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Une croix sur le papier

De
132 pages
Antonio quitte sa terre d'Espagne du sud dans les années 20. Il fuit la misère et laisse sa femme et son fils de trois ans pour atterrir dans un quartier pauvre de Lyon. Il ne sait pas ce qui l'attend. Manoeuvre dans les fabriques, chômeur en temps de crise, plongé dans les angoisses de la guerre et les crimes de l'occupant, avec quelle secrète énergie cet homme taciturne va-t-il traverser le siècle?
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Une croix sur le papier






















Amarante






Cette collection est consacrée aux textes
de création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.












La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Jean-Marc Pagan






Une croix sur le papier


Roman
















Du même auteur




Chambardement, Aux Arts, 1998

Trois roses rouges, Aux Arts, 2004

Les égarés, Les Traboules, 2008





















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99620-5
EAN: 9782296996205 A Antonio
L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe ;
Comme la feur des champs il feurit :
Dès que soufe le vent, il n’est plus,
Même la place où il était l’ignore.
(Ps.102, 15-16)re1 partie :

Cartagena – Marseille
Que les fots ne me submergent pas
Que le goufre ne m’avale,
Que la gueule du puits ne se referme pas sur moi
(Ps 68,16)1
e soir-là Antonio s’est assis au bord du chemin, sur une Cgrosse pierre.
D’habitude, ses pas fatigués vont jusqu’à la petite maison là-
bas au bout de la ram, mblaais ce soir, il fallait qu’il s’arrête. Il le
fallait, il n’aurait pas su dire pourquoi, il n’avait pas prévu de le
faire, c’était ainsi, irraisonné, une nécessité absolue de suspendre
le temps.
Douze kilomètres séparent sa masure de l’usine où il travaille
en ville. Trois heures de marche le matin, trois heures le soir.
Jornalero c’est le nom qu’on donne à son métier. Chaque matin
à son arrivée, alors que le soleil naissant annonce la chaleur du
jour, il signe d’une croix sur le registre de pointage, à l’endroit
que le contremaître lui indique de son doigt. Puis d’un pas lent
déjà éprouvé par sa marche du matin, il pénètre dans l’atelier
encore silencieux et noir. Bientôt le vacarme des machines
cassera le silence.
Car ici, tout au long du jour sous un toit sans lumière,
des marteaux-pilons tombent dans un tremblement de terre
permanent sur les blocs de métal chaufés au rouge. La chaleur
rayonnée par le fer brûle les visages et les mains pourtant durcis
par le soleil d’Espagneà ch. aque coup une gerbe d’étincelles
fuse et illumine d’un éclair fugitif l’atelier sombre qui rougeoie 10
ici et là des pièces prêtes à frapper ou encore brûlantes après les
coups.
Là, dans leur chemise de toile trempée de sueur et noircie de
crasse, les hommes se pressent pour nourrir la forge.
On ne se parle pas, trop de bruit, il faut hurler ou se taire.
Pas de protection. Casque, lunetes, gants, chaussures, rien.
Les mains nues.
On se brûle, on s’écorche, on s’éreinte, on se blesse, parfois
même on meurt.
Si un ange entrait là, il chercherait où se cache le diable. Il
chercherait à sortir de ses grifes les malheureux promis à la
géhenne et au feu.
Antonio garde à jamais incrustées dans sa mémoire les images
de ce jour maudit où Juanito, un de ses compagnons d’infortune,
a été broyé par un pilon mal bloqué lors d’un changement
d’outil sur la machine. Il voudrait pouvoir les efacer, les oublier
comme on veut oublier au plus vite un mauvais cauchemar,
mais impossible car le cri résonne encore à ses oreilles. Un long
hurlement, qui avait déchiré l’espace, puis plus rien. Les ouvriers
avaient cessé le labeur, coupé les machines. Plus d’étincelles,
plus de frappes, plus de tremblement au sol, juste le fer encore
rouge, le cercle des hommes qui se forme autour du drame et
le silence de mort qui envahit l’usine. Personne ne s’était risqué
à une protestation, à une demande de plus de protection. Dans
cete Espagne des années vingt, l’homme est dans l’usine une
machine comme une autre, pas de syndicats comme au Nord,
dans les fabriques de Catalogne et les mines de Biscaye pour
obtenir de meilleures conditions de travail. Ici dans le Sud, les
ouvriers n’ont qu’un seul droit : travailler sans relâche et ne rien 11
dire. Tous pauvres, la plupart jornal, de es drosizaines viennent à
la porte chaque matin pour voir s’il y a de l’embauche…
Certains se demandent si Dieu ne les a pas oubliés.
Là les hommes gagnent leur pain.
Antonio s’est arrêté au bord de ce chemin en creux qui, lors
des rares orages d’été, se transforme en torrent d’où son nom :
1la rambla. Ce ne sera pas pour aujourd’hui, il y a des semaines
qu’il ne pleut pas. Dans cete région du sud de l’Espagne, les
hommes, les arbres et les bêtes ont appris la dureté de la terre et
la rareté de l’eau.
Pour la première fois peut-être, assis sur cete pierre, Antonio
contemple ce pays où il est né. Il regarde le soleil qui disparaît
au loin et les teintes dorées que prend peu à peu le champ
d’amandiers. Sur les branches, les enveloppes de velours vert pâle
s’entrouvrent et laissent voir les coquilles couleur sable, annonce
de la précieuse récolte. Le regard d’Antonio balaye lentement
cete terre repue de soleil qui s’étend sous ses yeux. Ce n’est pas
un désert, la vie est partout, dispersée dans ces petites maisons
blanchies à la chaux posées ici et là comme des pierres dans un
jardin jauni par l’été. Pas de large chemin, encore moins de route,
tout juste quelques sentiers caillouteux et ravinés où cheminent
lentement les ânes et les hommes. Tous passent leur vie à tirer
leur subsistance de cete terre qui n’a pour elle que le soleil et la
beauté. Tous sont pauvres mais à cet instant Antonio se dit que
ces paysans, loin de la noirceur de l’usine et de la frénésie des
machines, peuvent voler au temps de regarder le soleil qui se
lève, d’écouter le réveil des oiseaux au printemps et de respirer le
parfum des herbes sèches à la tombée du soir.
Là-bas vers le talus, il aperçoit comme des taches blanches et
noires qui sortent du buisson. Ce sont les trois chèvres de Pedro
1 Lit d’un torrent.12
qui partent vaillamment à la conquête de quelque nourriture
épineuse. Pedro est le seul occupant des lieux qu’Antonio connaît
vraiment car ils ont grandi et joué ensemble. Antonio parle peu,
il n’aime pas déranger les gens, mais parfois le dimanche après
la messe au village, il s’arrête pour prendre un verre chez Pedro.
Pedro vit en solitaire. Il n’a qu’une seule casserole à même le sol
dans une maison sans fenêtre, là vivent ensemble l’homme et
les bêtes. Là, ils échangent quelques mots, pas plus, souvent ils
s’assoient à l’ombre du mur et restent ainsi, présents l’un à l’autre,
seulement unis par la secrète conscience d’être tout simplement
vivants sous le soleil.
1Au loin un pájaro carpinter mo artèle le silence en creusant
de son bec pointu une cavité parfaitement ronde dans un tronc
encore tendre. Antonio écoute, « toc toc toc… », ce bruit lui est
familier, il ne l’avait jamais écouté.
Il ne l’entendra plus.
Il ne l’entendra plus car demain il quite cete terre et il
la regarde comme on regarde pour la dernière fois, quand le
regard embrasse tout. Comme quand on quite une maison
pour toujours et qu’avant de tourner la clef dans la serrure, on
imprime une dernière fois dans sa mémoire la disposition des
pièces et la couleur des murs.
Il a décidé de partir.
Demain, il prendra la ram ablu pea tit matin, non pour l’enfer
de la forge, mais pour la gare de Cartagena où un train le conduira
vers l’inconnu. Sa femme et l’enfant, trois an, rs,  ele sterniño ont
là, encore quelque temps.
*
1 Pic vert (litéralement, oiseau menuisier).13
Aux premières lueurs de l’aube, tandis que du côté de la mer
le ciel commence à lever le voile de la nuit, Antonio va tirer de
l’eau au puits, dans la petite cour qui jouxte la maison es. Ct e pozo
l’unique richesse de cete minuscule maison, toutes n’ont pas
cete chance et on voit beaucoup de femmes, cruches sur la tête,
s’approvisionner en eau dans le puits commun. Antonio sait
qu’avec ce puits d’eau fraîche, Isabel aura tout près d’elle comme
un trésor de vie dans ce pays désolé. Il fait encore sombr e, le niño
dort à poings fermés, Isabel est là dans la cour, elle s’est assise
sur la margelle et regarde en silence son homme se préparer au
départ. Le seau est descendu au bout de la corde, il a plongé
dans l’eau claire, et Antonio a remonté lentement la corde au son
familier de la poulie qui grince et du clapotis des goutes qui
retombent au fond. Puis la surface de l’eau se fge de nouveau,
miroir immobile d’un croissant de lumière venu du ciel.
Isabel voudrait pouvoir dire quelque chose, une
recommandation, un espoir, un encouragement, une demande
d’envoyer des nouvelles, une letre… Rien ne vient à part les
larmes. Rien ne vient car une grosse boule obstrue sa gorge. Elle
va rester seule, l’enfant sera là avec ses jeux et ses rires, elle le
verra traverser le champ voisin pour rejoindre la petite flle de
Maria qui élève des chèvres et qui lui donnera un verre de lait
chaud tout juste sorti du pis.
Elle se dit qu’Antonio, lui sera seul. Il y a bien son frère à elle,
Miguel, là-bas à Lyon, mais c’est une terre inconnue, une grande
ville inconnue, une langue inconnue, un travail inconnu, pour
un temps inconnu…
Antonio garde le silence lui aussi, dans cete petite cour à
peine éclairée par les lueurs blafardes du jour qui se lève, l’arc
métallique du puits détache une silhouete fne et sombre dans
le ciel encore noir. Le seau oscille doucement au bout de sa