pas pour ceux qui sen vont à Néyok, Venezuel , Bwénozè ? 2  Lorsquau bout de sa fuite, Stephen, haletant, se retrouva chez Monsieur son père, franchissant rapidement corridor et salle de séjour, il grimpa quatre à quatre les marches de létroit escalier menant au premier étage. Se réfugiant alors dans la salle détudes, il se laissa choir sans ménagement sur lune des deux vieilles chaises qui protesta dun râle horrible contre ce traitement. La salle détudes était devenue, depuis peu, sa chambre en quelque sorte ; pour être plus précis, disons quil y couchait. Le Maître des lieux ayant, simplement, adjoint au mobilier sommaire un lit à structure métallique sur lequel était, négligemment, jetée une paillasse, qui de toute évidence, avait sinon dépassé, mais, certes, atteint lâge de la mise à la décharge publique. Ce fut seulement ce jour-là que Stephen se rendit compte de la misère de cette literie, et aussi de sa vie familiale. Le fait de savoir, de constater que, mis à part Monsieur, toute la famille était logée à la même enseigne ne pouvait en aucune façon être un sujet de consolation. Il est aveugle cet homme ? Aveugle à tout ce qui se passe, ici, dans sa propre maison, au sein de cette famille dont il est responsable, après tout ! Il est sourd cet homme ? Le garçon se creusait les méninges, se demandait si cet être distant, lointain au regard parfois chargé de mépris, était le même dont lui parlait sa mère, le même dont elle disait « Tu ne peux timaginer comme sous un aspect fermé, hermétique même, ton papa cache de dévouement, de générosité et damour ! ».
                                                 1 Qui partent pour la France  qui part en exil. 2 New-York  Venezuela  Buenos Aires.
 
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Grand Dieu ! pensait Stephen, alors cest le grand champion de la dissimulation, ou alors, il sest passé un événement qui a, totalement, chamboulé lhomme. Il sest passé quelque chose de terrible Quand ? Et quoi ? Il faut absolument que je parvienne à démêler cet écheveau, foi de Stephen ! Je crois, plutôt, que ma mère était aveuglée par sa passion ? Sans aucun doute, conclut-il en son for intérieur. Que puis-je faire pour porter remède ? Ite, missa est, il est trop tard ! Pauvre chère maman ! Il en était là de ses regrets et souvenirs lorsque la voisine, « La Cochon » (surnom qui lui avait été donné à cause de ses perpétuels grognements) commença sa litanie journalière, reproches déguisés, allusions méchantes et réflexions malveillantes, tout autant de vilenies dont elle abreuvait la famille de Stephen. Comme voisinage, il y avait, certes, mieux, beaucoup mieux. Pour une fois, elle tombait mal, car le garçon était décidé, ce jour-là, à la faire enrager. Lors, ayant fait place nette sur la table de bois blanc, et ce, dun revers de bras balayant tous les objets, doù un véritable tintamarre ; et tout aussitôt, le garçon déclenchait son « tam-tam de guerre », tapant comme un sourd sur la table, gueulant tel un possédé, il létait dans linstant. Oui, il était positivement possédé, dans linstant, par une colère tous azimuts. Sur un vieil air dantan, il improvisa un texte menaçant à légard de la voisine où en refrain, il disait : cochon, nwèlou sonnen jôdya 1 ! La litanie de « La Cochon » se transforma alors en vociférations, puis en hurlements hystériques et malédictions, vouant Stephen et toute sa descendance aux feux éternels des enfers. Quand le garçon jugea que la punition infligée avait atteint plus que largement le but visé ; aussi et surtout, quand ses mains furent en feu, il stoppa net. Oh ! Ciel, quel soulagement ! Après un tel traitement, se disait le garçon : « La Cochon » va grogner comme une bête enragée jusquà la fin des temps ! Mais non, silence total, on entendait voler les mouches. Ça y est, elle sest étranglée de colère, ma chère voisine, eh bien ! Tant mieux et que le diable lemporte ! Ses pensées reprirent leurs cours, nonobstant cet intermède hargneux. Ainsi donc, Monsieur Papa na pas plus de considération pour moi quil nen a pour un vulgaire colis postal me voilà expédié de lautre côté de lAtlantique, sans jamais avoir été consulté, ne serait-ce que pour information.
                                                 1 Cochon, ton Noël a sonné aujourdhui.
 
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Comment un père peut-il faire une chose pareille ; inconscience ou suprême dédain ? Voici, le jour est arrivé, je ne chanterai pas la Marseillaise pour sûr. Car jai le cur trop lourd à la pensée de devoir quitter, si brutalement, ceux et celles qui ont, toujours, tout partagé avec moi ; rares joies, peines, misère, humiliation et larmes. Désormais, nous ne pourrons plus rire ensemble de nous-mêmes ou des autres ; pleurer ensemble sur nos rêves en lambeaux et nos attentes déçues ; hurler en chur sur nos victoires à larraché. Désormais, me voilà seul comme un chien dans une yole abandonnée en plein océan. Lors, il se mit à tout regretter, à tout regretter en bloc. Tout, tout ! Même « La Cochon », la voisine dont il venait à peine de fêter la mort Oui, même « La Cochon » fit partie du long cortège des êtres, et des choses qui défilaient à lhorizon de ses regrets. Stephen était, positivement, déboussolé par toutes les idées qui lui passaient par la tête ; anéanti par la peine profonde qui lui fouillait le cur, révolté par limpossibilité de prendre le destin à la gueule, de se colleter avec, de le faire plier, de lui faire mordre la poussière. Il aimait se battre quel que soit ladversaire. Oui, il aimait se battre, en combat loyal, sans chausse-trappe. Mais, dans le cas despèce, il ne pouvait y avoir combat. Ladversaire était imprévisible, et de plus, il était au plan légal, inattaquable. Un père a tous les droits, et il na de compte à rendre quà lui-même, alors ? On ne porte pas plainte contre son géniteur pour indifférence, non ? Pour inhumanité, alors ? Nenni ! Pour agissements inamicaux ? Non plus ! Oh ! Et puis Basta ! Accoudé à la vieille table, que pompeusement, il avait baptisée « bureau », Stephen, la tête entre les mains, se perdit dans les allées inextricables des souvenirs. Six ans sétaient écoulés depuis la mort brutale de Camille, sa mère, suivie de très près par celle de Laurence. La vieille fille si sophistiquée, sa tante, la vieille aux beaux yeux. Pêle-mêle tous les souvenirs se bousculaient au seuil de sa mémoire, le harcelant. Cétait vraiment insupportable, et le pauvre Stephen essayait, vraiment, de faire le vide en lui, de prendre du recul, mais hélas, tous ses efforts demeuraient vains ! Pourquoi mon père ne me laisse point achever mon cycle secondaire, ici, en Martinique ? Les aînés ont bien bénéficié, eux, de cette chance ; pourquoi pas moi ? Deux années seulement dans le meilleur des cas.
 
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